La libre littérature française d'Amérique



Martine BERTON



Pauvre Léon




Et voilà ! Marine Danguien poussa un " ouf " de soulagement en posant le dernier bibelot sur l'étagère du salon. Elle recula pour juger de l'effet, puis elle s'écroula de fatigue dans son canapé en cuir fauve. Elle était épuisée, mais satisfaite. Je dirai même pleinement satisfaite. Ce soir serait sa première nuit dans sa nouvelle demeure.
Depuis des mois qu'elle cherchait, elle avait enfin trouvé le logement qui lui convenait. Situé dans une petite rue en cul de sac d'un quartier agréable, pas très loin du centre commercial, à quelques pas de son travail, elle ne pouvait rêver mieux. C'était surtout le genre de demeure qui l'avait toujours fait fantasmer : du pur style colonial, un vrai bijou ! Avec des tours carrées aux angles, un escalier en bois blanc à volutes. La façade en briques peintes était rehaussée par les teintes vives de la peinture. Les pièces étaient agréablement éclairées et faciles à agencer. Et, cerise sur le gâteau, le loyer était tout à fait dans ses cordes !
La seule chose qui l'avait fait légèrement hésiter, c'est que cette maison était scindée en deux logements. Mais avec deux entrées complètement séparées et une complète autonomie. De plus, le propriétaire lui avait assuré que les gens qui vivaient là, monsieur et madame Ribéra, étaient absolument charmants. C'était un couple de retraités d'une soixante d'années, dont les enfants étaient maintenant partis hors du nid, et qui n'avaient jamais fait parler d'eux.
L'affaire fut donc vite conclue, et à quelques jours de Noël, Marine prit possession des lieux. Par deux ou trois fois, alors qu'elle transportait des cartons, elle avait croisé ses nouveaux voisins, qui lui avaient gentiment proposé leur aide.

- Nous savons ce qu'est un déménagement ! Lui avait dit le monsieur. Nous avons eu six enfants, et nous leur avons tous donné un coup de main ! Le dernier en date remonte à cet été. C'était pour Julie, notre petite dernière. Enfin, quand je dis petite, je m'entends : elle a 25 ans ! Elle me manque beaucoup.

Madame Ribéra était alors intervenue :

- Eh ! Maurice ! Arrête de raconter ta vie à cette petite dame ! Tu vois bien qu'elle est occupée. Va donc chercher cette caisse au milieu de la pelouse et porte la chez elle !

Tandis que Maurice s'exécutait en bougonnant, elle lui avait glissé dans le creux de l'oreille :

- En fait, il était bien content que notre fille déménage, car il ne supportait plus Léon.

Marine allait demander qui était Léon, quand le téléphone sonna chez les voisins. Madame Ribéra partit en courant :

- Je suis sûre que c'est Julie. Notre fille part pour le week-end à la montage et justement, elle doit nous confier Léon.

Et la brave commère avait disparu à l'intérieur de son appartement. Plus tard, dans l'après-midi, elle était venue frapper à sa porte pour lui offrir un morceau de tarte maison :

- Tenez mon petit, il vous faut des forces ! Je suis sûre que vous avez oublié de vous nourrir !


* * * * *


D'ailleurs, en repensant à cet instant, Marine ressentit comme une petite faim. Elle mangerait bien un bout de cette fameuse tarte aux pommes. Elle s'extirpa péniblement du canapé et grimaça en se massant le bas du dos. Elle se dirigeait vers la cuisine, quand elle entendit le vrombissement d'une voiture.

- Oh flûte ! Pensa-t'elle, je suis crevée ! Ca ne peut pas être Pierre, il est en déplacement pour la semaine.

Elle écarta le voilage orangé de la fenêtre qui donnait sur la cour. La nuit arrivait doucement, et elle sourit en voyant quelques flocons de neige qui commençaient à tomber. Marine adorait la neige, surtout quand elle était bien au chaud. Un réverbère éclairait faiblement la rue. Puis il y eut un bruit de porte qui claque et des éclats de voix. Elle reconnut la voix de sa voisine :

- Salut ma chérie ! Oh là là ! Tu pars ce soir ? Sois prudente, avec cette neige qui commence à tomber ! Et ce froid !
- Oh maman ! Je t'en prie ! Je ne suis plus une gosse ! Répondit une voix féminine. Je ne pars pas au bout du monde. Je te rappelle que je rejoins des amis à la Mongie pour le week-end ! C'est à peine à deux plombes d'ici !

Les yeux de Marine s'étaient habitués à l'obscurité et elle distinguait mieux les personnages qui se trouvaient juste sous l'éclairage du réverbère. Une silhouette juvénile dans une salopette de ski sautillait d'un pied sur l'autre et des petits ronds de vapeur s'échappaient de sa bouche. Elle en déduisit qu'il devait s'agir de Julie. Près d'elle, ses parents faisaient de grands moulinets avec leurs bras. Visiblement, ils avaient tous froid.
D'autres paroles furent échangées que Marine ne comprit pas très bien, mais elle saisit que la jeune fille ne voulait pas entrer car elle était déjà fort en retard.
Puis elle la vit ouvrir la porte arrière de sa voiture. Elle en sortit une sorte de couffin en osier qu'elle tendit à son père, et elle remit un sac à sa mère. Puis elle leur planta à chacun un baiser sur la joue et ils repartirent vers la maison. Avant de remonter dans sa voiture, elle leur cria :

- Prenez bien soin de mon petit Léon ! N'oubliez pas de lui donner ses gouttes matin et soir dans son lait, comme je vous l'ai marqué sur le papier dans le sac. Et surtout, faites attention à ne pas mouiller son pansement et ne le sortez pas de la maison. A la clinique ils ont dit d'attendre quelques jours. Allez, je vous adore ! Rentrez vite !

Marine laissa retomba le rideau, légèrement estomaquée.

- Ah ben ! Celle-là ! Elle est raide ! Les jeunes d'aujourd'hui ne manquent pas d'air.

Un flot de souvenirs submergea Marine. Elle se souvint de Paul, son fils. Lorsqu'il était bébé, jamais elle ne se serait séparée de lui, ne serait-ce une journée, pour aller en ballade... Encore moins s'il avait été malade !
Oh et puis après tout, ce n'étaient point ses oignons. Elle n'allait quand même pas se mettre à faire comme les vieilles commères du quartier qu'elle avait quitté et qui passaient tout leur temps derrière leurs rideaux à épier les moindres faits et gestes des autres pour mieux les critiquer !
De plus, elle était crevée. Elle repartit en direction de sa cuisine. Cette fois-ci, rien de ne vint la détourner de sa tâche. Elle se prépara un plateau télé ! Ce soir, un sandwich jambon beurre ferait l'affaire, arrosé d'un verre de St Emilion, et pour finir, la tarte aux pommes de cette chère Madame Ribéra. Elle avala le tout sans en laisser une seule miette. Elle nettoya le léger désordre qu'elle avait mis. A un moment, elle tendit l'oreille. Il lui sembla entendre un bruit, comme un léger vagissement. Puis plus rien. " Allons, ma vieille, tu te fais des films toute seule, ça te reprend ! " Intérieurement, elle sourit. Car Marine avait un hobbie. A ses heures perdues, elle était romancière et écrivait des petits polars. Pour cela, elle débordait d'imagination et ses neurones étaient toujours dans le rouge.
Mais pour l'heure, force lui était d'admettre qu'elle débordait surtout de fatigue. Un bon bain chaud, voilà ce qu'il lui fallait, suivi d'une bonne nuit de sommeil. Elle s'en délectait à l'avance, quand son portable sonna. Le nom de " Pierre " s'afficha sur l'écran lumineux.
A l'autre bout, sa voix grésilla :

- Eh ! Ma belle, comment vas-tu ? Désolé de ne pas avoir été là pour t'aider, mais tu le savais, ce déplacement était programmé depuis belle lune. Tu me manques terriblement, mais je suis sûr que tu as déjà commencé à concocter une nouvelle histoire et que tu n'auras pas le temps de t'apercevoir de mon abs...

Un petit bip se fit entendre.

- Et merde ! Plus de batterie, j'ai encore oublié de le recharger ! Bon c'est pas grave. Allez ! Au bain, Marine !

Marine fermait les yeux d'extase. L'eau chaude ruisselait sur ses épaules et sa nuque, dénouant chaque muscle endolori. Une porte claqua qui la fit sursauter. Finalement, ce n'était pas très bien insonorisé. " Charmant ! pensa t'elle, il faudra que je pense à dire à Pierre de ne pas trop me faire grimper aux rideaux ! ".
Elle se séchait les cheveux, quand à nouveau elle crut percevoir le même bruit que celui qu'elle avait entendu quelques instants plus tôt dans la cuisine. Elle tendit mieux l'oreille, la collant même sur le mur. Oui, elle en était sûre à présent. C'étaient bien des pleurs de nourrisson.
" Ce doit être Léon ! C'est normal après tout, un bébé, ça pleure. " Elle se rappela les nuits blanches que Paul lui avait fait passer. Le pauvre, il souffrait de coliques qui les tenaient éveillés tous les deux jusqu'aux aurores.

- Bon sang, Henriette, fais le taire ! Il ne va pas recommencer ses comédies !

Marine venait de reconnaître la voix de Monsieur Ribéra. Elle en fut choquée. Comment pouvait-il ainsi parler de son petit fils ?

- Mon pauvre Maurice, toujours aussi patient ! Attends, il va finir par se calmer. Peut-il qu'il souffre, le pauvre !
- Et bien qu'il souffre, mais en silence ! ou alors j'le fiche à la cave !

Une porte claqua violemment, puis plus rien. Le silence complet. Marine était littéralement choquée. Comment un homme qui semblait si aimable pouvait-il se comporter de la sorte ? Mais elle était tellement lasse qu'elle ne se sentait même plus la force de réfléchir.
Le calme semblait revenu chez les voisins. Pauvre petit bonhomme, il avait dû finir par s'endormir. Marine ferma la porte de la salle de bains et en étouffant un bâillement, elle se glissa voluptueusement entre les draps parfumés. " Tout de même, ne put elle s'empêcher de penser tout haut dans le noir, cette Julie est une mère indigne ". Ce bébé sortait de clinique, d'après ce qu'elle avait pu entendre, et ça ne l'avait pas empêchée de partir rejoindre des amis. " La fatigue eut raison d'elle, et sans s'en rendre compte, elle glissa peu à peu dans un bienheureux sommeil.
Il lui sembla que cela faisait des heures maintenant qu'elle dormait quand elle entendit à nouveau les vagissements plaintifs du nouveau-né. Elle regarda la lumière verte du radio réveil. Elle indiquait 3 heures 40. Elle était tout à fait réveillée maintenant et un violent mal au crâne lui vrillait les tympans. Elle ne se souvenait plus où elle avait mis le petit carton contenant la pharmacie. Ca faisait partie des choses qu'elle n'avait pas encore déballées. Et ce bébé qui n'en finissait plus de pleurer. A coups sûrs, il allait réveiller tous les habitants de la maison. Le père Maurice allait faire vilain ! Elle en eut des frissons.
Et effectivement, alors qu'elle venait de mettre la main sur son fameux carton, elle entendit une explosion de cris.

- Maintenant, ça suffit ! Cet espèce de bâtard me fait chier ! Donne-le moi Henriette que je le foute à la cave. Les rats lui tiendront compagnie.
- Non Maurice ! je t'en prie, ne fais pas ça ! Julie sera fâchée. Il va avoir froid en bas et tu sais bien qu'il y a de l'humidité. Julie a dit qu'il fallait pas mouiller son pansement ! Pleurnicha madame Ribéra.
- Et bien Julie, elle avait qu'à l'emmener son Léon. Allez ! donne moi ce panier que je le descende en bas. T'as qu'à lui rajouter une couverture à ce pauvre petit chou ! Ironisa monsieur Ribéra.
- Non ! Rétorqua vertement Henriette. Il faudra d'abord que tu me passes sur le corps.

Il s'en suivit comme un bruit de lutte, des chaises qui raclent, quelque chose qui se renversait, des cris, et surtout de plus belle les vagissements du bébé, comme si on l'égorgeait. Marine était terrorisée. Elle ne pouvait tout de même pas rester les bras ballants, piquée au milieu de son salon, sans rien faire. Alors elle composa le numéro de police secours.
Une voix grave lui répondit :

- Allo, vous êtes en relation avec le commissariat central, que puis-je pour vous ?

Marine se racla la gorge avant de répondre :

- Et bien voilà, ce sont mes voisins. Je crois bien qu'ils se battent, mais surtout j'ai peur qu'ils fassent du mal à un bébé, leur petit fils.
- Bien madame, donnez-nous vos coordonnées, nous allons venir faire un tour. D'ici là, ne bougez pas de chez vous.

Marine leur indiqua son adresse. Puis plus rien, seulement le bip bip ininterrompu, indiquant que la conversation était terminée.
Et dans l'appartement d'à côté, il y avait un sacré raffut, comme si on traînait des meubles, des coups semblaient pleuvoir, mais sur qui ? Madame Ribéra hurlait maintenant aussi fort que son mari.

- arrête Maurice, tu vois bien que tu le terrorises ! C'est malin ! Il s'est cogné en tombant de son couffin, et maintenant il saigne. Oh la la, que va dire Julie ?

Marine était horrifiée et fut soulagée d'entendre sonner à la porte des voisins. Elle écarta le voilage orangé et sur la véranda, eut le temps d'apercevoir un homme qui pénétrait chez monsieur et madame Ribera.
Aussitôt, elle entendit un épouvantable vacarme suivi d'un hurlement qui lui glaça le sang, en même temps qu'un énorme juron.

- Putain de bordel ! Espèce de sale merdeux !

Puis on sonna à sa propre porte. Elle ouvrit. Un homme en uniforme, le visage en sang, labouré de griffures, se tenait devant elle. S'il était mal en point, il paraissait surtout très en colère !

- C'est vous qui avez appelé la police ?

Et avant qu'elle n'ait eu le temps de répondre, elle vit madame Ribera qui descendait les escaliers quatre à quatre en appelant :

- Minou minou ! reviens vite ! Léon ! oh la la, c'est sûr ! Julie va nous tuer si son chat Siamois a disparu ! Et avec une patte handicapée de surcroît ! Oh la la...



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