La pluie, la peur, l'odeur, le péché, toutes ces sensations m'ont livré l'inquiétude et le mystère de ce monde indéchiffrable. J'ai regardé les hommes, derrière les fenêtres, et je ne les ai pas compris. J'ai tenté et je tente encore de pénétrer la lutte obscure de leur âme ; une chose est sûre : je ne parvenais absolument pas à saisir leur conversation ; il y avait une telle impossibilité qu'on aurait cru qu'ils parlaient une langue secrète et, quelque fût leur propos, je l'accompagnais d'un sourire étrange qui ôtait à ma mère tous ses moyens. Je crois qu'elle non plus ne comprenait pas leur langage et, quand parfois je lui demandais une explication, elle me répondait invariablement : " Ils parlaient tous avec tant d'ironie, qu'il était impossible de saisir s'ils parlaient sérieusement ou s'ils plaisantaient. " Et elle ajoutait : " Ils étaient affreux ! " Son visage me devenait soudain si étranger, que je n'osais plus lui poser d'autres questions.
Paroles obscures des grandes personnes, idées obscures des hommes, sentiments obscurs des autres, mystère de ces temps d'ignorance qui se réfugie dans des rêves inexplicables, mais qui laisse le goût puissant d'un événement vécu, dont le souvenir et l'image nous ont échappé. On ne peut que dire : " C'est comme si je l'avais revécu. "
Ombre et lumière, puits, sorts et lunes. Comme il est sombre ce puits d'où, sans fin, je recueille des événements et des mythes. Il contient tant d'âmes, de péchés, qui s'élèvent parfois, aussi, tout brille avec une intensité si aveuglante, que je pense sûrement avoir vécu une autre vie avant ma naissance, d'où provient ma compréhension souterraine des choses humaines. Souvent, je me réveille en larmes et je ne me rappelle plus ce qui m'est apparu en rêve, je soupçonne le passage de..., Et je flaire toute la journée le danger, comme un chien de chasse à l'arrêt. Ce rêve identique, qui est revenu à intervalles plus ou moins rapprochés, pour devenir enfin le compagnon de toutes mes nuits, devint mon héros de prédilection et je subis fortement l'influence de sa pyromanie qui, maintenant encore, s'exerce sur mes écrits. La mémoire chemine sans trêve dans le grand corps vivant du temps, les instants quotidiens, qu'on aurait cru disparus et qui se bousculent en moi, remontent opiniâtrement à la surface, ne font pas retraite, refusent de me laisser en paix s'ils ne sont pas enregistrés dans leurs moindres détails, comme s'ils avaient droit à l'éternité.
Ce plateau suspendu, à la fois solitude et abandon, revient régulièrement dans mes rêves, tous comme les fenêtres et autres. Au plus profond de mon sommeil, j'avance en silence, sans jamais percevoir le bruit de mes pas. La ville aussi a disparu et seul clignote un signal lumineux : Rouge. Attention, Danger ! Rouge, Attention !... Sous la lumière rouge, qui ne cesse de clignoter, haletante, je demeure debout, paralysée d'indécision, tendis, qu'au-dessus de moi, s'élève un panneau de bifurcation avec ses signaux de direction. Je vois les lettres sans pouvoir lire les mots, lettres absurdes, j'avais bien réussi à les épeler, mais le sens des mots demeurait une énigme pour moi. À ma demande, on m'a expliqué les mots, mais sans avoir compris le sens global et, par conséquent, pas une seule route devant moi, seul ce champ éclairé un instant par le feu, puis à nouveau plongé dans l'obscurité. Mes yeux commencent à s'habituer quelque peu et je crois distinguer des objets abandonnés ou des amoncellements de gravats. Je décide de les franchir. Mes pieds se coincent entre les bouts de fer tordus, des brisures de marbre ou de tuiles s'enchevêtrent avec un lambeau de tenture, j'en frisonne ; mes pieds continuent-ils à marcher avec moi ? Sans moi ? J'éprouve la sensation de les voir monter un escalier à vis, un escalier qui ne conduit nulle part. Ce ne sont pas mes pieds, puisque je les regarde là-bas, pourtant ce n'est pas un corps décapité que je vois, ce sont bien mes pieds : dislocation inexplicable, eux, là-bas, moi ici, et les deux sensations simultanément.
Le signal du panneau cesse de clignoter, je n'ai plus le moindre point de repère. Il me faut attendre l'aube. Je cherche à tâtons un endroit où m'asseoir. Ma main découvre alors un grand objet et en palpe le tour pour le reconnaître. Puis à nouveau une sensation de confusion ; ma main détachée de moi-même se gouverne seule et cherche à se renseigner tandis que je suis saisie d'effroi. Une effigie de moi-même ? Un corps jeté dans un champ de ruines, sa ressemblance obscure m'effraie jusqu'à me faire trembler. Et c'est en réalité et non en rêve que je tremble, puisque, à ce moment même, je me suis réveillée.
Parfois, il m'est impossible de dire si j'ai entendu raconter ces histoires ou si je les ai vécues moi-même ou si je les ai tout simplement rêvées. Mais, ce dont j'ai la certitude, c'est que j'ai vécu si souvent les mêmes drames, qu'à la fin ils se sont enracinés aussi profondément dans ma chair, que si je les avais vécus durant ma vie tout entière. Depuis, je me sens comme un oiseau blessé qui ne peut plus donner les battements d'ailes capables de l'arracher du sol, où il est tombé, et de le rendre à nouveau libre, enfin !... Libre aux yeux des autres. Je croyais que tu n'es accepté par un groupe, que si tu lui apportes quelque chose par ta personnalité ou que tu es tellement neutre, que tu ne gênes personne, un meuble vivant cela se supporte, mais, on abuses de lui !