La libre littérature française d'Amérique




Serrez-moi la main plus fort !

Paul MOMBELLI


. Serrez-moi la main aussi fort que vous le pouvez.
Je m'exécutais avec un petit peu d'appréhension, la jeune femme paraissait si frêle.
. Plus fort !
Je m'exécutais en accentuant la pression.
. Plus fort encore !
Je commençais à oublier ma réserve et serrais aussi fort que je le pouvais.
. C'est tout ce que vous pouvez faire ?
Le petit sourire, que m'adressait à présent cette jolie blonde, me sembla être un rien narquois, ce qui me fit voir rouge et me poussa à serrer sa main, longue et froide, comme si ma vie en dépendait. Je m'attendais à chaque instant à la voir grimacer de douleur et admettre enfin que j'étais proche de broyer les os de ses phalanges.
. Oui, décidément vous êtes très atteint, la pression que vous exercez sur ma main est très en dessous de ce qu'elle devrait être !
Un mélange d'humiliation et d'inquiétude s'insinua en moi, je me sentais diminué dans ma position de mâle. Quelle idée aussi d'avoir encore choisi une femme rhumatologue ? Par contre, ce que je n'avais pas choisi, c'est qu'elle était jeune et belle... Et cela n'arrangeait rien, en l'occurrence.
Par je ne sais quelle aberration mentale, je ne choisissais plus que des femmes, comme médecin, depuis des années. Cela m'avait déjà valu quelques moments délicats, voire humiliants, mais je récidivais à chaque fois.

Souvenir de la jeune, très jeune généraliste, qui devisait amicalement avec moi, tout en se préparant, pendant que j'étais allongé sur sa table d'examen, dans une position qui aurait dû me mettre la puce à l'oreille, si cela n'avait pas été la première fois que l'on me soumettait à ce type d'examen. C'était visiblement une israélite, ce qui, dans le milieu médical niçois n'avait rien d'étonnant. Elle était de petite de taille, maigre et vive comme une fille du soleil. Pas belle, mais séduisante. J'étais sous le charme.
Soudain, sans me prévenir, elle se pencha légèrement vers moi et, d'un geste d'une rapidité et d'une précision incroyables, introduisit... Sa main ? Dans mon anus. Ce ne fut qu'un bref aller et retour, favorisé par la vaseline dont elle venait généreusement d'enduire le gant chirurgical qu'elle avait enfilé précédemment. Sa main entière ? J'en aurais juré. Heureusement qu'elle l'avait petite ! Je venais de subir mon premier toucher rectal et il fallait que ce soit une jeune fille charmante qui l'exécute ! Le pire, c'est que je devais garder, de ce geste, qui ne dura qu'un si court instant, un souvenir très agréable. Ce qui valut une double humiliation à ma fierté de mâle.

Cette fois-ci, cette fille du Nord était longue et mince, fragile d'apparence, comme une sylphide. Elle confirmait son diagnostic, pour expliquer les engourdissements nocturnes des doigts de ma main droite et les douleurs matinales qui m'avaient conduit à la consulter.
. N'avez-vous pas fait des efforts manuels inhabituels ces derniers temps.
Vous pensez, avec une nouvelle maison et son jardin à aménager !
. C'est une maladie qui ne touche que très minoritairement les hommes, un peu comme le cancer du sein, mais cela se produit, vous en êtes une preuve de plus.
Le cancer du sein, à présent, j'aurais bu le calice jusqu'à la lie.
. Vous ne semblez toujours pas convaincu ?
. Ce qui me trouble, c'est que lorsque ces phénomènes sont apparus, dans le passé, ils étaient incontestablement dus au froid, comme s'il s'agissait d'un rhumatisme. Et vous me dites qu'il n'en est rien et que le froid n'est pas un facteur déclenchant.
. J'admets que les symptômes peuvent être variables, sans que cela remette en cause le diagnostic, qui est évident. Vous faites partie d'une minorité d'homme qui soufre d'un rétrécissement du canal carpien, et dans cette minorité, vous faites encore sans doute partie d'une autre minorité, plus restreinte encore, pour laquelle les crises peuvent être également déclenchées par le froid.

Et bien voilà ! Quand je fais les choses, ce n'est jamais à moitié.
Soudain, un éclair se produisit dans mon esprit : " encore heureux que se fut une femme, imaginons que ce soit un homme qui m'ait donné du plaisir en me mettant les doigts au cul ! ". Je chassais comme je le pus cette idée répugnante et essayais de me concentrer sur mon problème actuel.
. Je comprends, à présent, mes résultats médiocres au tir, ces derniers temps.
. Vous pratiquez quelle sorte de tir, le tir à l'arc ?
. Non, à l'arme de poing.
. Et cela pèse combien une arme que vous devez tenir bras tendu ?
. Environ 1.2 kg, pour les armes de précision s'entend. En tir de loisir, on peut aller jusqu'au double. Mais, dans ce cas, on peut les tenir à deux mains. Par contre, dans les compétions traditionnelles de la fédération, c'est le bras franc obligatoire.
. Vous ne devez jamais avoir eu de très bons résultats avec votre handicap !
Encore ce petit sourire narquois… Voilà que je suis handicapé, à présent.
. J'ai une chambre pleine de trophées ! C'est vrai pourtant que...
. Oui ?
Les yeux dans le vide, je ne m'adressais plus à la jeune spécialiste, qui d'ailleurs n'y connaissait rien dans le domaine du tir, mais à moi-même.
. C'est vrai qu'avec un départ quasi parfait, une prise de visée de qualité, une bonne position et une bonne maîtrise de ma respiration, je me suis toujours étonné de ne pas pouvoir dépasser un maximum, honorable, certes, mais encore loin du maximum, le fatidique 600/600.
. Cela confirme bien mon diagnostic !
. Au contraire ! Si j'avais un problème permanent, je n'aurais jamais eu aucun résultat et...
. Vous avez des trophées plein votre chambre !

Est-ce que quelqu'un a déjà donné une fessée à son médecin au cours d'une consultation ? Bon, inutile de fantasmer sur cette idée, son popotin est d'ailleurs bien trop maigre ! Je me surpris à sourire, en pensant que pour un homme qui ne se voulait pas machiste, je me défendais pas mal.
. Je préfère ne pas savoir ce qui trottait dans votre esprit à l'instant.
Mignonne et pas sotte.
. Quels sont les calibres des armes que vous employez ?
. Si vous parlez des compétitions olympiques, le choix des calibres est limité : 4,5 mm (pour l'air comprimé), 22 LR, 32 ou 38. Mais il y a d'autres compétitions, comme le tir sur silhouettes, où les calibres sont libres. De toute façon, un tireur qui est amateur d'armes, comme moi, se doit de posséder et de tirer les plus beaux calibres.
. Comment un calibre peut-il être beau ?
. Comment pourrais-je vous faire partager la beauté du 45 ACP ou du 22 Nénette ?...
. C'est le choix du qualificatif qui m'étonne, pas le fait que vous aimiez tirer avec l'un ou l'autre des calibres existants. Cela dit, mon seul souci est de vous prévenir, qu'avec ce que vous avez, il faudrait éviter les gros calibres et j'ai peur que ce soient ceux que vous trouvez les plus beaux.
. Oui, mais qu'ai-je en réalité ? Un rhumatisme, comme je le pressens depuis des années, ou un rétrécissement du machin, comme vous le suggérez ?
. Je vais vous prouver que vos problèmes ne sont pas dus à un rhumatisme, et ceci d'une façon indiscutable.
. Pourquoi ne pas l'avoir fait plus tôt, alors ?
. Avez-vous entendu parler du fameux " trou de la sécu " ? Un examen de ce type n'est réalisé que lorsqu'il y a doute sur le diagnostic initial et, chez vous, aucun doute n'est possible !
Décidément, ce sourire n'est pas si désagréable.
. Je vous préviens, cela peut-être douloureux !
. Très douloureux ?
. Cela dépend de votre organisme. Je vous l'ai dit : chaque cas est différent. Quand on a une malformation "féminine", on peut avoir aussi une sensibilité féminine...
Cette fois-ci, en voyant son sourire, j'éclatais de rire. Une femme - qui plus est, un médecin - qui déclare que les femmes sont plus sensibles à la douleur que les hommes, ne peut le faire qu'au deuxième degré. Décidément cette grande a beaucoup d'humour !
. Quand vous aurez fini de vous foutre de moi !
. Allons, vous n'allez pas jouer au vieux bougon.
. Je suis un vieux bougon et le revendique !
. Je suis sûre que l'on doit pouvoir vous apprivoiser assez facilement.
On dit que ce sont les grandes cheminées qui ont le meilleur tirage... J'aimerais bien que celle-ci essaie de m'apprivoiser. Bon Dieu, mon machisme ne s'améliore pas. Cette jeunette n'a rien à faire d'un vieux jeton comme moi !
. Vous commencez quant à essayer ?
. J'ai commencé depuis votre entrée dans mon cabinet.
Ces nouvelles générations de toubibs sont quand même beaucoup moins guindées que dans le passé... Une idée folle me traversa l'esprit.
. Et si, pour continuer la séance, on dînait ensemble ce soir ?
. Avec ou sans mon mari ?
Voilà que je rougis, à présent. Vieux con, pour une fois que tu te lances...
. Allons, ne vous fâchez pas ! D'ailleurs, je ne suis pas mariée. Je vous joue le repas sur un pari : " si mon diagnostic est infirmé par la mesure, c'est moi qui vous invite à dîner ".
Si je dois revenir voir cette femme, il vaudra bien que je m'habitue à son petit sourire.
Elle m'expliqua alors le principe de la mesure qu'elle allait effectuer.
. Je vais vous injecter un signal électrique dans le muscle, en haut du bras, et mesurer le temps de propagation jusqu'à la main. S'il y a bien rétrécissement au poignet droit, vous m'accorderez que le temps de propagation, dans le bras droit, doit être supérieur à celui du bras gauche ?
. Je l'accorderais d'autant plus volontiers que je suis ingénieur électronicien, spécialiste des signaux.
. Et bien, voilà...
Stupéfiant ! Non seulement son appareil mesurait un temps de propagation double pour le cheminement droit, par rapport au gauche, mais je percevais nettement la différence moi-même, sans aucun appareillage.
. C'est concluant ! Vous avez gagné. Votre diagnostic était impeccable et je dînerais seul ce soir.
. Hé, je ne vous ai pas interdit de m'inviter ! J'ai gagné, donc ce n'est pas moi qui paie.
Je restais un peu abasourdi. Qu'est-ce qui m'arrive ? Me voilà embarqué dans un début d'aventure avec une grande blonde mince, qui pourrait presque être ma fille. Un médecin, qui plus est. Cette race supérieure devant laquelle on a toujours l'impression de ne plus être tout à fait majeur. Ai-je bien voulu cela ? Elle est jolie, mais ce n'est vraiment pas mon type. Mon type, ce serait plutôt la petite juive et pas seulement pour ce qu'elle m'a fait subir.
. Je vous vois soucieux. Vous savez, je ne vous imposerais pas de m'inviter si vous n'y tenez pas.
. Non ! Oui, bien sûr que je suis ravi de dîner avec vous ce soir ! Je pensais à mon problème et à toutes ses conséquences sur la pratique de mon sport favori.
. Ne vous inquiétez pas, on va soigner cela. Et vous redeviendrez aussi médioc... Bon que par le passé.
Décidément, il faut que je m'occupe de ses fesses ! Une fessée peut-être pas, mais il y a d'autres moyens de s'en occuper, finalement plus agréables pour le bourreau !
. Je ne sais pas si j'ai raison de venir avec vous ce soir, il y a parfois d'étranges lueurs qui brillent dans vos beaux yeux bleus.
Et voilà qu'elle me drague carrément, maintenant ! Ces jeunes générations !… Il faut dire que les carabins ont toujours eu bonne réputation dans ce domaine.
Salaud ! Pour une fois que tu trouves une fille bien, qui semble t'apprécier, tu la traites presque de salope ! C'est vrai que les gens de ma génération sont encore encombrés de bien des complexes. Devant cette jeune femme pétillante d'intelligence, avec son sourire gentiment moqueur et ses yeux de petite fille dissipée, je me sentais, tout à coup, vieux, sale et phallocrate.
. Deux traitements sont possibles : l'opération ou des infiltrations de cortisone. Je n'ai le droit de vous faire que trois infiltrations, après il n'y aura plus que l'opération.
. L'opération n'est pas plus efficace ? Je veux dire, ne donne-t-elle pas de meilleurs résultats ?
. Si vous comptez récupérer une force que vous n'avez jamais eue dans le poignet, n'y comptez pas. Il s'agit seulement de supprimer les engourdissements et les douleurs.
. C'est vrai que je n'ai jamais eu de force dans ce poignet ! Comment ne m'en suis-je pas aperçu plus tôt ?
. Peut-être parce que vous n'aviez pas d'éléments de comparaison !
. Si, j'avais le poignet gauche... Chaque fois que je veux serrer fortement un écrou, c'est avec la main gauche que je tiens la clé.
. Quand je pense que vous repoussiez catégoriquement mon diagnostic, au début.
. Ma jolie dame, je vous présente mes plus plates excuses.
. Si vous voulez faire un effort d'amabilité, dites " belle dame ", même si c'est pas vrai, cela portera vraiment ses fruits.
. Si vous vous perdez dans des finesses sémantiques...
. Je suis convaincue que vous aimez employer les mots à leur juste place. C'est peut-être dû à votre métier d'électronicien...
. Certainement pas ! Encore quelque temps et les techniciens, surtout les informaticiens - ce que je suis également - ne parleront plus qu'un jargon assez éloigné de la langue française (de toutes les langues reconnues d'ailleurs). Pour l'instant, ils se contentent d'être illettrés. Pour ma part, je dois être mauvais technicien car je taquine parfois un peu la plume.
. Vous me mettez l'eau à la bouche. Pourrais-je lire vos œuvres ?
. On pourrait commencer par mon roman érotique !
. Pourquoi pas ! Vous croyez que l'érotisme n'intéresse pas les femmes ? Par contre, les images pornographiques pas vraiment. Vous m'expliquerez les quelques passages que j'aurai du mal à comprendre...
. Avec votre sourire coquin, je doute que j'aie beaucoup à vous apprendre. Et puis, il y a les traditions...
. Des étudiants en médecine, les fameux carabins... Si vous saviez comme cela a bien changé depuis que la médecine n'est plus réservée à quelques fils à papa fortunés ! Si les études n'étaient pas si longues et les jeunes gens pressés de se mettre en ménage, la plupart des jeunes doctoresses seraient encore vierges à la fin de leurs études. Bon, je vais pratiquer la première infiltration, il faudra me rendre l'ampoule de cortisone que je vais utiliser.
. Vous ne parliez pas d'un choix ?
. J'ai cru comprendre que vous vous livriez à mon expérience pour que je fasse le choix à votre place...
. Bon, d'accord, c'est bien ce que j'ai dit dans ma tête, mais il est clair que vous lisez dans mes pensées.
. À certains moments, quand vos yeux brillent, il vaut peut-être mieux que je ne le fasse pas !
Finalement, j'étais tombé sur un sacré numéro et j'étais loin de le regretter.
. Allons, ma belle-dame, préparez votre seringue !
. Tout compte fait, je préfère la sincérité à la flagornerie, restons-en au qualificatif de " jolie ". Chut ! Ne dites riens. Concentrez-vous, sinon vous allez avoir très mal.
. Vous m'annonciez, il y a peu, des douleurs, alors que je n'ai ressenti que des picotements...
. Ce qui prouve bien que vous êtes un homme, fort, courageux et dur à la souffrance.
Il faudra bien que je règle son compte à son petit sourire !



*



J'étais encore tout étonné de ma propre audace. C'était la première fois que j'osais inviter une femme que je ne connaissais que depuis quelques minutes et j'étais émerveillé par le résultat positif obtenu. Peut-être que si j'avais tenté la chose plus souvent j'aurais eu d'autres agréables surprises ? Peut-être... C'était quand même étonnant qu'une femme, aussi belle et aussi évoluée que celle-ci, plus jeune que moi d'au moins quinze ans, accepte aussi facilement un rendez-vous dont la motivation sexuelle était clairement affirmée par notre badinage. Comment prendre la chose, en me félicitant de mon pouvoir de séduction ou en m'inquiétant pour la moralité de la Demoiselle ?
D'abord, qu'est-ce que c'est que cette histoire de moralité ? Une femme n'a-t-elle pas le droit de céder à des pulsions de désir, comme le font généralement les hommes ?
Je crois qu'il me faut raison garder et considérer que la réalité se situe quelque part entre ces deux extrêmes : j'ai exercé sur elle une certaine séduction et c'est une jeune femme libérée qui ne s'embarrasse pas de fausse pudeur ou d'un respect excessif des contraintes sociales. Elle avait une soirée à occuper, je passais par là au bon moment et j'ai fait l'affaire. C'est une vision des choses qui n'est pas très romantique, mais où se niche encore le romantisme de nos jours ? Certainement pas dans le souvenir attendri de doigts gainés de plastique qui s'introduisent subrepticement dans mon anus !
Préoccupons-nous plutôt du choix du restaurant et de l'organisation du reste de la soirée.


* *



La soirée débuta d'une façon éblouissante. C'était d'ailleurs le qualificatif qui convenait également le mieux à la jeune femme que j'avais à mon bras, quand j'entrais dans le meilleur restaurant de la petite ville. Sa silhouette longiligne faisait merveille dans le long fourreau noir qu'elle avait revêtu. Je me pris à penser que ma petite généraliste juive n'aurait pas eu pareille allure. J'avais l'impression d'être en représentation, heureusement que j'avais particulièrement soigné ma tenue, car nous étions, incontestablement, le centre d'intérêt principal des nombreux clients de l'établissement.
Comme je m'y attendais, la conversation de ma compagne fut brillante et parsemée de taquineries à mon encontre, ces dernières étant naturellement ponctuées par son petit sourire narquois. Je crois que je parvins à être à sa hauteur et le temps passa comme par enchantement.
L'addition étant réglée, je lui proposais de nous rendre dans une boîte de Jazz, à la mode depuis peu et où l'on pouvait éviter de danser, ce qui me convenait particulièrement.
. Et si nous allions plutôt chez vous ?
Je restais un peu pantois de cette réponse et du naturel souriant avec lequel elle l'avait formulée, mais je n'allais quand même pas me faire prier pour sauter quelques étapes, le passage à mon domicile étant prévu, de toute façon, en fin de parcours.

L'appartement, que j'occupais en attendant que les travaux dans ma nouvelle maison soient achevés, était un élément important dans ma stratégie de séduction. Les trésors artistiques, que j'avais accumulés au cours des années, ne laissaient jamais indifférente la gent féminine que j'y recevais. L'élégante représentante du corps médical, qui m'accompagnait ce soir-là, ne fit pas exception à la règle, elle voulut tout voir, tout toucher. Les poteries aztèques, les amphores méditerranéennes, les livres anciens, les gravures... Même mes armes eurent l'honneur de l'intéresser !
Ce n'était d'ailleurs pas ce dont j'étais le moins fier et après avoir présenté mes superbes armes de collection, j'ouvris l'armoire forte qui contenait les armes de tir et leurs munitions.
. Attention, si vous commencez à me poser des questions, vous ne pourrez plus m'arrêter. C'est un sujet sur lequel je suis intarissable !
Des questions, elle m'en posa mille. Elle voulait tout savoir, les différents types d'armes, les calibres, les munitions, leur rechargement... Emporté par mon enthousiasme, je n'eus même pas le temps de m'étonner d'un tel intérêt passionné chez une femme. J'oubliais d'autant plus facilement le but de la soirée, que j'étais plus impressionné qu'excité par le charme élégant de ma visiteuse.

Quand elle braqua sur moi mon revolver Smith et Wesson, de calibre 44 magnum, chargé jusqu'à la gueule de cartouche pleine charge, je crus tomber de la lune. Comment se trouvait-elle en possession de cette arme redoutable, qui plus est chargée ? Emporté par ma passion, j'avais dû oublier les plus élémentaires principes de prudence.
. Attention, belle-dame, on ne doit jamais braquer une arme sur quelqu'un… Surtout si elle est chargée !
. Alors comment peut-on réaliser un braquage ?
Toujours son petit sourire, mais cette fois-ci je n'avais plus le cœur à m'en amuser. Il y avait quelque chose de tragiquement résolu dans son attitude.
. J'espère que vous plaisantez ?
. Pas le moins du monde.
. Enfin, un médecin ayant pignon sur rue, comme vous, ne va pas braquer un de ses clients pour lui dérober quelques objets de collection !
Elle éclata d'un rire bref.
. Vous n'avez toujours rien compris ! C'est d'une arme dont j'ai besoin, d'une arme avec ses munitions. D'une arme ? Que pouvait-elle faire avec une arme ? La réponse me sembla soudain évidente.
. Vous voulez vous débarrasser d'un mari encombrant, en utilisant une arme m'appartenant... Avez-vous l'intention de me faire porter le chapeau ?
. Je vous ai déjà dit que je ne suis pas mariée. Vous n'y êtes pas du tout, mon Cher Monsieur, j'ai bien l'intention de tuer quelqu'un, mais je préfèrerais que, ni vous, ni moi, ne soyons inquiétés pour cette exécution.
. Cette exécution ?
. Oui, il s'agit bien de l'exécution d'un monstre qui mérite cent fois la mort.
. Vous savez, qu'en France, la peine de mort est abolie depuis longtemps ?
. Elle ne l'est pas dans mon esprit ! Il y a plus de vingt ans que j'entretiens le désir de tuer cet homme.
. Attendez, attendez, calmez-vous s'il vous plait. Cet acte, serez-vous capable de le réaliser ? Techniquement d'abord, le tir à l'arme de poing demande pas mal de pratique. Vous ne comptez pas quand même vous approcher de lui aussi facilement que de moi actuellement ?
. Pourquoi pas ? La méthode a bien fonctionné une première fois, pourquoi ne le ferait-elle pas une seconde ?
. Et pendant tout le temps que demandera sa mise en œuvre, que ferez-vous de moi ? Vous comptez m'enfermer dans l'armoire blindée avec les armes restantes ?
. Non ! Vous allez me prêter une arme et attendre gentiment que je vous la rapporte.
. Je deviendrai ainsi votre complice !
. En termes légaux, oui, sur le plan moral vous devez pouvoir trouver un arrangement avec votre conscience, d'autant plus que je ne vous donne pas d'autre choix.
. Incroyable ! Et comment comptez-vous rétribuer mon silence, en payant de votre personne ?
. Vous n'en avez finalement pas plus envie que moi.
Quelle perspicacité ! Décidemment cette jeune femme avait une intelligence brillante et une lucidité qui forçaient mon respect.
. C'est vrai... Excusez-moi, mais...
. Ce n'est pas grave, je vous ai d'ailleurs un peu forcé la main.
. Mais, enfin, ne me direz-vous même pas pourquoi vous désirez tant tuer cet homme ? Cela m'aiderait peut-être à mieux accepter votre emprunt.
. Ne comptez pas que je vous expose, en long et en large, ma sordide petite histoire ! Sachez seulement qu'il s'agit d'une ordure qui m'a fait énormément de mal et qui doit payer pour cela.
. Il y a longtemps que vous attendiez que je passe par là avec mes armes ?
. Evidemment que non. Vous débarquez au moment même où j'apprends que ce salaud est installé en ville. Le fait est si lointain que je ne l'avais pas reconnu, pas plus que lui ne l'avait fait pour moi.
. Après si longtemps, il n'y a pas prescription dans votre mémoire ?
. Jamais ! Jamais, il n'y aura prescription !
Après la stupéfaction des premiers instants, la peur d'être impliqué dans une sombre histoire m'avait envahi. Quand on est tireur sportif ou de loisir, on est conscient de bénéficier du privilège fragile des autorisations d'achats d'armes interdites au commun des mortels. Au-delà de la crainte de perdre ce privilège, on se sent solidaire des autres tireurs et l'on sait que tout usage anormal d'une arme de tir fera rejaillir l'opprobre de l'opinion publique, et de l'administration, sur l'ensemble de la Fédération.
Pourtant, je ne pouvais pas me défendre d'admirer cette jeune femme, d'apparence si gracile, qui était animée par une volonté farouche de vengeance et n'hésitait pas à mettre son projet à exécution. Qui n'a pas rêvé de punir un salaud, qui nous aurait fait subir les pires outrages ou qui l'aurait fait à l'un de nos êtres chers ?
. Pour ce qui est de la technique, ne vous inquiétait pas, mon père m'a appris, quand j'étais toute enfant, à manier une arme à feu. J'avais un peu laissé cela de côté, mais je suppose que c'est comme la bicyclette et que l'on n'oublie jamais.
. Sans doute, mais psychologiquement, au dernier moment, aurez-vous le cran de tirer sur un homme que vous ne reconnaissez même plus ?
. Cela, nous le saurons tous les deux... Après !
Décidément, il était impossible de raisonner cette virago. Il me fallait trouver autre chose. J'avais renoncé, depuis un moment, à l'idée de tenter de récupérer mon arme, non seulement par prudence, mais également parce que j'avais la conviction que, si je réussissais, cela ne ferait que reporter l'échéance de son acte dramatique. De toute façon, il était absolument exclu que je la dénonce à la police, qu'elle ait, ou pas, mis son projet à exécution.
J'avais une petite idée pour essayer d'éviter le pire, cela valait le coup d'être tenté.
. Bon, O.K., cessez de pointer cette arme sur moi, s'il vous plait. D'autant plus que vous n'avez pas l'intention de me tirer dessus.
. Si vous tentez de me l'enlever, un accident est si vite arrivé...
. Ecoutez, vous n'allez pas partir avec cette pièce d'artillerie dans votre sac à main ! Un canon de dix pieds, c'est bon pour le tir sur silhouettes, mais ça déforme les poches. Je vais vous l'échanger contre quelque chose de plus raisonnable.
. N'essayez pas de me berner, je vous trouve plutôt sympathique mais, si vous vous placez en travers de mon chemin...
. Tenez, voilà le petit frère de celui que vous avez en main. Même fabricant, mais des dimensions beaucoup mieux assorties à vos jolies mains.
. Mais, c'est un jouet !
. Un Titanium, en calibre 38 spécial, est loin d'être un jouet. Le calibre a été celui de la police américaine pendant des décennies. Avec cinq cartouches dans le barillet, vous pouvez faire un carnage. Je vous le déconseillerais à vingt-cinq mètres, mais à moins de dix mètres, c'est sans problème.
. La munition est donc aussi faible ?
. Non ! Elle porte largement au-delà de cette distance, c'est la précision de l'arme qui est en cause, vous avez vu la longueur du canon ? C'est à peine s'il y en a un.
. Vous m'assurez qu'à quelques mètres, je l'abattrais sans aucun doute ?
. Quel que soit le calibre ou l'arme, il faudra tirer plusieurs coups pour être certaine de votre fait ! C'est pour cela qu'un calibre moyen est préférable à l'énorme 44 magnum, qui vous sonnera à la première cartouche tirée dans une pièce d'habitation.
. D'accord, j'accepte votre conseil.
. Vous avez mentionné votre envie de ne pas être inquiétée, avez-vous pensé à l'effet du bruit sur le voisinage ?
. Ne vous inquiétez pas pour cela. Là où nous serons, il n'y aura pas de souci à se faire pour les voisins. Donnez-moi dix cartouches avec l'arme.
. Voilà, ce sont des ogives wadcuter. Leur bout plat provoque de terribles blessures à l'entrée du projectile dans le corps humain.
Elle eut un moment d'inquiétude, j'en avais sans doute un peu trop fait.
. Excusez-moi, je me laisse toujours emporter par la technique.
. Vous n'êtes quand même pas un tueur à gages pour parler ainsi de la mort des gens ?
. Quand on est amateur d'armes, on ne peut pas occulter complètement la finalité de celles-ci. Les magazines spécialisés sont pleins de tests de pénétration des ogives dans des blocs de gélatine, qui sont censées reproduire la chair humaine.
. Bon, d'accord, procédons à l'échange !
Avec un sérieux de désespérados, nous procédâmes à la délicate opération qui consistait à échanger un énorme revolver contre une miniature de moins de deux cent cinquante grammes, sans que la jeune femme ait, pendant une fraction de seconde, l'impression de perdre le contrôle de la situation.
L'échange terminé, elle se leva avec dignité et sortit de chez moi sans se retourner.
Le plus difficile restait à faire : me trouver sur le lieu de l'exécution, pendant sa mise en pratique, pour éviter d'être obligé de changer de rhumatologue.


* * *



C'est que j'y prendrais goût !
Depuis plusieurs jours, je jouais les détectives privés. Mon employeur, l'ASSEDIC, me laissant pas mal de disponibilité, cela m'avait permis d'exercer une surveillance très étroite de " mon élégante tueuse ". Heureusement, ma voiture est équipée d'un bon poste de radio avec lecteur de disques compacts, ce qui rendait les longues heures de planque pas trop pénibles à supporter.
Par souci de ne rien laisser au hasard, je suis resté en surveillance devant le cabinet de la rhumatologue pendant qu'elle recevait ses clients. La probabilité pour qu'elle se rende chez sa future victime, à ces moments-là, était naturellement très faible, mais sait-on jamais ! J'ai profité de ses attentes interminables pour photographier toutes les personnes qui entraient dans son immeuble. Comme celui-ci abrite quatre médecins et un dentiste, je n'ai pas manqué de travail. Cette précaution devait se révéler payante. Quand la jeune femme se rendit dans le restaurant, où je l'avais invitée moi-même, au bras d'un homme d'âge mûr (plus mûr que moi encore), je n'eus pas de mal à reconnaître l'un de mes portraits pris à la dérobée. Je savais même déjà qui était le personnage. En me rendant, la veille, dans un bar-tabac proche, pour m'alimenter en magazines destinés à remplacer de temps en temps la musique et la radio, j'avais reconnu le patron de l'établissement comme étant le sujet de la fameuse photographie. Je ne savais pas alors qu'il s'agissait de la cible. À présent, j'en étais presque certain.

Le repas me parut interminable. J'étais un peu irrité à la pensée qu'elle était en train d'exercer son pouvoir de séduction sur ce vieux répugnant. Répugnant ? Pas tellement, en fait. Je me disais qu'il était absurde de manifester de la jalousie envers une femme qui m'était indifférente, mais toute ma belle logique ne m'empêchait pas d'être sur des charbons ardents. Quand je pense que j'étais jaloux d'un pauvre type qu'elle allait froidement trucider quelques heures plus tard !

Quand le commerçant la déposa devant chez elle dans sa grosse Mercedes, au lieu de l'emmener vers quelque lieu isolé, je fus décontenancé pendant un court moment. Cet homme n'était donc pas sa future victime ? La belle se laissait-elle inviter par tous ses clients mâles ?
Idiot ! Elle est bien trop intelligente pour le faire tomber dans un piège mortel après s'être montrée avec lui dans le restaurant le plus fréquenté de la ville. Elle allait sans doute se concocter un superbe alibi, pour la soirée fatidique au cours de laquelle elle l'entraînerait dans ce coin tranquille " où l'on n'avait rien à craindre des voisins ". La partie s'annonçait plus délicate que je l'avais cru au premier abord.
Ma surveillance se poursuivit, monotone.

Un soir, enfin, presque une semaine après la sortie au restaurant, un fait insolite se produisit qui attira immédiatement mon attention. La belle utilisa son automobile pour se rendre dans une salle de cinéma, à trois pâtés de maisons de son appartement. Quand elle gara son véhicule à deux pas de la sortie de secours de l'établissement, à l'arrière de celui-ci, dans une petite rue déserte, je compris que c'était enfin le grand soir. Elle pénétra dans la salle, après avoir longuement discuté avec la caissière, qui vu son âge devait être une cliente de la rhumatologue. Je retournais tranquillement l'attendre dans ma voiture, à proximité de la sienne.
Après un délai, qui devait couvrir la durée de la première partie du spectacle et celle de l'entracte, je vis une grande silhouette svelte entrebâiller l'issue de secours et se glisser dans la Golf proche. La partie était engagée !

Je n'eus aucun mal à suivre le petit véhicule jusqu'à la sortie ouest de la ville. À partir de là, le calme de la campagne, à cette heure avancée de la soirée, rendit ma filature plus délicate. Il ne fallait pas me faire repérer, sans perdre de vue mon objectif. À plusieurs reprises, je me reprochais de ne pas avoir surveillé plutôt le bonhomme, qui devait être moins subtil que la jeune femme et moins sur ses gardes, également.
Voilà enfin une maison isolée, devant laquelle une grosse voiture était garée, tous feux éteints. Dans la demeure, par contre, une petite lueur éclairait une fenêtre du rez-de-chaussée.
. Tiens, serions-nous chez le Monsieur ? Idiot, il a suffi qu'elle lui donne une clé !
Il ne me restait plus qu'à attendre, près de l'élégante maison de campagne, que le drame se noue.

Et s'il ne se passait rien et qu'elle se contente de coucher avec ce vieux porc ? Je n'eus pas trop de mal à écarter cette hypothèse, absurde et irritante pour mon ego. D'ailleurs, trois détonations assourdies vinrent très vite confirmer qu'il s'agissait bien de la victime et pas d'un amant sur le retour. À ma grande surprise, la jeune femme sortit en courant de la demeure et s'engouffra dans sa voiture, qui démarra aussitôt et fila en faisant crisser ses pneus dans un virage digne d'un cascadeur.
. Bon Dieu ! Ce n'est pas tout à fait ce que j'avais prévu.
Ce départ précipité était aberrant, si l'on supposait que la maison appartenait à la doctoresse. Si l'homme était mort, elle n'allait quand même pas laisser le corps chez elle. S'il ne l'était pas, pourquoi ne pas avoir employé les deux cartouches restantes ? Un silence inquiétant s'était à nouveau installé sur ce coin de campagne désert.
. Bon Dieu ! Il ne peut quand même pas être mort !
Une sueur froide s'insinua sur mon échine. Étais-je devenu complice d'un meurtre avec préméditation ?
. Ce n'est pas possible ! J'ai pourtant fait tout ce qu'il fallait pour que ce drame ne puisse pas se produire.
Je réalisais soudain que cette affirmation reposait sur une hypothèse que je n'avais pas eu le loisir de vérifier.
Je me précipitais à l'intérieur de l'habitation, en priant pour que l'irrémédiable ne se soit pas produit. Heureusement que j'avais enfilé mes gants avant que le drame n'éclate !

Dans un confortable salon, où flambait encore une cheminée - le vieux cochon aimait soigner son décor ! - je vis le commerçant affalé sur une bergère installée au coin du feu. La bergère correspondante était couchée sur l'épais tapis de laine, témoignant de la panique qui s'était emparé de la jeune femme et de son départ précipité.
Une rapide vérification me confirma l'effrayante réalité : l'homme était bien mort !
Je compris mieux la présence du feu dans la cheminée quand je constatais que la pièce était glaciale. D'ailleurs, le commerçant avait gardé son épais pardessus de laine. Il n'y avait aucun doute, la maison appartenait bien à la jeune femme. Dans le cas contraire, le galant se serait débrouillé pour que la pièce soit bien chauffée, peut-être même surchauffée. Sa partenaire, n'ayant aucunement l'intention de batifoler dans cette pièce, ne s'était absolument pas préoccupée du chauffage.
En examinant, avec plus d'attention, l'environnement du cadavre, je découvris mon Titanium qui gisait sur le tapis, à proximité. Machinalement, je comptais les cartouches tirées, c'était bien trois balles qu'elle avait envoyées à son galant. Les deux cartouches restantes me confirmèrent que c'était bien mes munitions qu'elle avait utilisées.
. Alors où est le lézard ?
J'examinais la dépouille du commerçant de plus près. Je n'eus pas de mal à retrouver la trace des " impacts ".
. Comme la bicyclette, elle n'a pas oublié !
Sur le côté gauche du manteau, à l'emplacement approximatif du cœur, il y avait trois points noirs qui formaient un triangle isocèle de moins de cinq centimètres de côté. D'un revers de main, j'effaçais les traces, le tissu du vêtement acheva de reprendre sa position initiale, ce qui prouvait que la force de percussion des ogives avait été particulièrement faible. Par acquit de conscience, j'entrepris de vérifier que la peau du mort ne portait pas de séquelles des trois chocs. L'opération ne fut pas très agréable à mener à bien, mais la réponse positive me dédommagea de ma peine.
. Ouf ! Tout a parfaitement fonctionné. Mais alors pourquoi ce paroissien est-il mort ?
N'étant pas médecin, je ne poussais pas plus avant mon expertise, mais j'étais convaincu que seul un arrêt cardiaque pouvait expliquer la chose. Se faire flinguer à courte distance ne doit pas être recommandé à ceux qui ont le cœur fragile !
Ainsi, mon charmant ange exterminateur s'était enfui en croyant avoir troué la peau du vieil homme, alors qu'elle n'avait fait que provoquer un arrêt cardiaque. Elle avait bien eu le cran de passer à l'acte, mais ensuite ses nerfs avaient craqué et elle s'était enfuie, saisie de panique.
Malgré la présence encombrante de ce cadavre devant moi, j'étais satisfait du déroulement des événements, considérant que le décès du commerçant n'était qu'un accident.
Je retrouvais facilement les trois ogives près du corps, entre son manteau et la bergère. Comme prévu, elles n'étaient pratiquement pas déformées.

Lorsque j'avais eu l'idée du changement d'arme, la présence de la boîte de cartouches très particulières, dans mon stock, m'étais revenue à l'esprit. Ces munitions étaient le résultat de minutieuses recherches que j'avais menées, deux ou trois ans auparavant, alors que l'idée m'était venue de réaliser des cartouches d'apparence normale, mais non létales. Mon projet était de les employer pour tirer à très courte distance, dans une pièce non aménagée pour le tir. Tous les matins, en arrivant au bureau avant le personnel - car j'avais encore un emploi, à l'époque - j'aimais à tirer quelques cartouches de 22 LR, sans poudre, sur une cible installée dans une boîte de tir métallique. L'envie me prit bientôt d'essayer de faire la même chose avec le calibre 38, beaucoup plus agréable que le 22.
L'opération se révéla être beaucoup plus délicate qu'elle ne paraissait l'être au premier abord. Dans le cas du 22 LR, les cartouches ne contenaient pas de poudre, seul le fulminate recouvrant le fond de la douille assurait la propulsion de la balle. Je découvris très vite que le constructeur de cette munition particulière devait avoir mis au point quelques astuces supplémentaires pour que son produit fonctionne.
Pour le 38, il n'était pas question de se contenter de l'amorce, de type " small ", qui ne permettait que d'engager l'ogive en plomb dans les rainures du canon, où elle se bloquait illico et devait être extraite avec une pige en cuivre de neuf millimètres et un maillet. Il fallait ajouter de la poudre. Toute la difficulté résidait dans la résolution d'exigences contradictoires : faire sortir l'ogive du canon et lui faire atteindre la cible à courte distance, avec une flèche réduite, sans qu'elle ne soit propulsée par une énergie trop importante, qui puisse la rendre dangereuse.
Mes recherches avaient cessé le jour où j'avais découvert que ce type de munition existait dans le commerce. Certes, avec sa douille en plastique rouge et son ogive en plastique noir, la cartouche ne ressemblait en rien à une " vraie ", mais cela fonctionnait bien. Ayant, entre-temps, perdu mon emploi et le bureau qui me servait de champ de tir, mon intérêt pour cette munition s'était éteint de lui-même.
Il m'était resté une boîte de cinquante cartouches, que j'avais eu la flemme de passer au marteau à inertie pour récupérer les composants réutilisables. Quand je dus donner une arme et des munitions, à la jeune furie qui voulait abattre un homme, je bénis ma négligence. Je choisis une arme à très court canon, pour éviter que la première balle tirée reste coincée dans celui-ci, comme cela se produisait de temps en temps avec un canon de longueur plus importante, et pour que la sensation de recul ne soit pas trop faible.
Mon artifice avait parfaitement fonctionné. La tireuse, qui n'avait que de lointains souvenirs de séances de tir qu'elle devait effectuer avec un casque, ne s'était aperçu de rien et son départ précipité prouvait qu'elle était convaincue d'avoir mis en œuvre sa vengeance.

Bon, que faire à présent de ce cadavre ? Je ne pouvais pas décemment abandonner ce corps compromettant chez la charmante demoiselle. Il fallait que je donne un petit coup de main à celle-ci, pour achever l'opération sans que la justice n'ait à s'intéresser à nos petites affaires.
Le travail fut laborieux et fatiguant, mais simple à réaliser. La mort étant tout ce qu'il y avait de plus naturel, il était inutile de faire disparaître le corps, au contraire, pour solder rapidement l'affaire au mieux, j'allais m'employer à le faire découvrir par la police.
Je transportais le cadavre dans son véhicule et conduisit l'ensemble sur une route proche, mais qui n'avait pas de lien direct avec l'emplacement de la maison. Je couchais le corps sur le capot de la Mercedes, laissait une portière ouverte avec le plafonnier éclairé, de façon à laisser une chance au destin, pour qu'un automobiliste de passage puisse découvrir le drame pendant que je retournais chercher mon propre véhicule et revenais sur les lieux.

À mon retour, je constatais que personne ne s'était intéressé à ma mise en scène.
. Il va donc falloir que je fasse tout moi-même !
Avec mon portable, j'appelais mon vieil ami le commissaire de la petite ville. Réveillé dans son premier sommeil, le cher homme bougonna quelque chose où il était question que, à son âge, il ne s'occupait plus des accidents de la circulation.
. Il y a les pompiers pour cela !
Merde ! Je n'y avais même pas pensé. S'agissant d'un homme qui avait eu un malaise sur la voie publique, c'était bien les pompiers que j'aurais dû appeler et pas un commissaire de police. Ma fierté, d'avoir mené à bien cette opération délicate, jusqu'ici, décrut d'un cran.
Malgré la mauvaise humeur avec laquelle il avait accueilli mon appel, le commissaire arriva sur les lieux quelques minutes seulement après le fourgon des pompiers. À ma grande surprise, il était très souriant.
. Alors mon ami, la vision d'un cadavre vous a remué les sangs ! Vu ce que m'a dit le médecin pompier, c'est plutôt le Samu que vous auriez dû appeler.
. Oh, quand je vous ai téléphoné, l'homme était mort depuis longtemps… Enfin, plusieurs minutes.
. Rassurez-vous ! Seul un spécialiste de la réanimation, présent sur les lieux au début du malaise avec son équipement, aurait pu avoir une chance d'aider ce malheureux. Même un massage cardiaque, que vous ne savez naturellement pas pratiquer, comme tout un chacun, était inutile, tant la mort a été foudroyante.
. Excusez-moi de vous avoir dérangé pour rien, j'ai peut-être un peu perdu mon sang-froid…
. Un peu...?
Voilà que c'était lui, à présent, qui me gratifiait de sourires narquois.
. Vous n'auriez pas dû vous lever, Commissaire, vous auriez pu retrouver votre sommeil !
. Pensez-vous ! À mon âge... J'ai préféré marquer le coup complètement, cela me permettra de vous faire payer votre bévue à son juste prix.
. D'accord, Commissaire, d'accord ! Je vous dois un gage.
Le sourire bon enfant du commissaire s'éclaira une fois de plus. Mon gage se soldera par une partie de pêche, sur mon bateau, dont l'homme était friand.
. Puisque je suis là et que la voiture de patrouille n'est pas encore arrivée, racontez-moi votre petite aventure.
. Cela se résume à peu de chose. Je roulais en direction de la ville, quand j'ai aperçu cet homme qui me faisait des signes en bordure de route. Je m'arrête...
. Bravo !
. Je m'arrête juste à temps pour le recueillir dans mes bras. Je l'allonge comme je peux sur son capot, en pensant que celui-ci serait plus chaud que le sol, et je constate qu'il a passé l'arme à gauche.
. C'est une expression de tireur, ça ?
. Ne vous moquez pas de moi, mon paisible métier ne m'a pas préparé, comme vous, à m'occuper de moribonds.
. Pour les moribonds voyez plutôt un médecin, moi ce sont les cadavres qui m'intéressent.
. Vous ne serez donc jamais sérieux !
. Allez, rentrez chez vous pour vous réconforter. Je vais attendre la patrouille. Pensez à passer demain au commissariat pour signer votre déposition et pour planifier l'exécution de votre gage.



* * * *



J'étais complètement rassuré, cette sombre affaire n'irait pas au-delà du constat d'un décès par arrêt cardiaque sur la voie publique. J'aurais bien fait un petit détour par l'appartement de ma " complice ", mais je pensais que ce n'était pas élégant d'essayer de profiter de son désarroi et je n'étais pas fâché de la laisser mariner dans sa peur jusqu'au lendemain. Après tout, elle avait froidement abattu un homme sans défense !

En arrivant devant chez moi, je vis une petite voiture que je connaissais bien, garée à la va vite au bord du trottoir. Je haussais les sourcils et grimpais les escaliers quatre à quatre, n'ayant pas la patience d'attendre l'arrivée de l'ascenseur vétuste, qui était une fois de plus au dernier étage.
Sur mon palier, je fus interloqué de voir une petite chose chiffonnée blottie dans un coin, à même le sol. Comment cette femme élancée pouvait se recroqueviller ainsi ? Elle dormait profondément, d'un sommeil agité de chiot.
Après avoir ouvert ma porte, je me penchais sur elle et l'empoignais avec délicatesse. Elle me parut si légère, quand je la pris dans mes bras et pénétrais avec elle dans mon appartement, que j'eus l'impression de porter une petite fille.
Soudain, cette élégante figure de mode, qui m'intimidait plus qu'elle ne m'attirait les jours précédents, m'attendrit et je sentis le désir monter en moi. Je déposais un tendre baiser sur sa bouche entrouverte. Sa petite langue répondit aussitôt à la sollicitation de la mienne, prouvant que son sommeil n'était pas aussi profond qu'il paraissait l'être. Je me penchais pour l'installer sur le canapé de mon salon. Sans qu'elle ouvrît les yeux, ses bras se nouèrent autour de mon cou et son corps se fit lourd pour m'empêcher de me relever.
J'avais un peu de scrupules à profiter ainsi de son désarroi, convaincu que si je l'avais informée de la tournure des événements, je ne bénéficierais plus de ce traitement de faveur, mais elle savait se faire si chatte et mon désir était si violent !...

Quand après une séance amoureuse, longue et passionnée, nous reprîmes nos esprits, je l'informais dans le détail de ce qui s'était passé après son départ. Elle mit un moment à réaliser que le cauchemar qu'elle avait vécu était terminé et qu'elle n'était plus dans une situation dramatique.
. Ainsi, il est décédé de mort naturelle ?
. Tu l'as un peu aidé quand même.
. Vous m'avez donc trompée avec vos fausses cartouches !
Déjà je regrettais de l'avoir rassurée, en la voyant recomposer, de seconde en seconde, son personnage de top modèle. Simultanément à cette transformation, elle reprenait ses distances vis-à-vis de moi. Je sentais que je n'étais déjà plus qu'un client sans intérêt sentimental, trop âgé et pas suffisamment élégant pour elle.
Au lieu de m'irriter de son ingratitude, je souris en pensant que j'avais eu le privilège de connaître les caresses d'une petite fille affolée, qu'aucun autre homme, sans doute, ne connaîtra plus jamais. Je la raccompagnais à la porte et elle s'en fut, légère, vers son oubli, car je savais que moi, par contre, je ne pourrais jamais l'oublier.



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