Marie-Galante, jamais une île n'a aussi mal porté son nom. Un nom de prostituée, de femme outrageusement fardée, pour l'île la plus naturelle, la plus sage des Antilles ! Il est vrai que le vieux Colomb les a trouvées toutes naturelles et préservées, ces îles paradisiaques. Pourquoi a-t-il donné le nom perdu de son navire amiral à cette île ? Peut-être parce qu'elle est ronde comme une caravelle !
Il avait sans doute des remords, Colomb le bigot, qui changea le nom de son bateau pour que les caravelles de sa flotte ne portassent point trois noms de putes, la Nina, la Pinta et la Marie-Galante... D'ailleurs, jamais un marin espagnol de l'époque n'aurait baptisé son navire Santa-Maria ! Quand les voyages n'en finissaient pas de traîner en longueur, au cours d'interminables journées sans femme, il valait mieux pouvoir caresser le bois d'un bateau portant le nom de l'une de ces filles qui attendent dans les bouges des ports, plutôt que celui de la vierge parmi les vierges. Quel faux-cul que ce Colomb !
Il reste quand même le nom de Marie-Galante. Elle se serait appelée Zanzibar que cela n'aurait pas changé grand-chose! Une rime dans une chanson, sans doute...
De l'endroit où je la vois, elle est un peu indécise, un peu floue dans la brume marine. Je me suis installé en face, sur un petit morne qui domine Sainte-Anne, pour bien la voir, le jour, la nuit, à toute heure et par tous les temps. Depuis plus de dix mois que je suis là, je ne n'ai jamais pris le bateau pour m'y rendre. J'ai pris l'avion, à Saint-François, pour la survoler, pour la voir sous d'autres angles, mais sans jamais y poser le pied.
J'ai découvert très vite que sa longue silhouette plate avait fréquemment, sur sa droite, une grande sœur plus montagneuse, plus sombre aussi, car plus lointaine, la Dominique. Mais ne nous laissons pas distraire, je me fiche de la Dominique ! Je suis là pour observer Marie-Galante, je devrais dire "surveiller", ce serait plus exact.
Et puis un jour, surprise, voilà que les deux îles se rejoignent. Il y avait un trou entre les deux, un trou de mer et de ciel. Disparu le trou ! Je me suis précipité chez mes voisins, qui sont du pays, pour savoir ce qui arrivait à mon île.
· La Martinique, Monsieur, c'est la Martinique que l'on voit apparaître par temps clair entre Marie-Galante et la Dominique !
Je me fiche pas mal de la Martinique ! Et d'abord le temps n'est pas vraiment clair, il y a presque davantage de brume sur l'océan que d'habitude. Que vient faire cette Martinique dans mon champ de vision ? Je sais que c'est absurde, mais cela m'énerve. Je ne peux plus observer mon île de façon aussi précise qu'avant, à présent qu'elle forme un long cordon continu avec les deux intruses. Il ne manquerait plus qu'une nouvelle île apparaisse entre la Dominique et les Saintes et ce serait complet !
Mais à qui s'en prendre ? Il y a bien l'E.D.F, avec ses affreux poteaux métalliques ! L'E.D.F, premier employeur de Guadeloupe et premier massacreur de sites. Ces messieurs, les technocrates, ont un don pour faire passer leurs abominables lignes électriques dans les plus beaux sites ! La société France Télécom fait des efforts pour faire au moins autant de dégâts, mais avec ses ridicules poteaux en bois, plantés à la va vite, elle peut aller se rhabiller devant l'E.D.F et ses énormes pilonnes de haute tension ! Pour un rien, mon île serait zébrée de fils et découpée en tranches par ces amas de ferrailles. Pour cela, il ne suffirait d'un rien, quelques mètres de moins dans l'altitude de la galerie où je m'installe pour observer.
Et encore, les Guadeloupéens ont eu la chance d'échapper à la S.N.C.F, sinon, pour se rendre sur leurs plages, ils seraient obligés de passer sous les voies, dans des tunnels sentant la pisse ! Car, arrivée cent ans plus tôt, le chemin de fer ne s'est pas privé de réquisitionner les plus beaux terrains, en bordure de mer, pour installer ses ballasts dégueulasses. Il n'y a qu'à voir la Côte d'Azur pour comprendre !
Bon, calme toi, pas de S.N.C.F en vue ! Dire qu'il y a des Guadeloupéens qui n'ont jamais pris le train, qui n'ont jamais été bercés par le "tac, tac, tac" des roues qui passent sur les jonctions entre les rails. Réveille-toi, mon vieux ! Il y a longtemps que les rails sont soudés, bien avant que les T.G.V ne sévissent... Le T.G.V, quelle foutaise ! Jusque comme les trains devenaient enfin propres et confortables, voilà qu'on les remplace par ces cabines d'avion à roulettes, où les centimètres carrés sont comptés comme s'il s'agissait d'une concession aurifère.
Heureusement, de l'autre côté, sur la gauche, il n'y a aucun risque ! Petite-Terre, minuscule et que l'on ne peut pratiquement jamais voir, et la Désirade, même pas une île, puisqu'elle se découpe sur le ciel derrière la pointe des Châteaux.
"Père garde-toi à droite, Père garde-toi à gauche !" Je ne sais plus quelle est l'andouille de Dauphin qui gueulait cela à son père au lieu de lui donner un coup de main, mais, pour moi, il n'y a du danger qu'à droite. Pour l'ancien maire de Sainte-Anne aussi, et il n'avait apparemment pas de fils pour le prévenir !
Mais tout cela m'est indiffèrent, je suis là pour surveiller Marie-Galante, le reste n'a aucune importance.
Par un bel après-midi de printemps, après que nous ayons fait longuement l'amour et qu'elle se soit montré particulièrement câline, elle s'allongea près de moi. Les yeux fixés sur le plafond, comme s'il s'était transformé en huitième merveille du monde, elle resta un long moment silencieuse, puis, d'une voix qui tremblait légèrement, elle me demanda :
· Es-tu enfin décidé à m'épouser bientôt ?
L'épouser ! Pourquoi cette question eut le don de m'irriter ? Est-ce qu'on parle de mariage au cours de l'un de ces moments magiques où l'esprit semble s'être libéré autant que le corps et où l'on flotte dans une sorte de béatitude lumineuse ?
· On ne pourrait pas parler de cela une autre fois ?
Elle ne répondit pas, mais son silence était tellement expressif que je fis tout ce que je pus pour qu'elle le rompe. Effectivement, quelques instants plus tard, elle gémissait doucement sous l'effet d'un plaisir retrouvé. J'avais échappé une fois de plus à cette embarrassante question qui revenait périodiquement, de plus en plus souvent, il est vrai !
Jamais plus, elle ne me posa la question fatidique, à laquelle je tentais de fuir depuis les nombreuses années que nous étions ensemble. Pas au début, non ! Au début nous avions convenu, d'un commun accord, qu'il serait beaucoup plus agréable de vivre séparément et de ne se retrouver que lorsque nous en avions envie, pour faire l'amour, pour voir un spectacle, faire un voyage... Et puis la question arriva, elle accompagnait les moments, de plus en plus fréquents, qu'elle passait devant un miroir à scruter ses rides naissantes, avec une inquiétude qui me semblait excessive. Ces prémisses de maturité lui allaient pourtant à ravir. Ces sillons, que je voyais naître, m'étaient chers, car j'avais l'impression qu'ils m'appartenaient vraiment. Le reste de sa personne, elle me l'avait offert un jour, en l'état, complètement achevé. Ces légères transformations de sa silhouette, cette lourdeur qui s'emparait de ses seins, cette mollesse dans le galbe de ses fesses, ces quelques marques, enfin, qui changeaient imperceptiblement le modelé de son visage, je les aimais particulièrement, parce qu'il me semblait que j'avais participé à leur création. On m'avait donné une jeune-fille et j'en avais fait une femme !
Et voilà que la femme s'inquiétait de ne plus être une jeune-fille et que, comme conséquence de cette lente transmutation, elle voulait bouleverser l'ordonnancement de notre existence, embourgeoiser notre couple, introduire les pernicieuses habitudes dans notre vie, qui était, jusque-là, sans cesse renouvelée.
Le jour où elle me parla à nouveau de mariage, c'était encore après une longue séance amoureuse.
J'aurais dû me méfier parce qu'elle avait fait l'amour d'une façon un peu trop passionnée et un peu trop exhaustive, comme si elle passait en revue toutes les positions que nous avions tendrement mises au point ensemble. C'était comme si c'était la dernière fois, et cela l'était.
Elle m'annonça qu'elle en épousait un autre, cet ectoplasme qui lui faisait la cour depuis plusieurs années, sans génie, sans grand espoir, avec l'obstination têtue de celui qui croit avoir l'éternité devant lui. Dieu sait combien je m'étais moqué de lui, devant elle le plus souvent. Elle refusait d'entrer dans mon persiflage, avec une petite moue, puis le sourire attendri que devait avoir la maman canne, quand elle regardait le vilain petit canard qui suivait le reste de sa couvée.
J'aurais dû me méfier, on dit que les femmes ne peuvent pas résister aux hommes qui les font rire et à ceux qui leur font pitié !
· Tu ne vas pas épouser ce minus !
· Michel n'est pas un minus, c'est un homme charmant, plein de qualités et qui m'aime... Et surtout, qui veut m'épouser !
· Mais enfin, je n'ai pas dit que je ne voulais pas ! On n'en a jamais vraiment parlé...
Son petit sourire narquois me montra que j'avais trop tiré sur la corde et que celle-ci s'était cassée... Mais il restait notre amour, cette attirance irrésistible qui nous poussait l'un vers l'autre, tant qu'elle n'aurait pas...
· Bien sûr, il ne me donne pas autant de plaisir que toi, mais je crois qu'il est temps que je pense un peu plus à mon avenir et un peu moins à mon plaisir.
Un coup de poignard entre les deux épaules ne m'aurait pas fait plus d'effet : "Elle avait déjà couché avec lui !". C'était tout simplement monstrueux, une monstrueuse trahison ! Elle continuait à me regarder avec son petit sourire et j'avais l'impression qu'elle lisait en moi comme dans un livre ouvert. Elle ajouta, avec une soudaine douceur dans la voix, une tendresse presque maternelle :
· Tu ne voulais tout de même pas que je m'engage avec lui sans faire un essai ? Rassure-toi, tu resteras toujours le valet de cœur dans mes souvenirs, lui c'est le roi de trèfle. Tu représentes la passion, le jeu, ma jeunesse... Lui c'est la famille, la maternité, la sécurité en un mot. D'ailleurs, si tu avais voulu, nous l'aurions eu cet enfant que je t'ai demandé si souvent !
J'aurais dû me battre davantage, m'accrocher à elle, mais mon stupide orgueil était blessé : elle avait fait l'amour avec un autre !
Elle épousa l'ectoplasme et le suivit au bout du monde, pour être sûre de ne plus jamais me rencontrer.
Le bout du monde, je l'ai sous les yeux, c'est cette île qui sombre peu à peu dans l'obscurité. Cette forme trapue qui, dans un ciel sans lune, n'existera bientôt plus que par les quelques lumières qui ponctueront son long profil sans reliefs saillants.
Depuis dix mois, je suis installé en face et j'observe.
Au début, je traînais parfois près des débarcadères de Pointe-à-pitre, espérant la voir arriver seule, venant faire des achats pendant que son fonctionnaire de mari travaillait. Ensuite, j'ai compris que le risque de les voir ensemble, de surprendre peut-être un moment d'intimité amoureuse entre eux, serait trop insoutenable pour moi et devait être évité à tout prix. Alors, je me suis retiré sous ma galerie et j'observe. J'ai l'impression que la terrible douleur, qui gît au fond de ma poitrine, ne se libèrera pas complètement tant que j'aurai sous les yeux le lieu privilégié où elle vit.