La honte et l'indignation m'exaspéraient au plus haut point quand il prenait cette attitude, j'aurais voulu devenir invisible à l'instant même et lui fermer la bouche, jusqu'à l'étouffer, lui envoyer des coups de pied dans les tibias jusqu'à le faire hurler de douleur et cracher sur lui, oui, lui cracher à la figure !
La nuit dans mon lit, je souffrais pour ma chère personnalité qui n'avait jamais proféré la moindre plainte, comme si les pointes de ce monstre ne la visaient pas, tandis que soudain, je sanglotais de remords car je croyais percevoir un souffle étouffé : c'était ma propre main enfoncée dans la bouche dudit monstre pour lui couper la respiration, il allait mourir et j'en serai responsable, moi qui avais souhaité qu'il s'étouffe pour l'empêcher de penser des méchancetés à mon égard.
Je n'avais pas encore connu de près la mort, je la redoutais pour les autres, en particulier pour ce maudit monstre qui avait toujours des malaises, mais, plus grave que la peur de la mort, il y avait, en permanence, la torture de la culpabilité de la mort de sa famille et de sa mort dont je me sentirais en toute circonstance radicalement responsable, mais jamais je ne songeais à ma mort. Or, ma mort à moi aussi se mit à me hanter peu à peu, prit possession de moi, me soumit, je plongeais en elle comme dans un puits sans eau, mais encore tout suintant avec des insectes aquatiques invisibles et partout menaçant comme des vers de cadavres. Je suis encore présente mais pour moi déjà absente, tel un bateau qui s'estompe à l'horizon : je savais que je ne le reverrai plus jamais, or son sillage a laissé une ligne mouvante qui s'efface pendant qu'au ciel un petit nuage rose donnait une nuance de vie au paysage, et que peu à peu les ombres de la nuit enveloppent le monde de leurs mystères l'abandonnent à sa solitude, accentuent mon sentiment de déréliction alors que j'ai cru à la persistance d'un petit nuage rose, qui, à mon insu, s'est vaporisé en pluie, en une pluie fine, apparemment immobile, violant le silence d'un bruissement imperceptible.
Ce sont les symptômes de paix, pensai-je, et la guerre prend ses dimensions réelles quand plus de sauterelles ailées ne s'envolent au ciel, quand plus aucun mort ne laisse de vide, parce qu'on n'arrive plus à compter les absents ni combattre pour les empêcher de devenir plus nombreux, plus rapprochés, absences annoncées à tout instant et couvrant les trottoirs de victimes aux yeux grands ouverts, absences qui, maintenant que je suis mûrie par mes propres expériences, m'obligent en présence du tragique, à prendre conscience de la suprématie de l'art qui, en temps de paix, peut représenter la damnation de la terre parallèle à celle de l'Au-delà. De même que le mouvement perpétuel de la mer arrête la pensée, car ses formes et ses couleurs changent au même rythme que les branches ou les souches quand la flamme les métamorphoses dans la cheminée.
Plus l'été tirait à sa fin, plus acharnées devenaient mes chasses pendant les siestes : j'entassais dans de petites boîtes des ailes de sauterelles et j'étais devenue, avec ma grande rivalité, dans cette recherche.
Je me courbais à quatre pattes et je bondissais au rythme même du bond de l'insecte, qui laisse sa famille et cherche ailleurs, pour l'emprisonner dans ma paume couvercle. Puis, je le saisissais par les deux pattes avant et lui détachais délicatement les ailes pour le laisser libre, incapable de sauter à nouveau. Quand je ne trouvais plus de sauterelles ailées, je savais que c'était la fin de mon été, que c'était la fin de mes chagrins, de mes souffrances et des souffrances des autres.
L'hiver, j'étalais mes trésors sur les feuilles de papier blanc et je passais des heures à les contempler passionnément. Qui n'a jamais observé les couleurs et les formes des ailes de sauterelles ne pourra pas comprendre la peinture abstraite et son infini potentiel à briser toutes les sensations, les convictions, les apparences et par conséquent les conventions.
Vraiment, rien ne se perd de ce que nous avons vécu, partout demeurent de légers signes comme des cailloux du Petit Poucet, en trouves-tu un sur ton chemin que tu commences à en chercher un autre, et de caillou en caillou tu refais tout le parcours qui te renvoie à une grande partie de ta vie. Malheur aux naïfs qui ont usé de miette de pain : ils ne retrouveront jamais leur chemin ! Les oiseaux et les insectes ont dévoré les miettes de notre âme, et c'est là que la route s'interrompt brusquement pour ne laisser subsister qu'un grand envie de vengeance étranglée entre les hauts mûrs, rongés de frustration et d'humiliation avec seulement des croassements ou des glissements de serpents, et une peur atroce envahit la misérable impasse d'une vie entière qui a lésiné à se donner de toute son âme.