Je souffrais beaucoup de ne pas être invitée que de me retrouver dans le groupe des perdantes. Qu'avais-je de commun avec elles, à part le faite d'être injustement dédaignée par les Hommes ? Je disposais de tout : du temps, de l'espace, de l'autre autant que de moi-même. Pourtant, jamais je ne m'étais sentie aussi flouée, dépossédée ! Seule.
On peut croire à la fatalité et laisser voguer sa vie comme un long fleuve tranquille. On peut aussi prendre conscience des obstacles que nous mettons nous-même à notre bonheur pour enfin oser être heureux. Mais, à l'évidence, aucun de nous deux ne cherche vraiment à renouer avec l'autre, je me suis souvent interrogée sur le sens de cette rupture et ne lui trouvais qu'une explication : la pudeur. Combien nos constructions mentales trompeuses limitent notre horizon, nous évoluons dans des univers imaginaires qui nous maintiennent dans l'obscurité.
Forteresse, stand de tir, hôpital, prison, et de nouveau hôpital après l'occupation. Il me faut décrire ce lieu pour que le lecteur le voit de ses propres yeux. Cet hôpital de Réfugié probablement le seul hôpital International Privé de toute la ville, là où j'ai pu vivre toute une semaine à côté de mon seul amour, et c'est durant cette même semaine que j'ai découvert que je ne suis pas son amour. J'éprouve le besoin de le décrire pour pouvoir le hanter à nouveau aujourd'hui et ne rien oublier, parce qu'à l'intérieur et tout autour de lui un autre monde vivant m'a été révélé, monde du malheur, de la hante, de l'indignation, de la mémoire et du mythe. Grossièrement construit comme les châteaux que les enfants élèvent sur le sable, zébré par les eaux de pluie qui s'écoulaient de ses créneaux, il se dressait, totalement cerné par les baraques de réfugiés, collées à sa base et à ses flancs comme des coquillages pourris et des patelles, lui donnant l'air de la cathédrale ratée.
Les rêves éveillés me pourchassent : impossible de leur échapper. J'ai la sensation d'être depuis longtemps clouée à mon lit, ne regardant d'autre que la porte d'entrer de l'hôpital et celle de ma chambre. Je m'efforce pourtant de regarder aussi derrière moi et aussitôt me paralyse l'angoisse de découvrir le vide, … Je deviens soudain une empreinte de papier collé dans un faux encadrement de fenêtre, symbole indéchiffrable d'un passé très ancien, peut être à jamais aboli ; je refuse même de me retourner, car je sens les souvenirs se charger d'une angoisse irrépressible parce que la terreur du démenti de la révélation, de la métamorphose de ce que je crois avoir vécu sans l'avoir jamais vécu, me hante et je vais d'un lieu à l'autre à un rythme tel que je me retrouve finalement sans toit, invitée permanente, étrangère partout, c'est pourquoi je demeure debout à la fenêtre.
Je me réveille bien souvent en pleine obscurité, sans parvenir à m'orienter, incapable de distinguer le mur, la fenêtre ou la porte dans mon anxiété délirante, je suis assaillie par tant de murs, de fenêtres et de portes que je me sens vraiment perdue.
C'est presque toujours dans l'obscurité que je suis la proie de ce transfert vertigineux et je ne peux m'expliquer, pourquoi affleurent les détails les plus anodins même à l'instant où je les ai vécus, épisodes radicalement rayés de mon existence. Mais ce rejet d'événements essentiels révèle ma volonté de garder l'anonymat. Je n'ai pas d'identité, mais loin de la paix. On me décrivait comme une fille que je ne suis pas…J'avais pris l'habitude des assassinants, déclinée et même déchirée cette fausse description en tout petits morceaux pour la jeter aux ordures ; mais je ne me suis pas encore débarrassé d'elle, elle me hante : d'un coup je la vois passer comme un éclair dans les miroirs. À peine l'ai-je aperçue que je la perds et je me mets alors à examiner minutieusement chaque trait de mon visage pour m'assurer que je ne lui ressemble en rien.
Plus tard, les miroirs me jouèrent très souvent des tours : j'y voyais tantôt mon visage tantôt celui d'une autre, au point que j'en arrivais à croire que je n'avais pas de visage propre. Mais, en avais-je un réellement ?
Les rêves éveillés d'une part, les miroirs de l'autre, cheminèrent étrangement dans le labyrinthe de mon inconscient et s'inscrivirent d'abord en un rêve qui m'a vraiment bouleversé. Or, les rêves sont une fuite et, dès que j'en ai pris conscience, je me suis totalement réfugiée en eux. Les événements de la journée devinrent des épisodes insignifiants tandis que le rêve avait absorbé l'essentiel de ma vie, était devenue mon obsession, et j'avais hâte de voir se terminer le jour pour reprendre ma vie nocturne, si par hasard aucune apparition ne s'était produite pendant mon sommeil, je me réveillais, anéantie orpheline de moi-même.
Je ferme mes yeux de toute ma force, je veux faire renaître mon ancien visage, mon ex-moi, non abîmée. Impossible, ladite description s'impose et me brouille les pistes. Il vaut mieux ne plus faire d'efforts pour rappeler quoi que se soit, je dois savoir me contenter de ce qui surgit spontanément en moi-même et non ce qui provient des autres. Si je tâtonne, je découvrirai peu à peu le bout du fil.
Par des détours, sans me dévoiler à moi-même la ruse, j'essaie de dissimuler mes souffrances intérieures. Orbites vides, crâne vide de tout souvenir. Tous les moyens que j'utilise pour combler les vides bourdonnent, circulent sans trêve à travers ces trous, bloqués par des malentendus, et se moquent de mes efforts inutiles.