Cet aphorisme de Paul Valéry me revint à l'esprit au moment où le grand bateau noir apparut, se dégageant peu à peu de la silhouette du promontoire rocheux qui l'avait dissimulé à mes yeux jusqu'ici.
--- Mon Dieu, mais c'est une galère !
Je regardais, éberlué, les longues rames qui frappaient l'eau en cadence. Un sifflement rythmé me parvint au moment où la légère brise souffla vers moi, m'apportant également une odeur nauséabonde.
C'était bien une galère ! Je voulais dire une authentique galère, venue du fond des âges avec son odeur de chiourme croupissante. Une reconstitution moderne, à usage cinématographique par exemple, n'aurait pas dégagé la même puanteur. Pour parvenir à cette horreur, il fallait qu'une centaine de malheureux aient vécu dans la promiscuité d'une fosse, sans aucune hygiène, pendant de longues semaines.
Instinctivement, je me dissimulais derrière un rocher, sans quitter des yeux l'étrange apparition qui, lentement, défilait parallèlement à la plage, à moins d'un mile du bord.
Comment cela était-il possible ? je venais de constater que le navire utilisait le mode de nage à la sensile, qui disparut progressivement au cours de la seconde moitié du XVI° siècle. Il y avait plus de trois siècles qu'un engin de ce type n'avait plus fendu l'eau de la Méditerranée et voilà qu'il y en avait un qui voguait sous mes yeux !
Depuis ce matin, je m'attendais à une apparition extraordinaire, mais celle-ci dépassait tout ce que j'avais pu imaginer. Depuis ce matin, j'avais fait un grand pas dans l'avenir, j'avais progressé de plusieurs centaines d'années d'un seul coup. Combien, deux, trois siècles ? Le Professeur n'avait pas été affirmatif.
--- Mon ami, m'avait-il dit, il te faut faire un bond dans le temps, suffisant, pour que les changements survenus dans notre mode de vie soient notables, mais pas trop important, pour ne pas risquer une mauvaise surprise. Les hommes sont si fous que je ne miserais pas sur l'avenir de l'humanité à trop long terme.
Je m'étais introduit, avec une forte appréhension, dans sa curieuse machine, affectant de douter de la réalité de ce voyage dans le temps, mais très inquiet quand même. Avec ce diable d'homme, on ne savait jamais !
Je m'étais réveillé... Mais avais-je vraiment dormi ? Je m'étais retrouvé sur une plage, au cours d'une journée calme et ensoleillée, au bord d'une mer d'un bleu superbe, qui m'avait fait penser immédiatement à la Méditerranée. Et ces rochers de porphyre rouge, qui entouraient la plage, ne faisaient-ils pas partie du massif de l'Estérel ? Encore incrédule, je m'étais exclamé à haute voix :
--- Au moins la mer est toujours là et semble être en très bon état !
Je pensais aussitôt que ma remarque était absurde. Que pouvait devenir la Méditerranée, en si peu de temps à l'échelle géologique ? Et si elle était gravement polluée par des métaux lourds, le verrais-je à l'œil nu ?
Chassant ces pensées, qui paraissaient bien incongrues dans un environnement si paisible et si agréable, je profitais désormais du bien-être de l'instant. Non, cette eau n'était pas polluée ! La surface en était nette et le sable de la plage était d'une blancheur immaculée. Cela me parut être un excellent présage.
Non, vieux fada de Professeur, les hommes ne sont pas fous ! Ils ont pris conscience des dangers qui les guettaient et les ont résolus, grâce aux moyens mis à leur disposition par une fabuleuse évolution technologique.
Car la technique ne pouvait que continuer à progresser à pas-de-géant, comme elle l'avait fait au cours des dernières décades. Enfin, les dernières décades qui avaient précédé mon entrée dans la machine. La parfaite propreté, de la longue plage, était bien une preuve de mon transport dans le temps. À la fin du deuxième millénaire, il était impossible de trouver un rivage qui ne soit pas souillé par quelques détritus en plastique.
À chaque instant, je m'attendais à voir un effet de la formidable évolution technologique, qui n'avait pas manqué de se produire au cours des deux ou trois siècles qu'avait escamotés la machine du génial Professeur.
Comme je progressais lentement à pied, ce ne pouvait être qu'un véhicule venant à ma rencontre. Peut-être l'un de ces fameux engins volants, que les auteurs de science-fiction du siècle dernier... Enfin, du XIX° siècle, espéraient déjà pour la fin du XX°. Ou alors, un prodigieux bateau, filant comme une flèche sur la mer plate comme un lac, en affleurant à peine la surface de l'eau, sans soulever la moindre vague et en utilisant une énergie naturelle, gratuite et non polluante. Et voilà que cette galère m'était apparue, avec cette insupportable odeur qui indiquait clairement qu'il ne s'agissait pas d'un bateau de plaisance, ou de croisières touristiques, pour des hommes blasés par la technique. Et si c'était une image virtuelle ? Une image virtuelle odorante ! Qui sait, ce que l'informatique nous réserve...
J'en étais là de mes réflexions, quand je réalisais soudain que, dans peu de temps, le navire allait doubler le cap vers lequel son étrave pointait, pour disparaître de ma vue. Cette idée me fut insupportable. Moi, un spécialiste des galères, plus particulièrement des galères à la sensile, j'en voyais une passer sous mes yeux et j'allais la laisser disparaître de mon champ de vision sans aucune réaction, bêtement dissimulé par un rocher !
Enfin, "un spécialiste", c'était peut-être beaucoup dire. Tout au plus un écrivain qui avait travaillé pendant près de trois ans sur un roman historique mettant en scène le dernier roi d'Alger, un corsaire barbaresque vivant au XVI° siècle, digne successeur du grand Khaïr ed-Din Barberousse.
De toute façon, il fallait faire quelque chose pour attirer l'attention de la belle fugitive, pour interrompre cette disparition peut-être définitive. Je fis un pas en avant, puis, je m'arrêtais net. Au fait, de quelle nationalité était cette galère ? Si toutefois la notion de nationalité avait encore un sens en ce jour où je vivais désormais. Troublé par la fantastique apparition, je n'avais pas pensé à ce détail essentiel.
--- Bon Dieu, le pavillon de Gênes ! Plus précisément un pavillon de la famille Doria.
Non seulement la notion de nationalité était encore en usage, mais j'avais sous les yeux le pavillon d'une république qui devait avoir cessé d'exister, en tant que telle, depuis... Enfin, depuis très longtemps.
Je fus saisi d'un vertige, en pensant que la machine de ce vieux rêveur de Professeur avait dû dérailler. Au lieu de me faire progresser de trois siècles en avant, elle m'avait fait revenir trois siècles en arrière !
À Dieu va ! Profitons que ce sont des Chrétiens pour attirer leur attention et pour tenter d'être recueilli à bord. Comment résister au plaisir de voir, de l'intérieur, le fonctionnement de cet extraordinaire bâtiment, sur les plans duquel j'ai si longtemps rêvé !
* *
Fichu Professeur ! Il avait promis de me tirer de là au bout d'une semaine et voilà plus d'un mois que je ramais dans ce cloaque sans rien voir venir.
--- Je vous accorde une semaine de ballade dans le temps, avait-il dit. Ensuite, retour à la maison ! Une semaine c'est court, pour profiter des délices de Capoue, mais j'ai peur, qu'au-delà, ma petite machine ne puisse plus inverser le processus.
Comment ai-je pu me fier à ce vieux fou et à sa stupide machine !
Dès que j'ai été recueilli par une barque et ramené sur la galère, j'ai compris que j'avais commis une terrible erreur. Des Chrétiens comme moi, certes, mais des Génois, au service du roi d'Espagne, et moi j'étais un Français, donc un ennemi. Quand je pense que j'avais redouté que la galère soit turque ou barbaresque. Ceux-là, au moins, étaient alors des alliés de la France et m'auraient sans doute traité avec respect !
En fait de respect, en moins de temps qu'il faut pour le dire, je me suis retrouvé enchaîné dans une sorte de cage pour écureuil et, comme ce pauvre animal, contraint d'exécuter sans cesse les mêmes mouvements. Encore que l'écureuil n'est pas obligé de le faire, c'est la folie, due à sa captivité, qui le fait tourner. Moi, c'était le fouet du Comite qui m'imposait la rude besogne de la nage. Et puis, il y avait la nourriture, si l'on peut appeler ainsi la poignée de biscuits de mer vermoulus et le peu d'eau croupie qui étaient notre ration quotidienne ! Mes intestins, d'homme du début du XXI° siècle, ne résistèrent pas longtemps à cette infection. Depuis, je n'étais plus qu'une diarrhée permanente.
Je ne souhaite à personne d'avoir la diarrhée dans un tel endroit, sans aucune commodité pour satisfaire ses besoins impérieux et fréquents. En guise de consolation, je me disais, qu'au moins, le papier hygiénique ne me provoquerait pas une irritation de l'anus ! Par contre, si cela continuait, j'allais crever comme un chien, comme un chien de Français. Même mes geôliers semblaient commencer à s'inquiéter pour moi. Il fallait que le manque de main d'œuvre soit bien gênant pour qu'ils se soucient ainsi de la vie d'un ennemi qu'ils avaient l'air d'exécrer ! Je dis qu'ils avaient l'air, parce qu'il nous était impossible de communiquer correctement. Nous ne parlions pas la même langue et les quelques mots, que certains d'entre eux étaient capables de prononcer dans ma langue natale, m'étaient aussi étrangers que leur propre dialecte. En plus des frontières, il y avait trois siècles qui nous séparaient !
Je méditais sombrement sur la pingrerie de François I°, à laquelle je devais en partie ma situation actuelle. S'il avait accepté de rétribuer Andréa Doria à sa juste valeur, quand celui-ci était amiral de la flotte française de Méditerranée, les Génois seraient en ce jour nos alliés. Si le roi chevalier manquait de pécunes, il n'avait qu'à demander à Maman ! Louise de Savoie ne manquait jamais de renflouer les caisses de son dispendieux fiston. La maudite galère, sur laquelle je m'étais embarqué volontairement (hé, oui !), avait rejoint une grande flotte qui nous entourait à présent. J'avais fini par comprendre que mon navire faisait partie de la force navale qui, sous les ordres de l'amiral Andréa Doria, accompagnait l'empereur Charles-Quint dans sa conquête de la Provence.
L'Empereur était parti pour conquérir le pays tout entier, mais je savais qu'il n'irait pas au-delà d'Avignon, où un formidable camp retranché le repousserait hors du royaume de France. C'est quand même utile d'être presque historien !
Après avoir débarqué à Nice, en pays ami, l'Empereur traversa le var sans combattre, en profitant de la trahison du marquis de Saluces, et campa à Saint-Laurent-du-Var, en pays ennemi. Il était accompagné d'une armée de cinquante mille hommes.
Cela, je ne l'avais pas vu, je n'en avais qu'une connaissance livresque. De même que je n'avais pas vu la prise d'Antibes par Andréa Doria. Par contre, mon opération de bateau-stop, m'avait permis d'assister à la conquête de Fréjus. Enfin, quand je dis " assister ", c'est beaucoup dire. Je n'étais même pas installé dans le sens de la marche ! Malheureusement, Charles-Quint et sa formidable armée me resteront à jamais inconnus. J'étais intégré à une flotte qui assurait leur soutien logistique, mais qui n'aura plus l'honneur d'être visité par le roi d'Espagne avant le siège de Marseille, qui précédera de peu la débandade finale. Et, d'ici là, je serai mort et ent... Non, seulement jeté à la mer, sans doute.
Quand je pense que, pendant ce temps, le héros de mon roman, le jeune Lucas Galeni, plus connu sous le nom d'Ochiali, est enlevé sur un rivage de sa Calabre natale par la flotte de Barberousse !
Nous étions donc en août 1636. Quelle ironie du sort ! La machine du professeur Nimbus se détraque et me projette dans une année qui fut longtemps mythique pour moi, pendant que j'écrivais " Le Dernier Roi d'Alger ". La coïncidence me paraît trop énorme pour en être vraiment une. Que m'avait dit exactement le Professeur ?
--- Ma machine va faire le travail d'avancer le temps, mais c'est toi qui compléteras son action en choisissant, inconsciemment, le lieu de ton atterrissage. Il faut t'attendre à te retrouver en pays connu. Un endroit que tu aimes particulièrement.
La prédiction était vraie, du moins en ce qui concerne le site géographique. Il n'y a pas un endroit sur terre que j'aime d'avantage que cette côte bénie des dieux qu'est celle de l'Estérel.
Il avait ajouté : c'est également ton subconscient qui déterminera l'année précise, ce sera sans doute l'année qui verra la réalisation de l'un tes souhaits les plus chers, la conquête de la planète Mars, par exemple.
Est-ce que la conquête d'une autre planète du système solaire, par les hommes, constituera un événement merveilleux pour moi ? Je dois bien avouer que je m'en moque éperdument. Et alors, si c'était mon subconscient qui avait déterminé également le saut en arrière de la machine infernale ? Dans le fond, que m'importe l'avenir à moyen terme ou à long terme. Savoir, quelques jours à l'avance, le résultat du loto, oui ! Être informé du succès que connaîtra mon prochain bouquin, passe encore. Mais découvrir si les hommes utiliseront encore un téléphone cellulaire ou useront de télépathie dans cent ans, j'avoue que je m'en fous !
Tout à coup, il m'apparaissait comme évident que j'étais responsable de la situation abominable dans laquelle je me débattais. J'étais un homme du passé, pas de l'avenir.
* * *
C'est alors que me revint à l'esprit ma visite chez le Vieux Sage. Le Professeur avait tenu à ce que je le rencontre quelques jours avant d'entrer dans sa machine.
--- Par honnêteté intellectuelle, je souhaite que tu rencontres mon principal contradicteur, afin que tu prennes ta décision en toute connaissance de causes.
Il m'expliqua alors que le monde scientifique n'était pas un ordonnancement harmonieux de chercheurs qui pensent et oeuvrent tous dans la même direction, mais un foisonnement de pensées et de travaux qui partent dans toutes les sens.
--- Chaque fois que tu rencontreras un savant qui construit une théorie, sache qu'il existe, quelque part, un autre savant qui est en train de bâtir l'antithèse de celle-ci. Les travaux du Vieux Sage sont exactement aux antipodes des miens. Il faut que tu l'écoutes !
Je compris pourquoi on l'appelait le Vieux Sage en le voyant. Avec son visage parcheminé et sa longue barbe blanche, il semblait avoir été le condisciple de Mathusalem. Ce premier contact me donna une très mauvaise impression du bonhomme. Comment pouvait-on être aussi âgé et avoir conservé suffisamment de neurones pour ne pas être complètement débile ?
Je souris en pensant à la malice du Professeur, qui m'avait fait rencontrer son principal contradicteur pour mieux me convaincre du bien fondé de ses vues. En faisant un effort sur moi-même, je décidais d'écouter avec attention la péroraison du Vieux Sage, ne serait-ce que par respect pour le Professeur.
--- Les hommes qui, comme le Professeur, se représentent le temps pareillement à un fleuve, qui s'écoulerait de l'aube des temps vers le futur le plus extrême, s'imaginent qu'il suffirait de remonter vers l'amont pour revenir dans le passé ou de descendre vers l'aval pour connaître l'avenir. Tout cela est absurde !
Le Vieux Sage commença par me démontrer que le passé n'existait pas, ou plutôt qu'il n'existait que dans l'esprit des hommes.
--- Le présent se consume à chaque instant, comme le fait une mèche en brûlant. Il est vain de vouloir retrouver une combinaison spatio-temporelle précise, qui constituait un moment particulier du passé, puisqu'elle a disparu à tout jamais. La seule machine à remonter le temps est l'Histoire !
Cette dernière affirmation ne pouvait que me séduire, mais, comme je le craignais, le Vieux Sage n'avait plus tous ses esprits, puisqu'il me parlait du passé alors que j'étais venu le consulter pour l'avenir. Une petite lueur s'alluma dans ces yeux, au moment où je pensais cela, ce qui semblait contredire mes doutes sur son état mental.
--- Ma théorie est que l'avenir est absolument similaire au passé, en ceci que les combinaisons spatio-temporelles, qui vont le réaliser, n'existent pas encore et qu'il est vain d'espérer pouvoir les observer à partir du présent. L'avenir n'existe que dans l'esprit des auteurs de science-fiction, qui sont les historiens du futur.
--- Oui mais, selon la théorie de la Relativité, un homme qui monterait dans un véhicule, se déplaçant à une vitesse proche de celle de la lumière, ne vieillirait pratiquement plus et pourrait, en l'espace de ce qui ne serait pour lui qu'un instant, débarquer parmi ses semblables plusieurs années ou plusieurs siècle après son entrée dans le mobile.
--- Certains pensent que le même homme, conservé à une température proche du zéro absolu, pourrait accomplir le même exploit !
Cette fois-ci, c'était sûr, le Vieux Sage se fichait de moi. Présentant mon trouble, il compléta son discours avec un petit sourire aimable.
--- Voyager dans le temps suppose que l'on peut revenir à son point de départ. Et c'est cela, mon jeune ami, qui est tout à fait impossible. Si le Professeur, avec je ne sais quelle rocambolesque machine parvient à vous projeter dans le temps, c'est-à-dire à vous mettre en catalepsie pendant que le reste de l'humanité continuera à consommer son présent, il sera tout à fait incapable de vous ramener à notre époque. Où sera alors l'intérêt du voyage ?
Voyant que je commençais à paraître ébranlé dans mes certitudes, que je n'avais d'ailleurs pas vraiment en arrivant, car c'étaient celles du Professeur que je transportais avec moi, le Vieux Sage ajouta :
--- Si vous décidez, demain, d'employer vos vacances pour partir en Guadeloupe, c'est pour pouvoir revenir avec un paquet de photographies et une brassée de souvenirs à raconter aux copains, qui feront de vous le privilégié qui a vu et connu, ce que son entourage ne connaît pas. Comme vous ferez sans doute ce voyage en hiver, vous essaierez de ramener également un splendide bronzage qui confirmera votre statut de privilégié. Si, par contre, vous partez définitivement vers ce paradis lointain, il en sera terminé de votre statut de privilégié. Vous serez, pour vos proches, celui qui est parti à tout jamais, un peu comme un défunt. Vous ne serez pas tout à fait mort, mais vous ne serez plus tout à fait vivant non plus.
Il était temps que je quitte ce vieux fou, qui était en train de me donner des frissons dans le dos avec son histoire de défunt pas tout à fait mort.
* * * *
Tout en me levant et en faisant un pas en avant sur la pédagne, pour soulever la lourde rame qu'il me faudra ensuite plonger dans l'eau et ramener en arrière en me rasseyant, je repensais à cette rencontre.
Le Professeur s'était trompé, cela était certain. Je n'étais pas parti vers l'avenir, comme il me l'avait annoncé, et, plus grave, il ne m'en avait pas fait revenir. J'étais malheureusement conscient de la contradiction que contenait cette phrase. Par contre, le Vieux Sage s'était trompé également, puisqu'il disait qu'il était impossible de revenir dans le passé.
Quoi que... Ce n'était pas tout à fait ce qu'il avait dit. Je fis un effort de mémoire : "le passé n'existe que dans l'esprit des hommes".
Il y a, dans cette aventure, un certain nombre de convergences troublantes que j'ai du mal à ordonner clairement dans mon esprit affaibli par la maladie : c'est mon subconscient qui a choisi mon point de chute ; c'est lui, encore, qui a déterminé l'année de mon atterrissage ; le passé n'existe que dans mon esprit...
Bon Dieu, mais c'est bien sûr : je suis en train de rêver !
Il faut que je me réveille et tout ce cauchemar va cesser instantanément ! Comment me réveiller ? Aux grands maux les grands remèdes...
Je me lève en me frottant les reins, heureusement que l'affreux tapis, héritage de ma tante Olga, a un peu amorti la chute. C'est que mon dos est déjà bien endolori par ces longues journées de rame... Qu'est-ce que je raconte ? Je n'ai jamais ramé de ma vie, même pas sur le lac du bois de Boulogne.
Tout en me rendant à la cuisine, pour me faire un café très fort, je pense qu'il faut que j'évite désormais de rentrer chez le vieux professeur fou qui habite en dessous de chez moi. J'aimais à passer quelques minutes chez lui, tous les soirs, pour voir l'évolution de la fabuleuse machine à remonter le temps qu'il est en train de construire, un amalgame hétéroclite de manches à balais, de bassines en plastique et de vieux téléviseurs hors d'usage. L'homme est sans danger, mais sa machine... Sait-on jamais !