La libre littérature française d'Amérique




Mais comment tuer Éros ?

Paul MOMBELLI


Dès sa première apparition, le monstre était dévoilé. Comme le disait Hésiode : " Éros (l'Amour), le plus beau parmi les dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui, dans la poitrine de tout dieu comme de tout homme, dompte le cœur et le sage vouloir. "
C'est la première phrase connue qui le mentionne et déjà tout est dit : " celui qui rompt les membres " - quoi de plus douloureux que l'amour quand il n'est pas partagé ? - " dompte le cœur " - cela nous semble plus évident - " et le sage vouloir " - cela l'est moins et il faut l'avoir vécu pour en être vraiment persuadé !

Qui, comme moi, a fait l'amère expérience d'un amour fou, au sens littéral du terme, devient plus modeste sur ses capacités de raisonnement et de sagesse. Je présume que c'est la même chose pour celui qui est sorti d'une longue dépression nerveuse. On croyait être maître de soit, de ses pensées, de ses désirs, de ses décisions, et l'on s'aperçoit soudain que l'on peut être ballotté, comme un fétu de paille, par une passion incontrôlable comme un torrent de montagne.
Le lecteur, qui n'a pas connu pareille folie, se plait à imaginer que s'il rencontrait demain une femme divine, la femme parfaite sur tous les plans : physique, intellectuel, moral, sexuel… Il lui serait sans doute agréable d'être enchaîné à elle par un sentiment amoureux excessif, surtout s'il obtenait quelques compensations de la belle en retour. Détrompe-toi, Lecteur, mon frère ! Pour inspirer ce sentiment violent, la dame n'a pas besoin d'être un parangon de toutes ces vertus, il se peut même qu'elle n'en ait aucune. Alors, comment peut-on s'attacher d'une façon aussi déraisonnable à une belle qui n'en est pas une ? C'est là, à n'en point douter, l'un des plus épais mystères de l'esprit humain !

Ce mystère, je l'ai pénétré quand j'ai rencontré cette femme, comme on entre dans une nappe de brouillard intense. J'ai tourné en rond pendant des années sans ne rien voir et sans ne rien comprendre, puis, brutalement, j'ai trouvé la sortie… Non ! La cruelle m'a poussé vers la sortie et je me suis retrouvé au grand soleil, ébloui de lumière. Délivré ? Certainement pas. Orphelin ? Oui. Paumé ? Oui. Cherchant désespérément à replonger dans le brouillard et le chaos qu'il dissimule.

Oh, comme je voudrais que cette sorcière soit l'enchanteresse Antinea et que ma quête de l'entrée de son repaire soit la volonté hallucinante de me dissoudre à tout jamais dans les filtres merveilleux de cette sublime femme fatale ! Rien de tout cela dans ma recherche larmoyante. La femme que je regrette est une petite bécasse à l'intelligence limitée, plus têtue que volontaire, au physique ordinaire (qui au mieux de sa forme la rend agréable et au pire proche de la laideur), qui ne m'a jamais manifesté une once de tendresse (pas même d'indulgence) et qui jouit de façon mécanique, comme l'un de ces jouets qui tressautent sur une table, jusqu'à ce que leur ressort ait libéré toute son énergie.
Alors, me direz-vous, où est le problème ? Le problème c'est que je l'ai dans la peau et que Vénus, en personne, ne pourrait pas me détourner de ce petit boudin sans charme.

Alors comment tuer Éros ?

Assassiner la Dame ? Pouah ! En plus d'être répugnant, je doute que ce soit vraiment efficace, pour libérer mon esprit, de la transformer en martyr. Quoi que... L'idée qu'elle puisse être dans les bras d'un autre homme étant très difficile à supporter, sur ce plan là, au moins, la solution serait radicale ! Mais que de complications, que de difficultés pour commettre un crime parfait ! Car, enfin, finir mes jours en cellule, pour libérer mon esprit et mon cœur, est un paradoxe inacceptable.

Partir au bout du monde ? La solution est meilleure. Si elle ne résout pas tout, elle évite beaucoup d'actes ridicules, comme d'aller tourner comme une âme en peine autour de chez elle, ou dans les lieux qu'elle fréquente, pour tenter de la rencontrer, ne fusse qu'un instant. Mais voilà, que faire au bout du monde ? Il n'est déjà pas simple de trouver un boulot dans son pays, celui dont on maîtrise la langue, comment subsister en Australie ? Car l'Hexagone est trop petit pour permettre un éloignement efficace. Faire dix heures de voiture, pour roder sous les fenêtres de la Dame, ne rend pas la chose plus intelligente. Je crains que l'Europe même soit trop petite pour cela...

Au fait, il y a les DOM-TOM ! On y parle français, enfin presque. Il y fait toujours beau... Heu, attention à Saint-Pierre et Miquelon ! Les Antilles, voilà ce qu'il me faut ! C'est pas trop loin de Paris, suffisamment quand même pour éviter les allers et retours inutiles. Tiens, la Guadeloupe, par exemple. Il paraît que les plages y sont magnifiques, la population accueillante, le taux de chômage... Flutte, 25 %, c'est beaucoup ça ! Bof, comme je touche à tout, je pourrai toujours créer une entreprise de construction. Je commencerai par construire ma maison et puis je construirai celle des autres. Je me demande s'il y a beaucoup de types qui ont déjà pensé à faire cela ? Comment on les appelle ? Les Métros ? Je suis certain que les Guadeloupéens doivent être très heureux de voir un Métro de plus venir investir chez eux. En fait d'investissement, quand j'aurais payé le voyage, les frais d'installation, il me restera... Bah, on dit que la misère est moins dure au soleil !

Bon Dieu, mais c'est pas parce qu'une petite enquiquineuse m'a balancé que je dois finir mes jours à sculpter des noix de coco pour les touristes ! Et si c'était elle qui partait pour les Antilles ! Ouais, pas mal ça... Mais comment l'y contraindre !
Je crains d'être en train de tourner en rond.
Une idée me vient soudain à l'esprit : Un clou chasse l'autre, voilà la solution ! Il suffit de trouver une nouvelle femme à aimer, de la choisir belle comme le jour, douce comme le sucre de cannes, amoureuse de moi comme une chatte l'est de son gros matou, sensuelle comme Cléopâtre...
Mais pourquoi il se fout de moi, le petit en couche-culotte là-bas ? T'as l'air malin avec tes deux ailes dans le dos et ton petit arc et tes flèches ! De nos jours on n'est plus respecté par les gamins !
Charybde en Sylla ? Qu'est-ce qu'il raconte, elle ne s'appelait pas Charybde, d'ailleurs, et il n'y a pas de Sylla dans le quartier !

Bon, ce petit crétin m'a fait perdre le fil, qu'est-ce que je disais déjà ? Ah, oui : " Mais comment tuer Éros ? ".

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