J'ouvre la porte. La musique est forte, très forte. Les gens dansent. Techno. La plupart sont en transe. Extasie. Les tee-shirts collent à la peau. Les femmes ondulent, leurs cheveux ne laissant plus apparaître leurs visages. Les hommes sont tous dans l'ombre. Je ne peux voir aucun visage.
Soudain, la musique s'arrête. Les visages n'ont toujours pas d'identité à me proposer. Je suis perdu. Bad trip. Je croise des gens sans savoir qui ils sont, ni ce qu'ils sont. Une odeur de whisky m'envahit. Une odeur comme souvent il nous arrive d'en sentir en fin de soirée très arrosée. Les toilettes ! Je cherche les toilettes. Introuvables ! Je me dirige vers ce qui me semble être la sortie. Erreur ! Une autre salle. Les gens sont tous en noir. Je perds pied. Je m'écroule et vomis.
On tire mon bras. Je me relève, sors et retrouve ma voiture. Elle est inconduisible. Devant moi, une femme tente de retrouver ses clopes dans son sac. Je lui propose les miennes, sachant que je n'en ai plus. Je ne sais plus ce que je fais, mais tout ce que je sais, c'est qu'elle est incroyablement belle, là, devant moi, alors que je suis pitoyable. Je n'ai rien fait pour mériter ça ce soir ! Mais je ne dois pas laisser passer une telle occasion. Opportuniste. J'ai toujours une clope de secours. Il faut toujours avoir sa clope de secours dans sa voiture. Je la mets toujours sous mon volant, proche des bonbons à la menthe, ceux qui sont susceptibles de rafraîchir mon haleine en cas de contrôle d'alcoolémie. Il faut toujours avoir une clope et des bonbons à la menthe dans sa voiture. Et ce soir plus que jamais.
Je lui propose maladroitement, je l'avoue, de monter dans ma voiture, sans lui expliquer que sous le volant… Elle s'indigne, mais accepte après que j'ai eu la présence d'esprit de lui expliquer.
Je reprends conscience tout doucement. Je suis en train d'enterrer la vie de garçon de mon meilleur ami, mais je suis sensé aller chercher deux de nos amis dans cette boîte sordide. Ce genre de mission impossible, c'est toujours pour moi. Mais je ne sais pas ce qui a pu se passer en route, je suis dans un piteux état.
Je réalise maintenant qu'une superbe brunette, à peine âgée de 25 ans maximum, est assise sur mon siège passager. Elle porte un pantalon noir serré, des docks rouges et une veste en jean, me donnant l'impression qu'il n'y avait rien dessous. Elle fume ma clope.
Les embruns de Whisky me poussent à l'embrasser. Sa bouche est sucrée. Sa langue me dévore complètement. C'est terriblement bon, mais je ne suis plus à son rythme ! Je la prends par les épaules, alors qu'elle m'embrasse comme jamais on ne m'avait embrassé ! Je tente de l'arrêter mais elle continue et ma langue commence à s'allonger. Elle l'aspire ! Elle l'avale ! Doux mélange de bonheur et d'inquiétude qui se présente à moi. Je ne respire plus !
Un rêve. C'était un rêve. Dommage ou plutôt tant mieux. Bref, on connaît tous ça : des rêves qui commencent bien et qui laissent un horrible goût de "reviens-y !"
J'ai chaud. Je suis emmitouflé dans mon sac de couchage rouge et le soleil m'empêchent d'ouvrir les yeux. Je ne me sens pas bien. La soirée a été arrosée et nous avons terminé sur la plage. Une soirée, en Espagne, se termine généralement sur la plage de Biarritz. D'habitude, nous sommes plusieurs et l'un de nous se réveille toujours à temps pour que nous déguerpissions avant l'arrivée des premiers plagistes. Mais, pas aujourd'hui... Imaginez donc le tableau. Je suis en tenue de "cluber" à savoir : tee-shirt à manches longues, col en V, jean, rangers. Dans mon sac, il doit faire 30° dehors, 40 dedans.
Lui, je le déteste. Quoi que… Je ne suis toujours pas sorti de mon sac. Je n'ose pas. Les gens autour de moi se questionnent et se demandent vraiment ce qu'un mec comme moi fait là. Ils se passent de la crème, alors que je dégouline de sueur. Sueur de whisky d'ailleurs, comme dans mon rêve. C'était peut-être prémonitoire ! Je m'extirpe et cherche mon porte-monnaie. Introuvable. Par chance, un billet de 200 balles au fond de ma poche arrière. Le vendeur n'a pas de monnaie. Je n'en peux plus, mais j'ai moins chaud. Je lui en prends quatre pour 50 Francs et il me rend 150 Francs. J'en mange deux, me mets en caleçon et, sans réfléchir, fends la foule jusqu'à la mer et me jette à l'eau. Les vagues violentes me ramènent à la raison, presque à la maison d'ailleurs… Ce que j'aurais d'ailleurs dû faire… Rentrer ! Je ne ressemble à rien au milieu de ces vacanciers. Je bosse demain, moi ! Eux se pavanent sous le soleil. Cette situation que j'assimile souvent à "de l'ensardinage" (expression à déclarer), me hante plus que tout. Mais j'y trouve mon compte. On a tous dû un jour ou l'autre se taper quelques journées de plage. Quelle est donc la seule distraction qu'il nous est autorisée ? Les vagues ? Fatiguant… Les raquettes ? On ramasse trop la balle… Non, vraiment, la seule distraction : l'observation ! Et je suis passé maître en la matière, expert en voyeurisme, qu'on appelle plus communément voyeurisme passif.
J'ai toujours un oeil qui traîne quelque part. Je suis d'un naturel observateur, mais sur la plage, ce sentiment est particulièrement exacerbé. Je prends plaisir à ouvrir grands mes yeux et mes oreilles, me délecter du passage de quelques filles plutôt… Charmantes, comme tout homme qui se respecte dans une telle situation, mais aussi à déchiffrer les messages reçus. J'élabore mes hypothèses, je construis mes histoires qui rassemblent souvent des faits et des gestes réellement observés au cours de la journée de plage.
Mais j'avoue être, quand même, beaucoup plus attentif et passionné par les filles, qui passent et repassent devant moi, par celles qui se dorent au soleil, se passent de la crème et finissent par être rôties. Certaines, parfois, me rendent fou. Surtout lorsqu'elles passent devant moi, l'air de rien, leurs courbes façonnées par la brise des vagues qui s'éclatent à deux mètres d'elles (je suis revenu dans mon rêve et le regard de cette brune, sur mon siège passager, m'a fait penser à cette formule si romantique. Revenons à nous !)
Je ne peux pas les enlever de mon esprit. C'est une torture et je me mets à leur recherche. Une fois trouvées (quand je les trouve !), je m'installe derrière elles, à quelques mètres et je surprends leurs conversations. Je les regarde, elles m'obsèdent. Je les suis lorsqu'elles partent se rafraîchir dans l'océan. Je reviens lorsqu'elles reviennent et je peux passer des heures ainsi. Le déchirement vient au moment du départ. Que faire ? J'avoue en avoir suivi une, un jour. Elle était seule, désespérément seule. Sur ma serviette, j'ai élaboré toutes les solutions possibles. Mais il était impossible qu'une telle créature soit seule. Et pourtant, tout concordait. Pas un seul appel, pas un homme autour d'elle. Et moi, derrière, prêt à tout pour atténuer ses souffrances. Je l'ai effectivement suivie jusqu'à la porte de la pharmacie où elle s'est engouffrée. Je n'ai pas osé continuer et suis parti. J'ai préféré ne pas savoir le fin mot de l'histoire, je risquais d'être tellement déçu. Elle ne portait aucune bague ressemblant à une alliance. D'ailleurs, elle ne portait qu'un seul bijou : une chaîne, autour du cou, des plus discrète. Je n'aime pas les bijoux ! Elle non plus.
Plus tard, j'ai compris qu'elle était pharmacienne.
Me voici donc au milieu des plagistes. Je pars aujourd'hui avec peu d'ambition, vu le handicap que je traîne d'une soirée mouvementée. Malgré leur violence, les vagues m'ont fait du bien. Elles m'ont remis les idées en place et je n'ai pu finir les beignets.
Je me résous à boire un café. Je me souviens du fait que ma voiture est garée sur un parking proche de "La Chambre d'Amour" et qu'un bermuda des plus "hippie" m'y attend. Je ne dispose malheureusement pas de l'outil indispensable qu'est le maillot de bain, il est dans un sac en partance pour Paris.
Ce n'est pas un luxe avec la chaleur qu'il fait. Après m'être mis "en tenue", plutôt déguisé d'ailleurs, je bois mon café et m'installe à nouveau sur cette plage. On peut s'en douter, mon choix a été stratégique. Ce n'est pas par envie que je suis revenu sur cette plage, mais par nécessité. Mes amis m'ont abandonné ici, ils avaient un train en gare d'Hendaye, à 6h40. Je devais pour ma part ramener la voiture à Paris. C'était celle de ma mère. Elle avait subi un mois de vacances dans le Sud-Ouest. Elle était passée par Bayonne, Dax, San Sebastian. Elle avait abrité plusieurs de mes nuits festives. Il faut que je la lave et que je sois en état de la ramener demain soir sur Paris. Huit heures de route et deux jours pour les faire. Ça devrait aller. Je pense donc, que le moyen le plus immédiat de récupérer, c'est de rester une heure ou deux sur cette plage. Profiter une dernière fois de la région, avant de remonter dans cette grisaille parisienne que personne ici ne m'envie.
Je choisis donc un emplacement que je qualifierai de relativement stratégique. J'ai acheté "Le Journal du Dimanche" et je m'installe.
Il est 12h15. La plage est bien plus remplie qu'il y a une heure ! On est dimanche et les jeunes ont tous fait la fête hier soir. Ils mettent du temps à arriver et je me trouve entouré de parents avec leurs bébés et de vieux. Il n'y a qu'une seule jeune fille à ma gauche, mais elle ne mérite même pas la page culturelle du "Journal du Dimanche", que je tente de déployer malgré le vent. Avez-vous déjà essayé de lire un journal sur la plage ? Il faut être sacrément motivé !
A ma droite, des "Allemands en short". J'en suis sûr. On les repère au premier coup d'œil : leurs chaussures (éventuellement leurs chaussettes, mais pas là), leurs cheveux, leurs vociférations et pour nous achever, leur comportement. Ils sont chez eux, tout simplement ! Ils ne tiennent absolument aucun cas de leur entourage, et de mon mal de tête ! Je n'ai évidemment pas de casquette, ni de bob. Seul mon tee-shirt me protège de cette canicule qui s'annonce.
Pire que tout, ces "Allemands en short"ont deux enfants. Deux futurs "Allemands en short" ! Deux filles, de 12 et 14 ans, semble-t-il. Blondes. Elles ont l'attirail complet : les raquettes, les seaux, les pelles, le moray pour la plus grande qui, comme un "Allemand en short", qui se respecte, se sent assez forte pour affronter les vagues qui dépassent aujourd'hui un mètre. A moins qu'elle ne soit championne des "Allemands en short" des moins de 13 ans féminin ! Je sais, ils partent avec un a priori assez négatif à mon égard. Mais comment faire autrement ? Il faut noter que les trois femmes, la mère et les deux filles, sont d'un aspect général très joli. Allemandes mais jolies. Soit un peu vieille, soit un peu jeune, mais dans quelques années, il y aura du monde et je pense que cinq ans plus tôt, la mère….. Bref.
Plus bas, un couple vient d'arriver. Rien de particulier à signaler sauf qu'ils ont l'air d'être de jeunes mariés, ou en passe de l'être. Très amoureux ceux-là ! Ils ne se lâchent pas ! Ils ont de la chance ! Enfin, surtout lui, parce qu'elle est vraiment jolie. Un maillot de bain réduit à sa plus simple expression, à savoir le slip. Mauve. Elle, grande, fine, seins à l'air, qui se tiennent parfaitement, cheveux longs, mais pas trop. Quelques mèches blondes. Exotique, vraiment. Lui, plutôt pas mal, baraqué. A ne pas ennuyer ! Très organisés : bouquins (dont je ne perçois pas le titre, ce qui m'aurait indiqué leur provenance, mais je soupçonne des Espagnols : ils en ont le teint), glacière et parasol (typique d'Espagne, signe de grosses chaleurs sur les plages d'Andalousie). Les indispensables raquettes plantées dans le sable.
Il fait chaud et il ne se passe rien d'extraordinaire. Je n'ose pas me remettre en caleçon et me baigner. Il fait de plus en plus chaud et je tente de m'endormir. Impossible, vous l'aurez deviné ! Malgré tout, dans un demi-sommeil, je perçois, à mon grand regret, un vacarme de tous les diables sur le parking du Casino. Le fameux Casino de Biarritz. Des coups de Klaxon, des voitures qui partent, qui arrivent, des cris, comme à Cannes un soir de mai. Je tente de me rendormir en détestant Cannes !
Le vacarme se rapproche. Décidément, rien n'y fera et le monde est contre moi aujourd'hui. Je me décide et monte voir (comme tous les plagistes autour de moi). Comme je pouvais le penser, une foule de photographes autour d'un groupe de personnes. Qui peut bien être là ? Patrick Bruel, Robert de Niro ou Rocco Sifredi ? Impossible de le savoir depuis mon piédestal de fortune. De toute manière, il me semble impossible de savoir qui ça peut-être, sauf en lisant le journal local demain. Je décide donc de regagner ma place, si stratégique, et, pour l'instant, plutôt trop calme, en me consolant du fait que je ne suis pas très "people". Je n'imagine personne du "show-business" me faire perdre mes nerfs au point de devenir hystérique… Je ne comprends pas ce fanatisme. Je ne comprends même pas l'intérêt d'un autographe. De toute manière, on les perd un jour. J'en ai déjà eu évidemment. Rien n'y a fait ! Je ne sais absolument pas où ils ont pu s'échouer, cinq ou six déménagements plus tard !
Comme souvent, une rumeur se créée. Barthez et sa femme seraient sur le point de me rejoindre sur la plage ! En fait, j'en doute, mais puisqu'ils sont là, pourquoi ne me rejoindraient-ils pas ? J'aurai tellement de questions à poser ! Tellement de choses à savoir d'un grand champion si… Simple en soit ! Finalement, le fanatisme peu m'atteindre moi aussi ! Je serai prêt à sacrifier mon tee-shirt pour une signature, un dessin, une croix de Barthez ! Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis !
Le couple d'amoureux espagnols se dorent, l'un contre l'autre, au soleil. La fille sort de son sac, pour la énième fois, sa crème solaire. Son homme lui en badigeonne les seins. Vraiment, elle est superbe. Mais ils ne se lâchent toujours pas.
Les "Allemands en short" reviennent de l'eau. Eux n'ont pas suivi le mouvement de foule. De toute manière, ils ne comprennent rien. Une vague impression me dit que ça doit pas être rose chez eux tous les jours. La femme et les deux filles me semblent être sous protection rapprochée. C'est le moins que l'on puisse dire. Leur mari et père est constamment derrière elles. Ils ne les perdent pas d'un oeil, mais elles n'ont pas intérêt à s'éloigner ! La mère se trouve être dans la même situation que les filles, prisonnière. Je le comprends un peu. Difficile de tenir en laisse trois bombes germaniques !
Elles sont toutes les trois dans une prison dorée : des vacances au Pays basque. Elles sont là, mais ne peuvent rien faire.
Lui doit être un homme d'affaires important : banquier, avocat ou trader. Je ne vois que ça. Il doit bosser pour la Deutsche Bank, voire Deutsche Telekom. Il reste très professionnel dans tout ce qu'il fait et, au-delà de tout, la surveillance ! C'est peut être un garde du corps !
Elle, très digne, même en maillot de bain ou rien, malheureusement rien ne dépasse, grande, coiffé comme Cameron Diaz, reste la plupart du temps au milieu du "camp". Elle me fait un peu l'impression d'une reine seule au monde, ayant perdu son royaume et ses courtisanes. Elle me rend triste, je ne sais pas pourquoi, mais elle me rend triste. Elle regarde ses enfants, son mari en train de les courser. Elle est assise sur une chaise de plage verte, lunettes de soleil Chanel, un magazine qu'elle ne lit pas à la main. Je doute qu'elle aille surfer aujourd'hui, hahaha ! Je ne sais pas pourquoi mais je la prends en pitié.
Le capharnaüm me semble terminé sur le parking. La plage est blindée. On commence à voir des gens chercher un emplacement des plus acceptables. Je ne parle pas de ceux qui jouent aux raquettes et qui dérangent tout le monde ! Je ne suis pas très en forme. Des aigreurs d'estomac comme on en a tous connu un dimanche matin, et une soif digne de celle de la veille. Mais exclusivement à base de jus de fruit et concentrés ! Il paraît que l'alcool déshydrate. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai toujours soif d'eau les dimanches matin. Moi je pense que c'est signe de bonne santé. Peut être pas biliaire, mais mentale.
Hier soir, nous avons été dignes. Grands. Un match de rugby improvisé sur la plage de San Sebastian. Deux contre deux. Puis bain de minuit à 3 heures du mat. Nous avons terminé notre soirée sur les hauteurs de San Sebastian, où il faut décidément être très en forme pour conduire. Des virages dans la montagne, une route sinueuse. A 3 heures, il fallait être motivé. Telle une récompense, la boîte Techno la plus recherchée du moment. Le "Ku" et ses habitués. Très bons DJ's, soirée sponsorisée par Jack Daniels. Pas évident pour le retour. Mais j'ai su m'arrêter à temps, histoire d'être capable de rentrer sur cette plage. Maudite plage ! Je commence à penser que c'était une mauvaise idée. Trop chaud, trop de monde. Je n'ai rien pour me désaltérer et il va vraiment falloir faire quelque chose. Je repense à nouveau à la brune de mon rêve. Elle m'obsède. Je n'en ai pourtant pas vu de similaire hier soir !
Perdu dans mes pensées, j'en ai presque oublié de signaler que le couple d'amoureux est parti. Je ne comprends pas. Ils avaient l'air d'être installés pour passer la journée ! Le temps de plier le parasol, rentrer les paréos et ils ont déguerpi. Je les suis du regard. Elle monte les marches menant au parking. Elle est vraiment très belle. J'imagine que c'était leur dernier jour de plage. L'heure du retour à dû sonner pour eux, comme pour moi. Je compatis. On doit avoir à peu près la même route à faire. J'ai un peu d'avance puisque ce n'est que pour demain.
Il est 14h30 maintenant. J'ai horriblement faim, et je me donne encore une heure de plage avant de prendre le volant. Je pense qu'avec le ventre plein, j'aurai retrouvé la plupart de mes moyens.
Les "Allemands en short" sont actifs. Il y a quelques minutes, les deux fillettes sont parties se baigner. Le père était partagé. Il ne savait que faire. Le temps qu'il se pose la question, qu'il revienne sur ses pas, les deux filles étaient au bord de l'eau avec deux garçons du même âge. Il faut dire que le temps passant, sur cette plage, je commence à me sentir plus proche d'elles. Donc je regardais le père faire. Au début, timoré et gêné, il s'est fait une raison… Puis, il est parti chercher ses deux miss juniors Berlin 2001 !
C'est pitoyable. "Laisses-les vivre un peu !", ais-je envie de lui crier ! Retour au camp de base pour toutes. Pas de droit de sortie ce soir. Couvre-feu perpétuel et mise en place de barbelés. La maman se prosterne devant tant d'autorité, mais ne réagit pas. Je la plains de plus en plus. Je plains également le père pour son manque de tolérance. Il me semble un peu parano. Mais ma mère dit toujours que je trouve tout le monde un peu parano. C'est peut-être dû à ma façon de vivre. Je reconnais être un peu trop libertin. Je vis comme bon me semble. Et je trouve incroyable ce type de comportement. Lui, c'est certain, il n'aime pas qu'on vienne déranger sa petite famille. Je commence à le prendre en dérision et à me foutre un peu ouvertement de sa gueule. Dangereux.
Je me cache derrière mon journal. Je lis les nouvelles sportives mais m'y intéresse peu. Je n'ai qu'une envie, surveiller cette famille "d'allemands en short". Surtout la maman. Très bien conservée pour avoir eu ces deux superbes jeunes filles. Si une se baigne, j'y vais pour la voir de plus près. Pour l'observer. Quitte à me baigner en bermuda. Mais je doute que ce soit une bonne idée.
J'adopte alors un comportement des plus discret. Tee-shirt sur le crâne, donc, lunettes de soleil noires et "Journal du Dimanche" qui laisse apparaître, sur la gauche, Madame Schleu sous son parasol. Monsieur, lui, est en face d'elle. Il ne peut me voir. Les filles sont allongées sur la serviette derrière lui. Elles bronzent. C'est tout ce qu'elles peuvent faire d'ailleurs.
La mère me regarde. Je ne comprends pas pourquoi, mais elle me regarde. Comme si elle savait que je l'observais. Pourtant aujourd'hui je ne ressemble vraiment à rien sur mon bout de serviette.
Je pense qu'elle m'observe pour savoir si, moi-même, je l'observe. Surtout ne pas changer d'attitude, ce serait suspect. Et le père me sauterait dessus à coup sûr. Vu que je ne comprends pas un mot d'allemand…. Ce serait peine perdue. Mais il est de plus en plus rouge, et je tiens à éviter toute forme d'affrontement. Vous savez à quoi ça ressemble un Allemand en colère ? Il est écarlate, gluant de transpiration et peu lucide ! Je tiens, en même temps, à préserver un minimum de ma dignité sur cette plage. Même si je suis un plagiste de passage, de quoi aurai-je l'air ?
Je me plonge dans un article sur l'air pollué de Paris. Décidément, je n'ai absolument pas envie de me retrouver sur le périph'. Le nouveau maire parle de recouvrir totalement les 40 kilomètres autour de Paris. De pire en pire. Un tunnel de la mort !
"Vous souhaitez un mort sure et lente ? Prenez le Périph !" N'importe quoi ! Ces politiciens ne savent vraiment plus quoi raconter pour se faire élire. Mais ça marche, semble-t-il.
Le couple d'Allemands ne bouge plus. Serait-ce l'Armistice ? Les femmes auraient-elles perdu cette guerre de liberté et d'indépendance face à ce charognard ? Je ne l'aime vraiment pas cet Allemand. Il me sort par les yeux. Je n'ai jamais aimé les gens droits, ultra méthodiques, toujours propres sur eux, toujours sûrs d'eux, au look tellement travaillé et tellement inadapté. Mais lui, il dépasse les bornes. Je me sens alors investi d'une mission : prendre contact avec sa femme, la belle princesse prisonnière dans son camp retranché. Mais comment ? Devrais-je attendre le moment propice (une douche, une course à faire, une baignade) ? Et comment pourrais-je en profiter pour l'accoster et lui signifier toute ma reconnaissance ? Comment pourrais-je ?
Je me sens impuissant face à une telle situation, à la fois impliqué et étranger, complètement subjugué mais également décalé. Comment une telle beauté, aussi prisonnière soit-elle, pourrait s'intéresser à moi, dans mon état, dans cette tenue ? Comment pourrais-je la sauver ? Elle ne me laisserait pas l'ombre d'une chance. Mais elle m'obsède.
Il faut que je parte. C'est l'heure du retour. Je commence à rassembler mes affaires. Je plis mon journal et c'est le moment que choisi ma douce complice pour se lever, indiquer au monstre qu'il devait rester là, à surveiller les deux nymphettes. C'est un signal. Elle m'a vu me préparer. Elle m'a vu rassembler mes affaires. Elle voulait me parler, m'expliquer, me connaître. C'est certain maintenant. Le signal est évident. Elle part vers la plage. Elle part se baigner et me fait signe. Un clin d'œil. Un simple clin d'œil discret par-dessus son épaule rougie par le soleil.
Deux choix se posent à moi : Courir vers la voiture et prendre l'autoroute du Nord, penser à elle pendant deux jours, trois jours, dix jours ou me précipiter vers elle, mine de rien.
C'est évidemment la seconde solution que j'ai choisie. Discrètement, sans scrupule et le plus naturellement possible (je pars du principe que rester naturel évite tout problème), je la suis, à 50 mètres derrière elle.
Je me retourne pour faire mine de surveiller mon campement, mais je cherchais l'Ogre de la Forêt Noire des yeux. Il me dévisageait. Un sang glacial parcourt mes veines. Mes jambes tremblent, mais je continue mon inexorable marche vers l'avant. Je sens le poids de son regard sur mes épaules rôties. Et ma belle se mouille les cheveux. Elle se prépare à rentrer dans l'eau bienfaitrice pour tous les plagistes.
Mes pieds atteignent les premiers remous de l'eau. Je ne m'en rends pas compte, mais l'eau est encore plus froide que tout à l'heure. Je suis pris de vertiges, mais continue d'avancer vers ma dulcinée. Elle passe les vagues. Un nouveau coup d'œil en arrière et l'Ogre trop occupé à réprimander une de ses filles. Je fonce. Première vague, deuxième, troisième. Je suis sous l'eau et commence à sentir une excitation m'envahir. C'est de plus en plus fort. Je me sens attiré vers cette beauté de la nature, sous les yeux du tyran le plus satanique qu'il m'ait été donné de croiser. L'ambivalence de ces deux sentiments me perd, et je ne suis plus qu'à quelques mètres.
Que dire ? Que faire ? Je décide, dans un premier temps, de lui donner l'avantage. Elle m'a fait signe, je l'ai suivie, c'est donc à elle de bouger. D'autant plus qu'elle est plus surveillée que moi… Enfin, c'est ce que je crois !
Nous voici sur la même hauteur, sous la même vague puis de nouveau côte à côte. Vous avez déjà senti cette terrible et fantastique impression de solitude, lorsque vous sortez la tête de l'eau ? La vague sous laquelle vous venez de plonger est passée et elle engloutit tout derrière vous. Mais personne ne vous voit puisqu'elle déplie ses rouleaux derrière vous. C'est exactement ce sentiment que je ressens, mais là, c'est encore plus fort. Je suis seul avec Mon Allemande, Ma Cameron Diaz, Ma beauté que je vais sauver. On ne voit plus la plage et elle me sourit. Une vague éclate au même moment. L'eau est salée et j'en fais l'expérience. Le vacarme est assourdissant. Les vagues se suivent, explosent, on plonge, on respire, on plonge à nouveau. Il paraît que ce sont des cycles de sept vagues. Puis c'est le calme plat. J'attends. Pas longtemps, mais j'attends.
- " Bonjour ", me dit-elle de son plus beau sourire, les cheveux blonds, mi-courts, mouillés, parfaitement plaqués.
- " Vous parlez français ? ", répondis-je, surpris.
- " C'est une si belle langue ! ", dit-elle, laissant apparaître la plus parfaite dentition qu'il m'ait été donné de rencontrer.
- " Euh, je ne sais pas. ", dis-je, bêtement.
Je dois avouer que je suis complètement subjugué par son charme incroyable. Sa beauté, son intelligence, c'est un rêve éveillé. Je repense à la brune sur le siège passager de ma voiture. Ce devait être prémonitoire.
C'est au moment ou je vais prendre la parole que je sens une violente décharge dans mon ventre.
Ma beauté n'est plus là. Les vertiges me reprennent. De plus en plus forts. Je ne comprends pas, je ne comprends plus. Du sang. Une flaque de sang autour de moi. Des requins à Biarritz ? Impossible. Je décide alors de me laisser porter vers la plage. J'ai la tête qui tourne et je ne contrôle plus rien. Je touche mon ventre et une horrible sensation m'envahit. Je suis troué. Transpercé. Je ne comprends toujours pas.
Au prix d'un effort surhumain, je me retrouve à ramper sur le sable dans les dernières vagues. Je m'écroule, dos sur le sable et je tiens dans ma main un long objet pointu m'ayant traversé de part en part. Une foule de badauds m'entoure. Je n'entends rien. Plus rien. Je me sens bien. Je me revois, il y a deux minutes, face à ce sourire enchanteur. C'est le paradis. J'y cours, j'y vole. Je n'ai pas mal. Mes mains sont dégoulinantes de mon sang rendu encore plus rouge. Je suffoque et m'envole. J'aperçois la plage, les gens agglutinés autour de mon corps baignant dans une flaque de sang, qui se dilue dans l'océan. L'océan qui se délecte de mon sang.
Je vois ma belle anéantie. Je lui fais signe et lui dit de ne pas s'en faire, mais elle ne m'entend pas. Je reste quelques secondes dans les parages. Un fourgon de police arrive. J'assiste à la scène.
J'ai toujours cru que j'y aurai droit un jour, au panier à salade. Mais ils ne sont pas là pour moi. Enfin, pas vraiment, puisqu'ils sont là pour mon assassin.
Devant mes yeux, la une de " Sud-Ouest " du lendemain :
" UN JEUNE PARISIEN ASSASSINÉ SUR LA PLAGE "
Et je lis l'édito :
" Hier aux alentours de 15h50, un jeune parisien est sauvagement assassiné alors qu'il se baignait sur la Plage principale de Biarritz. Sans raison apparente, un garde du corps allemand l'aurait enfourché du pied de son parasol, après avoir traversé la plage en courant. Ce garde du corps, présent sur les lieux afin de protéger la princesse Ingrid et ses deux fillettes, descendantes de la célèbre famille des HABSBOURG, aurait succombé à la pression due à l'importance de sa mission : protéger l'héritière du trône… "