La libre littérature française d'Amérique Version du 09 novembre 2007




Le Bâtard

Roland FRANCOISE


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Lorsque ma mère s’embarqua en février 1959 à Pointe-À-Pitre sur un bananier à destination du Havre, elle ignorait qu’elle emmenait un passager clandestin, à savoir moi, installé depuis près d’un mois dans son ventre.
Félicité, la plus belle et plus gracieuse chabine dorée de Morne à l’Eau s’en allait tenter de faire fortune dans cette métropole où tant de gens riches vivaient.
Durant la traversée, quelques jeunes messieurs sûrs d’eux, partant entreprendre une carrière prestigieuse dans l’administration, facteurs ou aides soignants, lui proposèrent leurs services. Grâce à leurs relations, ils lui trouveraient rapidement logement et emploi. Ils ne lui demandaient rien en échange, seulement un entretien privé et nocturne. Un tchip méprisant fut la seule réponse de Félicité.
Lorsque le bateau accosta au Havre, elle découvrit une ville comme elle n'en aurait jamais imaginé : des cubes de béton le long de rues se croisant à angle droit, des blancs se promenant mais d’autres déchargeant des camions ou balayant les trottoirs. Elle qui croyait ces travaux réservés à sa race !
Une dame obligeante la guida jusqu’à la gare et l’aida même à acheter son billet pour Paris. Un béké de la Grande ou de la Basse-Terre n’aurait, jamais fait ça pour elle, sauf pour une raison intéressée, sexuelle ça va de soi.
Le parcours à travers la campagne normande la laissa indifférente mais, à l’approche de Paris, les maisons se multipliant comme cannes dans les champs, les immeubles plus hauts que les plus hauts palmiers de l’allée Dumanoir lui firent coller son visage à la vitre.
Des personnes commencèrent à descendre leurs bagages des filets et Félicité comprit qu’on était près d’arriver.
Le convoi ralentit et s’arrêta enfin. D’un pas hésitant elle descendit sur le quai et fut assourdie par les bruits s’entrechoquant à ses oreilles.
Suivant le flot des voyageurs, Félicité parvint dans la salle des pas perdus et regarda autour d’elle. Parmi les visages blafards, une tête plus sombre, un bras s’agitant, muni d’un parapluie. Philomène ! Sa cousine partie en France depuis trois ans déjà ! Les deux jeunes femmes s’étreignirent, bousculées par des porteurs de valises pressés.
Une heure plus tard, après un périple dans un métro puant qui choqua ses narines plus habituées à l’odeur des mangues et du poisson grillé, Félicité découvrit la chambre sous les toits qu’occupait Philomène dans un quartier excentré, à deux pas de vieux entrepôts désaffectés.
Je ne m’étendrai pas sur les premières semaines métropolitaines de ma maman. Huit jours après son arrivée, elle commençait à cirer les parquets de l’hôtel dans lequel sa cousine lavait les draps et les taies d’oreiller d’une trentaine de chambres.
Les premiers temps, elle ne s’inquiéta pas de l’absence de son indisposition mensuelle et menstruelle. Le voyage l’avait sans doute déréglée, mais, au bout d’un mois et demi et quelques nausées, il lui fallut bien se rendre à l’évidence : une graine germait dans ses entrailles.
C'est par des confidences que me fit Philomène, vingt ans plus tard, que j’ai pu reconstituer cette période de la vie de Félicité. Sa cousine s’est bien occupée d’elle. Peu de temps avant ma naissance, elle a même déniché une seconde chambre sous les toits dans l’immeuble où les deux jeunes femmes logeaient déjà et l’a aménagée pour accueillir la mère et le bébé. Ma mère a continué à frotter les parquets jusqu’au septième mois de grossesse puis est restée cinq semaines dans sa mansarde. C’est un samedi soir que les douleurs annonçant ma venue l’ont alertée et Philomène l’a aidée à descendre l’escalier. Un premier taxi qu’elle a hélé ne s’est pas arrêté et a même accéléré, son chauffeur craignant probablement de voir sa banquette arrière transformée en salle d’accouchement. Enfin, une deuxième auto est passée qui a conduit à toute vitesse les deux dames à l’hôpital le plus proche. Je suis né à 23 heures 15 et il paraît que lorsque la sage femme m’a donné un coup sur les fesses afin de m’accueillir sur cette planète, j’ai braillé comme un cochon qu’on égorge.Ces évènements s’étant déroulés un treize septembre, on m’a nommé Aimé, nom du saint du jour. Une semaine plus tard, ma mère et moi quittions la maternité pour la chambre sous les toits que Philomène avait repeinte pendant l’hospitalisation de Félicité. Durant deux mois, ma maman m’a donné le sein six fois par jour. Car j’étais, et je suis toujours, un éternel affamé. Ses beaux seins de chabine ont du supporter ma bouche avide et jamais rassasiée. Puis, il lui a fallu retourner cirer les parquets et les marches de l’hôtel tandis que, de sept heures du matin à cinq heures de l’après midi, je commençais à grandir chez une nourrice habitant à deux pâtés de maison du logement familial. Le lait maternel fut remplacé par une poudre diluée dans de l’eau puis par de la bouillie qui fit elle-même place à de la viande hachée mélangée à de la purée. Mon estomac ne s’opposa pas à ces différents changements de régime.
À trois ans et demi, je découvris l’école maternelle et la cantine scolaire. C’est à cette époque que nous déménageâmes, toujours en compagnie de Philomène pour habiter un trois pièces dans une proche banlieue heureusement desservie par le métro. Une assistante sociale avait permis de trouver ce logement dans un de ces immeubles de brique rouge construits après la seconde guerre mondiale.
Deux ans plus tard, j’intégrai le cours préparatoire. Le premier matin, la maîtresse d’école nous fit nous lever de notre pupitre chacun à notre tour afin de donner notre nom et le métier de nos parents. Quand ce fut à moi de parler, je dis que ma maman travaillait avec Tatie Philomène dans un hôtel.
- Et ton papa ? interrogea la maîtresse.
Pour la première fois de ma vie, je réalisai que je n’avais pas de père et je restai interdit et muet. L’institutrice comprit probablement la situation car elle me fit asseoir et passa à mon voisin de gauche.Je ne me souviens pas si nous avons commencé à apprendre les lettres et les syllabes ce jour-là car jusqu’au soir, je suis resté obsédé par cette question : pourquoi n’avais-je pas deux parents comme les autres enfants.
- À cinq heures maman vint me chercher à la sortie de l’école.comment s’est passée cette première journée ? demanda t-elle.
- Plongé dans mes pensées, je ne répondis pas.eh bien, Aimé, je t’ai posé une question.
- Dis, maman, Où est mon papa ?
Sa main qui tenait la mienne se crispa. Après un instant de silence, elle répondit :
- Il est loin d’ici.
- Où cela ? En Guadeloupe.Oui Et maintenant, change de conversation car je ne veux pas parler de ça.



Troublé par cette phrase que ma mère avait lancé sèchement, je comprenais confusément que je ne devais plus aborder ce sujet qui semblait lui faire de la peine.
À partir de ce jour, alors qu’on me disait sage et tranquille, je devins bagarreur et ma gourmandise naturelle se transforma en boulimie. Je n’hésitais pas, dans le réfectoire de l’école, à verser dans la mienne le contenu des assiettes de mes voisins de table. J’avalais presque sans mâcher ces denrées dérobées. Bien sûr, tous ne se laissaient pas faire aussi n’hésitais-je pas à utiliser mes poings pour voler steaks et parts d’omelette.
Des parents vinrent se plaindre, auprès de la directrice, que leurs enfants ne pouvaient pas manger à cause de moi. Ma mère fut convoquée à deux reprises et chacune de ses venues à l’écoles fut ponctuée d’une magistrale fessée. Cela ne m’empêcha pas de continuer ces rapines alimentaires. Un jour que je tirais les cheveux d’une fillette qui ne voulait pas céder son œuf mayonnaise, une surveillante de cantine, grosse femme sentant la sueur et le graillon, se précipita vers moi et me tira du banc sur lequel j’étais assis en s’écriant :
- C’est encore ce petit bâtard tu ne resteras donc jamais tranquille ?
Le mot dut sonner agréablement aux oreilles des autres enfants car deux voix, puis trois et enfin toute la salle du réfectoire se mit à scander :
- Bâtard ! bâtard !
J’ignorais le sens de ce terme, mais je compris que ce n’était pas un compliment. Aussi me roulai-je à terre en jetant bras et jambes en tous sens. Il fallut un torchon mouillé d’eau pour me calmer.
Quand ma mère vint me chercher après la classe, ma maîtresse lui dit que j’avais eu une crise de nerfs, mais se garda bien de lui en donner la raison.
- Alors que nous allions entrer dans une boulangerie pour acheter le pain accompagnant le repas du soir, je questionnai ma mère : qu’est-ce que c’est un bâtard ?
Interloquée, elle m’interrogea :
- Pourquoi me demandes tu ça ?
- Ce midi, on m’a appelé bâtard à la cantine.
Désemparée, la pauvre femme ne savait que dire. Elle eut enfin une illumination et me désigna les rayonnages à l’intérieur de la boulangerie :
- Un bâtard c’est ça, ce pain court un peu plus gros qu’une baguette.En mon for intérieur, je ne vis pas le rapport entre un pain et un petit garçon mais je n’ajoutai rien.
Quand Philomène rentra du travail, maman et elle eurent une longue conversation à voix basse qui, visiblement me concernait, mais on m’envoya rapidement au lit.
Quand je retournais à l’école le lendemain matin, je fus accueilli par une dizaine de gamins criant sur tous les tons : bâtard ! bâtard !
Je me jetai sur le plus proche et le rouai de coups, déchirant sa blouse au passage. La directrice, alertée par les hurlements, me saisit par l’oreille et me traîna jusqu’à son bureau où je dus rester le nez au mur pendant plus d’une heure.
Le soir même, ma mère était informée de ce déchaînement de violence mais, plutôt que de me frapper, elle dit à la directrice :
- Ne vous inquiétez pas, dès demain Aimé ne viendra plus à l’école.
- Mais, Madame, la scolarité est obligatoire !
- Mon fils continuera d’aller en classe mais plus ici. Je l’envoie chez sa grand-mère en Guadeloupe.
Cette nouvelle me stupéfia. J’avais tant entendu parler de l’île natale de ma maman que j’avais très envie de la découvrir et faire la connaissance de ma grand-mère. Mais je n’imaginais pas que nous y partirions un jour.
Dès que nous fûmes sortis de l’enceinte de l’école, je m’exclamai :



- Quand partons nous, Maman ?
- Tu voyageras seul. Je reste ici pour travailler. Ta grande mère est d’accord pour t’accueillir. Tu ne peux plus rester ici. Là-bas, ton oncle t’apprendra la discipline si tu ne marches pas droit.
Une semaine plus tard, ma mère refit en ma compagnie le trajet en direction du Havre qu’elle avait effectué six ans plus tôt. Durant tout le voyage en train, je ne dis pas un mot la gorge serrée à l’idée de quitter ma tante et Maman. Celle-ci sortit fréquemment un mouchoir pour tamponner ses yeux rougis de larmes. Je n’imaginais pas le sacrifice affectif et financier qu’elle avait consenti pour m’offrir une vie qu’elle imaginait sans doute meilleure pour moi.
Les adieux furent brefs. Sans doute Maman craignait-elle de revenir sur sa décision en prolongeant nos effusions. Après m’avoir confié à une dame rentrant passer sa retraite au pays, elle s’éloigna rapidement après m’avoir embrassé et serré dans ses bras.
Je n’ai pas conservé un bon souvenir du voyage, car j’eus presque sans cesse le mal de mer.
Mon bel appétit m’avait quitté et je passais presque tout mon temps allongé sur ma couchette.
Un matin, mon accompagnatrice m’éveilla en me disant :
- Fais ta toilette, nous serons au port dans une heure environ.
Quand le navire accosta à la Darse de Pointe-À-Pitre, je fus assourdi par les cris des porteurs et des dockers Après la grisaille parisienne, le soleil brûlant m’assomma. Agrippé à la jupe de la dame et portant ma valise, je descendis la passerelle avec hésitation. Une petite femme sèche aux cheveux gris se planta devant moi et me planta un baiser rapide sur le front.
- Tu es Aimé ? Je suis Man Didi, ta grand-mère. Dépêchons-nous, le taxi nous attend.
Déconcerté, je la suivis silencieusement jusqu’à une vieille voiture dans laquelle nous montâmes. Durant tout le trajet, je regardais avidement ces nouveaux paysages si différents des quartiers que j’avais connus depuis ma naissance.
Arrivée à Morne à l’Eau, la voiture tourna dans une rue étroite aux nombreux nids-de-poule et s’arrêta devant une maison comme je n’aurais jamais imaginé qu’il put en exister, moi, le Parisien et le banlieusard familier des immeubles aux logements superposés. Une maison en bois surmontée de feuilles de tôle ondulée se dressait devant mes yeux ébahis. Deux ou trois poules picoraient cherchant leur pitance dans des touffes d’herbe étiques. Man Didi me poussa à l’intérieur de la maison. La salle à manger cuisine était vide à cette heure de la journée.
- Pose ta valise. Tu la mettras tout à l’heure dans la chambre de ton oncle Henri. C’est là que tu dormiras désormais. En attendant, passons à table...
Mettant deux assiettes sur la table, Man Didi dit une prière et servit un plat de poisson grillé dont le goût me parut infiniment supérieur à celui vendu en région parisienne et que ma mère préparait chaque vendredi. Ecrasé par la chaleur, je commençais à somnoler et, s’en apercevant, ma grand-mère m’envoya faire la sieste. Lorsque je m’éveillais, il faisait déjà nuit. Je gagnais la pièce principale. Un grand gaillard d’une trentaine d’années était attablée devant un verre et une bouteille de rhum.
Ka ou fé, ti moun ? me jeta-t-il.Pas de créole sous mon toit ! répliqua vertement Man Didi. Garde le pour babiller avec les voyous que tu fréquentes.
C’est ainsi que je fis la connaissance de mon oncle Henri qui devait devenir rapidement mon ami et confident.
Les deux jours qui suivirent furent consacrés à faire le tour de la famille que je n’aurais pas cru si nombreuse, moi uniquement habitué à la présence de Maman et de Philomène.
Grands tantes et oncles, cousins et cousines, j’avais l’impression d’avoir des liens familiaux avec toute la section de Mompierre où vivait ma grand mère.
Le lundi suivant, accompagné par l’oncle Henri, je franchis pour la première fois la porte de l’école où je devais passer sept années à écouter des maîtresses puis des instituteurs m’enseignant le même savoir qu’aux autres galopins mornaliens.
Si mes résultats scolaires demeurèrent toujours juste au-dessus de la moyenne, sauf en français où j’excellais, j’appris rapidement par mes camarades à parler le créole qu’ils employaient dès que les adultes avaient tourné le dos. Ces mêmes amis m’entraînèrent les jeudis dans des parties de cueillette de corossols ou de tamarins. Quand la saison n’était pas riche en fruits, nous poursuivions les chiens errants en leur jetant des cailloux.
Une à deux fois par mois, ma maman envoyait une lettre dans laquelle elle me demandait d’être sage et obéissant. Dès mon septième anniversaire, je pus tracer quelques lignes à son attention que j’allais déposer à la poste du bourg. Mon oncle Henri, je l’ai déjà dit, devint mon ami. Travaillant chez un béké dont il entretenait la propriété, c’était un gentil garçon qui n’avait qu’un défaut : un penchant certain pour le rhum agricole dont il abusait en fin de semaine. Quand il rentrait le samedi soir d’un pas hésitant, Man Didi le fusillait du regard. Sans un mot, il allait se coucher et s’endormait aussitôt d’un sommeil profond ponctué de ronflements sonores.
Un dimanche matin, alors que Man Didi était partie à la messe, j’osais interroger mon oncle :
- Dis moi, tonton, connais-tu mon papa ?
Henri me regarda d’un air gêné avant de me répondre :
- Je crois qu’il est mort depuis longtemps. Je n’en sais pas plus. Surtout n’en parle pas à ta grand-mère, tu lui ferais de la peine.
J’interrompis mes questions, conscient d’avoir enfreint un tabou mais, à partir de ce jour, je me rendis régulièrement au cimetière de Morne à l’Eau qui me faisait penser à un immense damier avec ses tombes carrelées de noir et de blanc. Je lisais les inscriptions funéraires, me demandant si l’une d’elles concernait mon géniteur.
Je venais d’atteindre mon huitième anniversaire. Si ma grand mère n’était guère expansive en matière de sentiments, elle mettait un point d’honneur à remplir à chaque repas mon assiette de poisson, de colombo de cabri ou de poulet grillé. Aussi grandissais-je tant que je ne pouvais conserver un pantalon plus de six ou huit mois. Un matin, le facteur déposa une lettre venant de Paris. Ma maman annonçait qu’elle avait quitté l’hôtel, qui l’employait, pour une place dans un hôpital où elle lavait les couloirs, servait et desservait les malades et torchait même à l’occasion ceux qui étaient frappés d’incontinence. Sa paye était plus importante que précédemment et elle projetait de venir l’année suivante non pas en bateau mais en avion pour quelques semaines de vacances. Si tu es sage, ajoutait-elle, je te ramènerai en France avec moi.
Je ne pouvais imaginer à cet instant que des évènements tragiques anéantiraient ce merveilleux projet.



Les semaines et les mois passaient et, au fil des jours, mon passé en métropole s’estompait de ma mémoire comme un rêve. Comme les autres enfants de la section, je courais volontiers, les pieds nus, les jours de congé, afin d’arriver plus vite sur les lieux de nos exploits juvéniles.
Je continuais chaque dimanche matin, à me rendre au cimetière de Morne à l’Eau où j’avais découvert une tombe anonyme et abandonnée, simple monticule de terre envahi d’herbes. Je m’étais persuadée que c’était celle de mon père et, à la Toussaint de l’année 1970, je l’illuminais avec des bougies achetées grâce à des pièces de monnaie données par l’oncle Henri un jour de paie.
Je dois avouer que les grandes vacances de l’année suivantes, au cours desquelles ma maman devait venir, ne me préoccupaient guère tant je pensais, comme mes amis, aux fêtes de Noël qui approchaient.
C’est le 21 décembre, à la veille des congés scolaires, que ma vie a basculé.
Je revenais de l’école après un détour chez un de mes condisciples dont la mère m’avait offert des sucres coco.
En rentrant chez ma grand-mère, je la vis debout, en pleurs, adossée au buffet et tenant un papier bleu.
- Bonsoir Man Didi. J’ai eu une bonne note en dictée.
Mais la vieille femme ne répondit pas. L’oncle Henri, les yeux rougis, sortit de notre chambre et ne put que balbutier :
- Tu n’as plus de maman.
Je n’ai aucun souvenir des jours qui ont suivi. Une forte fièvre s’était emparée de moi. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris comme Félicité était morte.
Après une journée de travail à l’hôpital, elle attendait, comme d’autres banlieusards, sur le quai d’une station de métro. Alors que la rame arrivait, une bousculade l’avait précipitée sur les rails et son corps avait été déchiqueté. Un accident banal, selon une coupure de journal que Philomène nous adressa quelques semaines plus tard.
À partir de ce jour, Man Didi s’est de plus en plus refermée sur elle-même et mon oncle a multiplié les soirées devant une bouteille de rhum. Je me suis rendu de plus en plus souvent au cimetière devant la tombe que j’avais « adoptée » comme celle de mon papa afin de lui confier ce que j’avais sur le cœur.



Trois ans après ma maman, c’est Man Didi qui a disparu et qu’on a accompagnée au caveau familial.
L’oncle Henri venait de se marier et a continué de s’occuper de moi mais je ne me sentais pas à l’aise avec sa dame, même si elle s’efforçait d’être gentille avec moi.



Je décrochai mon certificat d’études de justesse, alors que je doutai du résultat jusqu’à l’affichage de la liste des lauréats, cet événement apporta un peu de joie dans une vie morne depuis la mort de ma maman et celle de Man Didi.
Quand il apprit la nouvelle, l’oncle Henri acheta une bouteille de champagne et je goûtai pour la première fois de ma vie ce liquide si luxueux dans la Guadeloupe de l’époque.
Le lendemain matin, j’écrivis à Philomène afin de l’informer de l’obtention de mon diplôme. Après avoir posté mon courrier, je me rendis au cimetière. Le mort anonyme dont j’avais fait mon père devait partager mon bonheur.
En m’approchant de la tombe, je vis deux employés municipaux creusant la terre devant laquelle j’aimais à me recueillir.
- Bonjour Messieurs, que faites vous ?
Le plus âgé des deux hommes déposa sur une bâche quelques os jaunis et des morceaux de bois pourri.
- Comme tu le vois, on fait place nette. Cette concession a pris fin et un nouveau locataire va bientôt habiter cet endroit.
- Place aux jeunes, ajouta son collègue en éclatant de rire.
Anéanti, je sortis du cimetière avec l’impression d’être désormais totalement orphelin.



Dès le début du mois d’août, j’entrai en apprentissage dans une boulangerie des Abymes, où je logeai également, mon patron ayant mis une chambre à ma disposition. Mon CAP obtenu, j’ai quitté la Grande-Terre pour une boulangerie de Gourbeyre.
J’ai convaincu mon employeur de fabriquer, en plus des gros pains et des baguettes des bâtards, courts et renflés, comme ceux que me désigna un jour ma mère dans une boutique de banlieue. Et, à chaque fois qu’avec la pelle de bois je les sors du four, je pense à Félicité, enterrée dans un cimetière gris et froid de la région parisienne et à mon père que je ne connaîtrai jamais.


Vieux-Habitants, octobre 2005


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