La libre littérature française d'Amérique




Le bistrot de Roméo.

Paul MOMBELLI


Roméo !
Quand Roméo perdit sa Juliette, il fut inconsolable, le temps d'une bonne cuite.
Lui qui était toujours entre deux vins, le pas hésitant, la lippe pendante et l'élocution embarrassée, il réussit à franchir le cap de l'alcoolisme ordinaire, pour entrer dans l'éthylisme aigu pendant quarante-huit heures. Tous ses clients amicaux s'aperçurent du changement et échangèrent, entre eux, des coups d'œils entendus, ponctués par des haussements d'épaules fatalistes.
On le comprenait, Roméo, et on le plaignait. On accepta ses postillons avec résignation. On regarda toutes ses petites manies, si irritantes naguère, avec attendrissement. Quand il tenta de déclamer l'un de ses interminables poèmes, qui provoquaient, hier encore, un tollé de protestations, plus d'un avaient une larme à l'œil et auraient voulu prononcer, à sa place, les mots qu'il bredouillait avec difficulté.
C'est que, finalement, on l'aimait bien Roméo. Pourtant, on ignorait, à l'époque, que c'était l'un des derniers représentants d'une espèce en voie de disparition, une sorte de diplodocus du commerce de proximité. Le patron de bistrot pittoresque allait peu à peu disparaître, comme son établissement. Il sera tué par la cirrhose du foie, mais, plus sûrement encore, par la télévision qui déjà envahissait les foyers.

La route de Turin, qui commence place Risso, parcourait environ cinq kilomètres de zone urbaine, à la sortie Est de la ville de Nice, avant de s'égayer dans la campagne. Sur cette distance, on comptait plus de cinquante bistrots. A tel point, que la Maison Robaut, fournisseur d'alcools et de limonades, y consacrait une tournée spécifique, de l'un des ses camions de livraison, deux fois par semaine.
Au deux tiers de cette rue - baptisée route, au siècle précédent, quand s'y trouvait l'octroi de la sortie Nord de la ville - trônait le bistrot de Roméo. Un établissement modeste, rien à voir avec son concurrent le plus proche, le café Gilardi, qui recevait l'essentiel des travailleurs des abattoirs proches. Le bistrot de Roméo était le rendez-vous des habitants des maisons environnantes, qui venaient y jouer d'interminables parties de belote.
Pour entrer dans la petite salle, il fallait monter trois marches, qui la mettaient au niveau de l'entresol de l'immeuble dont elle faisait partie. La porte était étroite comme une meurtrière taillée dans le mur épais du vieux bâtiment. Face à l'entrée, un comptoir. Pas l'un de ces monstres de chromes et de lumières qui ornaient les grands établissements, juste un petit comptoir de bois très sobre. A droite de l'entrée, une fenêtre, la même que celle des appartements voisins. Juliette y avait disposé des rideaux " bonne-femme ", à petits carreaux rouge et blanc. En entrant, face au comptoir, qui rétrécissait la pièce à cet endroit, une table mal éclairée, que l'on gardait pour les clients de passage. Devant la fenêtre une autre table, la meilleure, celle qui était réservée, en priorité, aux commerçants du voisinage ; celle à laquelle mangeaient Juliette et Roméo. Plus loin, dans la partie élargie de la salle, encore deux tables, auxquelles s'asseyaient les clients sans prestige, mais souvent les plus fidèles. Avec ces quatre tables, Roméo et Juliette devaient vivre, ils le faisaient chichement, sans excès autres que la consommation du vin qu'ils buvaient tous deux d'abondance.
A l'occasion, le bistrot faisait restaurant. Quand Roméo s'y installa, il alla voir le boucher proche et lui demanda s'il pouvait lui consentir des prix de gros pour favoriser sa pratique. L'homme haussa les épaules et lui demanda ce qu'il voulait qu'il lui serve ce jour là. La réponse de Roméo faisait encore rire le Boucher dix ans plus tard, alors qu'ils étaient devenus les meilleurs amis du monde :
--- Je voudrais deux steaks tendres, pour ma femme et pour moi, et un plus dur, pour un éventuel client.

Juliette avait le vin triste, elle semblait toujours pleurer, avec ses bons yeux rougis et humides en permanence. Vêtue d'une éternelle robe bleue très simple, petite souris fragile, elle vaquait silencieusement à ses occupations, toujours attentive aux paroles flamboyantes de son époux. Roméo portait, étés comme hivers, un short, sous son tablier bleu tendu sur son estomac rebondi, et une chemisette à carreaux. Contrairement à son épouse, il parlait sans arrêt.
Roméo était un poète du quotidien, chaque jour, il installait un grand tableau noir sur sa façade, après y avoir inscrit, à la craie et d'une écriture appliquée d'instituteur, un nouveau poème. Cette œuvre journalière était courte, par manque de place, mais elle était ciselée comme un bijou. Par contre, les poèmes, qu'il déclamait volontiers, en servant ses clients, étaient interminables et paraissaient sans queue ni tête aux joueurs de cartes inattentifs. Ils étaient pourtant souvent de véritables chefs-d'œuvre d'art populaire.
Juliette disparut la première et Roméo resta, veuf et inconsolable. Pourtant, il ne désespéra pas et s'activa bientôt dans une mystérieuse besogne, qui l'amena à prendre souvent la plume pour écrire d'interminables lettres. Les habitués étaient surpris, jusque là on ne l'avait jamais vu écrire, ce qui, soudain, sembla paradoxal : quand composait-il ses poèmes jusqu'ici ? Et à qui écrivait-il aujourd'hui ?

On eut, un jour, un élément de réponse, sous la forme sculpturale d'une splendide femme de couleur, qui s'installa à la place de Juliette. La vénus noire avait la moitié de l'âge de Roméo, ce qui ne semblait pas gêner celui-ci. Retrouvant brusquement le goût de vivre, notre bistrot passa de la torpeur à une joie débordante.
Chacun se demanda comme notre bonhomme avait pu attirer chez lui une femme de cet acabit. Certains affirmèrent qu'il l'avait achetée en Afrique, à ses parents, poussés par la misère à cette extrémité. D'autres firent observer que, pour une fille sortant directement de sa brousse natale, la jeune femme semblait être singulièrement évoluée.
Une certaine vérité devait se faire jour, quelques semaines plus tard, quand le bruit commença à courir que le patron du bistrot avait recueilli la jeune femme sur le trottoir et qu'il avait consacré la totalité de la prime d'assurance vie, de son épouse, au rachat de la fille à son souteneur légitime. Cette nouvelle gonfla anormalement la clientèle du magasin, jusqu'à ce que quelques claques sonores indiquassent, aux malotrus, que la belle avait tiré un trait définitif sur son passé (si passé trouble il y avait). Les malotrus partirent, mais les clients habituels restèrent, Madame Roméo (ce fut le seul nom sous lequel on connut la dame), se montrant une hôtesse charmante et efficace dans son service.

La première alerte vint lorsque la nouvelle patronne entrepris de rénover la décoration de la salle. Il devint vite évident que les rideaux " bonne-femme ", à carreaux rouges et blancs, avaient fait leur temps. La nouvelle décoration était beaucoup plus exotique. La cuisine aussi subit quelques changements, des plats épicés remplacèrent l'éternel steak-frittes.
Une nouvelle clientèle fit bientôt son apparition, sous la forme d'hommes de couleurs, qui s'installèrent au comptoir, repeint avec des couleurs vives, pour y boire des ti-punch et autres planteurs.
Jusque là, les joueurs de belote résistèrent au changement, certains le faisant même avec un certain plaisir. Le drame vint avec la musique. D'énormes haut-parleurs se mirent à diffuser des rythmes cubains à un fort niveau sonore. Comment jouer à la belote dans ces conditions ? Peu à peu les habitués désertèrent la salle, qui se remplit aussitôt d'une population colorée et bruyante.

Roméo était radieux, il trônait, sans état d'âme, au milieu de cette faune qui inquiétait tant les braves gens du voisinage. Parce qu'ils étaient différents, on prêtait les pires pratiques aux nouveaux clients du bistrot. Pourtant, il est probable qu'il ne s'agissait pas de " maquereaux ", comme on le croyait, et que Madame Roméo n'était pas l'ancienne péripatéticienne que l'on disait. Quoi qu'il en soit, la verve de notre poète n'était pas tarie, elle avait seulement changé de ton, les oiseaux mouches avaient remplacé les moineaux !
Hélas, le rhum acheva brusquement ce que le vin avait commencé bien des années plus tôt. Un matin, le bruit courut que Roméo était mort. C'était la première nouvelle vraie, qui circulait depuis longtemps au sujet du bistrot.
La dernière fois que l'on vit la belle Madame Roméo, ce fut entièrement vêtue de blanc, le jour de l'enterrement de son époux. Tous les anciens clients suivirent le convoi funéraire, penauds d'avoir abandonné le brave homme, peut-être plus par jalousie, de son bonheur insolite, que par peur de son nouvel environnement.
Le débit de boisson ferma et sa clientèle colorée disparut à jamais du quartier. On raconta que Madame Roméo n'hérita que de dettes.

J'eux alors l'impression d'avoir raté une opportunité unique. D'être passé, par lâcheté, à côté d'un monde fascinant, porteur de rêves merveilleux.



Retour à la page d'accueil

Retour au Site Portail