La libre littérature française d'Amérique 12 juin 2005



Dure réalité


Nada BENDABA



Dure réalité "Il pleut, comme j'aime quand il pleut ! ..." Nous dansions sous la pluie fine sur la piste déserte des Flots, et les flots frappaient l'estrade comme autrefois, dans notre enfance nous nous amusions à nous faire mouiller, puis adolescents romantiques, main dans la main, nous nous regardions dans les yeux tandis que le violon de l'orchestre jouait et que la lune pointait derrière nos étoiles de folie. Mais, la dure réalité avait pris racine en moi.

Très souvent, les mots partaient en voyage et j'essayais de deviner leurs mélodies afin de les chanter pour ne pas les oublier. Les premières notes de musique que j'appris, je les métamorphosais en lettre, mais malgré l'utilisation de tous les dièses et de tous les bémols, je n'ai pas réussi à fabriquer mon alphabet musical, et je demeurai avec des pauses si longues que je les reconnaissais comme dénuées de vie, ce qui me laissait des blessures et des vides que rien ne pouvait combler, exactement comme la mort : "Il était mort, là, à côté de moi, et moi je faisais des réussites en demandant aux cartes, aux horoscopes et aux signes planétaires s'il y avait mort apparente parce que je n'admettait pas qu'il y eût mort quand on aime comme moi j'aime".

Le caractère exclusif de l'amour, tel celui de la mort, non pas exactement, tel celui de la solitude de la présence et celui du toujours qui seulement convient à la mort, parvins un demi-siècle plus tard à mes oreilles comme la reprise de mes monologues délirants, quand je les ai entendus, presque en rêve, murmurés prophétiquement comme par la seule amie dont je fus enceinte pour rejeter mon ami mort. Cet entrefilet dans les journaux : " Après un accident aérien..." les longues causeries, les sourires et les regards échangeaient, tout remonta à la surface, tellement le fond de l'abîme avait été troublé par les lignes du journal qui annonçaient avec une parfaite indifférence la disparition d'un rêve, d'une histoire, d'une mémoire qui n'avait plus rien sur quoi s'appuyer. La future vie avec la maison aux "trois personnages" comme on les appelait par affectueuse moquerie, n'existera plus. Ces personnages semblaient prendre l'envol magique d'un ballet de grands oiseaux blancs, ces migrateurs qui déchiraient le rêve avec leurs cris de chouette annonçant la mort.

Quand il partit et que je restai désespérément seule dans la maison vide, je me sentis orpheline, emprisonnée dans cette unique pensée : "un seul être vous manque et tout est dépeuplé". Maintenant un à un les mots se déposent en moi, deviennent pluie, flot de larmes inondant mon visage, j'ouvre la porte de la véranda, je m'assieds sur les marches, secouée de sanglots : "le monde est désert", en bas et au loin devant le désert infini de ma propre détresse tout se perdaient à la tombée de la nuit. C'étais alors que je me recroquevillais, comme dans mon enfance, sous l'escalier intérieur qui montait à la terrasse : j'embrassais la tête de Brak et prenais Mimi à mon cou pour leur confier ces chagrins qui m'étouffaient, les raconter à quelqu'un et me sentir réconfortée par un coup de langue sur mes joues inondées de larmes ou par un ronronnement de plaisir qui émanait du cœur de la chatte comme les soupirs s'échappant de moi-même, et ce doux ronronnement me faisait sentir alors très fort que ma solitude était partagée, que mes chagrins étaient partagés.


Une maison pleine de gens et moi toute seule, pourquoi ? Pourquoi ? Repris-je comme un écho à ma propre question, comme si j'avais découvert qu'il n'y avait aucune réponse à une telle interrogation. C'est à peu près à ce moment-là que je réfléchis au fait que, même quand il y avait du monde dans la maison et que je jouais avec eux comme une folle, je m'arrêtais soudain avec l'impression d'être abandonnée de ne plus entendre une voix ni un souffle ; le rythme du monde s'arrête, mais ce n'était qu'un instant, je le savais, puisque je n'arrivais pas à demeurer dans cet espace désert car l'un ou l'autre m'attrapait et criait : ''Je t'ai eu'' ou "je la prends comme prisonnière", et je me sentais à nouveau entraînée par le jeu sans avoir éveillé le soupçon qu'une seconde auparavant j'étais partie bien loin, et parfois, alors que j'étais dans une cachette, j'avais l'impression de me trouver depuis des années perdue loin de tout.

Je contemplais si intensément la forme de l'île que je voyais ses contours s'effacer au point que j'en avais mal aux yeux car je voulais avoir la sensation d'être là, de regarder mes amis, de ne pas être encore morte comme mon seul amour. Ce doit être comme ça, être morte, être privée de sensations, de bons souvenirs et de pensées. On peut compter les pensées avec des chiffres, mais comment arriver à me prouver que les morts n'avaient pas de telles pensées, et d'autres auxquelles je ne veux pas songer pour ne pas avoir la certitude de n'être plus vivante. Je suis devenue folle, j'ai froid, il faut que je rentre : telles sont les pensées d'une vivante morte.

Je me lève avec peine, j'ai fermé la porte vitrée et je me suis allonger sur mon lit et essayée de dormir tout en pensant à mon cher amour mort.

La nuit passa comme un rêve qui touche aux frontières du cauchemar sans en être un, mais qui laisse pourtant une angoisse diffuse et un sentiment d'insécurité persistant bien après le réveil.



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