La libre littérature française d'Amérique




Le premier vol immotique.



. Cet établissement est entièrement géré par un réseau local immotique.
. C'est quoi ça ?
. Cela signifie que tous ses équipements électriques, du plus simple (une lampe d'éclairage, par exemple) au plus complexe (la centrale d'identification des usagers des locaux, autre exemple), sont raccordés à un réseau précâblé qui leur permet de communiquer entre eux.
. Qu'est ce qu'un fer à repasser peut bien avoir à raconter à un poste de télé ?
. Peut-être rien. Mais la centrale d'identification peut très bien commander l'extinction des lampes d'éclairage, la mise en veille des convecteurs électriques, la fermeture des volets roulants motorisés, à la sortie de la dernière personne des locaux. Et comme il s'agit dans tous les cas de dialogues, si la centrale donne un ordre à une lampe, la lampe doit être capable d'accuser réception de l'ordre et, ensuite, d'informer la centrale de la bonne exécution de celui-ci.
. Bon Dieu, quel babillage cela doit être !
. Silencieux, certes, mais il peut y avoir, pendant quelques minutes, une très forte densité d'informations qui circulent sur le réseau. Car on peut aussi imaginer que la centrale vérifie le bon arrêt des fers à repasser et des postes de télévision et bien d'autres choses encore.
. Cette centrale est un grand patron !
. Oui, c'est un nœud important du réseau, mais les nœuds secondaires ont aussi leurs mots à dire. Une jauge thermométrique va informer les convecteurs, de sa zone d'influence, que la température extérieure baisse et qu'il va falloir anticiper, sur la chute de la température intérieure, en augmentant leur consommation électrique. L'activation d'un bouton-poussoir de commande d'éclairage, dans une pièce qui est censée être vide, sera communiquée à la centrale anti-intrusion, qui tirera toutes les conséquences de cette anomalie.
. Ce qui signifie qu'un modeste bouton-poussoir de commande d'éclairage est raccordé au réseau de contrôle d'accès et d'anti-intrusion ?
. Il n'en est rien, naturellement. Un réseau local immotique est, en fait, composé d'un assemblage de réseaux locaux spécialisés, qui communiquent entre eux par des passerelles. Le réparateur des stores électriques n'a pas accès aux réseaux de sûreté (contrôle d'accès et anti-intrusion) ou de sécurité (détection incendie et gestion des issues de secours). Le contrôle d'accès et l'anti-intrusion sont même traités par des réseaux distincts, dépendants de sociétés qui n'ont aucun lien entre elles. Ceci, naturellement, dans un souci de haute sûreté.
. Mais il y a bien un ordinateur quelque part, relié à Internet, et que l'on va pouvoir utiliser pour ouvrir une porte à distance et inhiber les détecteurs anti-intrusion gênants ?
. Cela ça existe dans les films, à la télé, pas dans la réalité d'une installation de haut niveau, comme celle-ci. Toutes les centrales sont elles-même des ordinateurs, qui peuvent être prises en charge à distance, par l'intermédiaire du réseau téléphonique, pour des opérations de télémaintenance. Mais, non seulement il y a des codes d'accès et le système du double appel, qui fait que seule la machine du mainteneur peut être connectée, mais aucune de ces centrales n'est branchée en permanence sur le réseau téléphonique. Elles le sont, sur ordre d'un cadre responsable, uniquement pendant le temps d'une intervention dûment justifiée.
. Le système du double appel ?
. Oui, l'ordre initial vient de l'ordinateur extérieur, le maître, que l'on a connecté momentanément à l'ordinateur interne, l'esclave. Au cours de cette liaison, la seule chose que puisse faire le maître est de demander à l'esclave de le rappeler par le réseau R.T.C, le réseau téléphonique. Cette procédure a deux avantages : premièrement, rendre la prise en main de l'esclave par un poste téléphonique autre que celui du maître impossible ; secondement, faire payer les communications au client (il n'y a pas de petits profits…).
. Donc pas de petit génie, casseur de code secret à partir du micro familial !
. Pas question !
. Donc impossible de rentrer dans cet établissement hors des heures d'exploitation !
. Conclusion hâtive !
. Bon, alors qu'elle est l'idée de génie ?
. Si un réseau hautement sécurisé ne peut pas être attaqué de l'extérieur, j'affirme qu'il peut l'être de l'intérieur.
. De l'intérieur des locaux ?
. Non, de l'intérieur du réseau !
. Bon Dieu, tu vas nous transformer en électrons et nous envoyer balader sur ce fichu réseau… Fichtre !
. Il est inutile d'aller sur Mars pour ramener des échantillons du sol martien, des robots peuvent le faire pour nous.
. Je préfère ça !
. On va se contenter d'introduire un programme très astucieux, dans un modeste appareil de confort de l'établissement, comme un convecteur électrique, pour qu'il puisse jouer tout seul dans la cour des grands, au moment voulu.
. Hé hop ! À travers une passerelle.
. Oui, mais une passerelle un peu aménagée. Celle d'origine rejetterait sans hésiter les messages peu orthodoxes que notre espion va lui adresser.
. Et l'équipe de sécurité de l'établissement laissera les réparateurs, de radiateurs électriques, accéder au dispositif qui sert de passerelle entre le réseau " confort " et les réseaux de haute sûreté ?
. Il ne faut pas rêver ! On n'aura rien sans mal. Il faudra un peu ruser pour obtenir ce résultat et compter sur l'incompétence, d'un gardien moyen, en électronique. Ce sera quand même possible, car le dispositif en question est en marge de ces réseaux de haute sûreté. Faisant partie des deux réseaux complémentaires, il est réellement intégré à aucun des deux et, de ce fait, mal surveillé par chacun. On atteint discrètement l'armoire, qui le renferme, et on le change subrepticement. On risque tout au plus de déclencher une petite anomalie, qui disparaîtra trop vite pour être traitée par le P.C. de Sûreté, en temps réel. Quand on retrouvera sa trace sur les enregistrements, le lendemain, elle n'aura plus qu'un intérêt historique pour expliquer comment le pigeon a été plumé.
. Je sens que l'électronique commence à me passionner ! Mais… Comment feras-tu pour te procurer le matériel et le langage qu'utilisent tous ces petits bavards ?
. Aucun problème ! Pour le matériel, ce sont des sous-ensembles standards, dans lesquels chaque utilisateur charge ses programmes spécifiques. Pour le langage, c'est encore un miracle de la mondialisation : le seul fournisseur, de tous les composants de ces réseaux locaux, est une boîte américaine ECHELON, qui a imposé son réseau local LONWORK au niveau planétaire. Le protocole a été défini, une fois pour toute, par les petits malins d'ECHELON, qui ont été très heureux de me l'enseigner.
. Et voilà pourquoi, Madame, votre fille est muette ! J'aimerais que tu m'expliques ce que va faire ton espion pour nous aider.
. Il va se substituer à un terminal d'identification, que l'on va détruire au moment opportun, et donnera à la centrale d'identification toutes les informations nécessaires à la libération du chemin d'accès à l'armoire forte qui nous intéresse. La suite, tu l'imagines aisément.
. Comment détruira-t-on ce… Bidule ?
. Avec une décharge électrostatique de très haut voltage.
. Bigre quel est l'engin de science-fiction qui va nous fournir cela ?
. Un simple allume-gaz piézoélectrique du commerce !
. Ça, alors… Mais, attends, ce n'est quand même pas cette société américaine qui t'a appris comment libérer un chemin d'accès vers cette foutue armoire !
. Pourquoi crois-tu que je me promène, depuis plus de deux mois, avec ce petit mistigri aux yeux verts et aux cheveux roux ?
. Un autre espion dans la place ?
. Non, une innocente technicienne que j'ai un peu blousée.
. Ne me dis pas que tu le regrettes !
. Je ne regrette pas cette liaison de deux mois, car la mignonne a autant de charmes que de tâches de rousseur sur tout le corps, mais j'espère pouvoir éviter qu'elle soit compromise dans cette affaire.
. Si tu n'es pas impliqué toi-même, elle devrait pouvoir s'en tirer !
. Le danger sera en elle, car elle est très intelligente et comprendra très vite le rôle que je lui ai fait jouer. À partir de là…


*



Ce coup, je l'avais monté avec beaucoup de soins. J'avais consacré, à sa préparation, les six mois qui venaient de s'écouler depuis mon licenciement pour raisons économiques. En fait, cela faisait plus de quinze ans que je m'y préparais inconsciemment. En effet, j'avais travaillé pendant tout ce temps dans une société spécialisée dans la gestion des issues de secours dans les grands établissements. Ingénieur électronicien de formation, j'étais devenu un expert des réseaux locaux industriels. Les importants chantiers, dont je m'étais occupé, m'avaient permis de pénétrer sur des sites prestigieux, parfois très sensibles. Je n'avais jamais participé directement à la mise en place des réseaux de sûreté, mais ma curiosité de technicien, toujours en éveil, m'avait permis d'accumuler beaucoup d'informations sur leurs modes de fonctionnement. L'apparition de superviseurs informatiques, communs à la sûreté et à la sécurité - une idée que j'avais combattue, mais qui plaisait beaucoup aux exploitants - m'avait ouvert les accès aux bases de données des fournisseurs d'équipements de sûreté les plus importants du marché français.
Toute cette préparation préalable, m'avait beaucoup servi quand j'avais décidé de monter cette opération rocambolesque. Ma liaison avec la jeune technicienne rousse, m'avait apporté plus de plaisirs que d'informations essentielles. Nos discussions à bâton rompu avaient confirmé mes propres connaissances, les complétant par quelques données spécifiques à l'installation cible : les adresses des nœuds essentiels des réseaux. J'aurais pu me passer de ces informations, cela aurait compliqué ma création logicielle, mais, grâce à la structuration rigoureuse de LONWORK, rien n'était impossible. Mes modules espions auraient dû commencer leur action par une séquence d'identification des différents intervenants. Dans le cas présent, ils sauteraient cette étape et entreraient directement dans le vif du sujet. J'avais pensé qu'il serait beaucoup plus agréable, pour moi, de recueillir ces données sur l'oreiller d'une charmante jeune femme rousse, plutôt que de passer de longues heures à programmer la phase d'identification. À présent que je connaissais Lucienne, je regrettais d'avoir procédé de cette façon. Je redoutais les conséquences négatives que pouvait avoir, sur sa vie, la suite des événements. De plus, j'avais créé, de toutes pièces, un témoin qui pouvait être dangereux pour moi, à termes.

Comment, le technicien sans histoire, que j'avais été pendant des années, avait-il pu se transformer en l'individu malhonnête, que j'étais en passe de devenir ? Sans doute que les conditions de mon licenciement y étaient pour beaucoup.
L'entreprise, qui m'employait, ayant décidé de céder l'activité de mon service à l'un de ses concurrents, elle licencia toute ma petite équipe, qui fut rembauchée presque intégralement par le repreneur. Avec, au moins, une exception notable : moi ! On m'expliqua que, frisant la quarantaine, je n'étais plus très jeune et, surtout, que j'étais, malheureusement pour moi, trop bien rétribué. J'avais, paraît-il bénéficié des années fastes et, à présent que le chômage avait laminé les salaires, le mien apparaissait comme étant anachronique. Anachronique, voilà ce que j'étais devenu en si peu de temps !
Cette décision sans appel me fit voir rouge. Je décidais, au cours d'une soirée de beuverie, de faire d'une pierre deux coups : prouver que je n'étais pas ringard sur le plan technique et résoudre définitivement mes problèmes financiers qui se profilaient à l'horizon. Pris d'une inspiration subite, je décidais de réaliser le premier vol immotique de l'histoire, en utilisant les connaissances que j'avais accumulées pendant ma carrière d'ingénieur, spécialiste des réseaux du même nom.

Pour mener à bien mon opération, il me fallait un second, qui soit plus un homme d'action qu'un technicien. Je n'eus pas à chercher longtemps, j'avais un ami d'enfance qui avait tout à fait le profil souhaité, la disponibilité et une confiance aveugle en moi, ce qui ne gâtait rien.
Marcel était un touche-à-tout, sans génie particulier, qui n'avait jamais pu se fixer et qui, après avoir fait mille métiers, avait décidé que ne rien faire était ce qui lui convenait le mieux. Depuis qu'il avait pris cette forte décision, il vivait du R.M.I et de petits expédients. Je n'eus pas de mal à le convaincre qu'un beau magot pourrait améliorer sensiblement son ordinaire.
. Un peu de caviar sur mes tartines beurrées ? Pourquoi pas, mais alors beaucoup !
C'était la seule objection qu'il opposa à ma sollicitation. Notre vieille complicité amicale, qui remontait aux bancs de l'école primaire, se transforma ainsi en une solide complicité criminelle.

Il ne restait plus qu'à trouver une cible intéressante. Je n'eus pas l'embarra du choix. N'ayant aucune attache avec le milieu, j'étais tout à fait incapable de vendre un tableau volé, des bijoux ou une quelconque pièce de valeur. Il me fallait donc absolument trouver des liquidités immédiatement utilisables. Je revis, par l'esprit, tous les lieux bancaires que j'avais fréquentés au cours de mon activité. Aucun ne répondait aux deux critères simples qui présidaient à ma sélection : contenir beaucoup d'argent immédiatement utilisable et disposer d'une installation immotique très sophistiquée pour le protéger.
Aucun ? peut-être pas. Il y avait bien un local, situé rue de la Banque (tout un programme) qui pouvait répondre à ces deux exigences. La Banque de France (rien que ça) y déposait les vieux billets usagés, avant leur expédition à l'imprimerie de Chamalières, où il étaient détruits dans un four réservé à cet usage. Comme les ingénieurs de l'établissement national avaient la conviction que rien ne pouvait être banal chez eux, ils avaient abandonné récemment les lourdes serrures et les blindages, qui protégeaient ces valeurs doublement vulnérables, pour adopter des moyens de protection à la pointe de la technique. Tout était automatisé et au top-niveau, dans l'environnement de ces billets défraîchis.
De plus, je disposais d'une information très précieuse, que m'avait glissée négligemment un chef de service confiant dans ses moyens de protection : la collecte se faisait pendant toute la durée de chaque mois et son produit était transporté, en Auvergne, le dernier vendredi de chacun d'eux.
Le transport se faisait dans l'un des énormes camions blindés qui servaient habituellement à transférer la monnaie neuve, de son lieu de fabrication au dépôt central parisien. Une fois dans le camion, l'argent était en sécurité. Le véhicule était un véritable coffre-fort roulant, disposant d'une escorte renforcée, utilisant des itinéraires secrets et étant surveillé en permanence par satellites. C'est dans son " placard " immotique qu'il fallait s'en occuper, au cours de la nuit qui précède le dernier vendredi du mois choisi, naturellement.


* *



Pour les modules électroniques, dont j'avais besoin, je n'eus pas à chercher longtemps, je les retrouvais au fond de mes tiroirs, où ils avaient atterri après un exercice réalisé dans le cadre de ma formation à LONWORK. Je disposais également des différentes interfaces de programmation à connecter à un micro-ordinateur. Je les avais fait acquérir à ma Société, pour pouvoir effectuer une phase de test des produits, devant me conduire au choix ou au rejet des produits d'ECHELON. Ayant décidé, après cette étude, de développer un réseau " propriétaire ", plutôt que d'employer le réseau standard, ces différents éléments étaient devenus obsolètes et je les avais laissés chez moi, dans mon petit laboratoire personnel où j'effectuais l'essentiel de mes travaux de recherche.

Quand je pense que, sous le coup de l'émotion, après mon licenciement, j'avais failli jeter tout le fatras qui encombrait mon labo à la poubelle !

Ce fut donc sans difficulté notoire, que je pus réaliser l'espion qui devrait se substituer à un point d'identification et la passerelle " un peu spéciale " qui permettrait, à ce dernier, de faire son travail. La difficulté, et elle était immense, était de contrôler le bon fonctionnement de ces deux dispositifs, dans des conditions proches des conditions réelles.
C'était, plus que jamais, le moment d'appliquer mon bon vieux principe, qui veut que l'on ne mette jamais en service un produit qui n'a pas été soigneusement contrôlé. Car, cette fois-ci, exceptionnellement, c'était ma propre sécurité qui était mise en cause par un dysfonctionnement d'un produit que j'avais conçu.
Pour parvenir à maîtriser cette opération de tests, je dus acheter deux micro-ordinateurs portables et élaborer des logiciels très sophistiqués pour les transformer en deux réseaux tangents simulés.

Le moment était proche où nous allions pouvoir enfin passer à l'action.
Au cours de cette phase préalable, de technique complexe, j'étais en plein dans mon élément d'ingénieur. La phase suivante, pourtant beaucoup plus simple à exécuter, me projetait dans le monde de l'action physique, que je n'abordais pas sans angoisse.


* * *



. Parfois...
. Oui, ma Chérie ?
. Parfois, je me demande qu'elles sont les véritables raisons qui t'ont attiré vers moi.
. Après une telle séance, je pensais que tu n'avais pas besoin de chercher bien loin pour trouver ces raisons.
. C'est vrai, tu me fais bien l'amour, mais j'ai parfois des doutes sur tes véritables intentions.
. C'est absurde !
. Sans m'en rendre vraiment compte, je t'ai communiqué une masse d'informations ultrasecrètes sur un site très sensible. Je croyais que tes questions étaient justifiées uniquement par ta curiosité de technicien. Aujourd'hui, quand je fais la synthèse de tout ce que je t'ai dit, je ne suis plus très sûre de tes motivations.
. Autrement dit, tu étais aveuglée par le désir et, aujourd'hui que tu es satisfaite, tu commences à ouvrir les yeux…
. Salaud ! Une femme ne fonctionne jamais de cette façon, et tu le sais bien. C'est la subtilité de ta démarche qui me donne à réfléchir. C'est comme un tableau pointilliste, une partie isolée n'a pas de signification particulière, mais quand l'ensemble est révélé, tout s'éclaire. À présent que je peux remettre dans l'ordre des questions qui semblaient être décousues, je me rends compte que je t'ai communiqué tout ce que j'avais à dire sur cette installation. Tout ce qui te serait nécessaire pour...
. Faire sauter la Banque de France !
. Non, ce n'est pas à ce point-là. Mais tu avoueras que, s'il s'agissait d'une usine d'incinération d'ordures, je ne poserais pas autant de questions actuellement. Incinérer, c'est curieux comme cette notion m'est venue à l'esprit...
. Voilà que, maintenant, tu vas te suspecter toi-même !
. Tu t'amuses bien de moi, petite technicienne naïve et moche qui a cru au grand amour.
. Stop ! Naïve, peut-être. Moche, certainement pas ! Tu es la plus adorable petite bonne femme rousse qu'il m'ait été donné de connaître !
. À quel moment vas-tu me plaquer ? Avant ou après ton mauvais coup ?
. Ne dis pas de sottises ! Si cela ne tient qu'à moi, jamais je ne te plaquerai.
. Jamais ?
. Jamais !
. Embrasse-moi !


* * * *



Matin du dernier jeudi du mois.
Un technicien se présente rue de la Banque, dans les locaux de la Banque de France, pour effectuer une révision des appareils de chauffage.
Prévenus depuis deux jours de sa visite, par son entreprise, les gardiens le laissent pénétrer dans une partie des bâtiments occupée par des bureaux sans aucun caractère sensible. Tout en plaisantant avec le personnel présent sur les lieux, l'homme s'affaire de convecteur en convecteur. Procédant généralement à un simple contrôle, en raccordant un appareil de test sur une prise prévue à cet effet, il est amené à changer le module de pilotage électronique d'un appareil installé dans un couloir.
. Ce radiateur fonctionnait pourtant bien !
. Maintenance préventive, ma petite dame, il n'aurait certainement pas fini l'hiver sans vous poser de problèmes.
. Ah, c'est beau le progrès moderne ! On dépanne les appareils avant qu'ils soient en panne, à présent.
. Si vous voulez que je vous dépanne tous vos appareils ménagers, chez vous, de façon préventive...
. Allons, soyez sérieux, vous pourriez être mon père !
. Les femmes ont vraiment l'esprit tordu, ma proposition était des plus honnêtes.
. Mon œil !
. Le gauche est beau, d'un joli bleu. Le droit, par contre...
. Le droit ?
. C'est peut-être le maquillage...
. Bravo, vous avez réussi, voilà qu'elle se précipite aux toilettes à présent.
. Une petite revanche, mon Cher Monsieur ! Au fait, où se trouve ma centrale ?
. Votre centrale ?
. Oui, l'unité centrale du système de chauffage. Je dois corriger quelques paramètres, du fait que j'ai changé un module. C'est pas moi qui ai fait l'installation, je ne sais pas où elle se trouve.
. Attendez ! Il y a un placard, dans le couloir voisin, où se trouvent tout un tas de boîtes techniques. Venez, que je vous montre ça.


* * * * *



. Et il t'a conduit au placard que tu cherchais ?
. Non, pas du premier coup, du moins. Il a dû faire appel au responsable du poste de garde pour chercher le bon placard. En fait, le troisième qu'ils m'ont montré était le bon.
. Bravo ! Tu as donc pu faire la substitution ?
. Oui, pas de problème. Mais cela aurait été plus simple si c'est toi qui l'avais fait.
. Pardi, connu comme je suis dans cet établissement...
. Alors, c'est pour demain ?
. Oui ! Mais croise les doigts pour que l'entreprise de chauffage ne décide pas de faire une visite de maintenance préventive demain.
. Bon Dieu ! C'est vrai ça.
. Ne t'inquiète pas trop ! Les renseignements, que j'ai eu sur cette boîte, indiquent clairement qu'ils ne sont pas dans un état financier où l'on exécute les contrats de maintenance en priorité sur les installations nouvelles. Et, de ce côté-là, ils sont très chargés.
. Tu me rassures !
. C'est bien pour demain.
. À quelle heure les bidules doivent se déclencher ?
. C'est plus compliqué que cela. C'est un dispositif en deux temps, par mesure de sécurité. À partir de 23 heures, demain, si un terminal d'identification est détruit, le boîtier de substitution, qui se trouve dans le convecteur, entrera en fonction et, en liaison avec le module passerelle, commencera son travail. Si tout se passe bien, ce petit malin nous conduira jusqu'au local magique où sont entreposés une montagne de vilains billets, tout froissés et pas très propres.
. Ils seront encore utilisables quand même ?
. Ne t'inquiètes pas, l'imprimerie de Chamalières a besoin de se rentabiliser, les billets sont changés bien avant qu'ils soient dans un trop mauvais état. Ils feront encore notre bonheur !
. Et si demain, après 23 heures, un terminal n'est pas détruit ?
. Le dispositif sera désamorcé après-demain matin, à 8 heures, rien ne se passera plus et nous serons deux beaux couillons fauchés comme les blés !


* * * * * *



Nous avions attendu, jusqu'à 2 heures du matin, que la rue de la banque soit moins fréquentée. Profitant d'un moment où elle était déserte, nous nous glissâmes discrètement jusqu'au portail en bois donnant accès à l'établissement qui nous intéressait. L'allume-gaz piézo, muni d'un bout de fil électrique formant antenne, entra en action en crépitant joliment. Je provoquais de beaux amorçages bleutés avec différentes parties du terminal d'identification par badge et clavier, en espérant qu'il ne soit pas relié correctement à la terre, comme il aurait dû l'être. C'est un point que négligent généralement les installateurs de produits faibles courants qui, contrairement aux électriciens courants forts, ont une méfiance particulière envers la terre, qui leur apporte plus de désagréments que d'avantages. Marcel attira mon attention sur deux hommes qui venaient de tourner au coin d'une rue de traverse et qui se dirigeaient vers nous d'un pas nonchalant. Au rythme auquel ils marchaient, en discutant bruyamment, il leur faudrait moins de trois minutes pour arriver jusqu'à nous. Il fallait donc que la porte soit ouverte avant, sinon nous commencerions à prendre des risques.

Soudain, la totalité des voyants lumineux, qui équipaient la face avant du terminal, s'éclairèrent simultanément, témoignant de la confusion dans laquelle se trouvait l'appareil. Après une hésitation, ils prirent le parti de clignoter, tous en même temps. Mon espion devait avoir été prévenu de l'incident, il suffisait d'attendre qu'il mette en œuvre son complice, pour commander l'ouverture de la porte massive devant laquelle nous nous faisions petits pour ne pas attirer trop tôt l'attention des promeneurs.

Voilà, qu'à présent, une voiture arrivait dans le sens inverse des marcheurs. Il fallait que notre duo électronique se dépêche de faire leur travail ou notre position allait devenir très inconfortable.
J'entendis Marcel glousser.
. Une voiture de police !
C'était pourtant vrai. Le véhicule qui avançait lentement dans notre direction, était bien un véhicule de police, clairement reconnaissable par ses signalisations de toit, pour l'instant éteintes. Je sentis une sueur froide m'envahir le dos. Ma carrière de mauvais garçon n'aura pas été bien longue !
. Alors, tu rentres ou tu attends qu'ils arrivent !
Je regardais Marcel avec étonnement. Déjà à l'intérieur de l'établissement, il tenait la porte entrebâillée pour que je puisse pénétrer à mon tour. Je m'engouffrais dans le couloir sombre et refermais aussi calmement que possible la porte derrière moi.

Je commençais à souffler quand, soudain, je pensais aux voyants lumineux, qui continuaient à clignoter imperturbablement.
. Bon Dieu, cela doit se voir à cent mètres, qu'il y a quelque chose d'anormal !
. De quoi tu parles ?
Je fis signe à Marcel de se taire. Les deux piétons passèrent, en poursuivant leur conversation. La voiture de police passa à son tour sans s'arrêter et sans accélérer sa vitesse très lente.
. Les voyants ! Ils doivent se voir comme le nez au milieu de la figure.
. Merde ! Tu n'aurais pas pu éviter qu'ils clignotent ?
. Je suis quand même pas le Bon Dieu ! Je ne pouvais pas prévoir qu'ils allaient le faire, et si je l'avais prévu, je n'aurais rien pu y changer.
. Bon, on dispose de combien de temps avant que quelqu'un remarque cette anomalie ?
. Entre zéro minute et six heures…
. Ce qui signifie qu'il vaut cesser de bayer aux corneilles !

Nous nous dirigeâmes résolument vers le local de tous nos désirs. Au fur et à mesure de notre progression silencieuse, je constatais que mon petit module avait bien fait son travail : toutes les portes de notre cheminement étaient déverrouillées et tous les détecteurs volumétriques arrêtés sur notre passage.
Le seul danger, qui restait, provenait des caméras vidéo, qui continuaient à envoyer leurs images vers le Poste Central de Sécurité. J'avais longuement expliqué, à Marcel, que la probabilité pour que notre image soit vue par un gardien était quasiment nulle. Les caméras, que l'on rencontrerait sur notre chemin, étaient destinées à permettre la visualisation de l'environnement des issues de secours. Il y avait trente-deux caméras dans l'installation et seulement trois moniteurs. Les images, provenant d'une caméra, étaient automatiquement aiguillées, vers le moniteur central, par le déclenchement d'une demande d'ouverture de l'issue correspondante. Le gardien, dont l'attention était attirée par une alarme sonore, disposait alors de trois minutes pour lancer une intervention musclée, si ce qu'il voyait sur l'écran ne justifiait pas la demande d'ouverture.
En temps normal, les images, arrivant sur les écrans de contrôle, provenaient de la demi-douzaine de caméras de sûreté, placées aux points stratégiques de l'établissement. La matrice d'adressage les faisait défiler successivement, à intervalle de temps régulier. Je m'étais arrangé pour que le cheminement, que nous suivions, ne passe pas l'un de ces points stratégiques. Naturellement, le gardien pouvait, à tous moment, visualiser les images d'une caméra d'issue de secours, en utilisant le clavier manuel de la matrice, mais sa motivation pour le faire était pratiquement nulle.

Ce n'est quand même pas sans un pincement au cœur que nous franchissions les champs couverts par les caméras qui se trouvaient sur notre passage. Marcel, qui avait bien retenu ma leçon, grommela entre ses dents :
. Ce serait quand même pas de pot, que ce corniaud fasse mumuse avec ses petits boutons à cette heure ci !
Ces propos résumaient parfaitement ma pensée, mais ne me rassuraient pourtant pas complètement pour autant.
Soudain, Marcel changea de sujet d'inquiétude.
. Comment peux-tu être sûr de ne pas t'égarer ? Il y a pas mal de temps que tu n'es pas venu dans ces lieux.
. Tu n'as pas remarqué que nous suivons des rails, encastrés dans le sol, depuis un bon moment ?
. Ouais ! Et ça sert à quoi ?
. Tu vas bientôt comprendre.
Enfin, le local tellement attendu s'ouvrit devant nous. Nous restâmes pétrifiés en découvrant le spectacle qu'il offrait à nos yeux. À l'intérieur d'une sorte de long corridor, sans autre porte, ni fenêtre, une dizaine de wagonnets attendaient paisiblement que l'on vienne les chercher. Ces wagonnets, semblables à des ceux d'une mine, étaient pleins, à déborder, de coupures usagées.
Marcel sortit de sa stupeur en sifflant.
. Il y en a plus de dix mètres cubes !
. Je t'avais dit que l'on ne pourrait pas tout prendre !
. Deux gros sacs chacun, cela suffira, si l'on ne prend que des grosses coupures !
. On n'a pas vraiment le temps de trier. Il faudra accepter de prendre un peu de monnaies à l'occasion. Pense aux voyants qui clignotent sur la façade !
Nous éclatâmes tous les deux d'un rire contenu, tout en dépliant les énormes sacs en léger tissu synthétique, que nous avions dissimulés dans nos vestes.


* * * * * * *



Comment trouver une fin morale à cette histoire qui est complètement immorale ?
Je sais qu'il est de bon ton de faire triompher le bien et trébucher le mal, pour que l'individu moyen, respectueux des lois, se rassure et constate, une fois de plus, qu'il a fait le bon choix. Comment dissimuler, sans mentir d'une façon effrontée, que je vis heureux en Guadeloupe, où je me suis installé avec le contenu de mes deux grands sacs ?

Ma maman m'avait toujours dit que rien n'était plus sale que les billets que chacun se passe de main en main, qui traînent dans les endroits les plus sordides et cohabitent avec les choses les plus immondes. Cela ne l'a jamais empêché de les enfourner pendant toute sa vie, dans sa caisse de commerçante, avec un plaisir évident. Je dois ajouter, pour sa décharge, qu'elle les faisait ressortir, de ladite caisse, avec plus de plaisir encore pour les dépenser sans contrainte.
Digne fils de ma mère, j'ai toujours une petite moue de dégoût quand je plonge ma main dans la masse de grosses coupures. Mais, je les dépense quand même avec beaucoup de plaisir et cela, littéralement, sans compter. En effet, je n'ai jamais voulu faire le compte de l'énorme masse de billets que contiennent mes deux sacs. Tout ce que je peux dire, c'est qu'après m'être achetée une somptueuse maison, avec vue imprenable sur l'océan et une piscine royale, le tas entamé ne semblait pas avoir beaucoup maigri.

Pendant quelques semaines, après que notre forfait a été accompli, Marcel et moi avons surveillé les informations, en attente de la nouvelle du vol. À notre grand soulagement, cette nouvelle ne vint jamais, les fonctionnaires de la Banque préférèrent cacher aux contribuables qu'ils avaient un wagonnet, ou deux, de billets sales en moins à brûler. Ou peut-être qu'ils ne se rendirent compte de rien. Mes modules ayant tout remis en l'état initial, la seule chose visible, à l'arrivée du personnel, était un terminal d'identification en panne. Heureusement que ces dispositifs sont conçus pour laisser la porte qu'il commande verrouillée en cas d'anomalie de fonctionnement ! J'en fus presque déçu, le premier vol immotique de l'histoire était donc un crime parfait, un de ceux dont on ne décèle même pas l'existence.

Ces circonstances, un peu vexantes pour mon égo, évitèrent quand même de provoquer une violente crise de conscience chez ma technicienne rousse. C'est avec délice que je peux compter ses tâches de rousseur sous les tropiques, cela me fait au moins quelque chose à compter ! Elle s'étonne parfois un peu de la générosité inépuisable de l'ASSEDIC avec moi. Mais je l'ai convaincu d'être le roi des placements boursiers, ce qui me permet d'arrondir mon capital, même quand le CAC40 s'effondre, ce qui est souvent le cas en ce moment. De toute façon, la plus honnête des femmes ne pose pas trop de question quand on lui offre de fabuleux bijoux.

Tout serait pour le mieux, dans le meilleur des mondes, si une nouvelle consternante ne nous avait pas rejoints dans notre paradis du bout du monde : en fin d'année 2001, les billets marqués en francs seraient démonétisés au profit des euros !
Bon Dieu ! Quelle va être la réaction des banquiers, quand ils vont me voir arriver avec mes brouettes de billets ?


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