Elle se laissait appeler Doudou, parce que c'était le nom que lui donnait sa mère. Elle n'avait pourtant rien, ni dans son physique, ni dans son caractère, qui correspondait à ce surnom. Pourtant c'est ainsi que je choisis de la nommer.
Son petit visage, qui se projetait en avant par un charmant nez en trompette, contrastait plaisamment avec les opulentes rondeurs de son anatomie. Elle parlait parfois de l'épanouissement de ses formes, avec une petite gêne irritée. Ce n'était pourtant pas l'une de ces femmes stressées par leur surcharge pondérale, qui se débattent toute leur vie contre un dysfonctionnement de leur métabolisme basal. Doudou croquait dans la vie à belles dents et la vie, bonne fille, laissait son tribu d'excédents sur ses formes alanguies. Je trouvais ses volumes très désirables, quand elle acceptait de les mettre en valeur sans les insérer dans des vêtements carcans.
Cette pulpeuse et mignonne jeune femme, avait l'intelligence et la culture d'un laideron maigrichon. Son esprit ouvert et jovial m'avait séduit de prime abord, quand nos rapports n'étaient encore qu'épistolaires. Quand je vis enfin la lueur, qui passait parfois dans ses yeux clairs, j'y découvris la trace d'un caractère inflexible, que ne laissait pas prévoir son physique avenant.
Après une assez longue correspondance sur Internet, elle m'avait annoncé qu'elle était journaliste, à ses heures, et qu'elle espérait obtenir une mission pour venir m'interviewer pour un magasine féminin. J'étais ravi de la rencontrer et, après l'avoir vue, j'étais encore plus heureux qu'elle ait pu faire le voyage jusqu'à moi.
Pourtant, à présent qu'elle était là, devant moi, Doudou, me porta un sérieux coup au moral. Je réalisais soudain que cet agréable lutin avait 25 ans et que j'avais l'âge d'être son grand-père.
Je savais cela depuis longtemps, mais tant que c'était de façon informelle, cela ne me tracassait pas trop. A présent qu'elle avait pris formes, sous mes yeux, ce n'était plus pareil, car Dieu sait que les formes que j'avais devant moi étaient émouvantes !
Ce n'était pas la première fois qu'une journaliste venait m'interviewer - des grandes, semblables à des mannequins de mode ; des petites, faites au moule ; des très jeunes et des franchement vieilles ; belles, car les femmes le sont toutes, aux yeux de deux hommes au moins, celui qui est autorisé à les aimer et moi qui les chéris toutes - je n'avais pourtant jamais rien ressenti de semblable.
Sa voix, au léger accent belge, me demanda soudain si j'avais pris de la drogue. Cette question brutale me tira aussitôt de ma torpeur rêveuse et me ramena dans le fil de la conversation.
Était-ce son petit nez qui lui donnait cet air effronté ?
Une fessée, voilà ce qu'elle méritait, une fessée !
Cette perspective fit monter en moi une bouffée de chaleur.
--- Pourquoi me regardez-vous avec cet air égrillard, à présent ?
Diable ! Cette gamine n'avait pas les yeux dans les poches. Des yeux bleus, d'ailleurs, comme je le remarquais soudain. Une couleur qui n'avait rien d'un ciel de Provence, mais qui avait des reflets d'acier, l'acier du couteau qu'elle semblait avoir envie de me planter entre les omoplates.
--- Pourquoi cette agressivité soudaine ? Ma charmante Doudou s'est-elle transformée en petit démon ?
--- C'est plutôt dans vos yeux que je vois des lueurs inquiétantes !
--- Oh, je n'ai rien à l'esprit qui puisse vous faire du mal ! La fessée que j'avais soudain envie de vous donner n'était pas destinée à vous faire souffrir.
--- C'est bien ce que je redoutais… Reprenons, s'il vous plait, notre entretien sur un plan strictement professionnel.
--- Si j'avais trente ans de moins, vous tiendriez peut-être un autre langage !
--- Si vous aviez trente ans de moins, je n'aurais pas fait ce long voyage pour vous interviewer, car vous n'auriez écrit aucun de vos bouquins !
Décidément, sa rigueur professionnelle était sans faille ! Je me soumis donc complaisamment au jeu des questions et des réponses, alors qu'elle notait celles-ci, avec application, sur son petit carnet.
Soudain, la journaliste me regarda avec un drôle de sourire, pendant que je m'empêtrais dans la réponse à une question banale. Son petit air me surpris, parce qu'il n'avait aucun rapport avec le sujet abordé. Elle saisit son sac et, toujours en souriant, sortit un pistolet, avec lequel elle me mit complaisamment en joue. Je m'arrêtais de parler et la regardais avec stupeur.
--- Que faites-vous avec cette arme ? Attention, c'est un petit calibre mais il peut faire très mal quand même !
--- C'est vrai que vous vous y connaissez en armes ! En armes et en femmes aussi.
--- Peut-être plus en armes quand femmes, sans doute.
--- Pourtant, vous en parlez beaucoup des femmes !
--- Pas plus que des hommes…
--- Je n'ai pourtant pas vu beaucoup de photos d'hommes sur vos sites pornographiques !
--- Mes sites pornographiques ?
--- Vous ne croyez pas qu'il suffit d'utiliser un pseudonyme pour échapper à nos recherches !
--- Vos recherches ?
--- Vous allez répéter tout ce que je dis ?
Une lueur de compréhension s'éclaira soudain dans mon esprit.
--- Vous faites partie de cette bande de fous qui me harcèle depuis plusieurs semaines !
--- Pas des fous, des " nettoyeurs ". Nous allons nettoyer Internet de toutes les ordures pornographiques qui l'encombrent !
--- A coup de pistolet ?
--- Non, le pistolet vous est réservé !
--- Mes récits érotiques sont pourtant bien sages par rapport à tout ce que l'on peut voir et lire sur le réseau ! La scatologie, l'urologie, la zoophilie, j'en passe et des meilleures. Le tout mal écrit, vulgaire et avilissant pour les femmes.
--- Vos textes sont peut-être encore plus dangereux ! Sous couvert de littérature, vous trompez vos lecteurs qui se laissent polluer l'esprit sans méfiance.
--- Quoi qu'il en soit, je crois que vos injections incessantes de virus, dans mes messageries, sont des punitions bien suffisantes !
--- Vous avez, sans doute, un bon antivirus… Ce n'est pas une punition suffisante !
Elle agita son arme sous mon nez avec nervosité, ce qui eut pour effet de me donner des sueurs froides dans le dos. Je commençais à croire qu'elle pouvait tirer sur moi.
Comment une jeune femme, avec une si belle poitrine, pouvait-elle être une virago ?
--- Cessez de regarder mes seins avec concupiscence, sinon je vous abats immédiatement comme un chien !
--- C'était un regard admirateur, un hommage.
--- J'ai lu, dans vos cochonneries, comment vous rendez hommage aux femmes !
--- Attendez ! Ne nous égarons pas dans cette direction. Vous confondez littérature et réalité ! D'ailleurs, vous ne comptez quand même pas éliminer tous les individus qui font du porno sur le Net ? Ils sont sans doute des centaines de milliers dans le monde.
--- Nous sommes nombreux, nous aussi ! Suffisamment pour traquer tous les salauds à travers la planète.
--- J'ai vu cela, à la diversité des origines des messages empoisonnés qui me parviennent.
--- Nous sommes une confrérie de plus en plus nombreuse !
--- Bon ! Que voulez-vous de moi ? Une promesse de fermer mes sites érotiques ?
--- Ca, c'est ce que l'on demandait, il y a des semaines. A présent, ce n'est plus suffisant ! La punition doit être exemplaire.
Elle agita à nouveau son arme sous mes yeux. Je compris qu'elle était cinglée et qu'elle allait mettre son funeste projet à exécution. Je ne pouvais pas me laisser flinguer sans essayer de me défendre ! Il fallait que je l'excite encore davantage. J'avais remarqué que, chaque fois qu'elle s'énervait, elle brandissait son arme devant moi, de plus en plus près. Si celle-ci passait à portée de ma main, je tenterais ma chance.
J'esquissais un pâle sourire, qui se voulait narquois.
--- C'est vrai que vous avez de beaux nichons, mais votrecul est encore plus excitant !
--- Salaud ! Je vais vous abattre comme un porc !
L'effet escompté se produisit, elle agita le petit pistolet très près de moi, à portée de ma main gauche. Je n'eus pas le temps de m'interroger sur l'opportunité d'attendre qu'il passa devant ma main droite. Dans une action réflexe désespérée, je saisis l'arme avec ma main gauche et lançais mon poing droit fermé en direction de son menton. Un mignon petit menton, avec une adorable fossette.
Je fus le premier étonné des résultats de mon action. Alors que je n'avais jamais été fichu de donner un bon coup de poing à quelqu'un, elle eut droit à un formidable uppercut, qui l'envoya s'effondrer au fond de la pièce, K.O. pour le compte. Le pistolet était resté dans ma main gauche.
En tireur chevronné, j'éjectais le chargeur et manœuvrais la culasse, pour désapprovisionner l'arme. Cela me permis de constater que celle-ci n'était pas chargée.
Je regrettais alors que mon coup de poing ait-été aussi efficace. Pour une fois que je réussissais un direct du droit foudroyant, c'était sur une jeune femme charmante et inoffensive !
Je m'empressais auprès d'elle, pour la réveiller, en espérant ne pas avoir tapé trop fort.
La journaliste - mais était-elle vraiment journaliste ? - ouvrit les yeux un instant, puis les referma et se mit à pleurer en silence. Elle était toujours assise sur le sol et je tenais son buste contre ma poitrine.
J'ai toujours été très mal à l'aise devant une femme qui pleure. Je me sentais coupable d'avoir frappé si fort - l'hématome, qui rougissait sur son menton, pouvait témoigner de la violence du coup - mais j'avais pour excuse d'avoir réellement cru qu'elle était venue chez moi pour m'assassiner. Ou plutôt pour " m'exécuter ", suivant son point de vue !
--- Ce n'est pas raisonnable de menacer quelqu'un avec une arme ! Déchargée, en plus ! J'aurais pu vous abattre, croyant être en situation de légitime défense.
--- J'ai tout raté ! Je suis minable.
--- Bon sang ! Mais vous vouliez faire quoi ?
--- Je voulais vous faire peur et vous obliger à abandonner votre activité pornographique.
--- C'est votre gourou qui vous a demandé de venir me menacer avec une arme ?
--- Je n'ai pas de gourou ! Nous ne sommes pas une secte, mais une association de gens propres qui veulent assainir le Web !
J'ai pris cette décision toute seule…
--- Oui, oui, je vois ! Mais je crois que vous vous êtes trompée de cible et je crois que vous vous trompez de méthodes, aussi. Vos commandos sont des groupes fascistes, comme ceux qui s'en prennent à l'avortement. Il existe une voie démocratique, vous préférez l'action directe, qui fait fi des libertés individuelles.
--- Les politiques se moquent du problème. L'état français, à travers une société nationale, France Telecom, s'est enrichi avec le Minitel Rose et continue, sur Internet, à servir d'intermédiaire pour faire payer les clients des sites pornographiques.
--- Je suis d'accord avec vous sur ces deux points ! Cela me choque d'autant plus que je crois que la pensée doit circuler librement et gratuitement sur Internet, c'était l'une des idées de base des créateurs de ce réseau.
--- La pensée… Vous appelez vos ordures des pensées !
--- Vous ne désarmez pas, vous ! Même à moitié sonnée, vous conservez toute votre hargne ! La pédophilie est traquée par les gendarmes, qui surveillent le Web, et les consommateurs d'images pédophiles sévèrement sanctionnés. Les images ou les récits d'actes sexuels, entre adultes consentants, ne sont pas répréhensibles.
--- Même lorsque ce sont des enfants qui sont agressés par ces horreurs ?
--- Je suis à nouveau d'accord pour regretter que l'on ne dispose pas de meilleurs moyens de filtrage pour éviter que des yeux innocents soient assaillis par des images choquantes, pour eux, et qui peuvent leur donner de fausses idées sur l'amour physique. Voilà une belle cause à défendre pour votre association ! Imposer un signal d'identification, aux sites érotiques et pornographiques, pour rendre leur discrimination automatique plus efficace. C'est techniquement possible, agissez au niveau politique pour que ce soit imposé légalement.
--- C'est sans espoir !
Et elle pleura de plus belle. Je compris, qu'après ce qu'elle considérait comme un échec personnel, elle aurait beaucoup de mal à retrouver la sérénité qu'elle affichait en arrivant chez moi.
Je l'aidais à se relever avec ménagement, en abusant aussi peu que possible des circonstances pour caresser ses rondeurs avenantes. Après qu'elle se soit rassise, un peu rassérénée, je lui rendis son pistolet, qu'elle flanqua dans son sac à main sans ménagement.
--- Bon, écoutez ! Je vais vous faire une proposition.
Deux yeux bleus, soudain attentifs, se braquèrent sur moi.
--- Je vais suspendre la parution de mes trois romans érotiques sur le Net, en les remplaçant par une annonce sur laquelle j'expliquerai comment et qui m'a forcé la main, pour obtenir cette autocensure.
--- Vous parlerez de l'arme ?
--- Bien sûr ! Sans parler du coup de poing, toutefois, en vous laissant la maîtrise de la situation jusqu'au bout.
--- Pourquoi faites-vous cela ?
--- D'abord, parce que la publication de ces ouvrages ne me rapporte strictement rien. Ensuite, parce que je ne suis lié par aucun contrat publicitaire. Enfin, pour vous faire plaisir et pour que vous cessiez de pleurer.
--- Tout cela n'est pas très clair !
--- Je crois pourtant que ma promesse et mes motivations sont limpides ! Ne comprenez-vous pas que je faisais cela pour m'amuser et que cela ne m'amuse plus si je dois faire pleurer une jolie jeune fille comme vous.
--- Qu'espérez-vous obtenir de moi ?
--- Rien de ce que vous craignez ! Je souhaite seulement que vous acceptiez de jouer franc jeu avec moi. Je vous communiquerai tous les messages que je recevrais pour cette annonce… Non ! Je vais plutôt créer un forum, pour que les lecteurs puissent débattre directement sur ce sujet. Il vous suffira de vous connecter régulièrement pour vous tenir au courant des différents points de vue et des différents argumentaires développés.
--- Vous espérez me faire changer d'avis ?
--- Je n'espère que vous faire réfléchir calmement au problèmes soulevés par votre censure brutale !
Elle hochait la tête avec un air de profonde incompréhension.
--- Avez-vous au moins lu l'un de mes textes ?
--- Naturellement ! Des extraits.
--- Les passages les plus érotiques retirés de leur contexte, naturellement ! Vous pouviez faire l'effort de tout lire avant de venir me brandir une arme sous le nez !
--- D'autres ont lu et nous ont rendu compte. Moi, tout cela m'écœure !
--- Si vous n'avez pas de gourou, vous avez au moins des maîtres à penser qui vous imposent leurs points de vue. Tout cela est bien du fascisme !
--- Si c'est pour une bonne cause, la fin justifie les moyens !
--- Vous apprendrez, plus tard, bien plus tard, fillette, que la fin ne justifie jamais les moyens, mais que les moyens sont souvent mis aux services particuliers des Guides - des Führers - sous couvert d'une noble cause.
Prenez la révolution française. A quoi ont servi les centaines de milliers d'exécutions sommaires qu'elle a déclenchés ? A obtenir la liberté, l'égalité et la fraternité pour le peuple français ?
Foutaise ! Il suffit de regarder les autres peuples européens, qui ont fait l'économie d'une révolution, pour se rendre compte qu'ils ont, en douceur, obtenu des régimes démocratiques au moins aussi performants que le nôtre !
--- Nous sommes complètement hors de notre sujet !
--- Pas du tout ! On est en plein dedans. Vouloir empêcher un peuple adulte d'accéder aux stimulants qu'il estime nécessaire à sa sexualité, sous prétexte que cela choque les quelques bonnes âmes qui tirent les ficelles de votre organisation dans l'ombre, est aussi grave, pour la liberté, que de dresser des guillotines !
--- Vous ne croyez pas que vous allez un peu loin pour quelques histoires de fesses ?
--- Je pourrais vous poser exactement la même question !
Pour la première fois depuis son arrivée, la jolie " journaliste " se détendait et me gratifiait de son premier véritable rire.
--- C'est vrai ! Tout cela paraît un peu ridicule, si on s'en tient à vos petites histoires sordides, mais c'est l'accumulation, l'invasion d'Internet, qui sont intolérables.
--- Vous devriez quand même faire la différence entre les sites amateurs et les sites professionnels. Non seulement mes sites sont gratuits, mais je refuse toute publicité. Vous ne pouvez pas m'accuser de faire du fric avec le porno !
--- L'amateurisme ne justifie pas tout ! Nous nous en prenons à tous les sites pornographiques, sans discrimination.
--- Bon ! Je vois que nous tournons en rond. Revenons à ma proposition. Qu'en pensez-vous ?
--- Pour moi, c'est d'accord ! Et je vous promets de surveiller tous les jours votre forum.
Dans le fond, cette solution m'arrangeait plutôt. Il y avait quelques temps que je commençais à me poser des questions sur la mise en ligne de mes romans érotiques. J'avais fait cela pour m'amuser, m'amuser à les écrire et m'amuser à observer leurs carrières sur le Net. A présent, je m'étais habitué aux cinq cents visites quotidiennes, provenant de plus de cent vingt cinq pays différents, il était peut-être temps de redorer mon image d'écrivain en masquant ces productions du second rayon. Il est vrai que tous les grands écrivains (ce que je ne prétends pas être !), presque sans exception, ont alimenté ce rayon sulfureux, mais on cherche vainement une œuvre de premier niveau parmi ces ersatz de littérature.
Et puis cette fausse journaliste était si mignonne !