Troy avait la mémoire courte. Ou, plutôt, il ne préférait pas se souvenir. Demain il partait en classe de neige pour le week-end.
Non loin de Provo, sur l'I 15 North, autoroute menant de Las Vegas à Salt Lake City, les stations de skis attendaient déjà les premiers amateurs. Troy n'aimait pas le ski. Il n'aimait pas non plus partir de chez lui. Il allait lui falloir faire preuve d'abnégation et de courage pour partir à Sundance. Là bas, au milieu de ses camarades, il ressemblerait à n'importe quel élève, toujours avide de découvertes, dans cette station de ski montée de toutes pièces par Robert Redford. Malgré tout, l'idée lui avait déplu dès l'annonce faite, il y avait dix jours, par Monsieur Railey, son professeur d'éducation physique.
Alors Troy traînait.
- "As tu préparé tes affaires ?" demanda Laurette, sa mère. "Combien de fois faudra-t-il que je sois derrière ton dos à te rappeler ce que tu dois faire ?".
- "Mais maman !" dit Troy, "j'ai pas envie d'y aller …"
- "Ce n'est pas une raison. Pour une fois qu'il se passe quelque chose, toi qui te plains tout le temps !"
Il faut dire que Provo n'était pas réellement une ville idéale. Généralement, on n'y venait que si on n'avait pas le choix.
La famille Brigthon s'y était installée, trois ans plutôt. Kirk, quarante-cinq ans, était contrôleur aérien à l'aéroport international de Salt Lake City. Il venait de Boston et pensa que l'opportunité de se glisser dans une vie plus calme, ne se représenterait pas de sitôt.
Laurette et Kirk étaient mariés depuis dix-huit ans. Leur histoire avait commencé alors que Laurette terminait ses études d'institutrice à Albany, petite ville de l'état de New York. Kirk, de passage, ne se doutait pas qu'il rencontrerait là la femme de sa vie. Il enterrait la vie de garçon de son frère, Mike. Ils avaient choisi Albany, car un de leurs amis communs y tenait un night-club : le "Y". Partis à cinq, de Boston, ils se retrouvaient donc dans ce club, imbibés de whisky et de tequila, à cinq heures du matin. C'est alors que Kirk croisa Laurette au bar de l'établissement.
Elle était seule et attendait son ami, videur de son état. Kirk l'avait repérée depuis un moment déjà, mais hésitait à l'aborder. Son haleine trahirait certainement un état d'ébriété avancé ! Elle sirotait un coca-light glacé. Qui était d'ailleurs toujours sa boisson préférée !
Maladroitement, Kirk renversa, sur la jupe fendue de Laurette, son dernier verre de whisky et la magie fit le reste.
Mike allait se marier quelques jours plus tard avec Karen et regrettait fortement le célibat de Kirk.
- "Tu seras le seul célibataire samedi prochain !", lui avait-il ressassé tout au long de la soirée. "Fais un effort, frangin !"
Kirk n'avait jamais vraiment su comment s'y prendre. Il enviait son jeune frère, qui faisait craquer toutes les plus belles filles du Collège. Il faut dire que Mike et Kirk n'étaient en rien des jumeaux et Mike avait dû garder pour lui les gènes les plus avantageux.
Finalement, ce soir-là, Kirk rencontra la femme qui allait l'accompagner le samedi suivant au mariage de son frère et une bonne partie de sa vie.
- "Troy !", cria Laurette. "Qu'est ce que tu fais encore ?"
- "Je cherche "Like a King", Maman. Tu sais, mon morceau préféré."
Troy avait commencé la guitare deux ans au paravent. Un de ses camarades, qui jouait trois accords de Nirvana, lui avait mis son instrument dans les mains. Le virus l'avait immédiatement contaminé. Il ne connaissait pas le solfège, mais avait l'oreille très musicale. Ses progrès avaient été fulgurants.
Il avait commencé par apprendre quelques accords très communs, le temps d'habituer ses doigts aux terribles pressions des cordes métalliques. Puis, il réussissait à enchaîner les plus courants d'entre eux à une vitesse étonnante. Les différentes déclinaisons du manche d'une guitare n'eurent bientôt plus de secret pour lui. Après les classiques Metallica, SoundGarden, Troy se dirigea vers son mentor. Il découvrit Ben Harper par l'intermédiaire de Stacy, son amie de toujours.
Un soir, alors qu'il s'acharnait sur le solo infernal de "Fade to Black" de Metallica, Stacy vint lancer un caillou à sa fenêtre. Elle avait l'habitude de le prévenir ainsi de sa présence.
- "Qu'est ce que tu fous dehors à cette heure-ci ? T'as vu le froid qu'il fait ?", lui dit Troy.
- "Il faut absolument que tu entendes ça !", répondit Stacy, en lui présentant le dernier album de Ben Harper : "The Will to Live".
- "C'est génial !", lui dit-elle. " Toi qui aimes quand ça bouge, tu vas être servi ! Mais en plus, tu y trouveras certainement d'autres idées !"
Troy, toujours avide de curiosités, dès qu'il s'agit de musique, fut rapidement conquis par ce mélange très contemporain de gospel, de blues, de rock ou de pop classique. Depuis, il n'a de cesse d'écumer Internet, à la recherche des moindres nouveautés concernant ce prêcheur des temps modernes.
Stacy était l'amie d'enfance de Troy. La seule personne sur laquelle il pouvait vraiment compter. Elle habitait à deux blocks de chez lui, avait le même âge, mais, depuis quelques années, n'allait plus au collège avec lui.
Stacy présentait la particularité d'être singulièrement obèse, comme beaucoup d'autres enfants américains. Malgré tout, cela ne l'empêchait pas de manger encore et toujours les donuts du marchand du coin. Afin de lui éviter les moqueries des enfants de son âge, ses parents avaient décidé de l'éduquer eux-mêmes.
Cette séparation avait, d'une certaine manière, rapproché les deux adolescents. Stacy et Troy purent partager leurs propres différences. Stacy pour son physique, Troy pour son indépendance de caractère.
Il est vrai que Troy avait toujours eu ce goût de l'isolement. Son entente avec ses camarades n'avait jamais posé de problème quelconque, mais il n'avait jamais réellement fait partie d'un groupe en particulier. Il n'avait jamais participé aux "parties" organisées par ses amis. Il préférait se consacrer à sa passion plutôt dévorante, la musique.
Stacy, elle, souffrait depuis toujours de son handicap physique. On n'est jamais plus moqueur et plus blessant qu'un enfant ricaneur dans une cour d'école. Un jour, elle était rentrée en larmes chez elle : une bande du Collège l'avait poursuivie en l'insultant et criant à tue-tête. Stacy n'était plus jamais repartie au Collège, depuis ce jour. Son seul véritable ami, était Troy. Il la comprenait, il la soutenait. Depuis peu, il l'observait aussi beaucoup ! Stacy était obèse, mais elle restait, à ses yeux, particulièrement attirante.
Troy était comme la plupart des garçons de son âge. Il n'avait jamais fait l'amour. Et cela le contrariait. A quatorze ans, son corps était en pleine mutation. Son regard sur Stacy avait aussi changé. Il était devenu lubrique. Il recherchait incessamment le moindre espace entre le cou de Stacy et son tee-shirt. Dès que cela lui était permis, il n'hésitait pas à plonger ses yeux sur le haut de ses seins qui, sous l'effet de l'obésité, étaient démesurément démonstratifs. Troy était loin d'y être insensible même si, à son goût, Stacy était vraiment trop grosse. Malgré tout, elle gardait, avec son visage parsemé de tâches de rousseurs, un charme indéniable. Ses yeux vert-amandes lui procuraient un regard persan. Mais ce qui perturbait Troy, plus que tout, c'étaient ses seins, ces protubérances incroyablement développées. Lui qui n'avait jamais eu le loisir de toucher une "vraie" paire de seins (il lui arrivait, malgré tout, de frôler des camarades de classe, Jennifer ou Amy, et de laisser traîner son bras le long de leur corps pour suivre le mouvement chaloupé de leur poitrine ferme), ne rêvait que d'une chose : attraper ces deux "ballons" et les serrer contre son visage, se noyer dans cet amas de chair et se laisser aller à ses fantasmes d'adolescent pré-pubère.
Il lui était arrivé, plus d'une fois, de mouiller ses draps en pensant à Stacy et à son décolleté plutôt suggestif. Depuis peu d'ailleurs, Troy n'hésitait pas à espionner Stacy dans sa chambre. Il grimpait dans l'arbre, qui donnait accès directement à sa fenêtre, et se masturbait en regardant Stacy se déshabiller. Cela lui donnait mauvaise conscience, mais le rituel devenait obsédant et il devait se raisonner pour éviter d'y aller en hiver. A Provo, en hiver, les nuits étaient fraîches, l'envie était moins forte et les volets souvent fermés !
Aller en classe de neige, même pour deux jours, c'était certainement la pire des choses qui pouvait lui arriver. A Sundance, station de ski perdue dans les montagnes, il allait être obligé de se fondre dans la masse. Ses copains étaient réellement impatients de se retrouver en terre inconnue avec les filles de leur classe. Mais Troy, même s'il avait toujours fait ce qu'il fallait pour entretenir de bonnes relations avec tout le monde, ne se sentait pas d'attaque pour ces deux longues journées. Il ne savait pas skier, contrairement aux autres et serait obligé de prétexter une quelconque faiblesse pour éviter de se ridiculiser sur des planches. Ses camarades, au contraire, rois de la neige depuis tout petits, allaient rivaliser d'adresse pour éblouir les filles.
Troy prévoyait de prendre sa guitare avec lui, seul compagnon fidèle puisque Stacy resterait à Provo et irait au Temple Mormon, comme tous les dimanches, avec ses parents, de neuf heures à midi.
Kirk déposa Troy vendredi 15 décembre à neuf heures devant l'école. Le bus les attendait et Troy ne rentrerait que le dimanche suivant, à 18 h environ.
Malgré toute sa mauvaise volonté, et Dieu sait si Troy savait en rajouter dans ce type de situation, il dut se résigner. Il devait y aller et en profiter pour tenter d'en apprendre un peu plus sur le fonctionnement des filles : leur corps mais aussi leur cerveau.
Kirk partait à Salt Lake City pour une journée de travail. Une fois n'était pas coutume, il travaillait de jour cette semaine, et Laurette semblait satisfaite. Il faut dire que l'ambiance chez les Brighton n'était pas au beau fixe. Le couple semblait réellement à la recherche de son second souffle, pendant que Troy vivait une réelle crise d'adolescence. Ses parents se disputaient souvent à son propos, et Laurette en profitait toujours pour reprocher à Kirk son manque de présence.
- "Mais, ma chérie, tu sais bien que mes horaires me sont imposés ! Des avions, il en arrive et en repart à toute heure du jour et de la nuit !", répondit Kirk.
- "Écoutes-moi !" dit Laurette. "J'aimerai vraiment que ton fils ait enfin un père digne de ce nom. Tu ne vois pas qu'il ne va pas bien ?"
- "Bien sûr que si, je m'en rends compte, mais crois-moi, ce n'est vraiment pas simple. D'ailleurs, j'ai prévu de l'emmener au Sport Center, de Salt Lake City, voir les Jazz, la semaine prochaine" affirma Kirk.
- "Quoi ? Tu n'as vraiment pas de tête !" s'écria Laurette. "Aurais-tu oublié la venue de ton frère et de Karen pour Noël ?"
- "Mais non ma chérie, les Jazz rencontrent les Celtics jeudi soir. Mike et Karen n'arrivent que vendredi !"
Kirk souhaitait profiter de ce week-end, sans Troy, et de ses horaires "normaux" pour tenter de rendre un peu de vie à son couple. Il sentait que Laurette s'était peu à peu éteinte. Leur entente n'était plus comme au premier jour, loin s'en faut. Mais le pire était leur absence totale de relations sexuelles.
Laurette, depuis deux mois maintenant, refusait systématiquement tout contact. Kirk tentait en vain de comprendre. Elle se brusquait et refusait net toute discussion à ce sujet. Kirk proposait de rencontrer un spécialiste, mais Laurie n'en voyait pas l'intérêt. Il en était hors de question et, d'ailleurs, "tu ferais mieux de t'occuper de ton fils que de mon cul !", répondit-elle, énervée.
Kirk vivait mal cette situation et se proposait alors de partir ces deux jours à Las Vegas, prétextant que Laurette n'y était encore jamais allée. Il espérait ainsi retrouver la flamme qui les animait, flamme inexplicablement éteinte depuis les dernières vacances passées à Boston. D'ailleurs, Kirk nourrissait de grandes inquiétudes dont il n'osait parler.
- "Ma chérie ?" dit Kirk, "Pourquoi ne partirions nous pas ces deux jours seuls ? Troy n'est pas là et j'ai pu me libérer."
- "Où veux-tu aller ?" répondit froidement Laurette.
- "On pourrait…" Kirk sentait Laurette plutôt réticente. "Aller à Las Vegas !", dit-il d'un air enjoué. "Tu n'y es jamais allée. C'est vraiment fantastique là-bas !
- "Mais qu'est ce que tu cherches à la fin ?" déplora Laurette. "Tu crois vraiment que partir deux jours nous fera du bien ? Tu penses faire tous ces miles, juste pour voir Las Vegas, ou alors…?"
- "Oui, justement ! J'aimerai retrouver ma Laurette. Celle que j'aime et celle qui m'aimait, il y a encore quelques mois. Tu as changé. Tu n'es plus la même. Je ne sais pas ce qui se passe, mais rien n'est comme avant", dit Kirk, d'un ton d'une telle tristesse qu'il s'assit et ne dit plus un mot.
- "Tu sais, répondit Laurette, je préfèrerais vraiment rester à Provo. Il faut préparer la venue de ton frère. Il faut décorer la maison. Tiens, tu pourrais mettre les guirlandes sur la façade !"
Laurette pensait ainsi détourner la conversation. Elle était réellement fatiguée et l'idée de Kirk, aussi tentante était-elle, ne la convainquait pas. Elle préférait rester ici, quitte à subir les humeurs " tellement masculines" de son obsédé de mari. Elle en avait réellement assez. Mais il fallait vraiment que tout soit parfait pour la venue de Mike, Karen et de leurs filles, Janelle et Amy.
Troy, comme convenu, ne mit pas les pieds sur les planches. Ce n'était pas un sport pour lui. En revanche, il observait Dave et Jennifer longuement, samedi soir, alors qu'ils pensaient que tout le monde dormait. Troy les surprit sur le balcon, malgré la fraîcheur des nuits de décembre, à 2500 mètres d'altitude. Il vit, à travers les carreaux du restaurant, où ils avaient pris leur repas, Dave prendre les fesses de Jennifer énergiquement entre ses mains. En même temps, elle l'embrassait vigoureusement un peu partout et commença à caresser son entrejambe.
Troy, machinalement laissait également tomber sa main droite dans son pantalon. Son plaisir commençait à venir. Dave passa sa main sous le blouson de ski de Jenny, puis délicatement sous son pull. Troy espérait voir enfin apparaître ces deux seins qui lui tendaient les bras, pointus et fermes qu'il avait maintes et maintes fois tenté d'approcher. Mais la température extérieure, vraiment trop fraîche, calma les ardeurs amoureuses de la belle. Dave dut rebrousser chemin et, malgré un dernier assaut en bonne et due forme, dût se rendre à l'évidence : elle avait trop froid. Lui, en revanche brûlait d'envie et il n'imaginait pas s'arrêter en si bon chemin.
Malgré tout, Jennifer sut employer les mots adéquats et les amoureux durent se séparer.
Troy restait sur sa faim. Il suivit alors discrètement Jennifer. Elle allait dans la cuisine du restaurant, devinant un reste d'entremet au chocolat dans le réfrigérateur. Troy restait derrière la porte battante, observant la jeune fille attablée.
"Ca lui a donné faim", pensa Troy, qui sentait cette odeur boisée du chalet, mêlée aux restes du feu dans la cheminée. Mais en lui, il restait figé sur l'image de Dave pelotant à loisir cette belle adolescente pulpeuse à souhait. Là, elle était assise, dégustant un dessert, sous les yeux ahuris d'un adolescent envieux.
Elle était là, gourmande, après s'être refusée à Dave. Pourtant, toute la journée, c'était plutôt elle qui lui tournait autour. Troy, même fortement attiré par ce corps si parfait ne supportait pas Jenny et se dit qu'elle méritait une leçon. Discrètement, il se glissait dans la cuisine. Seul avec elle, enfin ! Il avait pris soin de récupérer quelques graviers qu'il s'amusa à jeter derrière elle, sur les éviers de la cuisine. La belle, dans son pull de ski moulant, sursautait à chaque jet.
- "Qui est là ?", demanda-t-elle, inquiète. Elle se leva, observa longuement derrière elle mais ne vit rien.
Au moment où elle allait partir, un nouveau caillou vint frapper violemment la casserole au-dessus de sa tête. Jenny commença à hurler et à paniquer. Elle se mit à courir et s'échappa par la porte de service. Dehors, en pull, le froid la saisit. Elle fit le tour du balcon en frôlant les murs, puis énergiquement décida de rentrer. Elle arriva dans le hall, monta les marches quatre à quatre, jusqu'à la chambre où son lit l'attendait.
Troy avait anticipé la scène, même s'il n'avait pas prévu que ses cailloux fassent autant peur à la belle. Pendant qu'elle criait à tue-tête, il en profitait pour s'éclipser et se positionner, accroupi sous une table du restaurant, en se disant que, pour l'instant, c'était la position d'attente la meilleure pour éviter de croiser qui que ce soit. Puis, il se jeta dans l'escalier et la précéda, se blottit entre deux armoires et, l'obscurité aidant, laissa passer la fuyarde, pour l'observer se déshabiller par le trou de la serrure. Troy n'abandonnait pas une proie facilement. Elle enleva son pull rouge, aussi rapidement que possible, et dégrafa son soutien-gorge, par dessous son tee-shirt blanc. Puis elle s'assit sur son lit, se déchaussa et enleva son jean. Ensuite, elle se glissa sous ses draps, grelottante.
Troy ne put en profiter comme il l'aurait souhaité. Il devait maintenant penser à ne surtout pas se faire repérer. Mais il restait assez satisfait de son travail. Il rejoignit sa chambre où ses camarades dormaient et s'endormit en se disant que, finalement, cette sortie au ski avait du bon.
Dimanche 17 décembre, 18h23
- "Tu t'es bien amusé mon chéri ?" demanda Laurette, alors que Troy montait dans la voiture.
- "Bof !", répondit Troy, qui n'allait certainement pas raconter son exploit. "Il faisait froid", dit-il paisiblement.
Troy n'aimait pas que sa mère l'appelle "mon chéri". Elle faisait ça en toute impunité, sans se douter du caractère humiliant de la situation, devant ses camarades.
- " Tu as pu skier ?" se risqua-t-elle à dire.
- "Non, j'ai préféré rester au chaud et travailler quelques gammes".
Troy souhaitait profiter de tous ses instants de liberté pour améliorer sa connaissance des oeuvres de Ben Harper et, surtout, leur pratique. Il voulait, plus que tout, monter son propre groupe, se retrouver, comme son idole, face à son public, seul, le poing tendu, chantant sa gloire à Martin Luter King. Cet instant d'un clip de Ben Harper restait gravé dans sa mémoire. Il imaginait des duos endiablés, au Madison Square Garden. Il était son invité d'honneur et l'étonnait par sa parfaite connaissance des tous derniers morceaux. D'ailleurs, Troy se proposait de rajouter quelques solos à certains morceaux. A la fin du concert, ils se retrouvaient tous les deux, avec quelques filles dans la loge. Là, Troy repérait une blonde superbe qu'il invitait à partager ses fantasmes imaginaires, jusqu'à épuisement.
- "C'est dommage, tu aurais pu en profiter pour apprendre enfin à skier !", râla sa mère.
Elle espérait que son fils fasse enfin un peu de sport, lui qui restait cloîtré la plupart du temps dans sa chambre.
Troy s'estimait trop vieux pour apprendre à skier. Les autres, comme il les appelait, skiaient depuis toujours !
- "Tu sais, Troy…", insista sa mère. " C'est comme pour la guitare. Je suis persuadée qu'avec un peu de patience, tu y arriverais."
- "Qu'est ce que tu en sais, toi ? Tu n'as jamais essayé !", se fâcha-t-il.
- "Tu sais bien que si, j'aie essayé, mais manifestement, ton père n'avait visiblement pas le temps de m'apprendre !".
Troy en avait assez que son père soit constamment l'objet de toutes les déceptions de sa mère. Elle profitait de chaque porte ouverte pour accuser son père de tous les maux. Un jour, se souvint-il, son père n'avait simplement pas pu arriver pour la kermesse de fin d'année. Il avait pourtant promis de faire le maximum. Et Troy lui en voulut longtemps. Il aurait tant aimé que son père le voie sur scène, dans son rôle de Robin des Bois. Envers et contre tous, Troy fut choisi pour le rôle principal. Il a travaillé des heures durant pour apprendre son texte, seul dans sa chambre. Troy n'en avait pas parlé à ses parents, par pudeur. Malgré tout il aurait aimé qu'ils viennent. Mais Stacy, un jour lâcha le morceau. "Par bonheur", se dit finalement Troy après-coup.
Il se sentait bien. C'était rare et il voulait faire durer le plaisir jusqu'au bout, en jouant devant ses parents. Pour la première fois, il avait l'occasion de montrer son talent. Mais Kirk ne vint pas. Un avion en retard de près de deux heures l'obligeait à rester tard. Trop tard.
Troy mit longtemps à oublier cette histoire. Mais il ne pourra jamais oublier l'état dans lequel se mit sa mère lorsque Kirk rentra, la mine confuse.
- "Mais tu n'as aucune conscience ! Tu n'as pas vu le mal qu'il s'est donné ?, hurla-t-elle.
Elle s'était mise dans une colère hystérique et ne se calma pas de trois jours. Ce fut une terrible crise chez les Brighton. Les murs en tremblaient encore. Et Laurette n'avait toujours pas pardonné.
Troy n'avait pas compris. Maintenant, il savait. Sa mère profitait de tous les instants, de toutes les opportunités pour accabler son mari. Troy lui en voulait. Et cela n'avait qu'une conséquence : il prenait régulièrement la défense de son père. Depuis, une complicité avec lui, face aux humeurs de sa mère, était de plus en plus palpable. Troy était devenu beaucoup plus proche de son père. Il n'hésitait plus à prendre son parti. Leur lien était fort, si fort que Laurette s'en rendait compte et le vivait de plus en plus mal. Surtout depuis l'été dernier.
La semaine qui suivit fut calme. Les bruits d'un fantôme courraient au lycée. Jennifer était devenue la proie de tous les ragots.
La météo n'était pas bonne. Il plut et plut encore, si bien que Troy ne put profiter de ses instants de liberté pour espionner Stacy. Il avait même neigé, recouvrant Provo d'une fine couche de neige blanche.
Le problème, pensa Troy au moment où la neige commençait à s'épaissir, au moment même ou elle devenait, à elle seule, un vrai spectacle, c'est que, demain, tout sera noir. Les routes seront sales, bordées d'une neige polluée. Les gens s'émerveillaient habituellement de ce paysage, même si cela restait fréquent en Utah. L'an dernier, pensa Troy, la neige était tombée pendant une semaine complète. La ville était bloquée. Provo n'était qu'à huit cent mètres d'altitude et cela était rare que tant de neige tombe d'un coup. Ce trop plein de neige empêchait également l'accès aux stations de ski, ce qui, selon Troy, était un comble. Lui, qui entendait "les autres", à longueur de temps, vanter leurs mérites à glisser dans la poudreuse et qui attendaient celle-ci avec tant d'impatience, se trouvaient bloqués à Provo, alors qu'une neige de rêve les attendait sur les pistes d'Alta ou de Park City.
"C'est un comble !" et cela le faisait beaucoup rire.
Il avait donc neigé mardi ou mercredi. Troy ne savait plus. Tout ce qu'il savait, c'est que les rues, le jour suivant, étaient sales et que sa première impression, dès l'appariation des premiers flocons, était la bonne.
Laurette passait la semaine à la fois anxieuse, excitée, stressée, triste et joyeuse : les Brighton de Provo recevaient ceux de Boston ! Kirk allait retrouver son frère, Laurette sa belle-sœur, Troy les seins et les fesses de ses cousines. Il allait profiter du moindre instant, qui lui serait donné, pour les espionner dans leur chambre. Il s'imaginait caché dans la salle de bain, alors que ses deux cousines seraient sous leur douche, aux toilettes ou tout simplement en train de s'habiller. Il avait déjà aperçu Karen, cette superbe blonde "aux seins énormes" en train de s'épiler le dessous des bras. Elle était en sous-vêtements noirs. Troy la vit, par l'entrebâillement de la porte, l'espace d'un instant. Il se promit de mettre en place "un plan voyeur". Il pensa tout d'abord à percer un trou dans le mur, puis à installer un système de miroirs, enfin à cacher une caméra dans la poubelle de la salle de bains. Mais il n'avait pas de caméra.
Il ne fit rien et espérait seulement avoir un peu de chance. Il saurait la provoquer en surveillant régulièrement les allées et venues de Karen, Janelle et Rachel.
L'ambiance, cette semaine de "l'avant" était différente, chez les Brighton. La proche venue des "Boston" générait une excitation plus ou moins palpable dans la maison du 110 State Street. Tous étaient conscients que cela détendrait l'atmosphère. Tous savaient que cela leur permettrait de couper avec cette routine quotidienne, qui faisait, de leur foyer familial, un vrai réseau de tensions entre père et mère, mère et fils.
Le comportement général de Laurette commençait sérieusement à intéresser Troy. Depuis l'été dernier, quelque chose avait changé. Elle n'était plus la même.
"Il faut que j'enquête" se disait Troy. Sa mère était devenue irrascible. Elle n'acceptait rien, se retournait régulièrement contre Kirk, cherchait à s'occuper de Troy, mais Troy savait qu'elle souhaitait seulement se donner bonne conscience. Elle s'y employait mal. Quelque chose avait changé, mais Troy ne savait pas quoi.
L'été dernier, alors que "Provo" visitait "Boston", Kirk et Mike se préparaient à assister au grand classique "Celtics - Utah". Ils profitaient souvent de cette rencontre pour planifier leurs vacances.
Karen et Laurette bronzaient tranquillement dans le jardin. Les filles regardaient la télévision et Troy déchiffrait une partition de Jeff Buckley, "Lover you should have come over", particulièrement difficile au niveau du rythme. Il pestait contre son manque d'habilité, assis sur son tabouret, dans la pelouse du jardin, à l'ombre.
Il était face aux deux femmes et suivait de loin leur discussion. Il savait très bien qu'aucune discussion de femmes ne puisse l'intéresser. Mais malgré tout, il remarquait quelque chose d'étonnant. Les deux femmes, assises dans une chaise longue surveillaient leurs hommes et souhaitaient discrètement leur départ pour le match.
"Elles veulent être seules" se disait Troy, en se levant pour partir. Pour rien au monde il n'aurait raté le match auquel il était convié !
A son retour du match, Troy était énervé. Les Jazz, pour 2 points, venaient de réduire à néant leurs chances d'accession aux Play-Off, objectif prioritaire de l'année.
Karl Malone n'avait pu, à lui seul, renverser la tendance. C'était la dernière année de Shaquille 0'Neal aux Celtics. Son départ pour les Lakers était annoncé et il souhaitait plus que tout montrer son attachement au maillot vert du club légendaire de Boston, celui-là même où Larry Bird, en son temps, avait décroché les derniers titres de champion NBA.
Troy en était malade. Il avait suivi les UTAH JAZZ depuis leur premier match de préparation. Il assistait à tous les matches, se déplaçait systématiquement à Salt Lake City. Le début de saison était tout à l'avantage des Jazz. Stockton et sa bande ne connurent la défaite qu'au bout de la 6ème journée. Malheureusement, les blessures et les absences des piliers de l'équipe, provoquèrent une chute au classement, réduisant leurs chances de participation aux Plays-Off quasiment à néant.
Pour obtenir cette participation, il leur fallait battre consécutivement les Bulls de Jordan, à SLC, puis, venir gagner ici, à Boston, sur le terrain des Celtics.
On savait, maintenant que leur saison était terminée pour 2 malheureux points et Troy, très en colère, se promis de ne même pas suivre le dénouement de cette "saison pourrie". Tout ce qu'il souhaitait, par vengeance, c'était que les Celtics se fassent éliminer le plus vite possible. Cette année là, Jordan et sa bande étaient vraiment trop forts. Les Bulls furent champions NBA pour la deuxième fois consécutive.
A leur retour du match, les hommes retrouvaient les femmes endormies au soleil, reluisantes, sous le feu de l'été à Boston.
Troy ne put s'empêcher de regarder ce "spectacle". Le maillot de bains de Karen brillait plus par l'absence évidente de tissus que par ses dessins ! Ses seins étaient évidemment jetés au regard de tous. Troy trouvait cette tenue déplacée. Il se dit qu'il ne pourrait jamais se sentir aussi à l'aise même chez son oncle et sa tante.
Laurette, elle, dormait à ses cotés. Troy ne pouvait se résoudre à perdre ce spectacle, il fallait qu'il se poste et observe Karen. Il ébaucha une stratégie, sachant que c'était de la chambre de Janelle que la vue sur la terrasse était la meilleure, il rendit visite à sa cousine dans sa chambre.
Janelle était à l'image de sa mère : châtain, grande, typée. Elle avait pour elle des tâches de rousseur ("comme Stacy" se dit Troy) autour du nez. Troy adorait cela. Elle était en short, un de ces shorts en jean dont les Américaines raffolent, avec un chemisier blanc, dont le premier bouton n'était évidemment pas fermé. Les cheveux attachés, ses mèches blondes étaient du plus bel effet. Son parfum de jeune fille embaumait sa chambre.
Elle était assise à son bureau et devait travailler à son journal intime. Dès que Troy entra dans la chambre, elle s'agita, ferma un cahier bleu orné de points roses (Troy ne discernait pas les motifs sur la couverture mais pensa fortement à des nounours…).
"C'est encore une gamine", se dit-il.
- "Comment ça va Janelle ?" lui demanda-t-il poliment, comme pour s'excuser d'entrer ainsi dans son intimité de jeune adolescente pré-pubère.
- "Alors ce match ?", répondit-elle moqueuse, tout en rangeant au plus vite ses affaires.
- "Tu fais exprès, là ?", s'exclama le cousin abasourdi. "Tu sais que les Jazz ont perdu, non ?", s'énerva-t-il.
- "Moi je suis pour les Celtics !", profana Janelle.
Troy ne put s'empêcher d'avoir un sentiment de dégoût. Elle se foutait de lui et remuait le couteau dans la plaie. Mais le but de sa visite était la vue imprenable sur Karen. Troy ne répondit donc pas à l'attaque de sa cousine, même si habituellement, il n'aurait jamais laissé passer cela. Il aurait sa revanche un jour !
Sa position lui permettait de faire d'une pierre deux coups : depuis le balcon de Janelle, il était idéalement positionné, en aplomb au-dessus de sa tante dénudée et rôtie, mais aussi se permettait quelques regards sur les cuisses de sa cousine et sur son décolleté plutôt avantageux. Cette position lui plaisait, même s'il ne pouvait en tirer le plus grand parti. En fait, il aurait préféré être seul dans la chambre, de façon à pouvoir se consacrer tout entier à sa tante. Mais Janelle présentait, elle aussi, des atouts incontournables.
Il passa donc le reste de l'après-midi entre le balcon et l'intérieur de la chambre de sa cousine. Sa tante et sa mère ronronnaient au soleil. Le maillot de Karen rétrécissait au fur et à mesure que le soleil tapait plus fort, sous prétexte de faire bronzer les parties les plus cachées.
Les deux belles ne cessaient de se tourner, de rire, de se passer de la crème solaire, celle-là même qui rend la peau si douce, brillante et parfumée. Le spectacle plût énormément à Troy qui n'en ratait pas une miette. Janelle continuait de lui faire la conversation et il répondait poliment, histoire que sa cousine ne signala pas sa présence inopportune dans sa chambre.
L'après-midi était calme chez les Brighton. Les hommes refaisaient le match sous toutes ses coutures devant les résumés ESPN. Quelques éclats de voix entre supporters des deux camps se faisaient entendre, mais les deux belles étaient loin de tout ça.
Troy se dit qu'elles montraient l'exemple et que, si tout le monde pouvait s'entendre aussi bien qu'elles, la famille serait vraiment une famille modèle, comme il les aimait, pleine d'attention et de tendresse.
Cet été-là, marquait le début d'une période trouble dans laquelle les Brighton allaient s'engager. Ceux de l'Utah rentraient en Utah, dans leur campagne, ceux de Boston allaient eux aussi reprendre le cours d'une vie monotone, triste et rythmée par les embouteillages, le stress de la ville et d'une vie à cent à l'heure.
Rendez-vous était donné pour Noël, en UTAH. Ce serait la première fois que Mike, Karen et leurs filles y rendraient visite à Kirk et Laurette.
PROVO, vendredi 22 décembre
-" Kiiiiiiirk ?" hurla Laurette dans les escaliers. "Où est-il encore passé ?" se dit-elle. Laurette était au four et au moulin depuis le début de la semaine. Il fallait que tout soit prêt.
-"Kirk ?" répéta-t-elle. "Où sont les boules bleues que nous avons achetées l'année dernière ? Tu es là ?"
Kirk était simplement dans le garage. Il apportait une touche finale à sa décoration la plus réussie à son goût depuis bien longtemps : celle de l'entrée de la maison.
Il avait concocté une guirlande clignotante "intelligente" : elle s'allumait et s'éteignait en bleu et blanc de manière aléatoire, selon le passage devant la maison, selon l'intensité de la lumière. Il se dit que Mike et Karen seraient étonnés de voir çà, eux qui sont si friands de décorations lumineuses en tous genres. Il se souvient d'ailleurs que l'année dernière, les "BOSTON" avaient battu le record toutes catégories : une guirlande de 1400 ampoules ornait toute la maison et le toit de leur pavillon. Elle était étincelante, "pleine de vie" se souvenait Kirk.
-" Je ne sais pas où elles sont, ma chérie" répondit-il. "On a dû les mettre sous l'escalier"
Laurette avait tout prévu. Tout devait être parfait. Elle s'attachait à ce que rien ne manque dans la maison pour demain. Demain, les "Boston" arrivaient. Et il ne pouvait rien lui arriver. Elle avait décoré la maison, décoré le jardin, pensé aux différents repas à prévoir (notamment et surtout à celui de la veillée de Noël), prévu ses tenues ainsi que ses sous-vêtements pour tous les jours. Les "Boston" devaient rester quatre jours : arriver samedi matin pour repartir mardi 26, le surlendemain du réveillon. Sa semaine avait été rythmée par les préparatifs de ce réveillon qu'elle attendait avec grande impatience.
Depuis lundi, Troy observait sa mère. Il la vit tour à tour nerveuse, excitée, coléreuse, énervée. Elle prenait tant ces préparatifs à cœur, qu'elle en oubliait certaines de ses tâches quotidiennes. Mardi soir, elle devait passer chercher Troy, mais s'en rendit compte une heure trop tard.
La crise faillit exploser, mais Troy était ce jour là de bonne humeur. Une rumeur courait au Collège : Vanessa Fudge, une écolière sans histoire, sans réels atouts mais dont les jambes interminables faisaient courir pas mal de garçons, parlait de plus en plus de Troy et de ses dons pour la guitare. Elle venait de découvrir Ben Harper, par une amie à elle, et savait que Troy planchait là-dessus. De plus, elle le trouvait "charmant", comme elle aimait à le répéter.
Troy apprit ces bruits avant de quitter le collège ce jour-là. Le voisin de Vanessa lui en avait discrètement parlé et Troy sourit légèrement. Dans sa tête, en revanche, il passa en revue le physique de cette pom-pom girl de l'équipe de foot du collège.
Cette idée, immédiatement et abondamment récupérée par ses sens les plus lubriques, changeait vraiment sa vision des jours à venir. Car il faut savoir que Troy, depuis son plus jeune âge, n'a jamais aimé Noël et tous ses artifices. Troy tout petit développait déjà une haine furieuse contre les hypocrisies en tous genres, qui fleurissaient au cours de cette période, soit disant faste, de Noël.
Mais, curieusement, cette année-là, et malgré la réunion de famille qui approchait, Troy allait bien. La tension de plus en plus forte entre ses parents, même si cette semaine l'effervescence des préparatifs l'avait quelque peu effacée, ne le gênait plus. Il était obsédé par cette idée : enfin sentir de ses propres doigts une vraie paire de seins (aussi laids soient-ils, parce que Vanessa avait peut-être de belles jambes, mais ses protubérances mammaires n'étaient pas forcément du goût de Troy) lui procurait un tel sentiment de plaisir. Il n'hésitait pas, non plus, à franchir mentalement le pas et à allonger la pom-pom girl, à soulever sa jupette rouge pour enfin découvrir la terre inconnue, sentir enfin ce qu'il n'avait jamais senti jusque-là.
Troy avait cette idée en tête, il ne pensait plus qu'à çà et n'avait même pas remarqué le retard de sa mère !
- "Passes-moi le pain s'il te plaît Troy !" demanda Kirk. "Ca allait aujourd'hui à ton école ?"
- "Tiens !" répondit Troy. "Oui, ça va. Une journée normale !"
Laurette allait et venait dans la maison, puis s'assaillait enfin à table, ravissante de bonheur. On pouvait lire sur son visage une expression de quiétude insoupçonnée. Elle n'avait jamais été aussi enjouée, tout simplement heureuse.
- "Et toi Maman ? Ca va ?" questionna alors Troy, d'un air inquisiteur et soupçonneux.
- "Très bien mon chéri !" répliqua-t-elle aussi sec. "Pourquoi cette question ?" se demanda-t-elle.
- "Comme çà ! " répondit Troy.
Troy sentait que quelque chose n'était pas normal. Il connaissait suffisamment sa mère et trouvait ce bonheur, ce changement soudain sur les traits de sa mère, douteux. "Mais bon" se dit-il, "Au moins elle est pas en train d'engueuler mon père !".
Troy, soupçonneux, mais rassuré, montait dans sa chambre.
- "Tu trouves qu'il va bien ?" s'inquiéta aussitôt Laurette, en s'adressant à Kirk.
- "Ben oui, pourquoi ?"
- "Il n'a jamais pris soin de se soucier de moi !"
Laurette trouvait le comportement de son fils anormal ces derniers temps. Elle se disait qu'il fallait peut-être le surveiller un peu, surtout ce week-end. Il n'était pas question de tout gâcher. Pas Troy !
- "Tout est prêt, je crois. Tu as vraiment été parfaite cette semaine" continua Kirk, visiblement moins perturbé que son fils.
- "Oui, il manque simplement les bûches pour le repas de dimanche soir !" râlait Laurette. "N'oublies pas de passer les prendre ce soir, avant d'aller au match, et reviens avant qu'elles soient décongelées ! Tu sais bien que j'y tiens plus que tout. On ne peut pas se permettre un repas de Noël sans bûches."
- "Vraiment Laurie, tu penses que je vais oublier ?" interrogea Kirk.
- "Non, mais avec toi, on ne sait jamais !" fit-elle de très mauvaise foi.
- "J'irai demain sans faute ma chérie" répondit-il. Il se leva et commença à débarrasser son assiette ainsi que celle de Troy. "Décidément" se dit-il, "Laurie n'a rien oublié !"
Le lendemain était le grand jour : les BOSTON arrivaient. Cette nuit-là, une nuit froide sombre et glaciale, Laurette ne dormit pas. Son esprit l'empêchait de trouver le sommeil. Elle pensait, elle espérait. Il fallait les éviter, éviter tout le monde, et notamment ce fils qui pourrait se douter, ce fils qui commençait vraiment à devenir encombrant.
Samedi 23 décembre, 10h30
- "Troy !", hurla sa mère dans l'escalier. "Tu vas sortir de ton lit et te laver au plus vite !", ordonna-t-elle. "On ne peut vraiment pas compter sur toi ! Ils arrivent et il est encore couché ! Je n'imagine même pas l'état de sa chambre !"
Laurette s'était levée très tôt. Une odeur de rumsteck embaumait la maison. Kirk finissait d'installer la guirlande, quand il vit, du haut de son échelle, la Ford Taurus blanche, immatriculée à Boston, qui prenait le dernier virage. Kirk eut un tressaillement, comme s'il devinait que quelque chose allait se passer. Quelque chose d'horrible.
Ce frisson inconscient dissipé, il descendit et prévint Laurette, qui était les mains pleines de liquide pour vaisselle.
A l'heure H, tout était prêt pour le plus horrible Noël que la famille Brighton allait connaître !
Laurette et Kirk attendaient la Ford sur le palier de la maison. Troy observa par la fenêtre de sa chambre puis partit se doucher. Il ne souhaitait pas que ses cousines le voient débraillé. Il était resté lui aussi longtemps sans dormir, perdu dans des pensées, plus obscènes les unes que les autres. Il ne cessait de ressasser son rendez-vous à venir avec Vanessa. Avant de quitter le collège, vendredi soir, ils avaient convenu de se voir ce samedi, chez Vanessa. Troy devait amener sa guitare. Elle voulait entendre Ben Harper des doigts de son camarade de classe. Troy n'y voyait qu'un rendez-vous galant même si cela l'enchantait de jouer pour quelqu'un. D'autant plus que Vanessa aimait vraiment Ben harper !
Troy n'avait pas dormi, au contraire, il avait rallumé deux fois.
Les filles emménageaient dans la chambre voisine de celle de Troy, alors qu'il se douchait encore. Troy se disait qu'il pourrait mettre son plan en action, lui qui avait prévu finalement de les observer (surtout Janelle) au moment où leur anatomie la plus intime serait dévoilée, au moment où elles allaient se déshabiller. Les deux chambres communiquaient, car la salle de bain était commune à l'étage. C'était par une aération, en haut à droite de la chambre de Troy, qu'il pouvait mettre son plan en action. Cette aération donnait sur une petite armoire, au-dessus du lavabo. Armoire que Troy eut vite fait de déplacer de quelques centimètres, dégageant ainsi la vue. Ensuite, profitant d'un après-midi seul chez lui, il perçait un trou plus important dans l'aération. C'était en fait une simple grille cachée sous un couvercle conventionnel. Ne sachant se servir d'une perceuse, il lui fallut un bon quart d'heure pour enfin appuyer de tout son poids contre cette grille et réussir à la percer. Du plâtre tombait des deux cotés. Troy continua et la mèche traversa enfin la grille. C'était parfait. Il lui restait à aménager sa chambre pour que ce "passage", comme il aimait penser, soit plus facilement accessible. C'était simple. Il déplaçait son bureau pour pouvoir monter dessus et atteindre son but : obtenir une vue directe et plongeante sur la douche. Il avait pu effectuer un test, en observant sa mère se préparer, il y a deux jours. " C'est tout simplement génial" pensa-t-il.
Il lui tardait de les voir entrer dans la salle de bains. Le seul problème qui se posait à lui et qui générait en lui la véritable source d'excitation, c'est que la porte de sa chambre ne se fermait pas à clef. Il lui était donc impossible de les observer tranquillement puisqu'il pouvait être dérangé à tout moment, ce qui lui semblait inconcevable. Alors il avait tout imaginé : d'abord installer des "capteurs" dans l'escalier qui allait forcément grincer lors d'un passage éventuel de quelqu'un. Mais il ne savait quels capteurs installer : un long fil de pêche relié à un quelconque objet dans sa chambre. Le passage dans l'escalier provoquerait la chute de l'objet. Mais il avait peur qu'on ne repère ce stratagème et notamment ce fil, pas si transparent que ça, à son goût.
Ensuite, il imaginait s'enfermer dans la chambre avec l'aide d'un balai, mais comment expliquer à sa mère la présence de cet objet complètement intrus dans sa chambre ? Sa fainéantise lui jouait des tours. Comment par ailleurs expliquer que sa porte ne s'ouvre pas si quelqu'un arrive ?
Bref, il s'était finalement dit qu'il improviserait au moment venu. Il espérait qu'il pourrait les observer le soir, lorsque tout le monde serait couché. Il comptait aussi sur les grincements de l'escalier.
Les Boston s'installaient. On aurait pu croire qu'ils étaient venus pour un mois. La maison ressemblait à un refuge de Kosovars. Troy aimait encore moins Noël lorsqu'il lui fallait être "exemplaire", comme aimait à le répéter sa mère.
La journée se passait sans encombre. Kirk rattrapait le temps perdu avec son frère Mike. Finales de conférences en football, prévision des plays-off en basket, base-ball.. Tout y passait et les rivalités Est-Ouest ressortaient comme au bon vieux temps.
Les femmes, elles, restaient invisibles. Elles s'isolaient pour "préparer les chambres" comme elles disaient.
Troy ne put mettre en action son plan d'observation. Jamais il ne fut tranquille dans la maison. Lorsqu'il partit pour retrouver Vanessa, il ne pensait même plus à ce qui pourrait se passer en son absence !
Samedi 23 décembre, 15h25
Troy se présenta au 32 State Street, à Orem, ville proche de Provo. C'était une maison en bois blanc, décorée, comme toute maison Mormon qui se respecte, d'une multitude de guirlandes et autres artifices que Troy détestait.
Lorsqu'il frappa à la porte, son père vint lui ouvrir. Ce fût un coup de froid. Vanessa lui avait dit que ses parents ne seraient pas là : ils devaient assister à un Noël pour enfants des employés de la ville. Son père était le gardien du stade de foot. Mais au dernier moment, ils annulèrent leur déplacement et restèrent finalement à la maison pour préparer au mieux leur fête de Noël.
"Foutue fête" pensa Troy. Son corps se mit à trembler. Il ne s'était pas préparé à ce type d'événement. Et là, le père de la jeune fille lui tendait la main.
- "Vanessa est dans sa chambre. Elle va descendre. Veux-tu un jus de fruit en attendant ?", proposa le molosse.
Troy, rassuré : "Oui ! Merci beaucoup Monsieur". Il sentait que le père serait sensible à toute marque de respect et de politesse, et Troy savait parfaitement jouer le garçon modèle.
Vanessa descendait de sa chambre. Elle portait un pantalon en tissus noir, "parfaitement adapté à ses longues tiges", se dit Troy. En haut, un col roulé turquoise l'habillait à ravir. Ils étaient assis dans le canapé du séjour, le père de Vanessa bricolait dans le garage. Sa mère n'était pas encore rentrée du mall tout proche, où elle faisait ses derniers achats.
L'après midi fut calme. Les deux jeunes gens restaient chacun dans leur coin, le père surveillant d'un oeil furtif. Troy aurait bien aimé monter dans la chambre, mais il n'osa jamais le proposer. Quant à Vanessa, elle était bien. Elle entendait glisser les doigts de Troy sur le manche en ébène de sa guitare et cela la comblait. Elle aussi aurait aimé être seule. C'était ce qu'elle espérait, mais ce ne fut jamais le cas. Quelques regards, quelques gestes purent, seuls, laisser à penser que l'expérience serait renouvelée, mais Troy rentra frustré.
A son retour à la maison, le repas du soir était prêt. Laurette et Karen avaient prévu du rumsteck accompagné de frites, ketchup et coca pour Troy.
"Les habitudes sont tenaces. Je suis toujours assis avec les filles !", maugréa-t-il. En effet, les Brighton s'asseyaient entre adultes, les enfants relégués à un bout de table, toujours à gauche. Troy, malgré tout, réussit à s'asseoir entre Janelle et Karen. Il pouvait écouter et observer les discussions d'adultes, et, plus le temps passait, et plus elles l'intéressaient ! Il remarquait généralement les associations de personnes : les deux frères parlaient de sport, de boulot et s'apostrophaient la plupart du temps. Les deux belles-sœurs paraissaient tout simplement heureuses. Heureuses d'être là, enfin réunies. Troy ne les lâchait plus des yeux. Les sourires et les compliments s'échangeaient avec la plus grande complicité, elles étaient radieuses.
La soirée était festive. Les Boston dans le salon, avec Kirk qui leur servait un digestif ; Troy et sa mère à la vaisselle. Troy, contraint et forcé essuyait tant bien que mal les assiettes, encore tièdes, que lui passait Laurette. D'une humeur plus que maussade, il avait assisté sans rien dire à ce repas de famille où les esprits festifs des Brighton l'agressaient plus que tout. Il ne supportait plus d'entendre les gens hurler, rire trop fort. Là il ne pouvait y échapper et il assistait impuissant à la scène.
Troy répondait à ses cousines, écoutait les discussions des "couples". Les voix s'élevaient sous le lustre de la salle à manger. Troy commençait à avoir mal à la tête. Les arguments s'échangeaient avec une telle véhémence qu'il perdait pied. Tout s'accélérait. Sa tête commençait à tourner. Les sons se mélangeaient.
Troy se leva, bouscula sa cousine, grimpa les deux marches qui séparaient le salon de la cuisine, contourna le bar, se laissa glisser doucement le dos contre le réfrigérateur froid et lisse. Il s'assit et cette idée l'obsédait. Rien ne pouvait l'en empêcher : il n'avait qu'une image en tête : celle de Vanessa dans son col roulé lui souriant. Il s'évanouit.
Quand il se réveilla, il était allongé dans son lit, une compresse sur le front.
- "Troy ?", entendit-il, de la voix douce qu'il connaissait bien.
- "Troy, tu m'entends ?", répéta Laurette.
Il ouvrit les yeux et sa mère le prit dans ses bras.
- "C'était quoi, maman ?"
- "Je ne sais pas mon chéri, je ne sais pas… Comment te sens-tu ?"
- "Ca va, enfin je crois !", dit-il en se tournant sur le coté.
- "Tu sais que tu nous a fait peur ?", s'inquiéta-t-elle. "Tu as dû trop manger. Reposes-toi un moment, je descends dans le salon. As-tu besoin de quelque chose ?"
- "Oui, appelles Papa, s'il te plait." Répondit-il.
- "Papa…. Très bien, je lui dis de monter te voir".
Elle descendait les marches. Troy ne comprenait pas ce qui avait pu lui arriver. Sa tête était devenue lourde, les images se superposaient. Il sentait comme une odeur de nausée sur son pull. Il avait vomi.
Dimanche 24 décembre, 12h00
Au grand drame de Laurette et Kirk, il n'avait pas neigé dans la nuit. Au contraire, celle-ci fût si glaciale et si claire que la pelouse du jardin était encore recouverte de gel dans les parties non exposées au soleil.
Troy ouvrit ses rideaux. Il venait de se réveiller. Immédiatement, il réalisa que quelqu'un était aux toilettes. Il sauta sur son bureau, enleva la protection de la ventilation et put facilement observer sa tante Karen, aux formes si envoûtantes, en train de se maquiller. Il prit peur car elle faisait face au mur. Il lui suffisait de lever les yeux, sur sa gauche, pour surprendre Troy. A peine eut-il le temps de l'apercevoir en soutien-gorge noir qu'il entendit des pas dans l'escalier. Sa mère, prévenue par Mike, savait que Troy venait d'ouvrir ses rideaux. Elle venait aux nouvelles.
Troy d'un bond olympique atterrit sur son lit et tomba sur sa couette. Sa mère entra.
- " Tu as l'air d'aller mieux, mon chéri, aujourd'hui !", lui dit-elle en le voyant ainsi sur son lit.
- " Oui maman, ça va !", répondait-il, visiblement agacé.
Soudain, il pensa au cache qu'il avait dans sa précipitation omis de remettre à sa place. Intelligemment, il se leva et fit mine d'aller se doucher, pris sa mère par le bras et sorti de la chambre dans son élément le plus simple qui soit : en caleçon. Il fit demi-tour, prit un peignoir qu'il détestait et descendit déjeuner.
Tout avait déjà été rangé. Au contraire, le repas de midi était déjà en route. Il prit un bol, fit griller des toasts, les beurra et les recouvrit de beurre de cacahuète. "C'est un moindre mal", se dit-il. Ses cousines passaient dans la cuisine, se moquaient de lui et de sa coiffure, que seul un oreiller bien mou avait pu façonner !
Sa tante maquillée, il se doucha et sorti. Les femmes étaient parties faire des courses. Troy se demandait vraiment ce qu'elles allaient encore bien pouvoir acheter. Il lui semblait que sa mère avait déjà pensé à tout.
Les filles faisaient quelques devoirs dans la chambre, Kirk et Mike apportaient une touche plus féerique à la guirlande : ils lui rajoutaient des ampoules rouges et blanches. Ainsi, les couleurs du drapeau américain seraient fièrement exposées sur la gouttière de la maison.
-" Vous pensez vraiment que c'est nécessaire ?", questionna Troy.
-" Tu n'aimes pas ? ", demanda Mike. "Ce sont pourtant nos couleurs !". Troy trouvait son oncle trop engagé. Il avait toujours remarqué ses discours où il finissait toujours par élever la voix, gesticuler, que ce soit sur des sujets de politique ou de sport.
Dimanche 24 décembre, 18h12
Les préparatifs pour la grande soirée touchaient à leur fin. Les femmes s'affairaient en cuisine, les hommes étaient mis à contribution pour les tâches rudimentaires : ouvrir les huîtres, entretenir un joli feu de cheminée. Les cousines étaient à rude épreuve pour la mise en place : la nappe, les couverts, les décorations de la table. Troy était chargé du rangement du séjour. Rien ne devait traîner, ce qui était stupide, puisque la soirée, qui s'annonçait, promettait quelques heures de rangement à venir, comme chaque 25 décembre chez les Brighton. Troy s'amusait à penser : " il y en a qui ouvrent leurs cadeaux, nous on range la maison qu'on a passé une semaine à nettoyer de fond en comble ! "
Plus la soirée s'avançait et plus les femmes étaient excitées. Elles courraient partout à la recherche d'un fouet, de bougies, des derniers verres en cristal de la Grand-mère. L'effervescence atteignit son paroxysme lorsque Janelle fit tomber un de ces verres "cadeau de mariage". Troy entend encore Karen hurler après sa fille. Il entend encore sa cousine dévaler les escaliers et se réfugier en criant, dans sa chambre, " qu'elle y passerait son réveillon ! ".
"Restes-y et préviens-moi si tu vas aux toilettes !", pensa-t-il, en se disant que, pour lui, la soirée ne serait peut-être pas perdue !
A 19h00 environ, les femmes annonçaient enfin : "Vous pouvez vous asseoir dans le salon ! Nous amenons les cocktails !"
Avec un " ah !" collectif, Kirk, Mike et Troy se jetèrent sur les canapés de cuirs, autour de la cheminée et s'impatientèrent devant le rituel apéritif de Noël : l'ouverture des paquets.
Il s'agissait-là du seul véritable moment de joie que pouvait éprouver Troy : voir ce qu'on avait bien pu lui offrir, mais surtout observer les regards, les impressions et les mimiques des autres. Que les cadeaux plaisent ou pas, qu'ils soient pertinents ou pas, chacun se confondrait en remerciements hypocrites, en éclats de rire peu sincères. Bref, c'était là une joie très intime, que Troy pouvait difficilement exprimer. Il devait de toute manière faire comme les autres et démontrer tout son bonheur d'être là à partager ce rituel si commun.
Janelle était restée dans sa chambre à pleurnicher. Sa sœur s'était assise seule, proche de la cheminée qui flambait de tous feux. Les deux hommes, dans le canapé, les femmes sur les deux fauteuils, autour, et Troy par terre, sur le tapis, face aux hommes, dos à la cheminée.
Laurette ouvrit le bal et offrit son cadeau à Karen. Troy ouvrait grand ses yeux. Il se dit que quelque chose ne tournait pas rond. Quelques minutes auparavant, en passant devant la cuisine, il avait surpris Karen le bras autour de la taille de sa mère. Plus tard, en repassant pour aller chercher du bois, c'était au tour de Laurette de passer sa main sur la nuque de Karen. Là, il attendait de voir le cadeau que sa mère avait pu faire à sa tante.
Celle-ci ouvrait le paquet. C'était un tout petit paquet. Troy pensait à un bijou. Il s'agissait, en fait, d'une bague très ancienne et très brillante. A la vue de ce que sa femme avait offert, Kirk ne put retenir un "Quoi ?", plutôt étonnant pour la circonstance. En effet, Laurette venait d'offrir, à sa belle-sœur, un saphir jadis porté par sa mère française. Cette bague, Laurette osait à peine la porter tellement sa valeur était grande. Sa mère l'avait depuis trente ans, lorsque leur maison brûla, pendant la seconde guerre mondiale, elle brava les flammes pour se jeter dans le salon et récupérer cette si précieuse bague.
Kirk était choqué, mais ne le montrait pas. Il sentait un malaise monter en lui. Troy observait. Ses maux de tête reprenaient.
Karen remercia tant et plus. Elle ne savait pas quel cadeau venait de lui faire Laurette. Elle eut un temps de retenue, car elle se doutait de la valeur sentimentale du cadeau. Puis, elle sourit et il s'ensuivit une longue embrassade des deux belles-sœurs.
A ce moment précis, le téléphone sonna. Troy sentit son sang battre très fort quand sa mère qui s'était levée répondre l'appela :
- " C'est Vanessa !", dit-elle en souriant.
- "J'arrive !", se précipita Troy.
Elle voulait le voir. Elle voulait le voir ce soir. Troy appelait sa mère :
-" Maman, je peux sortir cinq minutes ?", demanda-t-il sans l'ombre d'un doute, sans imaginer que sa mère pouvait refuser, tellement l'événement lui paraissait grandiose. Il pensait que c'était là son vrai cadeau de Noël.
- "C'est hors de question ! Tu ne vas pas sortit maintenant !", répondit-elle, de son air autoritaire qui laissait penser qu'aucune discussion n'était possible. "Pas ce soir, enfin !", concluait-elle.
- "Mais, maman…"
- "Hors de question !", coupa-t-elle. "On est en famille, c'est le soir de Noël et les BOSTON sont là. Tu n'as vraiment aucun respect !". Karen se mit à sangloter. Kirk la consola en la tenant par les épaules.
- "Tu te rends compte ?", dit-elle à son mari. "Notre fils n'a aucun respect, aucune valeur pour la famille."
- "Écoutes ! Il faut le comprendre. Il est jeune, enthousiaste et amoureux. Ne le brusque pas trop…. Pas ce soir, ok ?"
Kirk monta dans la chambre de son fils qui s'y était réfugié. Il tentait de le raisonner en lui expliquant qu'il verrait Vanessa demain, sans faute. Malgré tout, cela consolait peu Troy qui haïssait plus que jamais les fêtes de Noël. Sa tête commença à tourner à nouveau. Il se sentait exténué, à bout. Et le repas n'était pas encore commencé !
En bas, la distribution des cadeaux battait son plein. Janelle, revenue après avoir cassé son verre, était heureuse de découvrir son premier sac à main en cuir ; Kirk recevait, de son frère, l'histoire complète de la NBA en cassettes vidéo… Il ne manquait que Troy qui refusait de participer. Il en voulait à sa mère et refusait de l'affronter. Il n'osait se présenter devant sa famille, lui qui était si enragé et si nerveux.
Au moment de passer à table, Laurette, qui ne pouvait plus attendre, monta le chercher de force.
Sa colère et ses arguments furent tels que Troy s'asseyait à table quelques minutes plus tard, contraint et forcé.
Dimanche 24 décembre, 21h54
Le fumet était alléchant. La dinde, découpée en tranches, laissait apparaître sa chair rosée et quelques peu sanglante. La chaleur s'échappait par ses entrailles béantes. Un par-terre, de haricots et de petites pommes de terre rondes, accompagnaient la superbe dépouille qui n'allait pas tarder à être engloutie par les convives.
L'ambiance était joyeuse. Les vapeurs d'alcool étaient maintenant plus que communicatives et la fête commençait vraiment. Quelques histoires des plus mémorables (les grands classiques de Mike qu'il n'hésitait pas à ressortir à chaque occasion) créaient une réelle atmosphère que toute famille a forcément dû connaître un soir de Noël. On oublie tout, on s'aime tous à Noël. Et tout doit être parfait, surtout ce soir, surtout pour Laurette et Karen.
Le rituel de la famille impose, à tous sans exception, la messe de minuit dans le Temple situé derrière le block des Brighton. La plupart du temps, le repas se terminait toujours suffisamment tôt pour ne pas manquer le début. La famille avait toujours à cœur d'être à l'heure pour le début et le premier chant de Noël. Le bûche à peine servie, il était de coutume de vite terminer son assiette, enfiler les manteaux, les gants et les bonnets pour rejoindre au plus vite le Temple. Mais ce soir-là, certains n'arriveraient jamais jusqu'au Temple.
Laurette terminait sa tranche de dinde lorsque Troy se décida enfin à dire quelque chose. Il demanda :
- "Papa ?"
- "Oui" répondit son père, curieux et inquiet de connaître l'état d'esprit de son fils.
- "Pourrais-tu me rendre un service ?", dit Troy, suffisamment calmement pour faire comprendre qu'il était revenu à son état normal.
- "Mais bien sûr", répondit Kirk étonné.
- "Pourrais-tu m'emmener au mall demain. Celui qui est de l'autre coté de Provo. J'ai un cadeau à faire !", dit-il, assez maussade.
- "Euh ! Mais bien sûr. Sans problème, Troy !", fit son père, qui ne s'attendait à aucune question en particulier de la part de son fils, mais qui fût malgré tout surpris. "Tu sais ce que tu vas acheter ?", questionna-t-il, enjoué et souriant.
- "J'ai une petite idée, oui !", dit Troy. "Une toute petite idée", rajouta-t-il pour finir et retrouver à nouveau le mutisme qui lui convenait parfaitement. Il s'imaginait dans une bulle en plastique, complètement coupé du monde. Ces visages autour de lui, riants et chantants, bruyants et étourdissants, qui hurlaient. La musique qui venait compléter ce capharnaüm infernal. Troy manquait d'air. Sa bulle se rétrécissait. Devant lui, les deux femmes, prises d'un fou-rire, s'affalaient l'une sur l'autre, leurs visages décomposés par ce rire hystérique. Troy but alors un verre de coca. Les Brighton se calmaient un peu, mais la musique restait. La fin du repas fut vraiment difficilement supportable.
Troy en voulait à la terre entière. Il en voulait à Dieu, à Jésus, aux Mormons qui créaient ces traditions si tenaces, que l'histoire de plusieurs générations ne pouvait les effacer. Troy en voulait à la famille, de lui imposer ces repas sans aucune surprise, où tout était prévu d'avance, dès le moment où ils se quittaient, aux alentours du 27 ou du 28 décembre, sur le pas d'une porte. Troy en voulait à son père qui le délaissait régulièrement dès que son frère était là. Troy en voulait à ses cousines, "stupides et trop crédules". Il en voulait également à sa tante, qui accaparait Laurette, mais dans une moindre mesure. Enfin, il osait à peine croiser le regard de sa mère, de peur qu'elle voie, dans ses yeux, toute la rage qui était en lui, malgré son apparence calme. Il bouillonnait et cette atmosphère festive créait en lui un état second. Il n'allait pas bien.
L'heure du dessert arriva. Il était 23h49. D'ordinaire, la bûche arrivait découpée, prête à être servie. Mais ce soir, il n'en était rien. Elle n'était même pas décongelée. Il était 23h49 et il faudrait attendre quelques minutes pour la manger.
Cela semblait poser un vrai problème. Laurette, désolée de ce qui arrivait, proposait alors de la remettre dans le congélateur et de la manger à leur retour. Elle posa la bûche sur un plateau et ramena-le tout dans la cuisine.
A peine la porte passée, elle dérapa et glissa sur le carrelage ! Elle se retourna immédiatement et vit la famille encore à table en train de l'observer. Confuse, elle dit :
-"Ne vous inquiétez-pas ! Je vais rester pour ranger et nettoyer et je vous rejoins. Allez-y vite !"
-" Je vais t'aider Lauren" dit Karen. "Elle a raison, vous pouvez y aller, on arrive".
Kirk, Mike, les cousines et Troy, qui ne voyaient-là qu'un moyen de s'échapper, partaient donc au Temple. Il leur fallait cinq minutes pour y aller. L'air était glacial. La lune, comme la nuit précédente, éclairait d'un manteau glacial et fantomatique les rues désertes de Provo. Kirk prenait un raccourci. Mike suivait, puis les filles et Troy fermaient la marche. Ils passaient à travers un parc derrière chez eux, devaient contourner un arbre, prendre une allée en graviers et suivre jusqu'à l'intersection. Le Temple était de l'autre côté de la rue. C'est le moment que choisit Troy pour faire demi-tour. Brusquement, il se retourna et repartit en courant à travers le parc. Il sauta par-dessus un banc, accéléra, trébucha mais se releva et accéléra à nouveau. Il savait qu'il devait y aller. Il savait. Il ne savait pas pourquoi, mais il savait.
Troy était derrière la maison. Son cœur battait très fort. Il était dans un état second. Il ne pensait à rien, mais des images défilaient dans sa tête. Une photo, en noir et blanc, de sa mère, posée sur une commode du salon, vint l'obséder. Il ne pouvait chasser ce visage de sa pensée.
Il rentra par la porte du salon entrouverte. Tout était allumé, en l'état. Il avança vers la cuisine. Il n'entendait rien. Il poussa la porte et les vit. Il comprit tout. Il comprit les sautes d'humeur, il réalisa l'irréalisable, l'inimaginable. Il les surprit.
Tout était clair et il savait ce qu'il devait faire. Avant même qu'elles ne s'en rendent compte, Troy se dirigea vers l'évier, prit le grand couteau, celui qui lui faisait si peur. Il s'en saisit, s'approche de la table centrale, sur laquelle elles laissaient aller toutes leurs pulsions féminines. C'était le moment. Il fallait le faire.
Et il le fit.
EPILOGUE
Aujourd'hui, c'est Noël. La neige a fait son apparition cette nuit. Les branches des arbres croulent sous son poids et les enfants, dehors, font une très classique bataille de boules de neige, visant même les passants. Il y a même un bonhomme de neige dans le jardin. Troy regarde depuis sa chambre. Il a 18 ans, maintenant, et depuis ce Noël que personne n'a oublié, il a toujours une pensée pour Laurette et Karen, les "Amantes" de Noël comme les avaient surnommées la presse.
Il ne sait pas, lui-même, ce qui a bien pu se passer ce soir-là. Quelle force a pu le pousser à rebrousser chemin à la sortie du parc ? Quelle même force lui a ordonné de se servir de ce couteau noir, si fort qu'il avait l'impression que ce couteau était fait pour sa main ?
Il ne le saura jamais. Personne n'avancera la moindre explication qui le satisfasse. Mais il était sûr d'une chose. Il n'aimait toujours pas Noël.