La nuit, dans ma chambre, inopinément, alors que j'essayais de lire un livre, mon esprit était distrait, mon regard devenait fixe comme pour percer un sombre rempart, pénétrer en lui et m'y perdre. Je ne voyais plus ce qui se passait autour de moi, je devenais sourde, j'étais ailleurs... Chacun serrait plus fort sa compagne préférée et je me sentais encore plus désespérément seule dans cette chambre où, par couples, ils se confiaient l'un à l'autre à l'oreille leurs secrets et en rigolaient. C'était alors que je fondais en larmes, me cachant la tête sous la couverture. Aucun garçon ne me voulait pour amie.
Je les jalousais tous, emmurée dans ma solitude, j'enfonce une bougie dans un petit vase en forme de main pour entreprendre mes recherches. Il faut que les objets me dévoilent mon secret : vivais-je ou non ?
Je ne peux me laisser aller à un seul souvenir sans être assaillie d'images successives, de phrases, de pensées d'époques différentes, de lieux qui n'ont plus aucun rapport entre eux, comme si mon esprit bondissait d'une pensée à l'autre pour renouveler le sang de mon cerveau et lui permettre de fonctionner sans se rouiller. Telle cette clef accrochée, qui m'a ouvert la porte d'un enfer perdu de mon enfance.
Pendant des années, ma chambre a caché et protégé des résistants, des blessés, des rejetés... Le besoin spontané de nous cacher, le vol, la menace, cette menace obscure qui nous concerne tous, un brusque sentiment de culpabilité qui nous oppressait malgré notre certitude d'être innocents, je sais que se sont tous ces sentiments qui me firent prendre conscience pour la première fois que ma vie personnelle dès lors ne m'appartenait plus. Que mes sentiments ne m'appartenaient plus, que la liberté ne ... Le mot "liberté" accrocha : que veut vraiment dire liberté ? Pendant l'occupation, dans toutes ses formes, le mot "liberté" devint un mot vivant !
Cette nuit-là, les mots s'étaient évaporés ! Quand on essaie de pénétrer le sens d'un mot jusqu'à ses extrêmes limites, souvent il s'efface, il ne signifie plus rien, parce que qu'il n'est plus soutenu par aucun point d'appui. Les mots s'esquivent, surtout ceux que nous avons l'habitude d'appeler "abstraits". Disons que le mot "mère" a une valeur, car il détient en lui une réalité concrète, une certaine femme avec son caractère propre et l'expérience qu'on a d'elle. Prenons un autre mot au hasard : "Honnête", que veuille dire "honnêteté" ? Plus on essaie d'affermir sa pensée, plus on sent le mot se dérober, disparaître, privé de sens, absolument... Il faut donc, parfois, faire passer le mot par de nouvelles procédures afin que sa compréhension devienne si concrète qu'on le touche, on le sent, on le goûte, on ressent sa présence et son absence si douloureusement qu'enfin, inopinément, il acquiert une signification propre et toute la puissance de son existence.
Après les premiers signes de renaissance des années d'enfance vécues dans cette chambre, j'ai essayé de trouver les traces de mon adolescence, de mes amis d'alors et de toute cette famille qui a laissé son empreinte dans mon imagination et peut être même dans mon éducation en me faisant découvrir un autre monde ; une société cosmopolite qui nous est venue d'ailleurs avec les traces conscientes et inconscientes d'un grand héritage historique à la fois magnificence byzantine et expérience amère de l'homme qui vit sous la menace permanente et se trouve soumis. Je n'ai pu écrire le mot esclave, car c'est à ces êtres que je dois la première lecture de l'expression "amie de liberté".
J'étais très rarement montée sur un vélo, je partis avec les autres pour la phalère puisqu'il y avait une grève générale au lycée, et quand, au bout d'une centaine de mètres, je pris de l'assurance et sentis des ailes pousser à mes pédales, la joie et la fierté résonnèrent en moi comme les cloches de pâques ; mes cheveux étaient devenus longs, gonflés par le vent, leur noirceur se mit à resplendir et je compris que les garçons qui pédalaient plus vite que moi avaient ralenti peu à peu pour rouler à mes côtés, ce qui me remplit de joie, voici que je n'étais plus le laideron, et moi aussi les garçons me regardaient.
Je suis rentrée chez moi, enrichie par cette première affirmation de moi-même, je n'ai pas cessé de chanter, les lilas étaient en fleurs et les rosiers grimpaient de tout leur élan avec leurs fleurs rouges jusqu'aux fenêtres du balcon. Que la vie était belle !
Or la vie était horrible, ma mère m'accueillit avec une gifle si forte qu'elle déchira mes lèvres avec la pierre de sa bague. On lui avait appris la grève, les vélos, mon escapade avec les garçons. Je ne garde pas le souvenir d'avoir pleuré, mais je me rappelle encore ma main sur mes lèvres et le goût de sang ; ce comportement de ma mère fut une insulte à ma joie, que je devais payer durement. Ce qui me frappait dans les tragédies, c'était le châtiment, le Dieu châtie toujours, ce qui me métamorphosa en Dieu, je serais incapable de le dire, mais sûrement la colère aura joué un rôle primordial, avec l'injustice dont je sentais la morsure, la décision de me venger : j'avalai d'un trait deux flacons de quinine, le goût de la mort imprégna de son amertume ma salive, mes lèvres et mon palais. En ce moment, j'ai voulu mourir et je me suis vue en cadavre, pitoyable. Mon âme volait en éclats et ma mère ne porta plus la main sur moi. Je n'ai plus retrouvé le plaisir de la compagnie des garçons, le désir de leurs regards ; ils avaient un goût de quinine à mes yeux et je perdis confiance en toute rencontre, car derrière elle guettait le poison.
Les films d'épouvante ont beaucoup développé notre imagination, ils ont comblé les vides, agrandir les images, enrichi les degrés de la peur : le grincement de la porte, l'épaisse toile d'araignée, alors que j'élève la bougie, sa fumée et sa légère chaleur affolent l'insecte qui plonge vers le sol, l'ombre allonge tellement ses pattes velues que je retiens à peine un hurlement d'effroi comme si je me trouvais au pouvoir d'un monstre, araignée gigantesque de la forêt tropicale, avec un poison qu'elle me jettera aux yeux, comme une vipère à la langue fourchure, je relève la tête, une larme blanche et chaude sur le bord en porcelaine d'où émerge la main qui tient la bougie. Quand je l'ai vu pour la première fois, en plus de l'araignée, j'ai crié. Mon cri l'effraie autant que moi-même et je bondis. Ai-je dormi debout ?
Je n'ai jamais cherché à savoir pourquoi la réverbération des bougies inverse les objets et dessine leur image à l'envers sur les murs intérieurs des maisons. Mais, que peut-on dire de ce qui va mal quand aucun enregistrement ne permet de savoir si quelque chose a jamais été bien ?