La libre littérature française d'Amérique




DECALAGES
Samuel Tisné
http://samuel.tisne.free.fr



Je ne suis pas encore vraiment réveillé, mais je perçois par la fenêtre du séjour une lueur aveuglante qui ne peut être que celle du soleil. Ce bon vieux soleil !

J'ai pris l'habitude de ces réveils difficiles, dus à des soirées non moins difficiles… Le rituel se met doucement en place : le premier détail à vérifier est de savoir si je suis seul... Je tends la main derrière moi et l'étendue drapeuse se fait immense. Je regarde au pied du lit. Je suis seul.

Je ne me sens pas bien. Les vapeurs de rhum sont là pour me rappeler mes excès de la veille. Mes aigreurs d'estomac me font tourner et retourner dans mon lit. Je ne me sens pas bien.

C'est comme un matin de grosse cuite, mais avec en plus un moral au plus bas. Un matin où rien ne va.

Le soleil tente de percer à travers mes rideaux mal fermés. Les rayons ricochent sur le plancher, la poussière danse. J'aperçois les vestiges de mon retour à la maison. Je n'ai pu m'empêcher de rouler un joint, un dernier joint, de finir ma bouteille de Tequila (et pourtant c'est bien le Rhum que je sens battre à travers mes tempes). C'est le bordel dans mon salon. La table basse témoigne du désordre qui menace.

J'émerge. Mon radioréveil indique, d'une lueur verte, 14 heures 58. Il est tard et cela fait longtemps que me lever aux aurores de l'après midi ne me dérange plus.

Je suis décalé. Autant dans mon comportement social que dans ma tête, dans mes horaires, dans mes envies, je suis décalé... Cela a commencé, il y a un an environ… Et les images défilent dans ma tête…


J'avais la responsabilité de la filiale française d'une grande société d'audit international. C'était le 28 juin de l'année dernière. La WorldWide Sales Conference tenait audience à Hong Kong. Il s'agissait de la grand-messe annuelle de ma société, multinationale américaine qui ne fait jamais les choses à moitié. Ce jour-là, j'étais au sommet. Ce que l'on peut appeler l'aboutissement. Devant les 8.000 employés, réunis ce jour là, mon agence et mon management ont été publiquement primés et largement récompensés.
La France avait la responsabilité de l'Europe du Sud, et j'en étais le garant. Mes décisions stratégiques ont été louées, mes choix enviés. La France devenait le pays le plus générateur de revenus, derrière les États-Unis. J'étais nommé Manager de l'année, à la tête de plus de 250 personnes. Estrade, honneurs, applaudissements, poignées de main franches et promesses à tue-tête. La semaine fut festive et ma femme était à mes pieds. Nous venions de nous marier un an auparavant et elle avait été invitée, en tant que femme de l'homme-de-l'année... Le bonheur était total !

C'est là-bas, dans l'euphorie la plus complète, que nous avons décidé de faire un enfant. De toute manière, il ne pouvait en être autrement. D'ailleurs c'est classique… Mariage, réussite professionnelle… Il ne manquait qu'une progéniture pour témoigner de ma réussite. Mais je n'ai jamais eu l'impression de réellement choisir le moment. Ma femme régnait sur ce type de dossiers, pendant que je bossais d'arrache-pied pour décrocher les contrats les plus reluisants. Elle savait ce qu'elle voulait, et je n'avais plus qu'à acquiescer. Et en l'occurrence m'atteler à la tâche.


L'euphorie. C'est peut-être ce qui me manque aujourd'hui. J'étais si haut il y a un an, et je suis si bas aujourd'hui. Je ne pouvais imaginer une telle chute, même dans mes plus horribles cauchemars. Je pleure seul dans mon lit, en me retournant sur cette année gâchée, perdue à jamais. Cette année ou tout devait me sourire. Décidément, je n'ai pas suivi la trajectoire lunaire que cette soirée de récompenses me promettait.

Je pleure beaucoup en ce moment. Pleurer me donne bonne conscience. C'est peut être le signe d'une rédiscion, d'un début de remise en question. Je me rassure comme je peux.
Il est 15 heures 22. Je ne suis toujours pas levé. Je suis sur le coté gauche de mon lit et j'aperçois les voisins par l'entrebâillement de mes volets mal fermés. Pour eux la vie suit son cours. Je les envie et me retourne. Le séjour n'a pas bougé. Personne n'est là pour ranger mes affaires. Je m'apitoie sur mon sort. La vie n'est pas aussi belle qu'elle peut sembler l'être.


A notre retour d'Asie, nous avions donc décidé d'avoir un enfant, et de nous atteler à la tâche le plus rapidement possible.

Ma femme travaillait à la COB (Commission des Opérations Boursières). C'était une femme active, acharnée au travail et nous avions l'habitude de nous retrouver Place de l'Opéra. Nos vies ne nous permettaient que peu de temps pour profiter l'un de l'autre, et nous nous délections d'un sandwich sur le pouce, dans la folie de la vie parisienne. Puis, après une demi-heure volée à nos employeurs, nous repartions, elle vers la Bourse et ses " privat ", moi vers la Défense, par la Porte Maillot. Je rencontrais les partenaires, les dirigeants européens de ma société, les clients les plus importants.

Elle, gérait l'entrée en Bourse des PME de la région parisienne. Son rôle était d'approuver les comptes de ces entreprises afin de valider leur entrée dans ce monde de requins, d'investisseurs aux grands cris. Elle me fascinait. Grande, brune, toujours en tailleur, cheveux régulièrement relevés sur ses épaules, elle me faisait l'impression d'une femme fatale, indomptable, et pourtant mienne. Elle était prête à tout pour réussir. Dévoreuse, ambitieuse, elle appliquait ses valeurs dans notre couple. Il fallait que tout soit parfait. " Il faut que ça suive !", comme elle aimait à le dire.

Mes amis me l'enviaient. Je le savais, j'en profitais. De toute manière, ma vie entière était enviable. Et le dynamisme avec lequel on traitait tout ça. Nous voguions de Relais-Chateaux en réunions mondaines, côtoyions les grandes personnalités du Business parisien voire international. Nous étions invités aux grands événements et profitions de la vie de la meilleure manière qui soit.
Je jouais régulièrement au squash avec des amis, des clients parfois. Nous nous retrouvions régulièrement du coté d'Enghien pour les Courses et de temps en temps une soirée " flambe " au " Cas ". ;. J'étais fier, un peu trop certainement.


Je me lève finalement. 15 heures 42. Je reste dans la pénombre de ma chambre. Mon deux pièces mérite la palme du désordre. Beyrouth en son temps, Manhattan après la chute des tours jumelles, Istanbul et son bordel islamique savamment orchestré… Rien ne vaut le désordre de cet appart !. Je regrette d'être allé si souvent perdre mon temps et mon argent au Casino. C'était ridicule. Mon sac de sport est là, au pied du rideau, depuis trop longtemps maintenant. De toute manière, il n'a jamais été dans ma nature de faire du sport.

Sa phrase résonne encore dans ma tête. " Il faut que ça suive !", et tout suivait. Elle provoque en moi des vertiges. C'était une obsession chez elle. Elle dévorait la vie. Elle était prête, disait-elle, à enfanter. Elle le voulait. Le problème, c'est qu'on ne peut décider de tout. Cette nature capricieuse se refusait à nous.

En même temps, les premiers déboires sont apparus au bureau. Rien ne laissait prévoir une telle débâcle. Mais elle était irrémédiable, irrévocable, presque inhumaine. Notre CEO, (Chief Executive Officer) Président Directeur Général, annonce une diminution conséquente de nos ressources : les budgets espérés ne pourraient être alloués pour l'année à venir. C'est le début de mes ennuis, le début de la fin.

Ma réussite personnelle occultait, à mes yeux, la santé incertaine de la société. Je n'avais plus la lucidité requise pour un poste réunissant de telles responsabilités. Évidemment, la France, comme les autres pays, devait être touchée par une forme de récession à laquelle on ne pouvait rien. Les " charrettes " se succédaient et j'avais décidé de m'élever contre cette nouvelle forme de Hara-Kiri. Un suicide collectif à l'Américaine, que je devais empêcher à tous prix. C'était devenu mon cheval de bataille, mon combat, en mon nom, pour sauver une entreprise que j'avais bâtie de mes propres mains. J'avais recruté les personnes qu'il fallait, convaincu les partenaires et les clients. Mes projets devaient voir le jour.


Le temps se couvre sur mon deux pièces. Je suis dans la même tenue qu'hier soir quand je me suis couché. Je ne ressemble plus à rien. Je suis détruit, dans mon corps, dans ma chair, dans mes convictions les plus profondes. Ne plus rien savoir, ne plus être sûr de rien, ne se retrouver en rien. C'est bien là la forme d'une déchéance la plus destructrice. On ne peut plus compter sur rien, sur personne et surtout pas sur soi. Les envies disparaissent. Je ne prends plus soin de moi, de mon corps. J'ai arrêté toute forme de sport. La culture de soi ne m'intéresse plus. Je me suis tout doucement laissé allé après ma mise à l'écart de ma société.


Le CEO en personne n'a pas apprécié mes prises de positions pour le moins intransigeantes. Je refusais tout en bloc. Évidemment, mes employés, enfin, ceux qui restaient, étaient derrière moi, me soutenaient et faisaient bloc, mais pas la très haute direction. En même temps, le cours de l'action chutait de manière vertigineuse. Ma fortune fictive dissipée, envolée, mes projets oubliés. Je n'ai pas senti le coup venir. C'était le coup du lapin. J'étais débarqué un vendredi soir, le 28 septembre, trois mois exactement après mon titre d'homme-de-l'année. J'étais effondré. Ma femme aussi, d'autant plus que je n'étais plus en état de procréer.

La sentence est immédiate, mais les effets sont tardifs. Je me suis retrouvé au chômage du jour au lendemain, avec une belle réussite derrière moi et pas mal de temps devant moi. Évidemment, dans ma tête, les événements se sont bousculés. Et dans celle de ma femme aussi , c'est le moins que l'on puisse dire... Ma première réaction fut de retrouver du travail. J'ai donc contacté les cabinets de recrutements spécialisés, mes meilleurs amis, partenaires et même clients. J'ai activé mon réseau de connaissance sur la place parisienne, mais je n'hésitais pas non plus à prendre du bon temps. Ma femme travaillait et c'était mes premières véritables vacances depuis bien longtemps.

J'avais toujours envié les personnes qui vivaient sans souci réel de la vie, les marginaux, les décalés, ceux qui ne savent pas quel jour on est, ni ce qu'il fallait faire de sa journée. J'avais cette envie en moi de me laisser aller tout en contrôlant un minimum. Je ne pouvais pas passer du tout au rien du jour au lendemain !

Cela a duré un mois. Ma femme n'a pas supporté que cela puisse continuer ainsi et j'ai retrouvé immédiatement du travail. Malheureusement, et cela arrive fréquemment, je ne m'étais pas remis en question. J'arrivais dans une nouvelle société, avec dans mon esprit l'assurance de ce que j'avais déjà prouvé. Mais personne ou peu de personnes le savaient et je me devais de réussir à nouveau. Ce qui m'a pris des années à bâtir, on me demandait de le réaliser en quelques mois seulement. Je n'ai pu supporter cette pression toute nouvelle et j'ai démissionné.

C'est ce jour-là que j'ai pris, ce que je considère aujourd'hui comme la plus grande décision de ma vie : je décidais de ne pas en parler à ma femme. J'allais mener une double vie.
Les règles du jeu étaient simples : il fallait que je garde tout mon crédit à ses yeux. Elle n'aurait pas supporté l'idée de me savoir à la maison, désœuvré. En quelques minutes mon plan était ficelé. Il fallait que personne ne soit au courant. J'allais m'inventer une deuxième vie. On ne se connaît jamais assez. " On a tous un jardin secret. Chez moi, ce sera désormais un parc, que dis-je, un champ entier " !

J'ai pointé aux Assedics, et j'ai édité mes premières fiches de paye. Elles devaient être d'un montant suffisant, afin d'éviter tout soupçon. Je décidais donc d'effectuer des virements tous les mois de l'un de mes comptes épargne. Évidemment, j'ouvrais une boîte postale, afin que mon courrier " gênant " ne soit pas intercepté. Il faut préciser que je tenais les cordons de la bourse dans notre couple. Ma femme n'y prêtait guère attention et cela me convenait parfaitement ! Enfin, je prenais un nouvel abonnement de téléphone portable, afin de lui communiquer mon nouveau numéro professionnel. Je précise que j'ai toujours utilisé ma voiture personnelle : les remboursements des frais kilométriques ont toujours été plus avantageux.

J'adoptais un comportement exemplaire : départ le matin en costard, de temps en temps quelques déjeuners à Opéra, comme avant, quelques voyages d'affaires et le tour était joué. Il me suffisait d'inventer quelques anecdotes, mais cela ne me posait aucun problème. J'en avais tellement vécu...

C'était une décision importante, dangereuse mais tellement excitante !


Dans mon esprit, j'avais déjà quitté mon monde, abandonné mon milieu, car c'est ce milieu qui m'a poussé vers la sortie. Je refusais de m'identifier plus longtemps aux personnes que je côtoyais tous les jours. Je refusais de me prostituer. J'en avais assez. Je ne pouvais plus supporter ces "Jeunes Cadres Dynamiques ", revenant de Dubaï ou de Bali, aux Rolex reluisantes, aux écrans de veille Breitling sur leur PC de travail. Je n'étais pas de ceux qui passaient leur temps à parler des cinq sujets capitaux qui préoccupent un JCD (jeune cadre dynamique pour les non initiés) :
            - les montres,
            -les voitures,
            -la Bourse,
            -le golf.
            -le cul,
car tout bon JCD qui se respecte doit être lourd de temps en temps et doit posséder sur son disque dur quelques mpeg bien sales ou un diaporama de Laetitia Casta.

Je ne supportais plus leurs bronzages, leurs discussions, leurs tons, leurs gueules, tout simplement. Les lèche-culs, les tire-au-flanc, les profiteurs. Je ne me suis jamais mis au golf. J'aurai peut être dû en profiter : ils y jouaient tous. Une "Chemise-bleue-cravate-jaune " qui se respecte doit savoir putter.

En d'autres termes, je décidais de devenir Moi, tout simplement. Mais ce Moi ne savait faire qu'une chose : auditer les comptes des entreprises, voire manager ceux qui auditent. Et pour se faire, il fallait redevenir un JCD, voire un "Chemise-bleue-cravate-jaune ". Et ça, c'était hors de question.

Les premiers temps, j'ai donc bénéficié de la solidarité française. "Que ceux qui travaillent payent pour moi ! " Amen.


Je me levais le matin en même temps que ma femme, me rasais, me douchais, lui préparais son petit-déjeuner. Ensuite, je prenais ma voiture et partais. J'étais parfait. Évidemment, au début, ma conscience me travaillait. Je n'aimais pas lui mentir, mais elle me faisait confiance, à tort. Par la suite, le temps a fait son action et cela se faisait machinalement…Comme lorsqu'on part travailler ! C'était devenu mon emploi, ma fonction : faire croire que je bossais.

Les Assedics, rendez-vous des " Décalés ". On se noie dans la masse. Au début, c'était ma première mission. Obtenir un maximum de leur part. On remplie des dossiers, on falsifie quelques fiches de paye, on rencontre des spécialistes de la " Réembauche ", cela me faisait bien rire. Une fois les formalités administratives remplies, une fois l'indemnité obtenue suffisante, il ne me restait plus qu'à redevenir Moi. Et pour longtemps.

La situation me convenait bien. J'étais sûr de moi, sûr de mes convictions. Je savais plus ou moins vers où je voulais aller. J'en profitais pour reprendre mes activités délaissées pendant ma période JCD : lecture, musique, peinture. Je m'étais acheté les trois tomes de " J'apprends la peinture à l'huile ", des pinceaux, des huiles et des supports. Je transformais mes journées en ateliers.
D'une certaine manière, je respectais une certaine forme d'hygiène de vie. Je me levais tôt pour un chômeur, je partais, revenais, au risque que ma femme me surprenne, même si mon coup de fil matinal à son boulot, devenu rituel, me rassurait sur sa présence au charbon. Et je pouvais ainsi vaquer à mes occupations. Je pouvais, sans rendre de comptes, laisser libre court à mes envies les plus…Démoniaques ! Il m'arrivait ainsi de passer des journées à espionner les gens, d'autres à ne rien faire, d'autres à me promener, visiter les coins de Paris les plus reculés. J'étais Moi, tout simplement.

Évidemment, cette situation imposait quelques obligations. Il me fallait inventer constamment, prévoir des empêchements, organiser une vie fictive n'est pas de tout repos.


Les voyages d'affaires allaient se succéder à un rythme effréné. La première fois, je prétextais une formation. Il me fallait partir une semaine (du lundi au vendredi) pour les USA. Évidemment je n'y mis pas les pieds une minute. Cela m'évitait des frais inutiles! Je louais une chambre d'hôtel dans Paris et passais une semaine de tout repos. Il est évident que j'aimais toujours ma femme. Elle souhaitait toujours un enfant et, moi, je n'étais plus certain de le vouloir. Dame Nature se refusait à nous et j'y mettais évidemment un peu moins d'envie.

Mon premier voyage fictif fut parfaitement bien géré, le retour à la maison des plus joyeux. Quel bonheur de retrouver sa dulcinée après l'avoir espionnée pendant une semaine ! Je prenais plaisir à la suivre dans ses déplacements, autour de la Place de la Bourse, rue du 4 septembre, lors de ses déjeuners d'affaires, pendant ses pauses. Je l'aimais et j'aimais l'observer. Par moment, je l'appelais sur mon portable, observais ses réactions, puis raccrochais précipitamment. Elle me faisait envie et j'assouvirais cette pulsion à mon retour.

Ma deuxième vie avait prit une place prépondérante. Plus le temps passait et plus j'aimais être seul. Je devenais un solitaire dans une ville de 12 millions d'habitants. Je me surprenais à chasser tel un sauvage dans une jungle. Évidemment, mon instinct sexuel se réveillait. Qu'il était loin le temps où je dirigeais 250 personnes !

Je n'allais pas tarder à la tromper, par pur plaisir physique, par simple envie d'effacer quelques fantasmes. Celui de l'indépendance dépassé, voire banalisé, l'aspect sexuel prenait une ampleur des plus dévorantes.

C'est allé très vite. Dans un premier temps, mes repères étaient des brasseries de Barbès ou j'aimais me présenter en homme d'affaires, draguer des jeunes Blacks de 18 à 20 ans, les ramener dans ma chambre prétextant que j'étais de passage sur Paris. Je laissais alors libre court à mes envies les plus intimes, envies que je n'osais dévoiler à ma femme légitime.
Je faisais donc dans l'Africaine, noire comme l'ébène, métis, petits seins, gros seins, énormes seins, mamas, athlétiques, maigres. Je parcourais la carte de l'Afrique de long en large. Toutes me passionnaient, toutes étaient différentes. Qui disait que l'Afrique ressemblait à une femme de 20 ans, sauvage et indomptée ? Certainement pas moi.

Ces " expériences " ne se faisaient que lors de mes déplacements de quelques jours. Cela pouvait se révéler dangereux. Je ne manquais jamais d'appeler ma femme régulièrement et de lui dire combien elle me manquait. Mais je devenais irrémédiablement un solitaire parmi ses louves. Je me détachais d'elle. Ses journées ne m'intéressaient plus. Les miennes devenaient tellement plus excitantes. Je me lançais des défis, je me devais de les accomplir. Avec, au début, la peur de déraper.


Après quelques mois de dérapages plus ou moins contrôlés, je décidais de louer un deux pièces. Ce deux pièces allait devenir mon refuge. Je laissais libre court à mon imagination. J'avais besoin d'expérimenter, de comprendre, de tester, de filmer. Il me fallait cet appart. Pour ma sécurité, pour mon indépendance.

Ma seconde vie était devenue ma vraie vie. C'est là où je me réalisais pleinement, sans arrière pensée, sans loi, si ce n'est les miennes.

Je décidais de passer à la phase 2 de mes expérimentations. J'avais toujours eu envie de violer quelqu'un.


Ma femme ne se doutait de rien. Mes affaires allaient bien. Jusqu'au jour où elle me posa la question que j'attendais : pourquoi n'avait-elle encore rencontré personne ou assisté à quelques conférences, comme c'était la coutume auparavant ? Il était évident que cette question devait venir et ma parade était toute prête.

Ma fonction n'était pas la même. De plus, cela faisait encore peu de temps que j'étais dans ma société fictive. Enfin, j'éprouvais un certain ras le bol des mondanités et autres léchages-de-cul organisés. Elle le comprenait, mais remarquait certains troubles dans mon comportement. De plus, ma volonté de procréer s'estompait, ce qui n'était pas pour lui plaire. Elle surveillait ses fins de mois assidûment, pleurait régulièrement en voyant le peu de regrets que j'éprouvais. Une première cassure était évidente entre elle et moi. Nous n'avions plus les mêmes vies, les mêmes envies. J'étais devenu un étranger mais elle ne le savait pas.

Mon plan était prêt. Il me suffisait de lier un contact avec mon élue. Ce fut une jeune et superbe femme brune. Elle s'appelait Laura et travaillait dans une banque proche de Saint-Sulpice. Cela faisait un moment que je la surveillais. Elle était célibataire. Elle me faisait terriblement envie et j'allais passer à l'acte. Évidemment cela ne pouvait se faire du jour au lendemain. Il me fallait tout d'abord m'approcher d'elle, la rencontrer et mettre en place un climat de confiance entre nous afin de l'emmener dans mon deux pièces fraîchement installé. J'avais tout prévu.

Ce jour-là, il plut continuellement. Nous étions au mois de décembre et le froid était saisissant. J'avais revêtu mon manteau en cuir noir favori, par-dessus mon costume Kenzo, gris sombre, préféré. Laura déjeunait comme à son habitude " Au Sénat ", la brasserie proche du Jardin du Luxembourg. Je m'approchais d'elle et entamais une discussion des plus courtoises. Évidemment, elle m'avait déjà vu ici. Je m'étais volontairement montré sur les lieux afin d'éviter les soupçons liés à l'approche d'un inconnu. La discussion fort charmante me poussait à l'inviter à dîner. Elle refusait, mais souhaitait me recontacter pour boire un verre un de ces soirs. Je lui laissais mon numéro de portable et prenais le sien, le plus normalement du monde. Mon discours était simple : je faisais partie du gouvernement et j'auditais des comptes publics pour une commission du sénat. Efficace et sans danger pour moi, maîtrisant parfaitement le sujet. Cela l'intéressait. Je m'empêchais de la dévisager et m'efforçais de la séduire le plus agréablement du monde. Mon objectif était qu'elle soit consentante pour boire un verre dans mon deux pièces, évidemment.

Nous nous quittâmes donc et je lui faisais promettre de me recontacter avant la fin de la semaine. Ce qu'elle fit dès le lendemain. Je tentais le tout pour le tout et l'invitais chez moi. Elle accepta. Je sentis alors une angoisse mêlée à une excitation intense envahir ma gorge. Je raccrochais et pensais immédiatement à me procurer l'élément indispensable à la mise en œuvre de mon plan : le Propignol.

J'avais, comme tout le monde entendu parler de cette " pilule du viol ". Celle que l'on verse discrètement dans un verre en discothèque ou lors d'un repas en tête-à-tête. Le Propignol est un somnifère très puissant, ayant pour effet secondaire une certaine forme d'amnésie, qui, la plupart du temps, provoque chez l'insomniaque une nouvelle prise de ce médicament. Dans ce cas, cela peut provoquer des comas souvent irréversibles.
C'est l'outil indispensable du violeur.
Je ne tardais pas à m'en procurer par le biais d'une psychothérapie entamée le jour même. Les psychiatres sont faciles à manœuvrer.

Il ne me restait plus qu'à peaufiner mon plan d'attaque : mélanger un comprimé dans sa boisson, en évitant la teinte bleutée qui permet de le déceler.


Laura arriva à 20 heures, très ponctuelle. Elle s'installa sur mon canapé. L'ambiance était propice à un moment inoubliable. Elle sortait manifestement du bureau. Elle portait un tailleur bleu marine, foulard, talons hauts.
Ses cheveux étaient remontés sur ses épaules, son chemisier blanc, entrouvert, laissait apercevoir un soutien-gorge en dentelle blanche. J'imaginais de petits seins pointus, fermes et sensuels.

Je lui servais un premier verre " innocent ", mais alcoolisé, car je souhaitais en premier lieu profiter de sa présence et de son charme. Après quelques minutes, mon excitation était à son comble. Je n'avais aucune envie de perdre mon temps à la courtiser, à la séduire, sans être certain du résultat final. Quant à l'idée de pouvoir profiter d'un objet sexuel d'un tel niveau, cela ne faisait aucun doute, j'allais le faire.

Laura enleva la veste de son tailleur et je lui servis un repas digne d'elle. Il ne fallait pas qu'elle ait le moindre doute concernant mes intentions, puisque à son réveil, mon souvenir devait lui être le plus agréable possible. Le but était qu'elle se souvienne s'être évanouie, sans pour autant avoir été abusée. Au moment du café, mon plan était en action. Je lui servais donc ce délicieux nectar qu'elle a bu, " sans sucre, merci ! "

Et j'attendais en la savourant. J'imaginais par où j'allais la déshabiller. Par le chemisier, c'était évident. Il ne fallait pas que ses vêtements soient complètement enlevés. Je prenais plaisir à la voir s'allonger doucement, délicieusement pendant que je sirotais un verre de Chablis. Cela dura quelques minutes.

Puis elle s'endormit. J'étais seul, face à elle, et mon désir était à son paroxysme. Au début, mes mains tremblaient. J'osais à peine la toucher. Mais au contact de sa peau, je me détendis.
Quelques tests de rigueur effectués, je commençais à lui caresser les seins, son ventre, l'intérieur de ses cuisses. Je filmais ses moindres recoins cachés. J'avais fait un excellent choix. Je mis une musique d'ambiance et débutais ma relation d'amour avec cette marionnette de luxe.

Mon viol ressemblait plus à un rapport avec ma femme endormie. Je la respectais. Mais le plaisir était intense. J'étais sans limite et me laissais aller à la moindre de mes envies. J'avais laissé sa jupe et son chemisier en l'état. Il m'était alors plus facile de la rhabiller une fois mes étreintes terminées. Je dois avouer n'avoir jamais ressenti un tel plaisir. Je dois également avouer m'être attelé à la tâche toute la nuit jusqu'à épuisement de mon organe.

Mon film durait une heure environ. C'était un chef d'œuvre.


Elle se réveillait le lendemain vers 10 heures J'avais fait en sorte qu'elle ne se doute de rien. Évidemment, aucune trace de sperme, ni de mes émoluments de la nuit. Elle devait ne se douter de rien.

Et c'est ce qui se passait. Ses réactions étaient amusantes. Je vivais ça avec un recul certain. Elle se réveilla doucement, sans comprendre réellement où elle était, ni pourquoi elle avait pu s'endormir ainsi. Elle était confuse, terriblement confuse. Je n'éprouvais aucun regret tellement sa beauté était frappante. Je lui proposais alors une douche, un café et je continuais de jouer mon rôle d'homme parfait en lui expliquant que je l'avais tout d'abord enveloppée avec une couverture, puis veillée, jusqu'à tard dans la nuit. Enfin je finissais par lui avouer que j'avais prévu d'attendre son réveil, que les sénateurs " pouvaient bien attendre qu'une telle beauté se réveille ! " Elle m'a sourit, a prétexté une fatigue immense. Elle s'en allait sans aucun souvenir apparent. Je lui faisais promettre de me recontacter. Elle me le devait bien !

C'était tout simplement parfait. J'étais une fois de plus en voyage et je venais de passer une nuit idéale dans mon deux pièces. J'étais fier et d'une exceptionnelle bonne humeur. Je ne devais rentrer que le lendemain chez ma femme (nous noterons le changement : je n'habitais plus mon pavillon mais mon deux pièces : je rejoignais ma femme le soir, chez elle) ce qui me laissait le temps de savourer.


Mais, très rapidement, ces expériences allaient devenir une véritable drogue. Un tel plaisir, une telle facilité d'exécution ne pouvait rester latents. Dans les trois mois qui suivirent, je renouvelais l'expérience quatre fois et ma collection de cassettes vidéos valait tout l'or du monde. Laura, puis Sandrine, une serveuse blonde et pulpeuse, Claire, petite brune pleine de charmes, Sharon, une américaine très américaine et enfin Cynthia, ma préférée, une grande blonde, mannequin pour Lagerfeld. Elle n'en avait ni le comportement, ni l'allure. Elle me fascinait et j'ai gardé contact avec elle pour la retrouver le plus normalement du monde, dans mon deux pièces, sans somnifère. Elle devenait une maîtresse potentielle. Souvent réelle.


Ma deuxième vie était devenue ma première vie. Mes salaires continuaient d'être versés régulièrement en toute transparence. Mes relations avec ma femme étaient de plus en plus tendues. Je ne la désirais plus, elle s'éloignait. Je décidais de la suivre quelques temps afin de lui découvrir une éventuelle liaison qui m'aurait presque rassuré. Mais ce ne fut pas le cas. Elle me restait fidèle, ce qui me chagrinait.

De mon coté, j'inventais des réunions mensuelles, loin de Paris et j'en profitais pour améliorer ma méthode de viol.

Mes femmes défilaient dans mon deux pièces, s'endormaient inexplicablement et se réveillaient le lendemain matin confuses et sans souvenir. Cela durait depuis quelques mois, maintenant, et rien ne pouvait venir ternir cette relation d'un type différent que j'entretenais avec elles. La femme n'avait plus de secret pour moi. Elle devenait mon esclave le temps d'une nuit. J'en gardais un souvenir sur cassette vidéo des plus agréable. Mais cela devenait dangereux. Je le savais mais n'y prenait garde. Il m'en fallait plus. Il m'arrivait de doubler la dose de Propignol, risquant un coma ou des lésions irréversibles chez mes " patientes ". Mais je ne pouvais risquer qu'un d'elle se réveille. Et pourtant c'est ce qui arriva.


Christelle était une brune d'un mètre soixante dix environ, infirmière à la Pitié Salpetrière. Je l'ai rencontrée dans la brasserie la plus proche de l'hôpital et l'avais invitée chez moi. Tout se passait pour le mieux et mon envie était dévorante. Le café magique servi, elle n'en but qu'une ou deux gorgées. Malgré tout, elle s'endormit et mon rituel pouvait commencer.

Je ne pris que peu de précautions. Pas de tests. Je passais immédiatement à l'acte. J'étais en train de la pénétrer tout en la filmant lorsqu'elle se réveilla. Tout d'abord, je perçus, dans ses yeux, un sentiment d'incompréhension totale. Elle ne comprenait pas ce qui se passait. Mais un éclair de lucidité, dans son regard endormi, me fit comprendre qu'il était trop tard. Mon seul réflexe fut de l'assommer. Elle s'écroula sur le sol, la tête en sang, puisque j'avais utilisé le premier objet mis à ma disposition, à savoir un vase en verre. Son cuir chevelu saignait abondamment. Il me fallait prendre une décision d'importance. Je ne devais prendre aucun risque. Il me fallait la tuer et me débarrasser du corps. Je décidais de la transporter dans la baignoire, et de lui trancher la gorge. Son sang chaud et sombre se déversait sur l'émail blanc. J'étais pris de vertiges mais je tenais bon et l'abandonnais ainsi. Quelques heures plus tard, je décidais de m'occuper du corps. Son sang disparu, il serait alors impossible de relever des traces de Propignol. Je décidais de la jeter dans la Seine. Douze millions de suspects potentiels, au cas ou le corps serait retrouvé. Je ne risquais rien.

Je lestais le corps d'un moellon, trouvé sur un chantier proche de mon deux pièces, transportais le corps dans le coffre de ma voiture, puis je me rendis Pont de Sèvres. Je jetais le corps, en prenant un maximum de précautions. Je l'oubliais instantanément, assuré de n'avoir laissé aucun indice permettant de remonter jusqu'à moi. Tout était parfait. C'était mon premier meurtre, plus imposé que prémédité, mais j'y avais pris un plaisir intense. Rien n'était meilleur. J'oubliais presque de ne pas avoir pu profiter d'elle sexuellement. Je décidais donc de retenter l'expérience, en allant jusqu'au bout.


Mes victimes devenaient des femmes de la nuit, rencontrées ça et là au détour de discothèques lugubres, où l'on pouvait rencontrer des marginaux, des homos, des gens sans attaches, me permettant de laisser libre court à mon imagination débordante. En aucun cas je ne ressentais de quelconques scrupules ou des regrets de prendre ainsi des vies. C'était ma crainte. Elle se révélait sans effet. J'y prenais au contraire un plaisir intense.

Je me nourrissais de mes victimes. J'avais l'impression de les sauver du monde auquel elles appartenaient. Et elles me permettaient de mieux connaître mes ressentiments face à de telles situations. Elles mettaient mes fantasmes à jour et me donnaient l'occasion de les assouvir. C'était une véritable reconnaissance de mon Moi le plus intime, de mon subconscient.

Le temps aidant, mes victimes étaient de plus en plus nombreuses. J'en violais certaines avant de les tuer. Je n'ai pu résister à l'envie tenace d'en tuer certaines et de les violer après. Jamais je ne me serai cru capable de telles choses. Jamais je ne l'avais imaginé. Et pourtant. Cela devait être enfoui très profond en moi.


J'ai voulu expérimenter mon nouveau savoir avec des femmes que je connaissais, afin de voir jusqu'ou ma conscience pouvait me mener. C'est ainsi que je m'adressais à mes anciennes collègues de travail. En premier lieu, je choisissais celles que je n'aimais pas et qui avaient quitté ma société. Je les violais, les gardais en captivité, accrochées aux pieds de mon lit, endormies évidemment, afin qu'elles n'ameutent pas le quartier, puis les tuait au bout de quelques jours. Ensuite, j'en ai choisi une que j'aimais davantage. C'était encore plus fort. Je la connaissais et l'appréciais en même temps. Aucun regret !
Au Pont de Sèvres, le fond de la Seine devait ressembler à un cimetière à femmes. Je les imaginais dansant au-dessus du moellon auquel elles étaient attachées. Par l'effet de la poussée d'Archimède (je n'en suis pas très sûr), leur corps devait vouloir remonter, malgré leur moellon à leurs pieds. C'était mon harem.

Mais je ne pouvais abuser ainsi de mes anciennes collègues de travail. On aurait vite fait de remonter jusqu'à moi. Une femme inconnue, sans mobile apparent devait rester ma cible préférée.

En même temps, je commençais à me droguer. Quelques joints de temps en temps, puis de la cocaïne. L'effet euphorique pouvait durer jusqu'à tard dans la nuit. Je me prenais pour un loup-garou agissant avec mes victimes au lever du jour.

La drogue devenait mon soutien. Je me droguais même lorsque je rentrais chez moi. Ma femme, de plus en plus distante, devait se douter de quelque chose. J'avais peur qu'elle me fasse suivre et me suspecte dans ma seconde vie. J'ai donc pris de plus en plus de précautions. Jusqu'au jour où ses doutes ont été plus persistants. Il est vrai que ma vie dérapait complètement. Je vivais reclus, j'agissais selon mes propres lois, je violais, je tuais, et je m'efforçais d'assumer une vie de couple tant bien que mal. Ma femme, plongée dans le doute le plus absolu ne parlait plus d'enfant. Elle se morfondait dans sa vie de business woman. Elle ne se rendait pas compte qu'elle se prostituait, elle aussi, comme j'avais pu le faire des années durant. J'avais envie de la sauver. J'avais envie de la sortir de là.
Nos soirées passées en commun devenaient insupportables. Soit on s'engueulait, soit on s'ignorait. Nous ne faisions plus l'amour. Cela ne m'intéressait plus. Mes femmes et mes agissements prenaient trop de place. Mais je comprenais son désarroi. Elle se sentait seule. De forts doutes concernant mes activités au bureau la tenaillaient. Ses insinuations ne trompaient pas. Il fallait agir.

Des jours et des jours durant, je ressassais les mêmes questions. Je ne pouvais continuer ainsi. Ma femme devenait dangereuse.

Je pensais à mon harem dansant au-dessus de leur moellon, à fond de Seine. Je les imaginais souriantes, enfin libérées de ce poids qu'est la vie en société. Elles me libéraient moi aussi et penser à elles était si apaisant.

Je continuais à chasser dans les rues. Je revenais sur Pigalle, Barbes, Belleville. J'expérimentais sur des noires, des blanches, des touristes, une asiatique.

Les journaux faisaient état d'un tueur en série. Mais rien ne pouvait les amener jusqu'à moi, jusqu'à mon deux pièces.
Ma vidéothèque devait valoir très, très cher. A mes yeux, c'était la plus belle collection de cassettes vidéo. Je ne filmais que les femmes endormies, sous leurs angles les plus attrayants, certains angles qu'elles n'avaient elles-mêmes jamais aperçus.

Mais ma femme hantait mes jours et mes nuits.



Je décide enfin de me laver. Il est 16 heures 02. Ma baignoire est immaculée de sang. Je ne comprends pas. Je m'assois sur le rebord et tente de me rappeler. La boite de Propignol gît ouverte et vidée sur le coin du lavabo, lui-même taché d'un sang froid et sec. J'ai peur. Des frissons me remontent le long de la colonne vertébrale jusqu'au cuir chevelu. J'ai de nouveau peur. Mon deux pièces recelait un secret que je n'arrivais pas à percer. Le Propignol agissait encore sur moi.
Mélangé au cannabis de fin de nuit, au Rhum et à la Tequila, l'effet est dévastateur. Je vomis dans la baignoire. Je pleure et régurgite en même temps.
Soudain, j'aperçois dans la poubelle un sac à main. C'était celui de ma femme. Des flashs inquiétants m'assomment. Je la vois immaculée de sang dans cette pièce, dans ma baignoire. Elle ne se débat plus, elle pleure simplement et regrette de n'avoir rien pu faire pour moi. Je m'apprête à la délivrer de son sort, à la libérer.

J'ai tué ma femme. Je ne sais plus comment, je ne sais pas où est son corps. J'ai tué ma femme et je réalise dans quelle situation de désespoir je me trouve. Je réalise que je suis décalé, mais bien plus que tous ces gens que je croise aux Assedics. Je réalise que ma vraie vie n'est qu'un fantasme que j'ai voulu assouvir, un fantasme profondément ancré au plus profond de moi. Un fantasme qui s'est révélé à moi. Un fantasme dévastateur. Un nouvel Hiroshima.
Je pleure ce qu'il me reste de larmes. J'espère que le corps de ma femme est en bon état. Que sa beauté n'a pas trop souffert de mes folies. Un nouveau flash me fait chanceler. La caméra est en mode " Record ", les câbles branchés sur mon magnétoscope. J'ai filmé la mort de ma femme.

Je tombe et m'évanouis.


16 heures 45. Je reprends mes esprits et je tremble à nouveau à l'idée de ce qu'il peut y avoir sur la cassette. Je tente par tous les moyens de faire appel à ma mémoire. Mais rien ne vient, sauf des images atroces de ma femme le ventre ouvert, les yeux immenses, blancs, pleins de larmes, d'amour, d'incompréhension et de détresse.
Je ne me supporte plus. Je lance la vidéo. Ma femme et moi sommes en train de nous disputer. Elle demande des explications sur ma présence dans ce deux pièces. Elle me dit que je lui ai menti. " Depuis quand vis-tu ici ? " Hurle-t-elle, en larmes. Je ne réponds rien. Je suis sous coke. Je ne réponds pas. La dispute devient violente. Je la frappe et entre dans une rage folle. La vidéo s'arrête net, puisqu'un coup de pied vient faire tomber la caméra. Je soupire et me dis que c'est mieux ainsi.

Je n'ai plus de Propignol, mais ma mémoire est vacillante. Je me revois dans une escapade nocturne, en train de conduire et de snifer en même temps. Je suis sur les quais de Seine. Ma femme est la reine de mon harem. Elle est à Pont de Sèvres. Dans un effort désespéré, je fonce vers ma voiture. Le coffre est immonde. Des viscères sont là, gisants sur la couverture marron que j'avais entreposée. Je fonce vers Bastille et récupère les quais. Il fait chaud. Je n'ai rien dans le ventre depuis plusieurs jours. Je ne suis déjà plus là. Arrêté à un feu à hauteur de Saint-Michel, un nouveau flash résonne dans ma tête et me rappelle ce mendiant venu vers moi alors que ma fenêtre était ouverte. Je l'ai frappé et j'ai alors démarré en trombe.
J'arrive le long de l'usine Renault de Billancourt. Elle m'a toujours fait penser à un cimetière. Jamais autant qu'aujourd'hui. Je suffoque et arrive enfin sur le pont. La police est là. J'ai dû oublier le moellon. Dans ma folie, dans mes excès, j'ai jeté ma femme sans ménagement par-dessus le pont et me suis barré.

La police est là. Elle me voit. Elle sait quelque chose.

Je fais demi-tour. Je reprends le même chemin à l'envers. Je traverse la Seine vers Issy-les-Moulineaux. Je tourne direction Porte de Versailles. Je les vois dans mon rétroviseur. Je suis à fond. Les pneus crissent. Je longe l'héliport et fonce sous le périph vers Balard. Je cherche le meilleur chemin vers mon deux pièces. Le meilleur trajet se matérialise dans mon cerveau. Convention, puis Vaugirard, St Germain, Odéon puis Saint-Michel, pour traverser à nouveau la Seine sur l'Île Saint Louis. Puis Bastille. Si j'atteints Bastille, je suis sauvé. Je descends dans le souterrain, dépose ma voiture et file incognito Rue de Lappe, ma rue.

Mais la circulation est intense. Je ne sais pas quel jour on est, le luxe du chômeur, le luxe du Décalé.

Soudain, une femme passe. Elle est à vélo. Je la vois, elle me sourit. Je suis sous le charme. Je lui rends son sourire. La vie semble s'arrêter. Ma cavale, l'instant de ce sourire n'est qu'un lointain souvenir du présent. Elle pédale et ses jambes m'apparaissent sous sa petite jupe à fleurs. Je n'entends plus rien. Il n'y a pas un bruit. Elle a le visage de ma femme. Je pleure. Je la suis des yeux. Elle ne me lâche pas. C'est ma femme. Son sourire est rassurant. Elle me tend les bras. Elle dépose son vélo puis me tend les bras à nouveau. Elle vole au-dessus du Boulevard de Grenelle. Elle m'attend.

Tout s'est arrêté autour de moi. La rue n'est que fleurs et passants souriants. Je regarde derrière moi et me surprends à quelques mètres du sol. Ma vie derrière moi me libère. Je vole vers ma femme, elle qui m'a toujours attendu, soutenu, elle à qui je n'ai jamais pu avouer. Elle tient notre enfant dans sa main. Elle part. Je la rejoins.




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