La libre littérature française d'Amérique 17 janvier 2006



INSOUTENABLE SURVIE.


Note préalable de l'éditeur : la littérature francophone suppose que les auteurs emploient la même langue pour s'exprimer, c'est ce que fait magnifiquement Nada, avec la même subtilité, la même richesse de vocabulaire qu'un auteur parisien. Mais quand sa culture est différente, comme sa religion, comme son mode de vie, peut-on avoir le même mode de pensée et d'expression ? C'est ce que nous démontre magnifiquement cette jeune marocaine, vivant au pays, et qui la rend si précieuse sur caloucaera.net, qui se veut la littérature d'ici et d'ailleurs !



Nada BENDABA



L'irruption de la mort, de la mort collective dans un accident de voiture, est impossible à imaginer, me semble-t-il, elle survient si brutalement, avec une violence si foudroyante, qu'on ne peut ni voir, ni penser, ni sentir.

Je ne suis pas morte de même que mon voisin, et nous étions, nous a-t-on dit, les seuls rescapés, car, assis au milieu et plus haut que les autres, comme le toit de la voiture était en étoffe, même si nous avions cogné contre lui, nous n'avons pas eu une égratignure. Le destin avait changé nos places de mort avec celles de vie.

Les sauveurs nous firent monter de force, mon voisin et moi-même dans leur camion et nous transportèrent au premier hôpital rencontré, où nous avons appris que tous les autres voyageurs étaient morts. Alors seulement, nous avons vraiment compris ce qui était arrivé. Le jeune homme éclata de rire, entendit son propre rire qui le fit rire encore plus fort ; en l'entendant rire, moi aussi, j'ai éclaté de rire, et en me voyant rire, il se mit à rire encore plus bruyamment, et à force de rire follement, ma poitrine devint si douloureuse que l'on m'administrât un calmant. Ainsi me suis-je endormie en essayant de dire à l'infirmière de prendre soin de mes affaires et de mon voisin. J'avais tellement oublié que mon voisin était Youssef.

Youssef est mon premier amant, celui qui m'a appris le vrai sens de l'amour, celui avec qui j'ai vécu des moments inoubliables, des mois de mille et une nuit, loin de toutes immoralités et très joyeux, mais notre amour avait comme handicap " la pudeur " ce qui nous a laissés, jusqu'à notre séparation, Amis.

Mon cerveau ne fonctionnait plus du tout, mais à mon réveil, j'ai regardé l'heure, désespérée. Plus de dix heures s'étaient écoulées. Non seulement Youssef ne pouvait plus m'attendre, mais il ne savait même pas où nous devions aller. J'eux alors le sentiment que nous étions perdus pour toujours, et je fus saisie par une panique d'une incroyable violence qui créa un tel gouffre en moi et autour de moi que le monde entier, la douleur, l'accident, la guerre, l'occupation même n'avaient plus aucune réalité tangible : un seul homme peuplait l'univers, Youssef, et je l'avais abandonné à sa perte, moi la coupable. Coupable d'avoir survécu, coupable de n'avoir pas réfléchi après l'accident, coupable de ne pas arriver à saisir oh combien il compte pour moi, coupable de n'avoir pas trouvé le moyen de le rejoindre à l'instant précis où je le devais.

La coupable qui m'habitait m'avait encore joué un tour et réduite jusqu'à l'âme à une telle impuissance que le suicide était encore une fois la seule issue.

Je me secoue, il faut que je me reprenne, que je réagisse, je dois retrouver Youssef, mais lui ai-je bien décrit mon quartier ? Lui ai-je donné mon numéro de téléphone ? Quand je lui ai raconté les histoires de mes dragueurs, lui ai-je bien précisé qu'ils ne représentaient rien pour moi, qu'ils ne sont plus mes amis ? Mon Dieu, combien s'entrelacent étroitement les évènements de notre vie qui nous paraissent absolument indépendants et, soudain, nous découvrons qu'ils sont tissés dans la même trame, préparent tous ensemble la suite et forment le bracelet qui laisse sur le poignet son empreinte profonde, même quand il n'y est plus. Ces empreintes nous accompagnent partout, il suffit d'y poser les doigts quand nous ne pouvons les voir autrement, il suffit que demeurent nos doigts pour les toucher.

Arrestation, exécution de hasard, accidents comme le mien, rencontre plus facile que la mienne, tous ce qui aurait pu arriver de pire à Youssef se mit à défiler dans ma tête pour révéler à chaque fois combien je tenais à lui, à cet homme dont quelques jours plus tôt j'avais oublié jusqu'à l'existence.

L'amour, plus fort que tout, au lieu de me donner du courage, me submergeait d'un désespoir aussi terrible que celui de me trouver en face d'un mort, en sachant qu'il n'y avait aucun espoir de miracle pour le ressusciter. Une douleur si poignante me torturait que je m'affolait. Je pressai le pas pour arriver plus vite chez moi et soulager un peu mon cœur en apprenant des nouvelles de Youssef. Je courus presque, arrêtais de penser, de réciter des versets du Coran, attentive à n'en omettre aucun mot, ce qui aurait été un mauvais présage, et pour m'assurer que tout allait bien, je les récitais à voix haute et une fois parvenue à l'amen sans m'être trompée, je sentis jaillir de mon cœur un soupir aussi profond que si un fardeau s'échappait de mon âme, et le poivrier trembla dans la lumière, comme nimbé de gouttelettes d'or, ce qui signifiait que tout était pour le mieux.

Avec un coup de téléphone tout sera réglé, mais la logique ne va pas avec l'amour et une mémoire épuisante me retient dans mon carcan, je ne cesse pas une seconde d'être assaillie de scènes et de paroles, se plantant dans mon cerveau comme des lames d'épée qui impriment à jamais leur marque, mais je sens que ce qu'il m'est impossible d'oser, d'affronter c'est de susciter la mort d'Youssef, bien que j'en connaisse la source : aucun signe de vie jusqu'à maintenant.

Le lendemain, non c'était après deux jours ou même plus, je ne me rappelle plus quand est-ce que cela s'était produit, mais l'essentiel c'est que cela a enfin eu lieu.

Pourquoi dater ? Pourquoi perdre mon temps à décrire le lieu où je suis ? Il est heureux ... La seule chose qui compte pour moi est qu'il soit là, reposant dans la chambre voisine... Il commence à reprendre confiance. Il a compris que je tenterai tout pour le garder : je ne veux pas que mon amour meure... Ce qu'il ne saura jamais, c'est que je suis enfin décidé à écrire ce jour-là. Peut-être le ferai-je pendant ma vie entière ? Pourquoi j'écris ? Pas pour les autres, bien sûr... Ni pour lui, qui ne lira jamais cela. J'écris simplement pour moi : c'est un besoin qui me tenaille depuis le jour où nous nous sommes rencontrés, lui et moi, c'est aussi le seul moyen de clarifier mes idées encore trop confuses, de comprendre à fond le mécanisme insensé de ce rêve que nous venons de vivre. J'ignore si j'écris tout, absolument tout... Je pense qu'il me suffira de revivre certains moments uniquement dans ma mémoire : ils y sont ancrés pour la vie.

Quand j'ai vu Youssef pour la première fois, c'était vraiment dur d'apaiser les tourments de ma tête et de calmer les palpitations de mon cœur, elle me plaisait et me fascinait : son attention muette, dans un silence de Frigidaire, il m'avait ouvert le cœur et je suis tombée dans le piège de sa séduction, je n'avais plus rien à dire sauf : "Chance formidable" voire "celle de vie" ! J'ai dû, sur-le-champ, entrer dans la peau d'une vraie amoureuse, alors que je m'étais accoutumée au rôle de la victime et cette fois-ci j'étais victime, mais de nos silences. Tant de jours ensemble, de causeries intimes, de souffrances partagées, d'entente et d'amour étranglés par nos silences forcés.

J'avais tellement mûrie au cours des mois passés dans l'échange de nos regards, que le temps, la douleur et la mort ne me concernaient plus, j'éprouvais une sensation d'absolue plénitude, comme si je portais en moi un enfant. Seulement, à cet instant d'union où la séparation de nos regards serait une violence, la mort, qui nous apparut comme un moyen de conquérir l'éternité et la vie est une mort à petit pas, vécue dans chaque seconde de nos vies.

Vraiment, avant son arrivé, les hommes représentaient pour moi un monde étrange, lointain, un monde hostile qui s'était précipité sur mon pays bien heureux et l'avait rendu malheureux.

On faisait et refaisait le même geste, comme des adolescents le monde, ou je dirais plutôt comme un film sans fin. L'expression "être mal dans sa peau" se fige dans ma mémoire car aucune autre ne la saurait remplacer : timide, fascinée, éblouie, terrassée par la nuit presque blanche que j'avais traversé en pensant à ce premier pas, enfin, réalisé. Notre conversation était décontractée, éloignée de toute immoralité, ponctuée par de grands coups de pinceaux de peinture bleue pâle. C'est dans le soutien, la patience et la vigilance de son entourage que j'ai senti l'approche de l'écoulement de ma vie sinistre. Une interrogation seulement, petite, concise, frileuse mendiante habite mon esprit : est-ce qu'il aura un deuxième pas, ou bien mon rêve n'a qu'un seul et unique petit pas ?

Cela peut paraître un peu théâtral, mais il faut comprendre qu'il ne m'a pas seulement aidé à m'exprimer comme il faut, je lui dois aussi ma future vision de la vie. Vraiment, il m'a préparé à toute ma vie...



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