La libre littérature française d'Amérique

       Pour avoir un texte sans fond.



UNE, DEUX, LUNE !

Samuel Tisné

http://samuel.tisne.free.fr




Bordeaux, Place du Parlement, le samedi 12 août 1999.

09 heures 34. Richard est devant son écran. Désespérément vierge de toute déjection digne d'un auteur comme lui. Cela va faire maintenant deux ans que son éditeur attend sa nouvelle production. Mais Richard n'en est plus à son galop d'essai. Il a 54 ans, depuis hier, et parmi ses multiples activités, l'écriture a depuis longtemps cessé d'être sa préférée. Déjà, il se dit que sa journée va être longue.

Dès ses premières années d'études, Richard a fait preuve d'une imagination débordante. Ses " rédactions " en cours de français se résumaient souvent à un jeu plus qu'à autre chose. Sa maîtresse attendait ses épreuves avec une anxiété parfois proche de l'excitation. Il fallait toujours que le petit Richard invente, délire, sans pour autant oublier la trame et la problématique du message qu'il souhaitait faire passer. C'était un excellent élève, doué et passionné.

Ses études l'ont conduit à un BAC littéraire, puis vers la philosophie. Ce vers quoi il se destinait depuis son plus jeune âge, prenait enfin corps lorsqu'il signa ce 18 novembre 1969 son premier contrat avec un éditeur, de faible renommé à l'époque. Son succès immédiat généra autant de célébrité à Richard qu'à sa maison d'édition, qui en profita pour faire signer les plus grands de l'époque.

Les succès se suivaient à un rythme effréné. Son credo : le roman d'amour, souvent à l'eau de rose, la plupart du temps destiné à un public plutôt féminin. Il faut dire, qu'à cette époque, les femmes lisaient peut-être plus qu'aujourd'hui et Richard cherchait avant tout à vivre de sa passion. Il s'était donc doucement spécialisé dans cette voie, qu'il considérait comme une voie de garage pour auteur sans génie. Mais il s'en foutait, puisque après 30 années d'écriture, Richard en avait enfin terminé avec l'accomplissement des promesses de vie qu'il s'était fait depuis son plus jeune âge. Écrire lui permettait de manger mais aussi de vivre tel que bon lui semblait, où il le désirait.
Il a mis longtemps à comprendre quelle était sa destinée. Originaire de Bordeaux, Richard comprit que pour vivre où bon lui semblerait, et c'était là son véritable souhait dans la vie, il lui faudrait vivre de sa passion, de son don, l'écriture.

Il ne s'est jamais marié car le mariage représentait à ses yeux une attache trop forte. Rien ne devait l'empêcher de faire le tour du monde, de rencontrer diverses ethnies, de partager ses idées avec les gens qu'il visitait. " Ni de fumer ma pipe tranquillement ! " Aime-t-il à dire.

Depuis l'avènement d'Internet et des multiples possibilités qui lui ont été offertes, ses voyages se sont multipliés : Australie, Afrique Noire, Amérique du sud. Seul le froid polaire ne l'attire pas.

Aujourd'hui, il ne fait pas beau. Les embruns de l'océan lui giflent le visage. Puisque la page blanche se faisait désespérément vierge, et puisqu'il ne risque pas de se retrouver dans les bouchons estivaux de la Gironde avec ce temps, il en profite pour prendre l'air. Un air pur, iodé à souhaits. Les surfeurs, les seuls amateurs de plage, avec à une telle météo, satisfont sa soif de divertissement. Il se laisse aller. Assis en haut de la dune, Richard ne pense à rien. Son esprit vagabonde tel la houle, quoi qu'en ce moment, l'exemple est plutôt mal pris. Les " vaguistes " comme il les appelle ont du mal à prendre les vagues, souvent au-delà d'un mètre. Alors, il attend. Il se prête au jeu si facile de rire des déboires des autres et notamment de ces gens-là qu'il a du mal à supporter… Leur style, leurs mœurs… Son esprit s'évade. L'année dernière à cette époque, il passait son PADI (diplôme de plongée sous-marine) au large de la barrière de corail en Australie. Les images défilent dans sa tête. Il prétextait découvrir l'Australie afin de finaliser son nouveau roman. Mais il espérait qu'une fois sur place, l'idée, la bonne lui viendrait enfin et son génie ferait le reste. Jamais il ne put trouver le temps ni l'envie d'écrire.

Murènes et " Victoria beers " peuplaient ses journées. Il avait rencontré Sania, une Sri Lankaise qui l'invita à découvrir son pays. Elle vivait dans un vrai palace proche de Colombo. Son père, homme d'affaires renommé, là-bas, faisait souvent le voyage vers Sydney et en profitait pour se faire accompagner par sa fille… De Sydney à la barrière de corail, il n'y a qu'un saut d'avion.
Richard l'a suivie au Sri Lanka. Son laptop (portable en français mais il adore ce mot laptop) le suivait mais restait désespérément fermé. Il en profita pour visiter l'Inde, le Népal, le Pakistan. Son tour du monde se termina par le Liban et La Valette, capitale de Malte.
Mais depuis, il déprime. Ou plutôt, ne décolle pas. Il n'avance plus. La motivation s'est envolée, la confiance avec. Il ne croit plus en lui, mais croit en l'oisiveté pour continuer le développement de son esprit.

Les images continuent de défiler dans sa tête et il se rend compte de l'infinie tristesse dans laquelle il se trouve. Il se sent seul. Il se dit que ses choix d'aventure en on fait un vieillard abandonné. Un pauvre type qui ne vit plus que dans sa tête, un débris dont les journées sont d'un ennui profond. Alors il reste là, planté le cul dans le sable, sur sa dune, à espérer. Il ne sait même pas quoi, mais le simple fait d'espérer le rassure.





Sydney, Plage de Coogee, ce même samedi 12 août 1999.

19 heures 34. Des aborigènes jouent du didgeridoo alors que la nuit se prépare à tomber sur Sydney. La plage se vide de ses derniers occupants. Les surfeurs profitent de la nuit qui commence à tomber pour augmenter le niveau d'adrénaline dans leur sang. Les vagues les transportent, sans que leurs yeux ne fixent la trajectoire devenue imaginaire de leurs planches, au gré des embruns.

Habitante de Kings Cross, le quartier " chaud " de Sydney, Tara se ressource après une journée pleine de sauce tomate, de champignons et autres oignons. Elle bosse au Domino Pizza du coin et, par chance, elle est de repos ce soir.

Il lui suffit de traverser la rue pour se retrouver face à l'océan, son océan. Assise sur un banc au bord de la plage, Tara jette un œil à gauche sur la rue qui descend vers elle. À mi-pente se trouve l'auberge de jeunesse de Coogee. Elle attend son Backpacker préféré, un anglais prénommé Andy. Ils se sont rencontrés quelques jours auparavant.
Tara est une amie de Jenny, la patronne de l'auberge de jeunesse. Entre deux pizzas, Tara a pris l'habitude de boire un café et fumer une clope avec son amie, alors que celle-ci tient ses comptes à jour. Andy, lui, est arrivé depuis un mois à Coogee. Il est embauché comme " homme à tout faire ", en contre-partie de son couchage. Nettoyage des parties communes, courses diverses, son rôle dépend des besoins de Jenny.
Ce jour-là, Jenny et Tara se remémoraient leur voyage en Angleterre, lors d'un été mouvementé, à la découverte de l'Europe et de ses habitants. Lorsque Andy et son fort accent anglais apparu. Tara fut immédiatement sous le charme. Ils ne se quittent plus depuis.

Andy dévale la pente en rollers. Il est un adepte des sensations fortes procurées par ces huit roues sans frein. La pente, plus forte qu'ailleurs n'offre que peu de solutions pour s'arrêter. Sa seule chance : profiter de sa vitesse, sauter par-dessus le banc de Tara et se jeter dans le sable. Tara hurle :
- Mais tu es fou ou quoi ? Tu aurais pu me tuer et te tuer en même temps, espèce d'idiot !
- Ne t'inquiète pas, ma jolie, lui répond-il de cet air si hautain et si sûr de lui que seul un Anglais peut se targuer d'avoir.

Il faut dire que le coup était réellement impressionnant. Mais Tara aime cette folie.

Le couple profite de ce spectacle toujours aussi classique, mais tellement beau, du coucher de soleil sur une plage (même si la plage de Coogee n'est pas vraiment plein ouest, on y aperçoit quelques rayons rosés fusants provenant de notre astre le plus cher et le plus indispensable). Ces deux amoureux profitent d'autant plus qu'Andy n'est pas d'ici. Évidemment ses heures sont comptées à Coogee. En Backpacker qui se respecte (un Backpacker, comme son nom l'indique est un jeune qui parcourt le pays un sac dans le dos, d'auberge en auberge), Andy se doit de partir. Un ami l'attend à Brisbane et, pour lui, il est hors de question de perdre ne serait-ce qu'une journée de ses six mois de voyage autour de l'Australie. Mais Tara n'est pas n'importe qui.
Elle est belle, jeune (25 ans), intelligente et, pour la première fois, Andy retrouve en quelqu'un un peu de cette insouciance qui l'habite. Pour la première fois, son cœur lui dit de profiter du bon temps et de rester quelques journées encore. Alors il hésite, mais n'en parle pas à Tara. Son honneur est en jeu. Jamais il n'aurait pu imaginer qu'une femme pouvait perturber ainsi ses plans de vacances, même si son but ultime est d'en trouver une… Dans chaque port !

Tara, elle, sent le moment d'une cruelle séparation qui vient à grands pas. Jamais ils n'ont abordé le sujet auparavant, mais les tremblements qu'elle éprouve, dès qu'elle y pense, lui prouvent qu'il va vite falloir crever un abcès. Elle avait déjà ressenti ce type de pulsions. Celles qui poussent à tout, celles qu'on attend tout au long d'une vie. Et cette fois, le fait même de se l'admettre la surprend tellement qu'elle ne pensait pas en arriver là. En arriver à ce moment où la question lui échappe :
- Andy, quand comptes-tu partir ?

Andy lui-même redoutait cette question. Il redoutait tellement qu'il évitait d'y penser. Leur idylle ne fait que commencer et il savoure pleinement. Ses envies de liberté lui paraissent par moments tellement dérisoires, qu'il se laisse aller à penser qu'il peut rester davantage. Mais rester plus, pour une semaine, ne lui servirait à rien.
- Dans deux jours, le bus OZ passe par Sydney. Je ne peux pas le manquer. Gary m'attend à Brisbane. On doit remonter vers la Gold Cost.
Tara avait raison. C'était un moment redoutable. Il lui semble impensable de quitter ainsi Andy. Ses tremblements reprennent alors. Andy s'en aperçoit, mais préfère se taire. C'est la meilleure alternative qu'il trouve, sachant qu'il a fait preuve d'assez de courage. Il venait de résister à la tentation de rester plus et c'était déjà bien. D'une certaine manière, il est fier de lui.
- Tu es vraiment obligé de partir ? Lâche Tara.
L'air devient frais sur la plage. Andy se dit qu'il ne s'en sortira jamais. Les rayons du soleil se font de plus en plus fins. Les vagues, elles, continuent à déverser leurs flots d'écume, avec quelques surfeurs au passage.
- Oui je dois y aller. Dit-il sèchement. Mais demain je m'occupe de toi, ce sera bien tu verras.
Tara sent le malaise se noyer dans la colère. Elle se résigne à accepter la ridicule offrande qu'Andy lui propose. De toute manière, elle n'en a pas le choix et ne se sait pas assez forte pour refuser de passer 24 heures de plus avec son Roméo.
Andy pense également passer le temps qui lui reste avec sa dulcinée. Autant en profiter au maximum. Mais au fond de lui, il sait qu'il est peut-être entrain de faire une erreur.
Déjà, pour ce soir, il pense l'inviter au restaurant. Il a repéré proche du port de Sydney un resto de pêcheurs aborigènes, ça les changera des pizzas ! Mais déjà, le doute lui reprend.
- Tu veux qu'on mange au resto, ce soir ? Lui lance-t-il alors.
- Et on finit à l'hôtel ensuite ? Répond-elle en pouffant ironiquement.
- Pourquoi pas ! Réponds Andy, roi de la répartie.

Les deux amoureux se lèvent de leur banc. Andy attrape l'épaule gauche de Tara et la tire vers lui, histoire de lui faire comprendre qu'il est désolé, mais que c'est comme ça. Il a enlevé ses rollers.
Ils marchent ainsi, sont à présent sur le trottoir et se dirigent vers l'auberge d'Andy.





Plage de la Lagune, au pied de la Dune du Pila. Samedi 12 août 1999.

12 heures 02. Richard a descendu la dune en courant, comme il l'a toujours fait. Sentir ses pieds se perdre dans le sable est une sensation qui lui rappelle son enfance sur ses plages bordelaises. Les bonds se succèdent alors et Richard retrouve son équilibre, qu'il croit légendaire.
Après avoir récupéré sa voiture, allumé le moteur, il s'est décidé à contempler ce paysage, qu'il apprécie plus que tout depuis la Plage de la Lagune, sa préférée. Non pas qu'elle recèle des plus beaux nudistes de la région (souvent Allemands et Hollandais d'ailleurs), mais simplement pour son côté " Iles du sud " avec ses arbres échoués, ces contours, ses virages et sa vue.
Richard est de nouveau assis. Il s'est laissé tomber, prêt à savourer une bonne pipe. Il est un amateur. Richard et sa pipe sont constamment en quatrième de couverture. Il aime se voir avec, mais il aime par-dessus tout cette odeur envoûtante du tabac qui s'enflamme. Après avoir soigneusement pillé son tabac, Richard craque son allumette. La fumée ne met pas longtemps à envahir tout l'air autour de lui, mais aussi en lui. Puis sa première bouffée. La meilleure. La fumée part en circonvolutions hésitantes, tellement l'air est calme aujourd'hui. Rien ne laisse présager le grand malheur qui va se révéler, aux yeux de Richard, puis aux yeux du monde entier, d'ici peu.

Richard est toujours aussi triste. Sa tristesse lui vient de sa mauvaise conscience. Il a toujours su admirer (ironique) les gens qui ne se posent aucune question existentielle… Il se dit que c'est eux qui ont raison. Depuis toujours, il s'est demandé pourquoi il se posait autant de questions. Aujourd'hui il sait. Il sait que l'esprit tend vers une certaine forme de perfection de la vie. Mais en se retournant, il se rend compte du gâchis qu'il a généré, sans effort, et qu'il continue de perpétrer du fait de son indigence.
Sa position d'écrivain l'oblige à se remettre en cause régulièrement. Bien sûr il a de l'argent. Suffisamment pour vivre quelque temps sans y penser. Mais c'est sa conscience professionnelle qui le chatouille. Il a honte de marcher dans les rues en pleine semaine. Le regard des autres est tellement invocateur. Alors il se renferme sur lui-même. Ne voit plus d'amis. Admire les sportifs et autres personnalités du " grand monde ", qui avouent avoir réussi après avoir travaillé plus que la moyenne. Il admire ses confrères, qui ont toujours su surfer sur la vague du succès. Et Richard s'enfonce, en se rassurant : " Je n'ai jamais su y faire "…

Souvent l'envie de profiter de son temps pour s'adonner à la culture et au savoir extrême le démange. Il en veut pour preuve son expérience de l'été 1985, où il rencontra, proche de chez lui, un astronome renommé. C'était un Polonais. Âgé de 40 ans, cet homme était venu en France pour étudier l'astronomie et plus spécialement la carte du Bassin d'Arcachon.
Il le rencontra en haut de la Dune. C'était à la fois l'endroit le plus haut du département et le plus proche du bassin, puisque situé en contre-bas d'Arcachon, faisant face au Cap-Ferret, à l'ouverture même du bassin.

Alors que Richard allait y chercher son éternelle inspiration, André (le Polonais) faisait étalage de tous ses instruments afin d'observer dit-il " La plou maggnifik spectakle ! ".
En effet, ce jour-là, une pluie d'étoiles filantes était attendue. Richard l'avait bien entendu quelque part, mais jamais il ne pensa voir un tel spectacle. Les étoiles fendaient la nuit. Les traces, laissées par leur " queue ", s'entrecroisaient et dessinaient des figures dont seule la Nature a le secret.
C'était éblouissant. André peu avare en conseils et autres explications en tout genre, a réussi à décider Richard d'effectuer, ce soir-là, sa première leçon d'astronomie. Trois ans plus tard, son roman, " Au-delà du Réel ", était fortement inspiré de faits " spatiaux ! ".
Son apprentissage a duré quelques mois, le temps qu'André soit rappelé par son organisme de recherche en Pologne, pour repartir plus tard sur la Cordillère des Andes. André ne restait jamais bien longtemps au même endroit, puisqu'il se devait de suivre l'actualité du ciel.

Richard, depuis, est fasciné par le ciel. Il y cherche souvent ses idées, mais aussi ses humeurs, son bien-être ou son mal de vivre. Il trouve souvent là-haut de multiples explications à ses états d'âme.
Il a tout d'abord appris à lire une carte du ciel. Il s'agit là d'un exercice périlleux. Une carte du ciel fait apparaître les astres du système solaire en un lieu et une date donnée. Il lui a ensuite fallu apprendre que sur une carte du ciel, on peut y voir trois éléments importants : la position des planètes, la position des maisons reflétant le mouvement de la terre sur elle-même, puis les aspects symbolisant les actions entre les planètes.
Dans ces analyses, Richard a vu immédiatement une source d'explications indéniables sur ses états d'âme et sur son incapacité à se faire violence... Peut-être également dans certaines périodes de non-inspiration chronique.
Il a pu également réaliser sa propre carte du ciel, celle qui est censée lui donner des indications concernant les conditions astrales de sa propre naissance. Mais ce ne fut que peu révélateur.

En revanche, il en a profité pour s'intéresser de plus près aux divers événements qui peuvent avoir lieu dans notre beau ciel étoilé. Il a su prendre le temps d'observer et de reconnaître les constellations, observer la Lune, le Soleil, les étoiles filantes, suivre l'activité astronomique, bref se nourrir d'une Nature, si riche et si lointaine.
Sur les sites Internet de la NASA ou d'organismes comme le CNES, il lui a été possible d'observer et d'apprécier des phénomènes particuliers au-dessus de ses yeux.
C'est ainsi qu'il a pu apprendre, par exemple, que certains dysfonctionnements sur terre pourraient être prévus par une meilleure observation des étoiles. " Elles ont leur propre langage " s'amusait-il à penser.

Ce soir, étonnement, d'un œil furtif, Richard aperçoit une position des astres suffisamment étrange pour qu'il contacte de nouveau André. Le Polonais, actuellement en Australie, sait toujours se rendre disponible pour son ami français. Richard a vu quelque chose bouger à la surface de la Lune. Il ne comprend pas, mais Jupiter ne lui semble pas être à sa place, ce qui est généralement de mauvais présage. Il fait part de ces remarques à son ami André qui en déduit les mêmes conclusions : il se passe quelque chose d'anormal et d'inquiétant… sur la Lune !





Sydney, Darling Harbour - Ettamogah Pub - Samedi 12 août 1999.

22 heures 05. Andy est fier. Il emmène Tara là où il n'avait jusqu'alors jamais osé pénétrer. Ce pub est plutôt branché. Il lui a fallu chercher dans toute l'auberge des fringues potables à se mettre. Il savait que Tara serait la plus jolie ce soir. Andy s'est rasé, douché puis habillé. Pantalon moulant en jean, pull col en V blanc. Andy est fin prêt !
Le couple a plutôt fière allure. Tara est enchantée. Mais son bonheur est assombri par l'idée de devoir se séparer de son prince charmant, elle qui n'a connu que des déboires dans sa vie amoureuse… La Lune est rouge ce soir. Elle brille de son plus bel éclat.
- Tu as vu la Lune ? demande-t-elle à Andy.
- Oui, elle est au moins aussi belle que toi ! Répond-il.
- C'est bizarre quand même, non ? Tu l'as déjà vue aussi… Rouge ?
- Mais oui, c'est qu'elle rougit à l'idée de voir quel couple magnifique nous formons ce soir !
Andy savait qu'il venait d'en faire trop. Tara fit la moue. Elle se projeta quelques heures plus loin. Demain il allait faire jour et ce serait son dernier jour avec Andy. " Puisse le soleil ne pas se lever " pense-t-elle alors.

À peine ont-ils poussé la porte, immense et luisante, de l'entrée du pub-restaurant, qu'une hôtesse se précipite.
- Bonsoir, Madame, bonsoir Monsieur.
- Nous avons réservé une table au nom de Bower, dit Andy.
- Effectivement, Table 9, proche de la baie.

Andy a bien fait les choses. Il a réservé une table donnant sur la vue magnifique du port et de Sydney.
Tara est aux anges. Elle n'avait jamais imaginé venir un jour ici en si charmante compagnie. Elle a du mal à croire ce qu'elle voit ! La salle est magnifique. Le thème de la décoration pourrait être " L'Australie des Aborigènes ". Elle aime tout particulièrement ce type d'endroit. La musique " Harmony Jazz " est d'une douceur extrême. Les divers objets, se rapportant à l'ancien peuple australien, sont tous mis en valeur, de telle manière que tous semblent si beaux. Ils tapissent les murs. Tara est rêveuse. Elle se laisse aller à toutes sortes d'idées. La plus saugrenue est celle où elle vient fêter, ici même, avec ses 3 enfants et son mari, Andy, leur dixième anniversaire de mariage. Elle est vêtue d'une superbe robe prune. Lui est en smoking. Les enfants sont magnifiques…
Elle rêve éveillée. Tout est magique et elle souhaite que cette soirée dure toute la vie. Andy est le plus beau des hommes avec lequel elle est sortie. Et elle est bien décidée à le garder. La soirée, qui ne fait que commencer, lui en donne la meilleure des preuves. Il est intelligent et beau, mais surtout attentionné, galant, poli et bien éduqué. Il a tout pour lui. Elle est donc certaine de son choix et décide de partir avec lui, puisqu'il faut qu'il parte. " Ce n'est pas si compliqué que ça finalement " se dit Tara. La décision prise, elle arbore son plus beau sourire et immédiatement, Andy le remarque. " Cela ne présage rien de bon ", se dit-il.
Effectivement, la décision est prise et rien ne pourra empêcher Tara de partir. Au fur et à mesure, elle règle les différents problèmes, inhérents à son départ, dans sa tête… Elle sous-louera son appartement de Kings Cross à sa cousine, puisqu'elle y est constamment fourrée. Ensuite, elle sait qu'elle a droit à un mois de congés. Un mois sans pizzas : quel bonheur !
Enfin, mis à part un pantalon qu'elle doit aller chercher au pressing, rien ne la retient. En quelques secondes, tout est prêt. Il ne reste qu'à prévenir le principal intéressé… Et c'est bien le seul véritable ennui : il n'a pas l'air décidé à poursuivre son voyage accompagné !
- Andy ? dit Tara en posant délicatement son couteau et sa fourchette dans son assiette, signalant la fin de son plat.
- Oui ? répond-il.
- Tu m'aimes, Andy ?
Andy est surpris. Visiblement il ne s'attendait pas à cette question.
- Je ne sais pas ma jolie Lune ! C'est un peu soudain tu ne trouves pas ?
- Évidemment, mais serais-tu prêt à tout pour moi, ou ne suis-je qu'une femme... De passage dans ta vie ? Tu comprends, j'ai absolument besoin de savoir jusqu'à quel point tu pourrais t'investir dans une relation durable… Avec moi, bien sûr.
Elle remet ça sur le tapis. Andy se sort, en général, facilement de ce type de question. Parce qu'il n'éprouve habituellement rien, ou pas grand-chose. Mais aujourd'hui, tout est différent. Ses sentiments provoquent, en lui, une forme de malaise peu perceptible de l'extérieur. Et la manière qu'a Tara d'exprimer ses sentiments, avec tout son amour qui se voit tellement, finit de l'émouvoir.
- Je, euh, je ne sais pas. Je ne peux pas me prononcer… Si vite… J'ai besoin de temps, tu sais.
- Oui, mais on n'en a pas de temps mon amour, lui jette-t-elle, énervée, car le couteau est à nouveau planté là où ça fait le plus mal !
- Je sais, je sais, mais c'est comme ça.
- Et il n'y a rien que l'on puisse faire pour se donner un peu plus de temps ? Dit Tara, souhaitant qu'Andy lui facilite la tache et l'invite à poursuivre son périple.
- À part rester quelques jours de plus, je ne vois pas comment on pourrait faire.
Andy n'a jamais imaginé un instant que Tara pourrait l'accompagner. L'idée n'a jamais germé dans son esprit.
- Je veux venir avec toi, te suivre jusqu'au bout du monde. Parce que, moi, je suis prête à tout pour toi, fit Tara, la gorge serrée, la voix accrochée telle celle d'un jeune cadre, le jour de son embauche, la cravate bien trop nouée.
Les sanglots montent irrémédiablement et elle ne peut retenir une larme d'amour, qui coule sur sa joue. Puis une suivante, qui vient flirter avec son nez pour finalement s'en servir de tremplin et achever sa course sur le rebord de son assiette.
Andy est abasourdi. Jamais il n'aurait pu, jusqu'à cet instant, imaginer qu'il puisse déclencher un tel flot de tendresse et d'affection (il préfère ne pas évoquer le mot amour). Son voyage prend une tournure éminemment tendre. Il ne sait comment s'en sortir et promet d'y réfléchir. C'est, en fait, d'un peu de répit dont il a besoin. Surtout ne pas se précipiter. Ne pas prendre de décision à la légère. Il doit bien reconnaître que Tara est la plus belle, la plus… Parfaite, qu'il n'ait jamais rencontré. Et l'idée de faire un bout de chemin avec elle ne lui déplait pas tant que ça, finalement.
Mais, ce qu'il refuse par-dessus tout, c'est d'endosser la responsabilité du départ de Tara.

Le couple sort et marche sous cette Lune de plus en plus rouge. Tara ne dit rien. Elle a cru pendant le repas déceler chez son prince une once de tendresse et d'amour. Les yeux ne peuvent trahir. Elle espère et imagine sa journée de demain, alors qu'Andy dort encore à ses côtés et qu'elle plie ses premières affaires de voyage. Car il aura dit oui. Et ce oui sera… Un oui à long terme. Tara en est persuadée. Elle se blottit dans ses bras.
Andy est secoué. Il l'aime, mais refuse l'idée de l'attachement. Il l'aime, mais n'aime pas ça. Pour elle il décrocherait cette Lune, si bizarre ce soir…
- Tu as vu la Lune, Tara ?
- Oui, je la vois. Et alors ?
- Elle n'est jamais aussi rouge ! Souvent on dit qu'elle est rouge car elle se dore aux rayons du soleil couchant, mais là, elle est vraiment rouge… Comme si… Comme si elle allait péter ! Hurla Andy, les bras tendus vers le ciel.
- Tu affabules Andy, dit Tara. Tu as dû un peu trop boire ce soir. Tu viens chez moi ?
- Oui, avec plaisir, lui dit-il. Demain sera un autre jour. Et nous verrons bien ce qu'il adviendra de nous deux !

Il est plus d'une heure du matin maintenant, lorsqu'un message, sur toutes les radios australiennes, fait état d'une situation d'urgence :

" À tous les habitants du Queensland, veuillez rester chez vous jusqu'à nouvel ordre ! Dans la nuit, des fragments de météorite risquent d'atterrir dans notre région. Certains pouvant atteindre la taille d'une maison. Il y a de fortes chances pour qu'ils atterrissent dans l'eau, mais le gouvernement ne veut prendre aucun risque. Je vous le répète, rentrez chez vous et restez-y !"

Tara et Andy n'ont rien entendu. Ils n'ont pas de voiture et rentrent à Kings Cross par le métro aérien de Sydney. Ils s'endorment dans les bras l'un de l'autre, après avoir passé un moment d'une extraordinaire tendresse, ensemble.

Il est 02 heures 35.





Bordeaux, Place du Parlement - Samedi 12 août 1999.

15 heures 35. Richard vient de garer sa voiture rue de la Devise. Il est de plus en plus difficile de se garer dans ce quartier Saint Pierre, le vieux quartier de Bordeaux. La Place du Parlement est la plus jolie place de Bordeaux. D'architecture du type Haussmann, elle est carrée, délimitant les plus belles terrasses de toute la ville. Les restaurants rivalisent d'ingéniosité, sur leurs cartes, pour attirer un maximum de clients, touristes étrangers la plupart du temps, revenus éreintés et affamés de leurs périples au cœur des vignes de Saint Emilion ou du Médoc. Tous ont à cœur de pouvoir enfin associer une bonne viande rouge à ces délicieux vins, dont ils ont pu sentir les effluves lors de multiples dégustations.
Les informations, à la radio, font état de multiples situations de crise en Australie et en Indonésie. Un avis est lancé aux différentes populations habitants l'océan Pacifique : une pluie de météorites, sans précédent, risque d'atteindre la Terre. Richard a vu juste sur la plage. Il était étonnant de voir les astres aussi visibles et si bizarrement situés dans le ciel. Mais ce qui l'a le plus surpris, c'est la Lune. Jamais elle n'avait été ainsi colorée. Surtout en plein jour !

Dès son arrivée à son domicile, au quatrième étage du 1, Place du Parlement, Richard se précipite sur sa terrasse et jette son œil à son télescope. Ce qu'il voit alors l'horrifie. Il se frotte les yeux, nettoie la lentille de son instrument, boit un verre d'eau et ne peut en croire ce qu'il voit : LA LUNE SE FISSURE ! Elle se fissure et menace d'exploser. La fissure part d'en haut à gauche pour passer proche du centre et semble se diriger vers son point opposé, en bas à droite.
Richard panique. Il ne sait que penser ! Sa première idée est que la fin du monde est proche ! Il tente de contacter André, branche Internet. Par chance, il est connecté. Richard écrit alors : " André, c'est terrible ! La Lune va exploser ! Regarde la Lune ! Je t'en prie. Dis-moi que je divague ! "

André est dans la pièce à côté de son ordinateur, l'œil collé à son télescope géant. Évidemment, il est un des premiers prévenus de la terrible pluie de météorites annoncée. C'est d'ailleurs la raison qui l'a amené en Australie. Il scrute le ciel lorsqu'il reçoit le message de Richard. La petite sonnerie le rappelle alors à la réalité. André va sur son écran et répond à Richard : " Je sais Richard, je sais ".

Richard remonte sur sa terrasse et, calmement se met à réfléchir à haute voix, le micro branché sur son pc, en liaison directe avec la Gold Coast en Australie.
- Qu'est ce qui va nous arriver André ?
- Ne t'inquiètes pas Richard, tu es à l'abri, là où tu es ! Qu'est-ce que je donnerai pour être avec toi ! La France n'est pas visée. Mais ici….
- Mais ce n'est pas possible, André ? Comment la Lune peut-elle ainsi se casser en deux ? Que va-t-il se passer ?
Mille pensées traversent la tête de l'écrivain. Des pensées apocalyptiques. Il a peur et frissonne.
- André ? Crie Richard.
- Oui !
- On peut vivre sans la Lune ?
- Ouiiiiiiii !
- Mais qu'est-ce qui va se passer ?
- Je dois te laisser Richard. Confiance ! Je t'enverrai un rapport demain par mail. Je dois te laisser.
Richard se connecte sur une webcam australienne. Pas de météorites à l'horizon. Richard ne quitte pas la Lune des yeux. Il a peur. Pour la première fois de sa vie, il a peur pour lui et pour l'humanité. Mais il est tout de même surpris de n'avoir rien entendu auprès des médias. Rien sur la Lune, rien sur ce qui pourrait arriver. Il se dit alors que la fin du monde est pour demain. Que, sans la Lune, la vie n'est pas possible. Puis il se raisonne. Évidemment que la vie sur Terre ne dépend pas autant de la Lune. Mais que peut-il réellement se passer ? Les marées !

Une fois de plus, les gouvernements ne jouent pas leur rôle. Une fois de plus, la population est prise au dépourvu, vouée à se débrouiller seule. Que peut-il bien se passer dans les états-majors des différents pays ? Doivent-ils prévenir leurs compatriotes ? Manifestement, ils ne le font pas. Peut-être simplement parce qu'ils ne savent pas ce qui va arriver ? Ils ont certainement vu ce qui se passe sur la Lune, mais ne savent pas encore qu'elles en seront les conséquences ! Ils doivent avoir peur…
Richard décide d'agir. Il prévient un ami à lui qui travaille à la rédaction de France-Soir. Il le prévient, mais rien n'y fait. On ne le croit pas. Les yeux de tous sont fixés sur cette pluie de météorites atteignant les antipodes. Mais rien n'a filtré sur la Lune. Rien si ce n'est la Lune elle-même qui rougit à n'en plus pouvoir.
Richard ne quitte plus la Lune des yeux. Il ne comprend pas. Jamais il n'aurait pu imaginer que la lune puisse menacer d'éclater ainsi. Jamais son imagination ne l'avait conduit à l'écrire ! Il est sur sa terrasse, assis dans son fauteuil, encore bien ensoleillé, et se met en réfléchir. Il regarde la Lune, puis les passants sur la place. Certains regardent vers la Lune, s'étant aperçu d'une anomalie étonnante. Mais la plupart passent sans y prêter attention.
Richard élabore les hypothèses les plus invraisemblables. " Peut-être ne connaissions-nous pas la Lune suffisamment ! Nous n'aurions pas dû l'abandonner aussi vite ! Ce n'est finalement pas qu'un vulgaire caillou… Ou, alors, une énorme météorite a pu entrer en collision avec elle, si brutalement, qu'elle se fissure et menace alors de se casser en deux !? "
Richard se dit qu'il faut prévenir ses proches, ses amis disséminés un peu partout dans le monde. Il passe ainsi une heure entière à envisager le pire avec la Terre entière. Certains ont anticipé le phénomène, ayant vu, depuis plusieurs jours déjà (un peu comme André se dit-il), que quelque chose d'anormal se passe sous leurs yeux.
Soudain, une onde de choc, légère mais suffisante, fait tressaillir Richard. Il lâche son téléphone, le récupère, promet de rappeler et lève les yeux. Devant lui, il est 17h58, l'incroyable se produit. Richard ne peut y croire. La Lune, comme nous ne la connaîtrons plus, se détache pour former deux hémisphères quasiment égaux. La fissure prend de l'ampleur soudainement en son point situé en haut à gauche. Irrémédiablement, la faille, visible à l'œil nu, s'agrandit… Elle s'ouvre comme une simple part de gâteau. De haut en bas, en diagonale. Le coin en bas résiste. Richard inconsciemment prend parti pour ce " reste de Lune ".
- Tiens le coup ! Hurle-t-il à la Lune ! Tiens le coup…
La séparation est effective. Le coin en bas à droite a lâché. La Lune devient deux demi-Lunes qui se font face, s'observent mais s'éloignent petit à petit.
Richard a pensé à poser son caméscope et à filmer l'événement. Il se prend la tête à deux mains et se pose 10.000 questions. " Qu'est-ce qui va se passer, mon Dieu, mais qu'est-ce qui va se passer ? ".

Il se connecte sur Internet. Rien n'apparaît de plus, qu'il ne sait déjà :
" En un instant, notre satellite, la Lune s'est détachée en deux morceaux distincts, dont résultent deux demi-Lunes. Ces portions de Lune, après quelques instants, ont décidé de mener leur propre existence, dorénavant, chacune voguant indépendamment de l'autre. Quelles conséquences cela peut-il avoir pour nous, habitants de la Terre ?
À première vue, et d'après les conclusions de nos experts, nos vies ne sont pas en danger. Il faut tout d'abord signaler les conséquences immédiates, à savoir la pluie de météorites agissant actuellement dans la zone Pacifique. Les dégâts sont déjà lourds dans les îles et notamment sur les côtes de l'Australie. Mais il y a peu de chances qu'il y ait une quelconque incidence en Europe et aux États-Unis, même si l'état d'alerte est donné sur la côte Ouest, au Mexique ou au Chili.
Par la suite, la vie sur Terre n'est aucunement dépendante de l'activité quasi-nulle de la Lune. En effet, en dehors des marées qui risquent de ne plus avoir lieu, ou alors dans des conditions différentes, rien de significatif n'est à prévoir..."

Richard est loin d'être rassuré. Il tente de contacter André qui ne répond pas. Richard à chaud. Il suffoque même. Il est 19 heures 34. Il est inquiet pour son ami Polonais. Il est dans une zone à risque, mais a promis de lui écrire dès qu'il le pourrait.
Il descend sur la place. Les touristes abondent. L'inquiétude gagne du terrain. Les commerçants de la Rue Sainte Catherine sont tous, ou presque, encore ouverts. Ils discutent et évoquent tous le même sujet. Richard ne perçoit que des bribes de conversations : " C'est incroyable… Tu te rends compte ? … Si on m'avait dit ça…. Et après ? "
C'est vrai que les questions fusent. La population semble inquiète, mais sans plus. Décidément, c'est une drôle de journée ! Se dit Richard. En plus, maintenant il fait beau !

20 heures 00. Richard a appelé Patrick. Patrick est un fidèle ami de Richard depuis qu'ils ont habité, côte à côte, rue du Pas Saint Georges, tout proche de la Place du Parlement. Ils regardent ensemble le journal télévisé. " Nous n'aurions raté ce journal pour rien au monde " se disent-ils. Effectivement, l'heure est grave. Assez, en tout cas, pour se coltiner ce présentateur, dont les cheveux se remettent à repousser avec le temps. La Lune fait la une.
- C'est un juste retour des choses ! Dit Patrick. On ne parle jamais de la Lune, sauf dans les années 60. Elle a voulu se venger ! Elle en avait assez d'être dans l'ombre de la Terre ! Hahaha…
- Tu as peut-être raison, répond Richard. Mais attends, tu as vu ce qui se passe en Australie ? Tu as vu ça ?
La pluie de météorites n'avait jamais été aussi belle et inquiétante. Heureusement, elle a lieu au large de ses côtes, sauf pour le point le plus à l'Est : Byron Bay. La ville est détruite, à feu et à sang. Les habitations n'ont pas résisté au flot lunaire. La ville et ses alentours n'existent plus. Les dégâts sont énormes. C'est une vraie catastrophe, pour toute une population.
Mais il n'y a pas que Byron Bay. Toute la Gold Coast est sous le feu.
- C'est horrible, dit Patrick.
- Oui, d'autant plus que personne n'a prévenu ces gens ! Ils sont en train de dormir ! Et se font écraser sans ne pouvoir rien y faire !
- Oh, ils ont tous dus sortir à temps. Ça fait du bruit un tel cataclysme !
Mais ce qui étonne le plus Richard, c'est la chaleur. Il est bientôt 20h40 et la température n'a pas baissé depuis deux heures. La Place grouille de clients pour les restos. Les stores sont toujours tirés à leur maximum. Les décolletés et les chemisettes fleurissent alors que l'heure est si grave à l'autre bout du monde ! Patrick rejoint Richard dans sa réflexion.
- Regarde-les ces abrutis ! Eux, tout ce qui les intéresse, c'est bouffer et dépenser leurs Euros. C'est incroyable de voir une telle insouciance. Alors qu'on n'a même pas encore mangé nous-mêmes !
- C'est vrai ! Dit Richard qui s'étonne de ne pas y avoir pensé avant. Mais l'actualité est plus forte !
Le temps passe doucement sur la terrasse. La place ne désemplit pas. Mais la nuit tarde à tomber. La chaleur est toujours présente. Et l'inquiétude grandit. Richard s'étonne de cette soirée toujours aussi ensoleillée.
- Il ne devrait pas faire nuit, à l'heure qu'il est ? demande-t-il à Patrick.
- Ben, euh, un peu plus que ça, c'est sûr !
C'est étonnant. Richard a l'impression que le soleil n'a pas bougé depuis un moment déjà ! La soirée continue et le débat philosophique est lancé. Mais les questions restent la plupart du temps sans réponse, ou seulement à peine éludées. Les hypothèses fusent, mais leurs conclusions en reviennent toujours au même point : on verra dans les prochaines 24 heures ce qui va se passer. Quand Patrick dit :
- Il devrait faire nuit depuis longtemps maintenant…





12, Jefferson Street - Kings Cross - Sydney - Dimanche 13 août 1999.

10 heures 32. Andy se réveille, se dit qu'il fait encore sombre. Il se rendort. Tara est encore sous le charme de sa nuit d'amour. Andy est le meilleur des hommes qu'elle ait rencontré et son souhait est définitif : elle restera avec lui. Demain le bus les prendra tous les deux. De toute manière, elle n'avait jamais été au-delà de Fraser Island. Andy se tourne dans le lit. Les amoureux sont chez Tara, au quatrième étage d'un immeuble, bon pour être rapidement démoli. Il n'y a pas deux marches identiques. L'entrée de l'immeuble ressemble à l'arrière-cour sombre et sinistre d'un resto japonais. Ensuite il faut passer un premier sas, puis une cage d'escalier, qui mériterait un bon rafraîchissement, se dresse… Quatre étages de funambulisme. Pour un appartement humide, mais qui a su conserver un charme indéniable : le sol est en carrelage de terre cuite, les murs blancs, un bar américain sépare la cuisine du salon. Le lit est sur une mezzanine en bois, au fond. De là-haut, Tara doit regarder, face à elle, la fenêtre qui donne sur la petite cour. Elle doit donc se lever pour ouvrir ses rideaux. Mais, ce matin, elle profite du bon temps. Andy se rendort. Il n'a rien à faire aujourd'hui, si ce n'est rassembler ses affaires... Alors, lui aussi souhaite en profiter. La nuit fut excellente. Étreintes amoureuses, les deux amants ont pris leur temps. Ils sont fatigués et rien ne peut venir les sortir de leur nid d'amour. Rien, sauf le temps. Tara doit aller aux toilettes. Elle est nue et descends ses escaliers, les cheveux ébouriffés. Les rideaux fermés, on ne risque pas de la voir. De toute manière, tout est si parfait que rien ne saurait la perturber. Elle est aux toilettes. Le téléphone sonne. Elle ne répond pas. Elle ne se presse pas. Son seul problème : persuader Andy qu'elle peut partir avec lui. Alors elle réfléchit. Elle élabore sa stratégie. Mais quand elle sort des toilettes et qu'elle jette un oeil dehors, tout est oublié.
- Quelle heure il est, Andy ? S'inquiète-t-elle.
- 11 heures 10, ma chérie.
- Y a un problème, Andy.
- Quel problème ?
- Il fait nuit.
Silence. Stupeur. Étonnement.
- Comment ça, il fait nuit. Il ne peut pas faire nuit !
- Je t'assure, que dehors, il fait nuit, regarde !
Tara ouvre les rideaux en grand et oublie qu'elle est nue. Elle passe rapidement le pull d'Andy qui traînait par terre.
- C'est ton réveil qui déconne. Je t'avais dit d'en changer !
- C'étaient les piles et, là, elles sont neuves ! Il est 11 heures 15 et il fait nuit !
Andy descend à son tour et vient contempler le paysage irréel d'une rue plongée dans le noir le plus total. À 11 heures 15, les éclairages municipaux ne fonctionnent évidemment plus. La rue est dans le noir, le ciel est noir. C'est une vision apocalyptique.
- Ça doit être une éclipse ! dit Andy. Je crois avoir entendu ça à la radio… Il devait pas en avoir une ?
- Je ne crois pas ! T'as vu la rue ? Allumes la radio ! Ils doivent en parler ! Mais qu'est ce qui se passe ?
Tara commence à paniquer et à se blottir contre son amant. Elle n'arrive pas à réaliser ce qui arrive à sa rue, à sa ville. Andy, lui, part à la recherche de tout ce qui peut donner l'heure. Il allume la radio.

" De partout, les jeunes pillent les vitrines des magasins. Les forces de l'ordre sont submergées. Le pays est entièrement plongé dans le noir depuis ce matin. Nos spécialistes tentent de trouver une explication. Mais en attendant, c'est l'état d'alerte ici, mais aussi dans tous les états du Pacifique. Byron Bay et sa région sont détruits. Les villes sont à feu et à sang. Des milliers de personnes sont sans abris, des centaines sont disparues. Nous invitons la population à ne pas quitter son domicile ".
Tara et Andy décident de descendre dans la rue. Ils veulent voir de leurs propres yeux. Instinctivement ils vont vers la plage où la plupart des " Pacifistes " sont réunis. Les feux de camps se succèdent sur des kilomètres. " L'Australie est sur la plage " se dit Tara.





1, Place du Parlement - Bordeaux - Samedi 12 août.

Il est maintenant 22 heures 30. La Place n'a pas désempli de touristes et autochtones éberlués. La vie prend une tournure historique. Il fait encore jour. Le soleil est toujours présent même si la brume du matin est de retour. Des nuages coléreux semblent s'amonceler par-delà les immeubles d'en face. Mais le soleil est là, fidèle au poste. Il n'a pas bougé de sa position au moment de la scission lunaire. C'est un jour historique.
- C'est irréel ! Dit Richard, à son ami sur le départ. Complètement fou !
Richard ne réalise vraiment pas. Il ne peut s'empêcher d'appeler ses proches, famille et relations, d'allumer la radio et la télé en même temps, afin d'en apprendre un maximum sur ce qui se passe.. Évidemment, les médias ne parlent que de ça. Ils appellent ça " L'Explosion Lunaire ". Lui appellerait plutôt ça " La fin du monde ! ". Il attend impatiemment le mail de son mai André.
Les deux fragments de Lune ont réellement pris de la distance. Ils se sont stabilisés face à face, mais l'écart est grand. Comment dire ?… Quelques centaines de kilomètres… A vu d'œil, Richard compte trois centimètres.
Leur couleur en revanche est unie, témoignant de la douleur de cette rupture. Le gris clair habituel est devenu beaucoup plus foncé. La lune est en deuil.
PPDA parle de " catastrophe lunaire et climatique ". Ils attendent, à la télé, les résultats des précieux calculs d'anticipation des savants les plus réputés. Ils attendent de prévoir avant d'assister, malgré tout impuissants, à un énorme bouleversement climatique, mais aussi humain. Nous restons des hommes face à l'immensité de la Nature.
Richard commence à sentir la fatigue d'une fin de journée stressante et plus qu'étonnante. Mais, il ne se résoud pas à quitter sa terrasse et ses multiples moyens de communication, afin d'en apprendre un peu plus sur ce qui se passe réellement. Les reportages télé font le tour du monde. Aux États-Unis, il était 12 heures 30 lorsque la Lune s'est fissurée. Là, à 16 heures 38, rien ne transparaît de la catastrophe à venir. En revanche, la partie Est du globe est plongée dans le noir le plus total. On parle de situations catastrophes en Asie, en Australie. Des îles entières, proches du Japon, sont détruites par les météorites. Les pillards profitent de cette longue période d'obscurité pour détruire, cambrioler, violer, tuer, alors que les météorites n'ont pas terminé leur œuvre dévastatrice. Les esprits sont chauds. Les gens ont peur et deviennent hystériques. Les psychologues sont à pied d'œuvre pour expliquer aux gens que nos cycles de vie dépendent du jour et de la nuit, mais que temporairement, il faudrait beaucoup de clairvoyance (bien choisi !) afin de vivre au mieux cette situation pas ordinaire. Les standards sont saturés. Ils tentent d'expliquer que l'absolue surprise, à laquelle sont confrontées les populations (des centaines de millions de personnes, voire 1 à 2 milliards sont plongées dans le noir) est grande, certes mais parfaitement viable. La vie n'est, en aucun cas, menacée. Nulle part, les éclairages ne prennent le relais. C'est le chaos total. Les forces de police sont dépassées. Les villes sont en feu. Le sang coule. La misère humaine est tellement plus frappante la nuit. Les esprits sont lâchés. Rien ne semble pouvoir les arrêter.





Samedi 12 août 1999 - The White House - Washington.

17 heures. Le Président des États-Unis s'adresse au monde entier. Tous les médias retransmettent l'allocution que tout un peuple de Terriens attend, comme jamais ils n'avaient attendu.

" Citoyens de la Terre. Il s'est passé quelque chose d'extraordinaire dans notre ciel, aujourd'hui. Comme vous avez tous pu vous en rendre compte, notre astre le plus fidèle, la Lune, s'est disloquée en deux hémisphères, provoquant, dans un premier temps, une pluie de météorites sans précédent en Asie, le long des côtes du Japon, de la Corée, de l'Indonésie et d'Australie. Les dégâts sont terribles et nombre de personnes sont décédées.
Une aide toute spéciale est en train de se mettre en place dans les meilleurs délais afin de les secourir au plus vite.
Dans un second temps, " L'explosion Lunaire " risque d'avoir d'importantes conséquences sur notre vie quotidienne. Des changements climatiques radicaux devraient intervenir dans les jours qui viennent, mais il n'y a rien d'alarmant. De l'avis des meilleurs experts de la NASA, la vie est tout à fait possible sur Terre, sans la Lune.
Nous demandons aux populations du monde entier d'agir sans précipitations. Il n'y a aucune raison de paniquer, même si temporairement, certaines parties du globe sont dans l'obscurité. Gardez votre sang-froid. Soyez certains que nous ferons le maximum qu'il nous est donné de faire dans une telle situation.

Nous vous donnerons de plus amples informations très prochainement, dès que nous en saurons plus. "





Bordeaux - 1, Place du Parlement St Pierre.

23 heures 02. Richard ne tient plus en place. Il éteint son téléviseur, en colère.
- On ne pouvait pas espérer pire allocution ! Pour dire ça, il aurait mieux fait de se taire et d'annoncer enfin quelque chose ! Il n'a même pas parlé de nous, encore au soleil ! Quoi qu'on est moins à plaindre…
Il fait toujours aussi jour. Des bourrasques de vent se sont levées. Le ciel est vraiment menaçant maintenant. Il va y avoir un orage. Le soleil n'est plus aussi présent. Il fait moins chaud. Mais Richard explose. Il n'en peut plus et croit rêver tout éveillé.
La foudre fait son apparition au-dessus des immeubles d'en face. L'orage gronde au loin et Richard ne peut s'y résoudre. Son esprit ne peut accepter cette situation extraordinaire. Son cartésianisme est mis à mal. Il va lui falloir se rendre à l'évidence. Et soudain, à la lueur d'un nouvel éclair, un flash lui traverse le cerveau. Il a compris. L'évidence est là, sous ses yeux, sous les yeux de milliards d'habitants qui vivent tous le même phénomène, en subissent les mêmes conséquences. Mais personne ne voit ou personne n'ose l'imaginer et se l'avouer. La Terre s'est arrêté de tourner. Elle ne tournera plus. Il est 18 heures, en France, il est 18 heures en France, pour toujours ! Il n'y aura plus de matin, plus de midi, plus de soir, plus de nuit. Il sera 18 heures sous n'importe qu'elle météo, mais il fera jour, pour toujours.
Et c'est le même phénomène, partout dans le monde. La Terre a arrêté de tourner sur elle-même, elle reste immobile, en mouvement autour du soleil.
Richard a noté la position des étoiles quelques minutes après la scission lunaire. Il vérifie. Effectivement, rien n'a bougé, ou presque. Quelques millimètres d'écarts qui tendent à prouver que notre position est maintenant définie, et que plus rien ne sera désormais comme avant.

Richard est abasourdi. Le calme dans son esprit est revenu, puisqu'il sait. Mais il n'a évidemment pas encore pu déterminer l'étendue absolue, de ce changement majeur, dans la vie de notre planète. Il prépare sa pipe, se sert de son meilleur whisky et rajoute un filet d'eau afin de mieux l'apprécier.
Il déguste et pense. Il se dit que jamais il n'aurait pu imaginer un tel événement. Il se dit que la vie va devenir bien excitante tout d'un coup, que les valeurs vont changer, les mentalités, les modes de vie. Il pense alors qu'il commence à fatiguer et qu'il va falloir dormir. Mais comment dormir avec une telle lueur du jour ! Et que doivent vivre alors les Australiens qui ne savent certainement pas encore que leur vie est vouée à l'obscurité ?





Kings Cross, Sydney - Australie.

13 heures 10. Andy et Tara sont dans la rue. Mais, ils se tiennent éloignés du chaos. Les gens sont devenus fous. Les cris, les accidents, les pillages. La ville est un vrai champ de guerre. Les sirènes hurlent. Certains immeubles sont en feu.
Tara est effrayée. Elle pleure dans les bras d'Andy. Jamais elle n'avait voulu ce qui arrive, mais comme elle le souhaitait, le soleil ne s'est pas levé aujourd'hui.
- Heureusement que tu es là, mon amour, dit-elle.
- Oui, ma chérie, ne t'inquiète pas.
Andy n'est pas beaucoup mieux loti. Il décide de rentrer à son auberge. Évidemment il ne quitte pas Tara. Trop dangereux.
Il veut voir Jenny. Il sait qu'elle saura ce qui se passe. Il a confiance en elle, en sa clairvoyance et sait aussi surtout que son père bosse dans l'astronomie, non loin d'ici. Elle en parlait souvent, puisqu'elle faisait souvent référence aux étoiles et à leurs beautés. Mais elle, elle savait de quoi elle parlait ! Elle racontait que toute petite, son père lui apprenait le nom des étoiles et inventait, par-là même, une histoire d'amour pour chacune d'elle. Depuis, Jenny n'avait jamais oublié et son fascinement gardait toute la fraîcheur de ses yeux d'enfants, dès lors qu'elle en parlait. Elle devait savoir quelque chose. En arrivant à l'auberge, Andy et Tara assistent à une situation surprenante. Tout le monde est rassemblé autour de la piscine. Des bougies sont allumées un peu partout.
- On dirait une soirée ! dit Tara. Mais on est en pleine journée !
Elle s'arrête, arrête Andy et lui pose la question qu'elle se pose depuis qu'elle a quitté son nit d'amour ce matin.
- Que va-t-il nous arriver ? Pourquoi il fait nuit ?
Andy doit se rendre à l'évidence, il n'en sait rien. Il ne pense qu'à trouver Jenny. Elle est au milieu du groupe. Pour vivre cet événement, elle a décidé de réunir tout le monde et de vivre ça à plusieurs, de partager les idées, les craintes, les pleurs et les cris. Elle vient de contacter son père. Son message est clair. Une nouvelle ère commence. Au moment où elle voit Andy et Tara arriver, Jenny s'adresse à son public :
- Écoutez, tous, dit elle. Il s'est passé cette nuit quelque chose d'incroyable. La Lune, en se fissurant et en se séparant a complètement bouleversé le champ magnétique autour d'elle et donc de la Terre. La conséquence immédiate est…. Elle attend quelques instants, réalisant d'un coup la lourdeur de ce qu'elle s'apprête à apprendre aux vingt personnes devant elle. Et bien, c'est que… la Terre ne tourne plus. Elle ne tourne plus sur elle-même. Il fait nuit en Australie. Il ne fera plus jamais jour ici. Il fait jour en Europe et en Amérique.
- Quoi ? Hurle Tara. Il, il ne fera plus jamais… Jour, ici ? Sanglote-t-elle en refusant d'y croire. Ses jambes sont coupées. Elle en tombe de panique.
- J'en ai peur, ma chérie, lui répond Jenny.
- Mais c'est énorme ! réplique alors Andy. Comment peut-on vivre s'il fait nuit ? Comment allons nous faire ?
Andy se tait vite. Il réalise que sa vie n'est pas ici. Il est en vacances. Sa vie est à Londres et …
- Mais quelle heure est-il en Europe, Jenny ? Demande-t-il.
- Euh, je ne sais pas bien, c'est, c'est, semble-t-il, la fin de l'après-midi. En fait, tout dépend de l'heure à laquelle la Terre a effectivement arrêté de tourner. Il faut vérifier.
Andy regarde Tara. Ils réalisent tous les deux ce que cela veut dire. Ils prennent conscience de leur situation respective. Andy est Anglais. Il va rentrer à Londres. Tara est australienne. Sa vie est ici, dans la nuit. À moins que…
Jenny s'approche de Tara effondrée au sol.
- Ne t'inquiètes pas ma chérie. On ne va pas mourir et c'est déjà bien !
- Mais tu te rends compte du désordre que cela va générer ? Pleure Tara. Tu te rends compte qu'on ne peut pas vivre comme ça ?

Andy court vers une cabine téléphonique, pour appeler sa famille. Mais, elles sont évidemment prises d'assaut. Les backpackers sont à 80 % des Européens : Anglais mais aussi Allemands, Scandinaves, Français. Tous, venant d'apprendre la nouvelle, veulent vérifier ce qui se passe chez eux. Et les premiers sortent déjà en bondissant, signe de bonne nouvelle, se dit Andy.
Il attend et une cabine se libère. Il compose le numéro de portable de son frère.
- Chris ? C'est moi ! Andy. Tu m'entends ? Allo ?
- Ouais ! Comment ça va là-bas ? J'ai essayé de t'appeler à l'auberge mais…
- Laisse tomber l'auberge ! Tout le monde est au téléphone. Je, je... Il fait nuit ici...
- Je sais, je sais, dit Chris. Mais ici il fait jour. Il ne fait pas beau, mais il fait jour. Qu'est ce qui se passe ?
- Tu ne sais pas ? Ici on pense que la Terre s'est arrêtée de tourner sur elle-même. Ici, il fera nuit, si la Terre ne bouge plus ! Tu te rends comptes ? Dis-moi, tout va bien ? Je veux dire… Papa, Maman… Ça va ?
- Oui, oui, ne t'inquiètes pas. Tout le monde va bien. Mais, c'est vrai ? Réalise Chris. On… Il fera toujours jour ici et nuit en Australie ? En plus, on a eu peur pour toi. Tu as vu les météorites ?
- Oui, enfin non. À la télé seulement. Ça va. Je suis en un seul morceau. Mais c'est incroyable ce qui se passe.
- Tu m'étonnes ! Mais on a de la chance, alors ?
- Oui ! Réponds Andy… Mais je ne suis pas certain que c'est la meilleure solution que de vivre 24 heures sur 24 en plein jour…
- Je ne sais pas, en tout cas, je suis mieux ici, mais il est tard et je ne sais pas comment on va faire pour dormir ! En tout cas, cela me semble difficile de me coucher maintenant !
- Bon, si tout va bien, reprend Andy, je te laisse. Je vous rappellerai dans quelques jours, ok ?
- Ok, frangin. À bientôt et… Take care !
Andy raccroche et son esprit reste perplexe. Il repense à ce qu'il vient de dire. S'il fait continuellement nuit ici, cela risque d'engendrer une multitude de changements climatiques, mais aussi de gros problèmes pour les animaux, la végétation… Mais… C'est la mort de tout un continent ! De toute une partie de la Terre, certainement pas loin de la moitié ! se dit-il. Il faut que je prévienne Tara. Il faut que j'en parle à Jenny.
Andy court à travers l'auberge en se disant qu'il l'a toujours trouvée plus jolie de nuit, bien éclairée. Il retrouve Tara qui se remet à peine, un verre de café à la main, assise dans l'herbe.
- Tara ? Dit Andy.
Tara se retourne et l'aperçoit. Elle lève la main et lui fait signe.
- Ma chérie, dit-il. Il fait jour en Angleterre. C'est la fin de l'après-midi, semble-t-il… Et il ne fait pas beau, ha, ha ! Et, ce qui est incroyable, c'est qu'ils ne savaient pas ce qui se passait ! J'ai dû l'apprendre à mon frère !
- Ils ne sont pas au courant ? Il faut qu'on prévienne tout le monde : nos familles, ma mère, mon père !

La nuit est saisissante. L'Australie toute entière, ainsi que toute la bande de terre proche du Pacifique est plongée dans l'obscurité. À Jamais. Tous sont les yeux écarquillés vers le ciel, y cherchant le moindre signe de fatalité. Mais la Lune n'a plus bougé. Elle est là, ses deux hémisphères se faisant désormais face.

La vie sur Terre ne sera plus jamais comme avant. La Lune s'est séparée à 17 heures 58, heure française, et la Terre s'est officiellement arrêtée de tourner à 19 heures 35, toujours à l'heure de Paris. La limite Jour/Nuit est ainsi située à l'Est de Moscou et en plein Pacifique, à l'Ouest des îles Fidji.
Il était 4 heures 35, à Sydney ; 14 heures 35, à New York ;11 heures 35, à San Francisco.

En conséquence, d'immenses phénomènes de migration vont se succéder. Les peuples quitteront les zones d'ombres pour retrouver la lumière. Ces zones deviendront au fur et à mesure des zones interdites. Il n'y aura plus aucun signe de vie dans ces territoires que beaucoup ne pourront se résoudre à quitter. Ils essaieront de vivre. En quelques années, il ne restera quasiment plus rien. Des ruines gisant en pleine obscurité, dans un décor d'horreur.
Les modes d'alimentation changeront. Les végétaux seront par force produits en laboratoires ou dans des serres géantes, créant des périodes de jour et de nuit artificielle. Il en ira de même pour les grandes mégalopoles, surplombées par une structure magnétique créant des nuits, comme avant. Des aménagements seront mis en place, puisque les journées, par exemple, dureront plus de 30 heures, par jour.

Les gouvernements prendront des mesures étonnement humaines. Ils fusionneront entre pays, sachant que le pays hôte restera maître en son territoire. Mais les frontières bougeront quelque peu, non sans mal. Des guerres éclateront dans tous les coins chauds de la planète. Plus rien ne sera contrôlé. L'Afrique connaîtra un afflux de population sans précédent, les déserts seront colonisés. Sa population passera de 800 millions d'habitants à 3 milliards. On y retrouvera principalement les Asiatiques et les Australiens.
Mais on retrouvera aussi des Asiatiques en Europe, qui sera évidemment surpeuplée, puisque les Russes et toutes les populations environnantes l'auront également " envahie ". En revanche, c'est évidemment en Amérique que la population aura le moins évolué. Bien sûr, l'exode sera total, mais par son éloignement et sa position " éclairée ", il deviendra l'ex-futur Eldorado. Sa situation privilégiée poussera les États-Unis, plus que jamais maîtres du monde. Et pourtant… Jamais, ils n'avoueront qu'ils ont commis l'irréparable. Jamais le monde ne saura pourquoi. Mais en testant une nouvelle bombe sur la face obscure de la Lune, une superbombe, ils auront changé à jamais la vie sur Terre.





Andy et Tara rentreront en Angleterre. Malgré tout, Tara suivra Andy qui écourtera finalement ses vacances pour rentrer en Angleterre et passer du côté clair. Leur vie sera simple, mais ils s'aimeront en pleine lumière, d'un amour né un jour de catastrophe, ce 12 août 1999, pendant une nuit inoubliable.

Demain, Richard recevra le mail d'André. Il n'apprendra rien de plus, dans les grandes lignes, que ce qu'il sait déjà. Il mettra beaucoup de temps, mais il s'adaptera, puisque l'homme est ainsi fait qu'il sait toujours s'adapter à tout, par force. Sa vie n'en sera pas forcément plus riche, mais il se remettra à écrire, comme si le monde d'avant ne l'inspirait plus et que ce nouveau-monde lui rendrait son génie.



Retour à la page d'accueil

Retour au Site Portail