La vie est belle. La mienne en tout cas. Mais je pense que, malgré tous les tracas que l'on peut avoir, malgré les pires ennuis, la vie sur Terre est belle. Il ne faut pas se plaindre. La perdre ne viendrait que confirmer mes propos : il n'y a que la vie.
Nous sommes dimanche soir. Nous sommes en plein mois de juin. Les premières chaleurs commencent à se faire sentir. Ma nuque est brûlée de ce soleil si généreux qu'il en fait mal. Je remonte la rue St Rémi et il vient de nouveau me rappeler à son souvenir en éclairant d'une lumière majestueuse le ciel. Je remonte la rue, comme appelé par cette lumière. Je me laisse porter par la légèreté de mes pensées. La vie est belle, oui, et je le sais parce que j'ai failli la perdre. Alors je vole. Je croise le regard des gens. Je leur souris. Ils ne m'aperçoivent même pas, mais je suis dans leurs pensées. J'imagine leurs histoires. Ce couple qui cherche un restaurant. Ces serveurs préparant les mises en place, vidant les poubelles des arrière-cuisines. Trois jeunes marchent vers moi. Je vais les croiser et m'imprégner de leurs pensées, de leurs envies. Ils sont insouciants.
Le monde autour de moi est une foultitude d'histoires qui viennent s'entrechoquer au fur et à mesure des rencontres, de connaissances, de gens qui se parlent, qui s'aiment, qui vivent leur propre vie. C'est un théâtre vivant, une fourmilière, un décor naturel si fort et si beau.
Ma propre histoire, même si elle a commencé il y a 34 ans dans une maternité de province, a réellement débuté jeudi soir, à 17h20, à la gare.
" Tu es certaine ? Ça ne t'ennuie pas ? " demandais-je à ma femme.
" Ne t'inquiètes pas, me répondit-elle. Je n'ai pas besoin de toi pour me dire ce que je dois faire. Je t'appelle. "
Elle était souvent sèche avec moi. Mais là, un peu trop à mon goût. Je me contenais et l'embrassais affectueusement. Elle esquissa un sourire et monta dans le wagon.
Je restais sur le quai, regardant le train s'éloigner, avec ma femme partie pour un long week-end. Je ne mis pas longtemps à comprendre qu'il fallait que j'en profite. Il fallait que je sorte de ma torpeur et de ma routine... Un peu trop… Routinière !
Sans remords, j'avais posé une journée de congés à son insu. Mon programme ? Boire jusqu'au bout de la nuit dans quelques boîtes sordides sur les quais. Mais par-dessus tout, j'avais envie de rencontrer quelqu'un qui me fasse oublier ma femme un moment. Je n'ai jamais été fidèle. Sauf depuis quelque temps, mais là, elle dépassait les bornes et dans mon esprit, me jetait dans les bras de la nuit et de ses vapeurs.
Un ami m'a dit un jour : " Si tu dois tromper ta femme, ne le dis à personne, pas même à ton meilleur pote. " Cette phrase me hante depuis, car je n'aime pas sortir seul. Mais ce soir, c'est LE soir. Rien ne pouvait m'empêcher d'y aller. Je me jetais.
Mon naturel gai et souriant me conduisit tout droit dans les bras de la barmaid du " Shadow ". Je n'étais jamais venu dans cette boite dont le nom me restera gravé à tout jamais. Et je me souviendrais toujours du regard qu'elle m'a lancé lorsque je lui commandais mon premier verre de la soirée. Ses yeux m'ont transpercé. Elle pétillait de vie et cette musique lui allait à ravir. Son déhanchement me laissait... Raide ! Je n'en pouvais plus. Elle me souriait par-dessus son épaule. Clin d'œil. Elle se recoiffait et me souriait. Je gardais un calme et une sérénité extérieurs de toute beauté. Mais mon cerveau et mon hypophyse jouaient à saute-mouton. Mes hormones explosaient et je tenais à les refroidir afin d'élaborer une stratégie. La première phrase est, par définition, celle qui confirme (ou infirme) une première impression. J'imaginais que cette première impression justement devait être bonne, en l'occurrence, puisque qu'elle me bouffait des yeux à souhait.
Ma serveuse servait. Moi, je buvais. Je la dégustais et me calmais. Je commandais inlassablement des verres. Je n'en payais que la moitié. Les doses et notre complicité allaient de pair. Mes paroles ressemblaient à des flots chantants, hurlants mais souriants. Mon euphorie atteignait son paroxysme lorsqu'elle susurra son doux prénom à mon oreille.
- Je m'appelle Nathalie !
Je lui souriais bêtement et me disais que je n'aimais pas ce prénom si commun, si banal, si inutile. Les " Nathalie " me semblaient sans saveur, comme les " Stéphanie ", les " Isabelle ". mais ce soir, ce prénom prenait une toute autre image dans mon cerveau. Il devenait la source de mes fantasmes. Les formes de Nathalie. Le sourire de Nathalie. Les seins de Nathalie, sous son tee-shirt blanc taché d'alcool. Nathalie ! Elle me hantait déjà, alors que je ne la connaissais que depuis... Six verres ! Mon esprit divaguait sérieusement. Alors que j'en étais encore à réfléchir à la meilleure manière de l'aborder, elle me cloua sur place lorsqu'elle se pencha par-dessus son bar, s'approcha de moi et dit :
- Je finis à 4 heures. Tu m'attends ?
Je la regardais fixement, tentant une réponse visuelle par un sourire d'approbation et répondis :
- Je t'attends, oui.
Elle remplit mon verre, lécha lentement la couche de sel qui en faisait le tour. Je me retournais sur mon tabouret de bar. Je n'en pouvais plus. J'avais chaud. La salle était pleine. La musique crachait et les gens dansaient, parlaient, passaient. Moi, j'attendais et me délectais de cette belle soirée.
C'est un de ces moments d'une vie d'homme que l'on n'oublie pas facilement. Le temps semblait être suspendu aux lèvres si pulpeuses d'une fée de la nuit. J'étais dans la boîte. Les gens tournoyaient. J'étais bourré, mais je ne m'en rendais pas compte. J'étais bien. Simplement bien et terriblement excité à l'idée de passer le reste de ma nuit avec cette, si inattendue et bienvenue, partenaire.
Elle me donna rendez-vous sur le parking tout proche. Je l'attendis, adossé à ma voiture, fumant une de ces clopes que j'ai tout le temps dans ma voiture. Elle arriva et je tentais de donner une bonne image de moi. Toujours cette première impression que je comptais bien concrétiser ce soir. Elle me demanda les clés et monta au volant. Je ne supporte pas quand ma femme conduit, mais là, je ne sais pas pourquoi, je la laissais faire. Finalement, on ne sortit pas du parking. Elle souhaitait simplement nous éloigner de la foule qui sortait de la boîte.
Mon histoire jusqu'ici relativement classique allait s'assombrir d'un coup d'un seul.
À peine le moteur coupé, elle commença à se caresser sous son tee-shirt. Je l'entreprenais alors tendrement, refoulant mes pulsions de sautage immédiat. Elle se jette sur moi et défit ma braguette. De l'endroit même, où je m'attendais à voir mon pénis en érection sortir, apparût un flingue. Un vrai. Comme dans les films... Comme dans un western, ou un cambriolage. Évidemment mon pénis en érection en rivalisait pas, l'érection chutant alors brutalement, à mesure que le sang me montait à la tête. Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas. Mais je ne comprenais pas. Et c'était ce qui m'inquiétait le plus. Je pris peur et sursautai si violemment que le coup partit. Le flingue en direction de ma tête. La balle troua ma chemise et égratigna mon menton. Suffisamment pour que le sang coule et me fasse encore plus peur. Je criais et sortis de la voiture en courant. Nathalie, décidément si peu Nathalie ce soir-là, me coursait et me rattrapait un peu trop facilement. Il faut dire qu'elle n'avait pas bu, elle ! Il n'y avait personne sur le parking. Elle me plaqua littéralement au sol et pointa de nouveau son flingue.
À ce moment précis, une porte s'ouvrit. Elle se retourna alors et s'affala sur moi, une balle lui ayant fait exploser la poitrine. J'étais sous la morte et sous le choc. Ma vie paisible ne me préparait pas à de tels événements. Elle tenait dans la main un étui en velours noir qu'elle eut le temps de glisser dans la poche de mon jean.
Sans réfléchir, je m'extirpais et m'échappais par-delà les anciens abattoirs, de l'autre côté du parking.
Ma course me conduisait vers Belcier, derrière la gare. Je repensais à ma femme. Je me dis qu'il ne faudrait jamais qu'elle sache ne serait-ce qu'un dixième de ce qui venait de m'arriver. Puis j'oubliais. Je continuais de courir en rasant les murs. Je commençais à réfléchir à ce qui venait de m'arriver. J'avais du sang plein la chemise. Sur les mains. Sur le visage. Je devais ressembler à ces héros ou bandits de films d'action. La nuit était sur le point de se terminer quand j'arrivais chez moi. Il me fallut me résoudre à laisser ma voiture sur le parking, en me disant qu'aucun lien ne serait fait avec ce qui venait de se passer. Je pensais la récupérer après quelques heures de sommeil, l'air de rien.
Je pris soin de jeter ma chemise dans une poubelle en arrivant. Je fonçais dans la salle de bains. J'étais recouvert de sang séché. Je pris peur et m'inondais d'eau du robinet. Etonnament, je n'avais pas entendu la détonation qui avait tué Nathalie. Mais je l'avais ressentie. Elle résonnait dans ma tête. L'image de Nathalie s'effondrant sur moi me revenait avec effroi. J'en suffoquais et me foutais à poil dans la douche. J'avais besoin de me laver l'esprit. En remettant mon jean, je sentis, dans ma poche arrière, l'étui en velours. Je l'avais oublié dans ma folle course.
Les mains tremblantes, je le pris et l'ouvris. Il contenait une petite pipette en verre, retenant prisonnier un liquide jaunâtre. Je m'attendais à tout, sauf à ça. Un diamant, une clé avec un numéro de coffre, une puce informatique délivrant de mystérieux secrets d'état. Non. Une vulgaire pipette, une de celles que l'on vous offre lorsque, à Noël, précipitamment, on se jette dans une parfumerie pour offrir un cadeau à sa femme, ayant épuisé toute autre éventualité de cadeau utile.
Je l'ouvris alors et reniflais. Un doux parfum vanillé vint à ma rencontre. Puis ce parfum se fit de plus en plus fort. Il affola mes sens. Je posais délicatement la pipette et me couchais sur mon lit. Les images étaient floues, mais divines. Ma chambre était devenue superbe, de couleur pourpre. Chaude et accueillante. Deux nymphes étaient assises sur des chaises en bois ancien. Elles étaient légèrement vêtues et me souriaient. J'étais allongé. Elles me déshabillaient. Je sentais toujours cette odeur. Je tournais alors la tête et les femmes avaient disparu. Ma chambre était redevenue celle de toujours.
Je me levais, récupérais la pipette et avalais une goutte de cet élixir. Tout bascula. Mon corps et mon esprit. Je me retrouvais de nouveau avec ces déesses de la beauté, qui volaient au-dessus de moi, m'effleurant par moments. Ma nuit fut d'une tendresse absolue.
On était vendredi après-midi quand j'ouvris un œil. J'étais nu, allongé dans ma baignoire, encore tâchée de sang. Je reprenais mes esprits et me rappelais soudain l'effroyable.
Quelqu'un frappa à ma porte. Trois fois. De plus en plus fort. Je suffoquais et me passais le visage sous l'eau, afin d'enlever les restes de ma nuit. J'ouvris en peignoir. C'était la voisine.
- J'ai entendu de drôles de bruits cette nuit et ça fait un moment que je téléphone chez vous pour voir si vous allez bien !
Je ne me souvenais de rien. Trou noir. Je ne comprenais pas et la baratinais.
- Oui, effectivement la soirée a été bien arrosée, mais ne vous inquiétez pas, tout va bien.
Je suis sec mais de nouveau seul.
Je repensais à la petite fiole. Je me souvenais. Mon rêve éveillé, mes ébats avec deux déesses qui changeaient régulièrement de visage, sans pour autant que cela me surprenne. Je réfléchis et me dis que l'urgent était de récupérer ma voiture. Sur le répondeur, huit messages dont celui de ma femme qui s'inquiétait. Je la rappellerai plus tard.
Je m'habillais et fonçais sur les quais. Je pris le bus n°1. Il me déposa non loin du parking où j'étais hier soir. Comme je m'y attendais, les flics étaient là. La zone était quadrillée " zone de crime " et ma voiture était garée 50 mètres plus loin. La porte passager, celle par laquelle je m'étais enfui la veille, était toujours ouverte. Ils l'avaient sûrement vue et attendaient que je vienne la récupérer. Je pris peur et rebroussais chemin, mine de rien. Comment récupérer la voiture ? Je pris alors la décision d'attendre sagement la fin de la journée.
En attendant le bus, je téléphonais à ma femme. Messagerie. Je laissais un pauvre message. Rien à signaler. Une multitude de questions m'assaillaient. Qui était Nathalie ? Pourquoi moi ? Pourquoi m'avait-elle menacé ? Qui étaient les autres ? Pourquoi l'ont-ils tué ? Et que pouvait-on me reprocher ?
Je ne suis pas d'un naturel aventurier. Je ne prends jamais trop de risques ou alors sciemment calculés. Je ne suis pas un héros prêt à risquer sa vie à tout bout de champ. Alors que fallait-il faire ? Me rendre à la Police ? Leur expliquer que je n'avais rien fait ? Et récupérer ainsi ma voiture ? Ma femme n'en saurait rien et le tour serait joué.
De nouveau dans mon appartement, je repensais à cet élixir. Ce n'était pas un hasard. Si elle s'était fait tuer, c'était à cause de la fiole. Celle-ci était telle que je l'avais laissé la veille. Je reniflais à nouveau prudemment son envoûtant parfum. De nouveau je perdis la tête. Je voyais ma femme il y a cinq ans, en train de meubler notre appartement. C'était un moment de pur bonheur, puisque nous pouvions enfin vivre ensemble, dans le quartier que nous souhaitions depuis toujours connaître de l'intérieur.
- Où veux-tu que nous mettions le lit mon amour ? Dans quel sens préfères-tu que nous fassions un bébé ? Vers la fenêtre ? "
Je la voyais, fraîche et étincelante de bonheur à l'idée d'emménager. Puis son visage s'effaça et je revins à moi. J'étais allongé sur le lit, alors que je pensais être encore debout en train de lui répondre " Face à la porte ! ". Cet élixir était incroyable. Je ne sais pas ce qu'il y avait dedans, mais c'est ce que j'ai pu goûter de meilleur dans toute ma vie ! Quelqu'un à la porte de nouveau. J'y allais. Les flics. Ils m'avaient retrouvé. Crise de panique. Je transpirais. Je cachais la fiole sous mon oreiller. J'ouvris.
- Monsieur Benoît Planus ? Vous êtes bien Monsieur Planus ?
- Euh, oui. Qu'est ce que... Qu'est ce que je peux faire pour... Vous aider ? dis-je timidement.
- Nous enquêtons sur un meurtre qui a eu lieu cette nuit proche du " Shadow ", sur le parking jouxtant la boîte. Où étiez-vous hier soir, Monsieur ?
Je m'attendais un peu à cette question, à vrai dire. Mais je n'avais aucun élément de réponse autre que :
- Euh, je, euh… J'ai bu quelques verres dans quelques bars autour du Shadow, peut-être même au Shadow d'ailleurs, et… Euh, quand je suis monté dans ma voiture, j'ai compris qu'il valait mieux euh... Rentrer à pied... J'avais un peu bu et je ne me sentais pas capable de conduire. Vous… Vous comprenez ?
- Oui, Monsieur, mais pourquoi avons-nous retrouvé le sac de Mademoiselle Nathalie Laplace dans votre véhicule ?
Alors là, qu'elle s'appelait Nathalie ne me surprenait plus, mais Laplace, cela dépassait l'entendement. Jamais je n'aurais cru qu'une si belle créature puisse s'appeler ainsi. Je l'aurai plutôt appelé Céleste ou Divine, mais pas...
- Je, euh, oui, euh… Je… Je lui ai offert une clope hier soir alors que je cuvais mon alcool tranquillement assis sur le siège passager. J'écoutais de la musique, elle est arrivée, m'a demandé de lui offrir une cigarette puis a disparu. J'ai… Je suis ensuite parti sans me soucier d'elle... ...Pourquoi ? C'est … C'est elle la morte ?
- Oui, malheureusement, mais ce que vous venez de nous dire n'est pas très cohérent… Vous allez nous suivre, Monsieur Planus, s'il vous plait...
- Je, euh, tout de suite ?
- J'en ai peur, oui. Nous partons pour le commissariat. Nous aimerions ré-entendre votre histoire.
Alors je les ai suivis. Contrairement à ce que je pouvais imaginer, je n'allais pas passer la nuit au poste. Ils me considéraient comme un simple témoin, rien de plus. J'avais dû être crédible. Une heure après, j'étais dehors. J'ai alors pu prendre un bus et enfin foncer récupérer sereinement ma voiture. L'histoire me semblait enfin terminée, j'étais soulagé, j'appelais ma femme.
À quelques pas du parking, alors que j'approchais le plus normalement du monde, j'aperçus un videur de la veille. Il me regardait et me désignait discrètement du doigt. Mon histoire était loin d'être terminée.
J'étais exactement à mi-chemin de la voiture et des… Tueurs ! Ce sont bien eux qui, la veille n'ont pas hésité à faire exploser la poitrine de Céleste, pardon, de Nathalie Laplace, la défunte. Ils commençaient à me suivre, puis à me poursuivre. Mon pas s'accélérait, petit à petit, pour finir en trombe. Je courus alors jusqu'à ma voiture. Dans ma tête, les idées s'entrechoquaient. Mais la seule chose à faire était de fuir. Je tournais alors la clé de contact, mais rien ne se passa. Évidemment, les mecs avaient repéré la voiture et je compris immédiatement que jamais je ne pourrais repartir sans une petite explication de texte... Mes craintes étaient vérifiées… Deux molosses se pointaient et ouvraient ma portière. J'avais beau leur dire que je n'avais rien à voir, ils m'ont cueilli… De force et obligé à descendre de mon cheval qui s'apprêtait à me transporter vers d'autres cieux... Et dire qu'il suffisait que ma voiture démarre… Nous étions vendredi soir, il était 22 heures, environ, et je n'avais rien mangé de la journée.
Manifestement, mes ravisseurs étaient bien organisés, bien armés et surtout, contrairement à moi, habitués à ce type de confrontation sans limites. J'ai rapidement compris que c'était la fiole qu'ils cherchaient. Évidemment, après avoir pu en tester les effets, il était hors de question que je la rende et je comprenais alors toute son importance. De toute manière, ils devaient me croire... Enfin, c'est ce que j'espérais.
Ils m'ont transporté dans une arrière-salle du Shadow. C'était comme dans " Réservoir Dog ". Une chaise plantée au fond de la salle. J'étais attaché. Ils étaient quatre. Un seul parlait ma langue. Les autres devaient être… Musulmans. Je n'en savais pas beaucoup plus, mais je me doutais bien qu'ils n'étaient ni Russes, ni Américains, mais plutôt Irakiens, Pakistanais ou Afghans. Je me demandais bien ce qu'ils pouvaient faire ici, à Bordeaux. À moins que Bordeaux ne soit devenu une véritable plaque tournante " underground ", par l'intermédiaire des boîtes de nuit... Mon esprit divaguait tellement, que je ne m'aperçus pas de la piqûre dans mon bras.
- Putain ! Vous m'avez fait quoi là ?
Le molosse qui parlait français ne répondait pas. Il parlait avec les autres dans leur langue. Rien n'y faisait. J'avais beau faire tout ce que je pouvais, je m'endormis. Je m'attendais à une drogue de vérité. Non. Une sieste. Ils voulaient que je dorme. Un seau d'eau me réveilla et l'interrogatoire put recommencer, quelques heures plus tard. Je ne comprenais pas pourquoi, mais j'avais froid et j'avais les yeux bandés. Par transparence, je compris que j'étais nu. Ils m'avaient déshabillé ! Leur stratagème fonctionnait : j'allais leur parler par peur du froid et par pudeur ! Je ne suis pas un héros et, de toute manière, cette fiole serait vite finie. Je n'allais pas me battre pour quelques centilitres d'un élixir certainement dangereux à utiliser. Malgré tout, mon côté provocateur parlait en premier. À la question " Qui es-tu ? " je répondis " Planus, Benoît, de Bordeaux ". Évidemment ils s'en foutaient. Ils voulaient savoir ce que je foutais là, hier soir, alors que Nathalie s'apprêtait à m'envoyer une balle en pleine tête. Mais ce qu'ils ne savaient pas, c'est que je n'avais rien à leur dire ! Moi-même je n'en avais aucune idée ! Mais comme vous pouvez le comprendre, il était difficile de leur expliquer la réalité des faits. Ils étaient fous de rage. Ils devaient retrouver cette fiole coûte que coûte. Il en allait de leur propre vie. C'est ce que tentait de me faire comprendre mon molosse préféré.
J'ai dû prendre deux gifles, trois coups de pieds, mais j'ai tenu bon. Mon sang coulait, de mon nez sur mon visage. Je gémissais alors que je n'avais pas mal. Mais j'aggravais sciemment mon cas afin d'éviter d'en prendre trop. Je ne sais pas pourquoi, mais je n'avais pas peur. Enfin en apparence.
L'interrogatoire durait. J'avais toujours le bandeau sur les yeux et j'étais toujours aussi nu. Dans ma tête, ça commençait à ne plus aller très fort. Je pensais à ma femme, à Nathalie, à la fiole et me dis que ça n'en valait vraiment pas la peine. Je suis arrivé au moment où plus rien n'avait d'importance, que sa propre vie. J'étais en train d'imaginer ma mort, ou plutôt la fin de ma vie dans d'horribles souffrances… La torture devenait morale. C'est l'instant que je choisis pour parler. J'allais tout dire. Leur expliquer pourquoi je m'étais trouvé là et, surtout, ce qui les intéressait le plus, où était la fiole.
- S'il vous plait. Arrêtez s'il vous plait. Je n'en peux plus. Je…
Au moment où je commençais ma phrase et ma triste collaboration, une de ces détonations qui vous compriment les poumons m'interrompit ! De la fumée (je voyais un peu en transparence et je la sentais !), des coups de feu, des détonations, et je ne pouvais rien faire, ni bouger, ni voir quoi que ce soit. Mes ravisseurs courraient, hurlaient dans je ne sais quelle langue, mais lorsqu'un homme cagoulé m'ôta mon bandeau, je pus appréhender au mieux la situation. Effectivement, j'étais nu, des hommes du GIGN " nettoyaient " la pièce. Deux molosses étaient étendus sur le sol, et je reconnus la personne qui m'interrogeait au commissariat dans l'après-midi. Évidemment ma présence l'interpellait, mais je lui expliquais que je ne comprenais rien… Qu'ils avaient dû me confondre.
Les flics ont trouvé des vêtements. Ils m'ont rhabillé et raccompagné jusqu'à ma voiture qui ne démarrait toujours pas. En la poussant un peu, j'ai pu embrayer une vitesse. Je suis rentré chez moi, le nez explosé, les yeux exorbités par des bombes lacrymogènes, du sang séché dans les narines. Bref, la grande forme.
Trois messages de ma femme qui me cherchait désespérément. Il était 5 heures30 du matin. Elle ne devait rentrer que dans quelques heures, mais son retour m'inquiétait déjà. Je fonçais sous mon oreiller et en retirais ma fiole. Je la portais immédiatement à la bouche et en dégustai une larme. Un rêve éveillé apparu. Je me retrouvais face aux cinq molosses, les mains attachées dans le dos. Je brisais mes liens, puis je les abattais un par un, avec un flingue dissimulé dans ma chaussette. Derrière une porte, je trouvais Nathalie attachée. Je la délivrais et… Pouvais enfin vérifier qu'il ne faut surtout pas s'arrêter aux apparences, ni aux premières impressions. Une Nathalie vaut bien une Céleste ou une Ludivine.
La nuit dernière fut fantastique. Je l'ai passée avec ma dulcinée. Enfin, dans mon rêve. Mais cet élixir me permet de rêver éveillé. En tout cas, c'est l'impression qu'il me donne. Il me permet de vivre mes fantasmes… J'avais explosé la tête de mes ravisseurs. J'avais passé une nuit superbe avec Nathalie que je venais de secourir. La fameuse Nathalie… La serveuse des temps modernes. Cette serveuse même, qui était chargée de tester une nouvelle molécule, découverte par des chercheurs Iraniens, permettant la réalisation des fantasmes les plus inassouvis. Cette molécule devait devenir la base d'une nouvelle drogue pour les marchés américains et européens. Cette drogue était en cours de finalisation dans des usines proches de Bordeaux. Nathalie était chargée de trouver un cobaye, en usant de ses charmes. Malheureusement, l'alcool était venu s'en mêler : un mélange de cette drogue avec toute substance alcoolisée annihile ses effets. Il a fallu que cela tombe sur moi. Les premiers verres qui m'avaient été servis contenaient de fortes doses de cette drogue du rêve. Ma tête tournait terriblement, mais étaient-ce les effets de la drogue ? De ma serveuse ? Ou de l'alcool tout simplement ?
Un réseau entier a pu être démantelé par la Police. Leur méthode ? Ils m'ont suivi, tout simplement, dès ma sortie du commissariat car ils savaient que j'allais retourner récupérer ma voiture, l'esprit tranquille.
Après avoir attendu quelques heures et surveillé qu'il ne m'arriverait rien, ils ont déclenché l'assaut par l'intervention du G.I.G.N. J'ai pu être délivré des griffes d'une organisation internationale.
Il me reste encore la fiole.
Alors, en ce dimanche soir, dimanche ensoleillé du mois de juin, je remonte la Rue St-Rémi l'air paisible. J'admire la quiétude des gens que je croise en me disant que la vie est vraiment belle. Certains choisissent leur resto, d'autres discutent simplement dans la rue de leur nuit passée. Jamais je ne pourrai raconter ce qui m'est arrivé. Mais jamais je ne pourrai oublier…
Ce soir je repars à la gare. Ma voiture est garée là. Espérons qu'il n'y ait aucun cheveu sur lequel le regard de ma femme pourrait se poser. Ce serait une trop longue histoire à raconter. De toute manière, elle ne me croirait pas !