Monsieur Fernand n'était pas fou, un peu excessif, peut-être. Quand une idée le séduisait, il était capable de s'attacher pendant des années à sa réalisation. La plupart du temps, ces lubies ne prêtaient pas à conséquence, car elles ne mettaient en scène que son propre personnage. Aussi, jouissait-il d'une excellente réputation dans son immeuble et même dans son quartier. Ses abords d'homme d'âge mûr bien tenu, élégant même ; sa politesse presque surannée et, surtout, la solide fortune dont il bénéficiait, faisait de lui un notable qu'il était de bon ton de saluer et de prétendre connaître.
Il habitait seul un confortable appartement, dans un immeuble de grand standing aux finitions pompeuses. Tous ses voisins étaient des personnages respectables et fortunés, généralement des couples âgés sans progéniture vivant avec eux. Même le personnel de maison, qui servait la plupart des copropriétaires, n'était plus de la première jeunesse.
La seule habitante de l'immeuble, qui dénotait par son âge, était une jeune étudiante qui occupait l'une des chambres de bonnes du dernier étage, celui qui n'était pas desservi par les ascenseurs.
Lorsque la vieille fille du premier, qui vivait seule et que l'on disait d'une avarice sordide, lui avait loué ce taudis, toute la maisonnée s'était indignée de l'introduction de cet élément hétérogène dans l'immeuble. Ne fallait-il pas s'attendre au pire, avec l'arrivée de cette jeune fille et des jeunes gens qu'elle n'allait pas manquer d'attirer ?
Mademoiselle Lesueur s'était défendue de vouloir spéculer, sur le fait qu'elle n'avait pas de domestique à loger, pour tirer profit de la mansarde, en affirmant que sa locataire était une vague parente et avait imposé, à celle-ci, des contraintes draconiennes, qui étaient autant de clauses léonines dans le contrat de location, mais que l'étudiante respectait quand même scrupuleusement. Sa jeune présence fut donc la seule dont eut à souffrir l'atmosphère bourgeoise de l'immeuble, sa solitude étant imposée par convention.
L'unique propriétaire, qui ne s'était pas plaint de l'arrivée de la jeune fille, était Monsieur Fernand. Bien au contraire, il s'était réjoui qu'elle soit logée dans sa montée d'escaliers et doive, de ce fait, venir prendre l'ascenseur sur son palier. C'était toujours avec plaisir qu'il la rencontrait et avec un certain bonheur qu'il prenait l'ascenseur avec elle. Le charme rayonnant, de cette belle rousse pulpeuse, ne le laissait pas indifférent. Aussi ne manquait-il pas, avec beaucoup de respect, de lui tenir la conversation pendant que la cabine les transportait vers le haut ou vers le bas.
Suzanne appréciait également beaucoup cet homme, vieux pour elle, mais qui la traitait si humainement dans cet immeuble où elle souffrait de l'animosité latente des autres propriétaires. Timide, réservée, elle n'avait aucun mal à respecter les interdictions dont l'avait accablée la terrible Mademoiselle Lesueur. Avec Monsieur Fernand, par contre, quand elle était seule avec lui dans l'intimité de la luxueuse cabine d'ascenseur, elle se détendait et se laissait aller à rire et à plaisanter. La pauvre enfant devait manquer énormément de tendresse et la gentillesse de l'aimable bonhomme était, pour elle, comme une bouée lancée à une personne en train de se noyer.
Elle venait d'une petite ville assez éloignée de la Capitale, où elle vivait seule avec sa mère, une veuve de condition modeste, qui faisait d'énormes sacrifices pour lui permettre de suivre de solides études à Paris. Pour économiser sur le prix du transport, elle ne rentrait chez elle que pour des vacances scolaires importantes, ce qui ajoutait beaucoup à sa solitude et à sa tristesse. Dans ce contexte, l'amabilité et les attentions de Monsieur Fernand étaient, pour elle, un véritable ballon d'oxygène.
Monsieur Fernand s'était pris d'affection pour la jeune fille, dont il humait toujours, avec délice, les frais effluves qui envahissaient l'ascenseur avec son arrivée ou qu'il aimait à retrouver après son passage. Il faut dire que notre homme avait un odorat extrêmement développé. Il se plaisait à dire que, si ses parents ne lui avaient pas laissé une fortune considérable, il serait certainement devenu l'un de ces nez qui font la gloire des grands parfumeurs. Il se prenait parfois à regretter de ne pas l'avoir fait.
Un jour, il osa même plaisanter avec Suzanne au sujet des fragrances qu'elle dégageait, en comparaison avec les mauvaises odeurs que laissait sa logeuse sur son passage. La jeune fille rougit jusqu'à la racine de ses cheveux, ce qui donna, pensa Fernand, le plus bel assemblage, tons sur tons, de couleurs flamboyantes que l'on puisse voir.
Elle bégaya quelques mots, où il était question de parfum bon marché, ce à quoi Monsieur Fernand objecta que l'emploi d'un parfum, proche des huiles essentielles, préservait la qualité de l'arôme, même pour des produits d'un coût raisonnable, mais que les performances de son nez lui permettaient d'apprécier bien d'autres émanations, plus naturelles et combien plus suaves, qui émanaient d'elle.
L'étudiante dut se tenir à une cloison de la nacelle, qui les emportait vers leurs logements respectifs, pour ne pas tomber tétanisée par la honte. Fernand eut beaucoup de mal à lui faire comprendre que tous les corps, aussi propres soient-ils, dégageaient, pour un nez comme le sien, une harmonie de parfums qui pouvait être très agréable. Pour ne pas gêner la demoiselle, il changea de sujet et ne revint jamais plus sur celui-ci, avec elle.
Une autre fois, ce fut Suzanne qui osa briser le silence la première et qui lança, avec la fougue de sa spontanéité, une phrase où il était question du fait qu'ils étaient, elle et lui, les deux plus jeunes de l'immeuble. Cette fois-ci, ce fut Fernand qui rougit, mais de plaisir, en lui faisant observer que si l'observation était vraie dans l'absolu, il était malheureusement évident qu'ils ne pouvaient pas être rangés dans la même tranche d'âges.
--- Sachez, Mademoiselle, que je le regrette beaucoup ! Dans le cas contraire, vous auriez eu, en ma personne, un courtisan assidu.
Cette réponse galante provoqua la réapparition du camaïeu de couleurs que l'homme aimant tant voir sur l'étudiante.
Monsieur Fernand, qui était un brave homme et qui disposait de moyens largement surdimensionnés par rapport à ses propres besoins, se demanda souvent comment il pouvait aider la jeune fille, dont il percevait la difficile existence liée au manque d'argent. Mais comment proposer une aide financière à une demoiselle dont la pudeur et la réserve paraissaient être des sentiments fossiles, quand on les comparait à la hardiesse et même à l'impudence de ses semblables actuelles ?
La seule astuce, que Fernand avait trouvée, pour l'instant, était une vague histoire de cousin journaliste, qui le faisait bénéficier d'une avalanche de billets gratuits, pour les derniers spectacles proposés dans la Capitale et dont il n'avait nulle envie de profiter. Avec mille hésitations, comme s'il lui présentait un piège à loup armé, Suzanne accepta un premier billet pour une représentation de l'opéra de Debussy, Péléas et Mélisande, qu'elle avait avoué adorer, quelque temps auparavant.
A partir de ce jour, elle fut alimentée, en permanence, avec des billets " gratuits ", pour les spectacles qu'elle souhaitait " secrètement " voir. Ces billets donnaient accès à d'excellentes places, dont elle n'aurait même pas pu rêver autrement.
Bientôt, ces petits cadeaux, dont le rythme resta hebdomadaire, car il fallait bien que l'étudiante travaille ses cours, devinrent réguliers et lui parurent naturels. La discrétion de Monsieur Fernand, qui n'avait jamais essayé de profiter de sa générosité pour tenter une approche de la jeune fille, avait complètement rassuré celle-ci sur la pureté de ses intentions.
Pour lui permettre de faire honneur à la qualité des places qui lui étaient offertes, Monsieur Fernand sut même lui faire accepter, avec une infinie délicatesse, une tenue de soirée complète provenant, d'après lui, d'une jeune cousine, qui, fort brillante, en changeait très souvent.
Bénissant le hasard, qui faisait que sa bienfaitrice anonyme avait les mêmes mensurations qu'elle, du tour de tête à la taille des pieds, Suzanne s'étonna que des personnes fortunées puissent jeter des vêtements d'apparence aussi neuve. Fernand objecta que, dans le milieu de la coquette, on ne pouvait jamais être aperçu deux fois avec les mêmes vêtements, ce qui permit à l'étudiante de disposer bientôt d'une garde-robe dont la qualité était très au-dessus de sa condition. La seule ombre au tableau, fut que sa logeuse, voyant cette évolution vers le luxe de sa locataire, en profita pour augmenter son loyer.
Ce mauvais coup de la perfide Lesueur, fut une aubaine pour Monsieur Fernand, qui s'empressa de proposer, à Suzanne, d'emménager dans sa propre chambre de bonne, elle-même non employée et qui, par extraordinaire, se trouvait être entièrement refaite de neuf et dont la surface et l'exposition étaient bien plus favorables que celles de la chambre qu'elle occupait.
La modicité du loyer était, elle-même, proprement miraculeuse. Ce dernier point acheva de troubler la jeune fille qui, plus que quiconque voulait croire aux contes de fées, mais qui n'était tout de même pas une oie blanche. Comment cet homme d'âge mûr, aussi charmant jusqu'ici, osait-il vouloir acheter, de façon aussi manifeste, les bonnes-grâces d'une jeune fille honnête ?
Toute la finesse d'esprit et toute la diplomatie de Fernand furent nécessaires pour rassurer la timide enfant et pour la convaincre de la pureté de ses intentions avec elle.
Deux événements complètement indépendants, l'un de l'autre, achevèrent de calmer les scrupules de la jeune vierge : sa maman lui annonça, qu'en raison de la mauvaise évolution de son petit commerce, elle devrait réduire le montant de sa pension mensuelle et, Monsieur Fernand, fit venir un serrurier, qui équipa devant elle la porte de la nouvelle demeure d'une solide serrure multipoints et qui lui en donna la totalité des clés et la carte informatique qui permettait, seule, d'en faire fabriquer de nouvelles. Comment résister à autant de sollicitude, surtout lorsque la différence entre les deux loyers lui permettrait de continuer à payer le restaurant universitaire, ce qu'elle ne pourrait plus faire en cas de refus ?
Avec un léger pincement d'angoisse au cœur, Suzanne accepta le nouveau logement qui lui apportait tant de confort supplémentaire.
Son nouveau propriétaire, poussa même l'amabilité jusqu'à lui permettre de choisir le mobilier dont il équipa le studio, repeint à neuf, mais vide. Un peu étourdie par autant d'événements heureux, Suzanne ne manqua pas d'observer que le prix des nouveaux meubles devaient être à des années-lumière de celui des anciens, mais elle avait décidé de ne plus se poser de questions auxquelles elle ne pouvait pas apporter de réponses et de se fier entièrement à sa bonne étoile et à la gentillesse évidente de son nouveau protecteur.
Et encore, elle ne savait pas que Fernand devait dédommager grassement la Lesueur, pour la réduire au silence, avec sa jeune protégée et, surtout, avec les autres habitants de l'immeuble. La vieille fille était heureusement plus avare que bavarde !
* * * * *
Toutes ses actions charitables n'empêchaient pas Fernand de continuer à spéculer sur d'incroyables machines, qu'il croyait être de science-fiction et qui n'étaient, en fait, que des copies modernisées de machines du XIX° siècle.
Ainsi, pour satisfaire les exigences de son prodigieux nez, il avait développé un orgue à parfum.
Ce que l'on appelle habituellement ainsi n'a rien d'une machine, mais est l'assemblage, sur un présentoir, de 270 à 300 flacons de produits odorants et d'huiles essentielles, que les " nez " professionnels utilisent pour faire leurs recherches. A l'aide de bandes de papier buvard, qu'ils trempent individuellement dans les flacons et qu'ils rassemblent ensuite sous leurs narines, ils cherchent des harmonies et des contrepoints odorants originaux, qui pourront constituer de nouveaux parfums commercialisables.
Monsieur Fernand, dont le seul objectif était le plaisir personnel immédiat et fugace, imagina une machine pneumatique, pourvue d'électrovannes et d'une soufflerie qui créait le vide dans un boîtier central, où les odeurs aspirées venaient se mélanger, avant d'être conduites à son nez. Il pouvait ainsi, en appuyant sur les touches d'un clavier, amener à ses narines des mélanges de parfums savamment dosés. L'idée de cette machine lui était venue à la lecture de "l'écume des jours" de Boris Vian, qui appliquait le procédé à la composition de cocktails mirobolants. Fernand prouvait ainsi qu'il était un bon technicien, mais qu'il manquait de génie inventif.
Ce fut la lecture d'une nouveau livre qui bouleversa profondément sa vie et le conduisit sur des voies extrêmes que personne, dans son voisinage, ne l'aurait cru capable d'emprunter.
Le plus paradoxal, dans cette affaire, c'est que ce fut la jeune Suzanne qui lui offrit le livre qui allait changer radicalement leurs deux existences.
Suzanne voulait manifester sa reconnaissance, à Monsieur Fernand, par un petit cadeau. Elle tomba, par hasard, sur un livre édité dans une collection de poche, dont le nom "Le Parfum" attira son attention. La lecture de la quatrième page de couverture, du livre de Patrick Süsking, la convainquit que cet ouvrage plairait à son bienfaiteur.
La lecture de ce bouquin provoqua un véritable choc sur Fernand. A travers l'histoire de Jean-Baptiste Grenouille, un monstrueux personnage qui, comme lui, avait un nez prodigieux et une passion pour les parfums qui émanaient du corps des femmes, il eut la révélation d'une nouvelle machine, ou plutôt d'une évolution de son orgue à parfums qui, d'un objet banal, en faisait un appareil prodigieux.
Il n'était naturellement pas question, pour lui, d'attenter à la vie d'une femme, comme le faisait Grenouille sans états d'âme, mais l'idée de remplacer les flacons odorants de son orgue par la captation de chacunes des effluves qui pouvaient provenir d'un corps féminin, lui sembla être la seule chose intéressante qui pouvait désormais illuminer son existence de rentier désœuvré.
Avec un enthousiasme qu'il n'avait plus connu depuis fort longtemps, il se mit en devoir de modifier son orgue. Pour servir de modèle grandeur nature au corps d'une femme, il acheta discrètement une poupée gonflable, dans un sex-shop proche de la place de Clichy. Il réalisa une sorte de sarcophage, il répugnait à l'appeler boîte, dans lequel il coucha la hideuse poupée. Récupérant les différents tuyaux qui, précédemment, plongeaient dans les flacons d'huiles essentielles, il les reconditionna pour les amener à proximité de chacune des parties du corps féminin repérée sur la poupée. Ainsi, à l'emplacement prévu pour ses propres narines, au lieu de centaines de fragrances chimiques ou naturelles, devraient parvenir, lorsqu'il appuyerait sur les touches du clavier, les délicats fumets d'un corps féminin. Pour l'instant, tous ses capteurs ne lui amenaient que la même atroce odeur de plastique.
* * * * *
Le moment était venu de remplacer la baudruche par une véritable femme et de pouvoir enfin savourer de complexes harmonies de parfums féminins. Il n'était naturellement pas question, pour Monsieur Fernand, d'utiliser une femme enduite de parfums achetés dans le commerce, mais une femme exhalant toutes ses propres senteurs.
Oui, mais quelle femme ? Emporté par sa passion de bricoleur, il n'avait jusqu'ici prêté aucune attention à ce détail, qui se révélait soudain être un obstacle majeur à surmonter.
Il pouvait, naturellement, faire appel à l'une de ces hétaïres, auxquelles il avait parfois recours pour calmer ses désirs sexuels exacerbés. En la rétribuant avec suffisamment de générosité, il en trouverait certainement une qui se prêterait volontiers à l'expérience. Mais cette idée, loin de la séduire, lui fit froncer les narines de dégoût.
--- Non ! Quelle horreur !
Il réalisa soudain que, depuis le premier instant, au cours duquel il avait imaginé son orgue à parfums de femme, il savait que la seule qui lui paraissait digne de servir de diffuseur d'odeurs était sa charmante protégée.
Cette idée, au lieu de le rassurer, le fit tomber dans un désarroi profond, comment convaincre la timide demoiselle de se prêter à cette ahurissante aventure ?
Plus il retournait cette question dans sa tête, moins il trouvait de solution satisfaisante.
L'air soucieux, qu'affichait invariablement Monsieur Fernand, ne devait pas manquer d'attirer l'attention de la gentille Suzanne qui, en plus de la sympathie sincère qu'elle avait pour cet homme, ressentait pour lui une reconnaissance, dont elle sentait confusément qu'elle n'en maîtrisait pas toute la portée, mais qui lui semblait devoir être très importante. Elle s'inquiéta sincèrement des problèmes de son bienfaiteur.
Celui-ci éluda d'abord hâtivement ses questions, ce qui ne fit que renforcer l'inquiétude de la jeune fille, qui perçut, avec son intuition féminine, qu'elle était, elle-même, la source de ces problèmes.
L'insistance déterminée de Suzanne devait avoir raison des réticences de Fernand. Un soir, il invita l'étudiante à dîner dans un grand restaurant, ce qu'il n'avait jamais osé faire jusqu'ici. Elle accepta sans hésiter, comprenant que c'était la condition pour qu'il s'ouvrit à elle des soucis qui ridaient son front depuis des jours.
Après un excellent repas, bien arrosé pour Fernand, Suzanne ayant seulement accepté de goûter à chacun des vins servis à table, l'homme se mit enfin à parler. Après avoir tourné quelques instants autour du pot, il se lança soudain dans une confession détaillée, dans laquelle il ne cella aucun des détails de sa rocambolesque aventure.
Suzanne l'écoutait en silence, la tête baissée. Elle passa successivement par toutes les couleurs que sa peau était susceptible de prendre, puis son émotion se calma et elle osa enfin lever la tête vers l'onirique inventeur. Brusquement, profitant d'un silence de Fernand qui ne voyait rien de plus à ajouter, elle demanda d'une voix étonnamment assurée :
--- Avez-vous l'intention de me faire payer toutes les gentillesses, que vous avez eu pour moi, par le don de mon corps ?
--- Le don de votre corps… Je ne comprends pas !
--- Vous voyez bien ce que je veux dire : cherchez-vous un prétexte pour coucher avec moi ?
Fernand était effondré, malgré tous ses efforts pour être clair, la jeune fille n'avait rien compris, elle ne voyait, derrière sa fabuleuse invention, qu'une excuse pour abuser d'elle. Sous l'effet de l'alcool et de la tension nerveuse accumulée, il se mit soudain à pleurer en silence.
Embarrassée, Suzanne posa sa main sur celle de Monsieur Fernand et déclara doucement :
--- Si nous allions parler de tout cela ailleurs, chez vous ou chez moi, par exemple ?
Les sourires goguenards des serveurs, qui s'étaient donné le mot pour venir passer autour de leur table, étaient devenus insupportables à la jeune fille. De toute façon, quelles que soient les espérances de son protecteur, elle avait confiance en lui et savait qu'il ne tenterait rien avec elle, sans son agrément.
Le retour fut rapide et Monsieur Fernand choisit son propre appartement comme lieu de réunion. L'orgue à parfums de femmes s'y trouvait et pouvait matérialiser le récit que, visiblement, la jeune fille avait pris pour les sornettes d'un séducteur vieillissant.
En entrant dans son élégant salon, il fit mine de leur servir des liqueurs. Suzanne déclina pour elle et suggéra doucement à Fernand de ne pas boire également.
--- Vous avez déjà beaucoup bu, je ne crois pas qu'une quantité d'alcool supplémentaire vous aidera à être plus clair dans vos explications !
La timide jeune fille se sentait soudain pleine d'assurance, devant cet homme mûr qui lui avait révélé sa détresse en sanglotant devant elle. Elle ajouta avec beaucoup de tendresse dans la voix :
--- Vous voulez essayer de vous expliquer de façon plus claire ?
L'homme hocha la tête, en signe de dénégation, et lui tendit la main pour l'entraîner dans une pièce voisine.
Suzanne saisit la main et suivit Fernand, légèrement étourdie par la tournure des événements. Elle s'était préparée à convaincre son hôte de l'impossibilité, pour elle, de céder ainsi à ses désirs de mâle, et voilà qu'elle le suivait dans sa chambre, sans réticence. Elle se sentait vaguement triste, une petite voix, en elle, disait : "Je n'aurais pas cru que cela se passerait ainsi pour la première fois !"
Quand Suzanne vit la formidable machine, elle resta pétrifiée. Ainsi, c'était vrai ! Il avait bien construit l'orgue dont il lui avait parlé longuement au restaurant. Elle regarda Fernand avec un air ahuri. Celui-ci lui sourit timidement et lui dit :
--- Vous voyez, je ne vous veux aucun mal. Je ne porterai pas atteinte à votre honneur de jeune fille. Tout ce que je veux, ce sont vos parfums de femme, pendant quelques instants... De temps en temps.
Comme elle continuait à le regarder bouche bée, sans réagir, il s'empressa d'ajouter :
--- Je vous paierai, naturellement, comme on paie un modèle de peintre.
--- Mais je ne veux rien vous vendre !
--- Vous refusez ?
--- Non, j'ai seulement dit que cela sera gratuit. Vous êtes mon ami, je ferai cela pour vous faire plaisir, gratuitement. Vous avez d'ailleurs déjà tellement fait pour moi… Et sans aucune contrepartie !
--- Oh si ! Il y avait de nombreuses contreparties. Vous avez enchanté ma vie depuis que vous habitez dans cet immeuble, celui-ci était si triste avant…
Presque maternellement, elle lui caressa le visage, surprise elle-même par son audace.
--- Ne vous inquiétez pas ! J'ai encore plusieurs années d'études à faire.
--- Et après ?
Elle éclata du rire clair qu'il aimait tant.
--- Après, vous serez peut-être content que je débarrasse votre chambre de bonne de ma présence.
Elle lut dans les yeux bleus de l'homme qu'il était convaincu du contraire.
--- Alors, quand voulez-vous que nous essayons votre superbe machine ?
--- J'ai encore deux ou trois adaptations à terminer et puis je vous ferais signe !
* * * * *
Lorsque Monsieur Fernand fut prêt, il en informa sa jeune locataire et l'invita chez lui pour en parler.
Suzanne arriva avec un air préoccupé, qui n'augura rien de bon pour l'inventeur. Intimidé, il n'osa plus aborder le sujet, qui pourtant lui tenait tant à cœur. Après un long moment de silence, la jeune fille se décida à prendre la parole.
--- Je vous avais pourtant dit que je ne voulais pas être payée ! Vendre quelle partie que ce soit, de ma personne, m'est insupportable.
--- Je ne comprends pas !
--- Allez, ne faites pas l'innocent ! J'ai découvert votre petit stratagème pour me faire gagner de l'argent. Madame Rose a tout avoué !
--- Je lui avais pourtant dit…
--- Ne lui en veuillez pas, c'est moi qui l'aie harcelée pour savoir la vérité. Je me rendais bien compte que son train de vie, bien que correct, ne lui permettait pas de s'offrir les services d'une lectrice bien rémunérée. Elle m'a avoué que c'était vous qui aviez eu cette idée et qui lui donnait l'argent de ma rétribution.
--- Ne croyez-vous pas que ces séances de lecture apportent beaucoup de plaisir à cette vieille dame qui ne peut plus lire par elle-même ?
--- Oui… Sans doute.
--- Alors pourquoi concluez-vous que j'ai fait cela uniquement pour vous ? Madame Rose n'a-t-elle pas été ma fidèle gouvernante pendant de longues années ? Ne devais-je point me préoccuper de son bien-être ?
A mesure que Fernand énumérait ses questions, Suzanne semblait se ratatiner sur sa chaise et son visage virait au pourpre. Soudain, elle prit celui-ci entre ses mains, pour dissimuler sa honte.
--- Excusez-moi, je suis une affreuse égocentrique !
Monsieur Fernand la regarda en souriant avec bienveillance.
--- Mais non ! Vous ne serez jamais affreuse et la confusion était possible. Votre plus grosse erreur a été de ne pas réaliser que les séances de lecture ont commencé bien avant que je vous présente ma machine !
--- Je ne sais plus quoi dire… J'en étais arrivée à la conclusion que vous étiez derrière tous les merveilleux avantages dont vous m'avez fait bénéficier depuis que j'habite la maison.
--- Qu'importe si j'ai un cousin journaliste et une parente qui a la même corpulence que vous ! Vous ne pouvez pas prétendre que j'ai fait cela pour profiter d'une quelconque libéralité de votre part, c'est le livre que vous m'avez offert qui m'a donné l'idée de mon orgue !
Suzanne se leva en souriant et vint déposer un baiser léger sur les lèvres de son bienfaiteur.
--- Vous êtes un ange ! Mon ange gardien.
Un ange passa effectivement, puis l'étudiante reprit la parole avec sa vivacité habituelle.
--- Bon, et si l'on parlait de ma séance de pose.
--- Allons près de la machine, on en parlera mieux.
Elle le précéda dans la pièce voisine, qui était le laboratoire de l'inventeur.
--- Ah, je respire ! Vous avez supprimé cet affreux couvercle. Je craignais d'être claustrophobe dans ce…
--- Sarcophage ! J'avais prévu un couvercle pour sauvegarder votre pudeur, mais j'ai pensé, depuis, qu'il risquait de provoquer, par son confinement, un mélange des parfums, ce qui serait catastrophique !
--- Vous savez, j'ai pris une douche avant de venir, nous pouvons commencer tout de suite, si vous le voulez !
--- Surtout pas après une douche ! Mon nez est hypersensible, mais le rendement de la machine, en raison de pertes en ligne, est assez faible. Il faut que les sources odorantes soient suffisamment fortes pour que le résultat soit bon.
--- Vous m'inquiétez !
--- Je n'ai pas l'intention de vous demander de ne plus jamais vous laver, comme le faisaient certaines élégantes des siècles derniers, mais de ne pas vous laver au cours des douze heures qui précèdent votre entrée dans la machine. Une douche le soir, avant de vous coucher et une séance de pose immédiatement après votre réveil, me sembleraient être une bonne solution.
Voyant la jeune fille rougir et devinant aussitôt la raison de son trouble, ce qui témoignait d'une étonnante intuition, Fernand ajouta avec douceur.
--- Surtout si vous avez usé, pour appeler le sommeil, d'un merveilleux somnifère naturel…
Le visage cramoisi de la jeune rousse confirma amplement son intuition.
--- J'insiste, vous viendrez telle que vous êtes à votre réveil, après avoir déjeuné, naturellement. Nous pourrons commencer dès demain matin, puisque c'est jour de repos pour vous… Si vous n'aviez rien prévu d'autre !
--- Non, non, je n'avais rien prévu ! Je serai là à l'heure que vous voulez, à partir de 8 heures.
--- 9 heures, ce sera parfait !
* * * * *
Suzanne s'était préparée aux pires extravagances de Monsieur Fernand, mais elle ne put s'empêcher de rougir quand il mit en place certains capteurs olfactifs. Pour se détendre elle-même, elle plaisanta d'une voix mal assurée.
--- Mon anatomie n'a plus aucun secret pour vous !
--- Imaginez que je suis votre médecin de famille et que je ne pose sur vous qu'un regard clinique.
--- Mon médecin de famille est une vieille dame !
Fernand sourit et continua à s'activer. C'était la première fois qu'une vraie femme lui servait de modèle et pas n'importe quelle femme, LA femme dont il voulait savourer les parfums naturels, il avait donc pas mal de modifications mineures à apporter aux positions des capteurs.
Dès qu'il avait ouvert sa porte à la jeune fille et qu'elle avait ôté sa robe de chambre, il avait été agréablement surpris par la vague de parfums qui étaient montée jusqu'à son nez. Il n'en avait rien dit à sa partenaire, pour ne pas choquer davantage sa pudeur, mais il était ravi. La nuit avait été chaude, surtout sous les toits, et la moiteur de ce jeune corps de rousse délivrait, pour un nez comme le sien, une foule de messages odorants. Malheureusement, même pour lui, les messages s'entremêlaient et devenaient difficilement identifiables. C'était semblable à la période qui précède un concert, au cours de laquelle tous les musiciens accordent leurs instruments. D'un brouhaha informe, bien qu'harmonieux quand même, s'élevait parfois une jolie phrase musicale, vite englobée dans le bruit général.
Il fallait absolument isoler chacun de ces parfums et ne les délivrer qu'à la commande du chef d'orchestre, pour retrouver toute l'harmonie d'une symphonie ou d'un concerto. L'analogie avec la musique le séduisait et il avait bien l'intention de se servir de l'architecture des oeuvres musicales, comme modèle, pour son inspiration.
Il avait déjà pu constater, en côtoyant la jeune fille dans l'ascenseur, que de sa peau émanait une fragrance de base qui rappelait l'odeur du soufre. Cette idée le faisait sourire, car il pensait que c'était de là que venait la réputation sulfureuse, plus précisément satanique, qu'avaient les rousses dans les temps anciens. Son sourire ne venait naturellement pas de la pensée du sort horrible qu'avaient connu ces malheureuses, mais en pensant à la vieille interrogation existentielle concernant la poule et l'œuf : Les rousses sentaient-elles le soufre en raison de leur commerce avec le diable ou leur avait-on attribué cette réputation en raison de leur odeur de soufre ? Il connaissait la réponse à cette question, mais il ne lui était pas désagréable d'imaginer quelques vertus surnaturelles à ces femmes.
En attendant, il fallait qu'il analyse avec précision ce parfum, dont les effets étaient singulièrement excitants pour la plupart des hommes, au rang desquels il était.
Ce n'est que lorsque la jeune fille se fut allongée nue, dans la caisse vers laquelle convergeaient tous les tubes des capteurs, que Fernand réalisa soudain combien cette séance serait indiscrète pour elle. Curieusement, il n'avait jamais pensé, jusqu'ici, que la pudeur de la chaste Suzanne serait ainsi mise à mal. Il fallait pourtant bien qu'il place ses capteurs le plus près, qu'il soit possible, des sources d'odeurs qu'il voulait utiliser. Dans certain cas, la mise en place représentait un véritable viol. Il songea qu'il fallait absolument qu'il la dédommage, quoi quelle en dise, pour la patience et la bonne volonté qu'elle mettait à le satisfaire.
Suzanne était comme tétanisée, au fond de la boîte que l'inventeur appelait pompeusement un sarcophage. Elle se demandait comment elle avait pu en arriver là, elle si pudique, qu'aucun homme n'avait jamais vue dénudée, elle était à présent entièrement livrée aux manipulations de Monsieur Fernand. Bien qu'elle n'ait pas l'impression que celui-ci se livra, sur elle, à des attouchements à but sexuel, elle était suffoquée par l'indiscrétion de ses gestes et par la mise en place de certains capteurs. Comme elle avait parfois tenté de le faire chez un dentiste, elle essaya désespérément de penser à autre chose, pour évacuer le stress qui s'était emparé d'elle.
Soudain, le visage souriant de son hôte se penchant sur son propre visage et il lui murmura :
--- Tout est en place ! Je n'aurai plus, en principe, à vous ennuyer.
Effectivement, l'homme s'écarta d'elle et passa derrière son clavier. Allongée dans sa boîte, elle ne pouvait voir que le visage de l'inventeur, placé derrière un curieux bec en cuivre, relié par un tuyau à la machine. L'essentiel était qu'elle voyait ses yeux, qu'elle ne quitta pas du regard durant toute la séance.
Le ronronnement assourdi d'une soufflerie se fit entendre, puis une succession de petits claquements amortis, les électrovalves entraient en action. Contrairement à son attente, elle ne ressentit rien de particulier sur son corps. Les légères aspirations, qui s'effectuaient au niveau de chacune de ses parties corporelles à la commande du clavier, étaient trop faibles pour qu'elle puisse en percevoir les effets.
Les yeux de Monsieur Fernand témoignaient de son émerveillement. A chaque pression sur une nouvelle touche, sa satisfaction paraissait s'accroître. Malgré elle, Suzanne fut fière de lui donner ainsi satisfaction. Soudain, un voile passa dans le regard du musicien silencieux. Il appuya plusieurs fois consécutivement sur une même touche et grimaça d'irritation. Suzanne crut que son cœur allait cesser de battre, à la pensée qu'il puisse émaner d'elle une odeur si affreuse qu'elle justifiait cette grimace.
Devinant son désarroi, Fernand lui sourit aimablement et se dirigeant vers elle, lui dit gentiment :
--- Ce n'est qu'une légère diaphonie !
--- Une diaphonie ?
Suzanne se demandait ce qu'elle avait bien pu faire pour provoquer une telle abomination. Pourtant, elle s'était bien gardée de toucher à sa petite chatte, une seule fois dans la nuit, malgré l'encouragement à le faire que lui avait prodigué la veille Monsieur Fernand.
Celui-ci répondit aussitôt à son interrogation anxieuse.
--- Ce n'est que le mauvais positionnement d'un capteur ! En plus du parfum, qu'il est chargé de capter, il récupère une partie de celui de son voisin.
La jeune fille appréciait la délicatesse de l'homme qui nommait toujours parfums, ce qu'elle savait n'être que des odeurs.
--- Vous comprenez, il faut que chacun des parfums arrive pur jusqu'au mélangeur, pour que le mélange soit parfaitement contrôlé par le clavier.
Suzanne ne voyait rien du tout, mais elle était bien soulagée de ne pas être la cause directe du dysfonctionnement.
Après une légère correction dans la courbure d'un tuyau de captage, l' "organiste" revint à son clavier. Quelques essais et il se déclara pleinement satisfait. Malgré tout, il tint à ajouter :
--- Il faudra que je procède quand même à une modification profonde de l'appareil. Il va falloir que je supprime les parois du sarcophage. Celles-ci provoquent un phénomène d'écho trop accentué, un peu comme les voûtes d'une église romane par rapport aux sons. Un fond de parfums mélangés subsiste en permanence dans la caisse, limitant la dynamique des soli.
Pour la première fois, depuis le début de cette extravagante aventure, L'étudiante se demanda si son aimable protecteur n'était pas fou. Oh ! Une folie douce, sans danger, mais une folie quand même. Curieusement, cette découverte provoqua un afflux de tendresse en elle. Si Monsieur Fernand était fou, c'était à elle de veiller sur lui, pour le protéger des noirceurs de ce monde impitoyable. Elle oubliait, à cet instant, qu'il avait le double de son âge et elle s'apprêtait à le défendre comme s'il était un enfant !
Faisant abstraction du fameux parfum de fond, Fernand s'activa devant son clavier. Il n'essayait pas encore de jouer une œuvre construite, mais il faisait plutôt des gammes d'arômes, plaquait des accords de fragrances, en un mot, vérifiait si sa conception de l'orgue à parfums de femme répondait bien à son attente.
Bien qu'il fût globalement satisfait, il entrevoyait des améliorations spectaculaires. Déjà, il avait pensé à créer une proportionnalité entre l'amplitude du déplacement d'une touche et l'ouverture de l'électrovanne correspondante, ce qui permettait de restituer partiellement son doigté. Pour parvenir à une restitution complète, il devrait faire varier la quantité du flux d'air parfumé en fonction de l'attaque de la touche. Pour cela, il fallait franchir un grand pas et pouvoir disposer d'une soufflerie à débit variable pour chacune des touches. La modification était conséquente, mais rien ne pouvait arrêter notre homme dans la poursuite de sa chimère.
Il pensa, en lui-même : " Le plus difficile, et de loin, était de pouvoir disposer de la complicité bienveillante de Suzanne, le reste n'est plus que la mise en œuvre de moyens techniques, donc de moyens financiers. " De ce côté-là, il n'était pas limité.
Pour éviter de lasser sa "source de parfum" par une trop longue première séance, il décida d'écourter celle-ci, malgré l'envie qu'il avait de la poursuivre indéfiniment.
Après l'avoir dégagée des capteurs, il aida galamment la jeune fille à sortir de la caisse, puis avec une pudeur aussi soudaine qu'insolite, il lui présenta sa robe de chambre en détournant la tête de sa direction. Ce comportement lui valut un éclat de rire cristallin, qui le fit rougir comme un premier communiant. Il eut droit également à un commentaire moqueur.
--- Je ne sais pas comment vous êtes parvenu à me faire oublier totalement ma pudeur, mais je trouve charmant que vous fassiez une différence entre ma "séance de pose" et la vie courante. Monsieur Fernand, vous êtes un gentleman !
* * * * *
Suzanne était à présent allongée sur un simple plateau, ce qui, avec l'impressionnante tuyauterie qui l'environnait, donnait un aspect encore plus fantastique à la surprenante machine.
Fernand lui avait demandé de porter, pendant la nuit précédente, un déshabillé court et flou, qu'il lui avait fourni pour la circonstance. Il prétexta de sa volonté de ménager la pudeur de la jeune fille, le léger vêtement lui permettant d'opérer sans qu'il soit obligé de lui demander de se dénuder entièrement avant de prendre place sur le plateau de l'orgue. En réalité, il espérait que le tissu vaporeux emprisonnerait ses parfums, au cours de la nuit, et les restituerait renforcés aux capteurs de la machine.
Le procédé se révéla efficace, Fernand allait enfin pouvoir se régaler d'un concert complet.
Suzanne le regardait "jouer" sur son clavier, comme un pianiste fou sur un piano sans cordes. Elle commença alors à avoir un peu peur. Surtout qu'elle avait commis l'imprudence de lire le livre qu'elle lui avait offert et qui avait déclenché toute cette insolite aventure. Elle avait été horrifiée à la lecture du procédé avec lequel Grenouille capturait les parfums de ses victimes, en les enserrant pendant six heures, après les avoir tuées, dans un linceul enduit de graisse. Certes, le sinistre Grenouille n'avait que la finesse de son nez en commun avec Monsieur Fernand, mais sait-on jamais !
Devait-elle se méfier de son hôte si paisible et si compatissant ? Progressivement, elle avait appris tout ce que cet homme bon avait fait pour elle. Jusqu'ici, elle en avait conçu une infinie reconnaissance, consciente que, sans lui, elle n'aurait pas pu poursuivre ses coûteuses études. Mais voilà que soudain, en voyant son air halluciné, elle commença à avoir peur. Et si toute cette gentillesse n'avait été qu'un appât pour l'attirer dans un piège odieux ?
Non, ce n'était pas possible ! C'était elle qui lui avait donné l'idée de sa monstrueuse machine, bien après que les libéralités de l'homme avaient commencé à améliorer son existence. Et si… Naïve, qu'elle était, de croire qu'elle avait appris quelque chose à cet érudit, attentif à tout ce qui concerne les odeurs ! Il devait avoir le livre depuis longtemps, caché dans sa bibliothèque. Elle lui avait offert une édition de poche, Dieu sait combien d'autres éditions étaient parues avant et depuis combien de temps ? La peur commença à provoquer, sur elle, une sudation anormale, que le nez de Monsieur Fernand ne tarda pas à déceler. Il s'arrêta de taper sur son clavier et la regarda avec étonnement.
--- Sans doute est-ce la fatigue qui commence à transformer vos parfums ! Veuillez m'excuser, je m'étais laissé emporter par le plaisir, en oubliant un peu votre confort.
Suzanne se força à lui sourire, mais elle ne parvint qu'à esquisser une grimace.
--- Bon, on va arrêter pour aujourd'hui ! Quel dommage, toutefois, que l'on ne puisse pas enregistrer cette musique si parfumée, qui me charme tant. Si je pouvais capturer et stocker tous vos parfums, je pourrai alors me passer de vous et ne plus vous faire subir l'épreuve de ses longues séances de…
Monsieur Fernand s'interrompit et regarda, avec stupéfaction, sa jeune protégée pousser un hurlement de terreur et s'enfuir, après avoir repoussé, d'un sursaut désespéré, tous les capteurs qui l'enserraient sur son plateau.
Complètement ahuri, il regarda en direction de la porte de son appartement qui venait de claquer à la volée. Que pouvait-elle avoir de si urgent à faire ?