Voilà le grand jour était arrivé, ma tante entreprit de me préparer à la grande épreuve du four, puisqu'elle n'avait pas réussi à faire renoncer à leur dessein ma mère et les inspiratrices de mon martyre. Le four ne serait pas allumé et je ne serais pas brûlée, il fallait que j'en sois absolument sûre. On avait nettoyé et lavé à l'éponge, dès la veille, le four extérieur, à côté du pressoir, et ma tante y avait placé sa propre fille pour qu'elle se cache à l'intérieur, mais avec la porte ouverte, naturellement... Comme si c'était pour jouer à cache-cache. C'était en quelque sorte une opération qui consistait à préparer le terrain pour le jeu qu'elle avait combiné de m'offrir, mais, à vrai dire, tout se passa à l'envers. Sa fille, à peine dans le four, en ressortit aussitôt parce qu'elle avait cru apercevoir un croquemitaine au fond. Du coup, la tante eut à la convaincre, elle aussi, de son erreur, si elle voulait parvenir à m'y faire pénétrer de moi-même.
Et j'entrai. La porte à peine fermée, l'obscurité devint si épaisse que je disparus, ainsi que mes cris et mes pleurs. Je n'ai nullement entendu ma tante chanter dehors afin de me faire répondre " nous avons pris, nous avons pris une petite négresse ". Je suffoquais dans une mare d'urine, qui s'écoulait de mon corps avec ma terreur, et ce fut l'unique réponse que reçurent ma tante, ma mère et les autres femmes qui se tenaient autour du four, regardant s'épancher, noir de suie, la réplique liquide au sacrifice qu'elles m'avaient infligé.
Ils me retirèrent du four, trempée, prostrée à plat ventre, le visage absolument exsangue. Deux jours durant, je gardais les yeux fermés et pas un mot ne s'échappa de ma bouche.
Bien que les femmes eussent tout fait pour dissimuler l'événement, d'ailleurs moi aussi, mes cousines allèrent directement le raconter, et mon père devint fou furieux. Elle me tira de mon mutisme, s'efforçant de m'habiller tout seul avec des gestes si maladroits qu'il me fit mal, mais mon bonheur était tel que j'aurais souhaité qu'il me fasse mal de nouveau. Enfin, pour la première fois il s'occupait de moi et de plus me parlait aussi comme si j'étais grande, il a même passé mes mains autour de sa taille et m'a dit d'un ton que je n'oublierai jamais de ma vie : " N'aie pas peur, je suis là ". Et même plus tard, mon père a réussi, parfois, à me redire cette phrase en des moments très difficiles. Je serrais aussi de toutes mes forces mon corps contre le sien et me sentir vraiment chair de sa chair. J'étais son enfant à lui ; peut-être ma mère n'était pas ma vraie mère, car si elle avait vraiment souhaité m'avoir, elle ne m'aurait pas enfermé dans le four, dans le four sombre qui m'a appris le noir de l'enfer, la peur de l'enfer et la solitude.
Plus que tout, je me souviens de l'indicible solitude de ce noir, parce que je ne me rappelle rien d'autre ; tout était inscrit sur mon corps, et je réagissais et je réagis encore, parfois, comme si j'étais toujours dans ce trou noir du néant absolu.
Je sais pour l'avoir charnellement vécu, que la solitude est d'un noir absolu, comme je sais qu'une fente de lumière, le plus léger soupçon de lumière - émanant surtout des plus proches - peut sauver l'âme humaine.
Assise, ma tête touchait le dos de mon père et ses paroles, rythmées comme une symphonie, s'enracinaient au fond de mon cœur : " Ce que les femmes t'ont fait, ma chérie, s'appelle superstition. Les superstitions viennent du fond des siècles, un siècle veut dire une suite de très nombreuses années, tellement nombreuses que fort peu de filles peuvent les vivres dans leurs totalités. Songe combien et combien de femmes ont traversé les siècles et accompli les mêmes gestes que ces vœux pour chasser de toi ce dont ils n'avaient même pas la connaissance."
J'ai gagné quelque chose à jamais ; " plus " et " moins " ne se mesurent pas, ce four est à la fois l'entrée et la sortie du labyrinthe, connaissance au-delà de la connaissance, incarnée dans notre mémoire qui se souvient, possède sa propre mémoire, transmise parfois par certaines réminiscences qui tracent leur itinéraire secret jusqu'à notre conscience.
J'ai demandé à Nada de m'expliquer cette histoire de four, dont la valeur symbolique me paraissait évidente, voilà sa réponse :
" Solitude " est une personnification de moi-même, c'est une description métaphorique de l'éducation que j'ai reçue, comme tant de filles : stricte, bloquée, téléguidée et loin de toute spontanéité. Et le but de cette éducation : être à l'écart de tous les problèmes sexuels précoces, surtout en période d'adolescence.
Le four est un moyen de personnifier cette prise de conscience en silence : encadré et fermé, noir et chaud.
Encadré et fermé : notre univers, auquel nous ne pouvons pas échapper (la classe à l'école, le bureau au travail, la chambre personnelle à la maison, …) Bref, solitude totale.
Noir : obscurantisme, ignorance totale de tout ce qui nous entoure, aussi bien à l'intérieur de notre univers qu'à l'extérieur, tout serait nouveau et pour toujours.
Chaud : par nos désirs refoulés et bloqués, tout en étant conscient de leur existence, mais que nous n'arrivons plus à extérioriser, à exprimer et à vivre pleinement, tout simplement par ignorance.