Trente minutes de retard, le froid était terrible. Il remonta son col et rajusta son cache-nez en cachemire. Des petits ronds de vapeur s'échappaient de sa bouche entrouverte, tandis que quelques flocons de neige entamaient une valse lente autour de lui. La colère commençait à le gagner. Marièle exagérait, mais ce n'était point là une nouveauté. Il avait toujours supporté ses lubies de gosse de riche et, aujourd'hui encore, il continuait à subir.
Les rares passants, qui empruntaient cette rue pour rentrer chez eux, le regardaient bizarrement en accélérant instinctivement le pas. Ils devaient le prendre pour un cinglé ! Il en aurait fait de même. Qu'est-ce qu'un homme censé être normal pouvait bien faire à une heure aussi avancée, par un temps pareil, sous l'unique réverbère d'une rue pas très fréquentée ? Un nouveau coup d'œil à sa Rollex, vestige du temps de sa splendeur, lui indiqua 21 heures 05. Une bouffée de haine violente, à l'égard de son épouse, l'envahit tout entier, lui donnant presque chaud. Elle le tenait par les couilles, ainsi qu'elle se complaisait à répéter devant leur cercle de relations, afin de mieux l'humilier. Mais l'enjeu était de taille, et il ne pouvait se permettre de l'irriter davantage. Aussi décida-t-il de mettre son orgueil dans sa poche et, reprenant les cent pas dans la rue glaciale, il attendit.
Il avait été surpris par son appel de la veille, vu qu'ils ne communiquaient plus que par avocats interposés. Il avait d'ailleurs marqué un temps d'hésitation, car il n'avait pas reconnu sa voix. Elle était nasillarde, comme éraillée. Une voix d'outre-tombe, avait-il pensé sur le moment. Elle avait dû sentir son hésitation, car elle avait dit " Une sale rhino ", avant d'enchaîner :
" Attends-moi à 20 heures 30 précises dans la rue, près de ce bar où nous nous retrouvions autrefois. Je suis décidée à accéder à ta demande, mais j'ai une ultime chose à te demander. Ce sera ma condition sine qua non. Après, tu seras libre comme l'air, libre de refaire ta vie avec ta pouffiasse ". Sans lui laisser le temps d'en placer une, elle avait raccroché.
" Ta pouffiasse ". Ces mots résonnaient encore à ses oreilles. Elle avait voulu parler de Catharina. Catharina était ce qu'il lui était arrivé de mieux depuis ces dernières semaines. Catharina avec ses grands yeux sombres et sa chevelure de miel. Il l'avait rencontrée un soir dans un bar enfumé, alors qu'il noyait son mal-être dans la boisson. Une voix chaude lui avait fait lever le nez du énième verre de tequila qu'il venait d'avaler. Ce visage lui avait alors semblé familier, lui rappelant étrangement quelqu'un. Il avait mis cette impression sur le compte des effets quelquefois bizarres de l'alcool.
- Monsieur, ne pensez-vous pas que vous avez assez bu pour ce soir ? D'ailleurs, je crois que le bar va fermer.
Il avait opiné du chef et tenta de se mettre debout, il serait certainement tombé si elle ne l'avait pas soutenu. En y repensant, il ferma les yeux pour sentir à nouveau la chaleur de son corps souple et ferme. Le contact de sa peau avait fini de l'enivrer. Une effluve de parfum lui avait agréablement chatouillé les narines. Il avait souri bêtement, en lui disant d'une voix pâteuse :
- " Vengeance ", de Guériani ?
- Ah ! Je vois que monsieur est connaisseur ? Avait elle répondu.
La jeune ingénue ne croyait pas si bien dire ! Mais c'était là une bien longue histoire, qui le fit remonter plusieurs années en arrière.
Il était alors un jeune homme brillant, qui travaillait au sein d'une importante société : la Guériani's cosmétiques. Il y était entré comme simple vendeur, puis très rapidement, il s'était fait remarquer pour son incroyable sens de la vente. Chaque jour, son rayon atteignait un chiffre d'affaires faramineux. Monsieur Guériani, en personne, en avait été fort impressionné et l'avait convoqué dans son imposant bureau, sentant à plein nez le cuir et le luxe. C'est ainsi qu'en l'espace de quelques mois, il s'était retrouvé propulsé successivement au rang de chef de rayon, puis de directeur des ventes, avant de finir au poste convoité de directeur du marketing. Le succès était entré dans sa vie et s'était lové au creux de son être. Il aimait cette sensation, mais savait que seul un travail ardu lui permettrait de poursuivre son ascension.
À l'époque, il fréquentait une jeune fille, très belle, mais qui ne répondait pas vraiment aux critères qu'il s'était forgés. Elle était issue d'un milieu fort modeste et, hélas pour elle, Hans était quelqu'un de très ambitieux. Il en était cependant éperdument amoureux...
Jusqu'au jour où il fut convié à une réception organisée par Monsieur Guériani, dans sa propriété située au cœur de la vallée de Chevreuse. Le cadre était magnifique, la journée superbe et jamais encore il n'avait vu pareille débauche de luxe. Il en fut littéralement subjugué. C'était ainsi qu'il concevait l'existence. Sa vie lui apparut alors comme terne et bien insipide. La villa des Guériani pullulait de monde. Il fallait posséder un enthousiasme à toute épreuve, doublé d'une mémoire d'éléphant pour se rappeler le nom et les mérites de chacun. Madame Guériani avait tenté de mélanger les riches associés de son époux à l'hétéroclite tribu du monde des cosmétiques.
Il venait de passer en revue la collection de masques africains du vestibule et déambulait nonchalamment parmi les invités, quand il avait été accosté par une jeune personne, dans la voix de laquelle il avait cru déceler une pointe de défi, mêlée à une sorte d'admiration :
- Bonjour, Monsieur Freneuil, ainsi c'est donc vous le protégé du grand manitou ? Lui avait-elle lancé en pointant le menton en avant.
Puis elle lui avait tendu une main fine et manucurée et devant sa mine déconfite, elle avait enchaîné :
- Oh pardon ! Je ne me suis pas présentée : Marièle Guériani.
Elle portait une robe chinoise, un modèle de dissimulation et d'exhibition. Fermée haut dans le cou, mais laissant les bras nus. Lorsqu'elle bougeait, les pans fendus de sa jupe dévoilaient par moment ses cuisses. Avec sa courte chevelure de jais et ses yeux clairs, elle était tout l'opposé de Milena. Elle n'était pas spécialement jolie, mais quelle classe ! À la façon dont elle le couvait du regard, il sut de suite qu'avec son physique de viking, il ne lui était pas indifférent. Hans avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de la situation. Et avant que la journée ne tire à sa fin, il savait ce qu'il lui restait à faire.
Pauvre Milena ! Il avait été à un pouce de céder, mais l'ambition, la soif du pouvoir, l'avaient emporté sur les sentiments. Comme à son habitude, la jeune fille s'était montrée digne, jusque dans la souffrance. Elle avait paru sur le point de lui dire quelque chose, puis finalement elle s'était rétractée. Elle l'avait regardé une dernière fois de ses grands yeux de biche, son menton s'était mis à trembler, puis, sans un mot, elle avait quitté l'appartement. Il ne devait plus jamais la revoir par la suite. Un jour, il apprit par hasard qu'elle avait quitté la ville quelque temps après leur rupture.
Quant à lui, il était devenu le gendre du " grand manitou ", et par la même, son " bras-droit " comme ce dernier se complaisait à l'appeler en lui donnant de grosses claques dans le dos. Il faut dire que Hans possédait réellement un sens inné des affaires. Sa jeunesse et sa fougue aidant, la Guériani's cosmétiques connut en quelques années un tel essor mondial, que son beau-père lui offrit, pour ses cinq ans de mariage avec Marièle, vingt-cinq pour cent de ses actions dans la société.
Hans était enfin riche et reconnu. À son tour, il donnait de somptueuses réceptions dans une somptueuse demeure. Ce qui était loin d'être aussi somptueux, c'était son mariage.
Aujourd'hui, soit quelques trente ans après, il n'était plus qu'un homme quasiment ruiné. Dernièrement, il avait fait des spéculations qui s'étaient révélées désastreuses. Il ne lui restait plus que les actions dans la société de son beau-père. Or, il venait d'apprendre que celui-ci lui avait fait un cadeau empoisonné à l'époque. Il avait induit une clause que Hans ignorait, mais que Marièle connaissait. Elle stipulait que si son gendre venait à divorcer de sa fille bien-aimée, celle-ci récupérerait ses parts, illico presto, à moins bien sûr qu'elle n'y renonce de son plein gré.
Or, Marièle était bien la digne fille de son père : intransigeante et dure en affaires. Mais Hans n'avait rien à leur envier. Il était arriviste et dénué de tout sentiment, jusqu'à ce qu'il rencontrât Catharina. Il voulait pouvoir tout lui offrir ! Il était décidé à se battre becs et ongles pour ne pas perdre le peu qui lui restait ; d'autant que le dernier parfum qu'il avait contribué à lancer sur le marché, " VENGEANCE ", alors que personne n'y croyait réellement, faisait un tabac dans toute l'Europe. Le coût des actions était monté en flèche. Et apparemment, ce soir, Marièle était prête à lui proposer un marché. Mais que faisait-elle, bon dieu !
Il en était là de ses pensées, lorsqu'un break noir s'arrêta à quelques mètres de lui. La rue était sombre et le réverbère sous lequel il attendait faisait un contre-jour gênant qui l'obligea à plisser les yeux pour mieux distinguer. Une portière s'ouvrit, quelque chose fut projeté violemment hors du véhicule, qui redémarra sans attendre son reste.
Hervé resta quelques secondes figé. Tout s'était passé si vite, qu'il aurait pu croire avoir tout imaginé, si une forme aux contours indistincts ne gisait à terre, sur le bas-côté de la chaussée. Maintenant les flocons tombaient dru et la visibilité était pratiquement nulle quand, d'un pas mal assuré, il traversa la rue déserte. Il faillit trébucher sur une sorte de gros sac et retint un juron. Il se pencha et gratta une parcelle de l'épais duvet laiteux qui recouvrait presque entièrement " la chose ". Un visage d'une blancheur cadavérique lui apparut, qu'il reconnut immédiatement : Marièle. Il faillit vomir : l'odeur, le sang, la position du corps. Un objet roula à ses pieds, qu'il saisit machinalement : un pistolet ! Au même instant, un coup violent l'atteint à la nuque et il sombra dans le néant.
" UN CRIME AU DOUX PARFUM DE VENGEANCE DANS LE MONDE DES COSMETIQUES " titraient ce matin tous les journaux, du quotidien à la presse à scandale.
La jolie jeune femme eut un sourire angélique en reposant le journal sur la tablette du lavabo. Elle passa un coup de peigne dans ses longs cheveux blonds. Un jeune homme entra dans la salle de bain. Il lui ressemblait trait pour trait. Machinalement, son regard se posa sur le journal.
- Bonjour, soeurette, lui dit-il d'une voix nasillarde, comme légèrement éraillée. Tout va comme tu le désires ?
- Absolument, répondit Catharina à son frère jumeau, tout en s'aspergeant voluptueusement de son parfum " Vengeance ".
Puis ils quittèrent la pièce et se dirigèrent vers un petit cadre où se trouvait la photo un peu fanée d'une belle femme aux cheveux de miel et aux yeux de braise.
- Tu es vengée, maman ! Notre père dormira ce soir à son tour dans un taudis.
Dans son cadre doré, Milena sourit doucement à ses enfants.