La libre littérature française d'Amérique




Le déménagement de la vieille dame.

Paul MOMBELLI


Dès que je pénétrais dans cet appartement sombre et poussiéreux, je perçus l'insidieuse et magique présence de la vieille dame. Étaient-ce les effluves tenaces de son parfum de roses, qui parvenaient encore à surmonter l'odeur moite des locaux confinés, dont les fenêtres étaient closes depuis plusieurs mois ? Était-ce la décoration des lieux, qui semblait projeter un reflet saisissant de sa personnalité ? Sans doute était-ce un ensemble des deux phénomènes qui me saisit dès mon arrivée.
Étrange mission, qui m'était confiée, de déménager le logement d'une personne absente, mais encore vivante, de rassembler et de mettre en cartons tous les moindres détails de son intimité. Voilà bien la chose qui me tracasse le plus : imaginer que quelqu'un, un étranger presque, soit chargé demain de faire la même chose chez moi. Mais peut-être que la vieille dame ne dissimulait-elle pas, au plus profond de ses placards, autant d'inavouables secrets que je le fais moi-même !

Avant de commencer mon indiscrète besogne, je fis un tour des lieux. Un tour rapide, les deux pièces qui composaient le logement n'étant pas bien grandes. Mes pas me portèrent spontanément vers la chambre, réceptacle supposé de tous les mystères. J'ouvris toutes les portes, couvertes de miroirs de l'immense armoire. Une bouffée de parfum envahit la pièce. Cette obsédante odeur de roses, aux harmoniques troublants, que je lui avais toujours connue et que j'associerai à tout jamais à son image. Mais à quelle image ? Celle de la vieille dame ridée, mais à la tenue encore altière, des dernières rencontres, ou celle de la femme épanouie qui m'émouvait tant lors de nos premiers contacts ? Ou celle, encore, que me renvoyait la photographie posée sur la table de nuit, cette silhouette élégante d'une jeune fille d'avant-guerre, qui ébauche une révérence en tenant son large chapeau d'une main et le bas de sa robe de l'autre ? Non, celle-là je ne l'ai point connue, elle ne fait pas partie de mes souvenirs.
Pourtant, je dus me secouer pour échapper au charme certain qui se dégageait de la photographie, ce visage typé, à la beauté non conventionnelle, mais fascinante, était bien celui que j'admirais, vingt ans plus tard, et qui occupe encore une place privilégiée dans mes fantasmes.
Qu'est-elle devenue, aujourd'hui, cette diva à la tenue arrogante, sûre de sa beauté et du pouvoir qu'elle exerçait sur les hommes ? Sans doute le fantôme aux contours incertains de cette belle-dame du temps jadis !

Mais voilà sa lingerie intime, certes désuète, mais encore si élégante. Troublante, comme le sont tous les dessous qui ont été longuement portés par une jolie femme. Comme si, tous ces tissus soyeux, que ma main caressait, avaient gardé quelque chose du grain de la peau qu'ils ont frôlée aussi souvent. Comme si, malgré tous les lavages, les senteurs musquées de ses parfums naturels de femme étaient restés, imprégnés à jamais dans leurs replis souples…
Je me pris à sourire, au souvenir d'un rêve que je fis un jour, endormi ou éveillé, je ne sais plus. Un bon génie me demandait en quoi je voulais être changé pendant quelques heures, et ma réponse était : " la culotte d'une belle-dame de mon choix, un soir de bal ". Imbécile, commence ton travail sans tarder, tu as encore plus de quarante cartons à remplir.

Mon Dieu, a-t-elle encore besoin, aujourd'hui de toutes ces dentelles et de ces tissus précieux ? Sans doute pas. Mais comment décider de ce que je dois soigneusement emballer et de ce que je dois distribuer aux pauvres du Secours Catholique ? Un sourire revint sur mes lèvres, malgré moi, quand j'imaginais ces braves gens, de l'association caritative, découvrant toutes ces lingeries intimes qui ont fait les beaux jours, et sans doute les belles nuits, d'une coquette du temps passé. Ma décision était prise : j'emballerai tout, sans porter de jugement sur l'intérêt de conserver telle ou telle pièce de lingerie, ou tel et tel vêtement.

Quand j'eus fini de mettre en cartons l'énorme quantité de vêtements qui remplissait la volumineuse armoire, je m'attaquais à la vaisselle et autres objets touchant à la table et à la vie intérieure dans un appartement. La disproportion flagrante, entre les deux parties à emballer, donnait une image sans doute proche de la réalité de la personnalité de la dame qui avait habité ces lieux. Autant sa garde-robe était riche et diversifiée, autant ses objets utiles à la vie quotidienne étaient peu nombreux et mal choisis. Seules, quelques belles fluttes à champagne relevaient le second lot de leur présence insolite. Il faut croire qu'avec les bijoux, qu'elle avait déjà emporté elle-même, ces fins cristaux faisaient partie de l'arsenal de séduction de la belle coquette. Comme je l'avais déjà subi avec la lingerie intime, je devins à nouveau songeur en manipulant ces pièces de cristal finement taillé. Quelles histoires romantiques ou sordides pourraient raconter ses objets, s'ils pouvaient parler ! Florilège de souvenirs, que j'imaginais follement érotiques, que la vieille dame, figée dans le mutisme aphasique de la maladie d'Alzheimer, ne pourrait jamais plus raconter.


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