Marc regarda la petite forme qui gisait à ses pieds nus. Tout s'était déroulé si rapidement qu'il n'avait guère eu le temps de réfléchir. Il aurait cru que ce serait beaucoup plus difficile. Mais Esther était si menue qu'il n'avait eu qu'à la serrer un peu plus fort que d'habitude entre ses grosses paluches pour qu'un craquement sec se fit entendre...
Pourtant, il l'aimait bien, malgré tout ce qu'on avait pu lui en dire. Mais elle était devenue un sujet de raillerie permanent dans son entourage.
- Marco, tu n'es pas sérieux ? Débarrasse-toi vite de ton Esther avant qu'elle te refile des saloperies ! Elle a fait son temps ! Lui répétait Eugène, en grimaçant de dégoût.
- Putain, Marco, dis-nous vite ce qu'elle a de si génial. Elle te fait un ramonage spécial amygdales ou quoi ? Demandait Robert d'un air gouailleur. Avoue que tu as de drôles de mœurs quand même ! T'envoyer en l'air avec ça ! Terminait-il avant d'éclater d'un gros rire gras.
Invariablement, Marc haussait les épaules et tournait les talons. Ces balourds, ils ne comprenaient rien ! Sortis de leurs beuveries et de leurs matchs de base-ball, ils ne connaissaient pas grand-chose à la vie. Et ce vendredi soir, il n'était pas d'humeur. Il avait eu une mauvaise journée et il avait commencé à penser que, finalement, ces crétins n'avaient peut-être pas tout à fait tort, qu'il était peut-être temps pour lui d'en changer. D'ailleurs, elle était la première à durer aussi longtemps. Alors ce matin, il était finalement passé à l'action...
Mais maintenant, alors qu'elle gisait sur le carrelage froid de la salle de bain, petite chose sans défense, une foule de souvenirs remontèrent à la surface.
Il se remémorait cette journée où il l'avait ramenée à son appartement. Il faisait un froid de canard. Il avait eu besoin de faire quelques emplettes, et il était entré dans le supermarché à l'angle de la cinquième avenue. On était à quelques jours de Noël et la galerie marchande regorgeait de monde. Il se sentait terriblement déprimé et horriblement seul depuis sa dispute avec Gisèle, qui remontait à plus de huit jours maintenant.
Une petite boutique faiblement éclairée avait attiré son attention. Il avait poussé la porte qui avait agréablement tinté. C'était comme si une force invisible lui intimait l'ordre d'entrer. Un calme feutré régnait dans la pièce où flottait une agréable odeur d'encens et d'eaux de toilette coûteuses. Un client palabrait avec une vendeuse aux allures de Pamela Anderson. Marc ne savait pas trop ce qu'il était venu chercher là. Et au moment où il allait faire demi-tour, il l'avait vue, nimbée d'une lumière bleutée. Elle semblait perdue, je dirai même déplacée, au milieu des fonds de teint, poudres et crèmes anti-ride. Une petite étiquette était accrochée au rayonnage où elle se trouvait : Esther Lauder. Ses courbes étaient douces, presque sensuelles. Il avait fermé les yeux, l'imaginant courant sur sa bouche. Était-ce une illusion ? Elle paraissait l'attendre. Un frisson l'avait saisi. Pourtant, il lui fallait reconnaître qu'il en avait eu de plus belles, car il attachait beaucoup d'importance à l'esthétique. Mais celle-ci sortait vraiment de l'ordinaire. Peut-être un peu trop cambrée à son goût, avec une tête curieusement aplatie, mais sa couleur légèrement ébène avait un parfum d'exotisme qui l'avait immédiatement séduit.
Sur le moment, il avait légèrement hésité. En avait-il réellement besoin ? N'était-ce pas encore un nouveau caprice comme il en avait souvent. Cela lui avait d'ailleurs valu une belle engueulade la vieille avec Gisèle.
- Tu n'es qu'un grand gosse gâté ! Le jour où tu seras vraiment adulte, fais-moi un signe, lui avait-elle balancé avant de claquer la porte derrière elle.
Oh et puis flûte à la fin ! On n'avait qu'une vie. Alors il n'avait plus hésité. Du reste, il lui fallait se dépêcher car il venait de remarquer le manège de l'homme qui maintenant ne discutait plus avec la vendeuse, mais s'approchait dangereusement du rayon. Alors à la guerre comme à la guerre...
Cela faisait deux ans maintenant qu'il était reparti avec son Esther, comme il l'avait baptisée. Il n'avait jamais regretté son choix. Il avait changé d'appartement, changé de petite amie, changé de voiture. Mais elle, il ne l'avait jamais " jetée ". Elle était un peu comme sa mascotte. Il l'emmenait partout avec lui.
A son réveil, il était heureux de la retrouver. Sa main virile la saisissait délicatement pour la dépouiller de son fourreau transparent, puis ses doigts se refermaient doucement sur elle. Elle avait des poils à la fois doux et fermes. Il l'introduisait voluptueusement dans sa bouche. Elle avait un parfum de menthe sauvage qui le ravissait à chaque fois. Puis il la lavait pour la débarrasser de toute souillure, la séchait dans une serviette en coton si épais qu'elle disparaissait toute entière à l'intérieur. Enfin, il la glissait dans un fourreau de couleur chaque jour différente, car il lui en avait acheté tout un choix, d'où sa curieuse tête plate émergeait.
Un jour, il avait eu très peur. A son réveil, Esther n'était plus là. Il était pourtant persuadé que la veille elle y était encore, car après un copieux repas arrosé, chez lui, avec Eugène et Robert, il avait été heureux de sentir son parfum de menthe fraîche. Sa langue épaissie par l'alcool s'était délectée de plaisir en se frottant à ses poils humides et un peu râpeux. La seule chose qu'il avait oubliée, c'était l'endroit où par la suite il l'avait laissée. Peut-être que ces deux idiots lui avaient joué un tour et étaient partis avec, rien que pour l'enquiquiner. Une bonne vieille blague de potache comme ils avaient l'habitude de s'en faire quand ils étaient étudiants. A la différence près qu'aujourd'hui, ils étaient des adultes ! La moutarde lui était montée au nez !
Avec un puissant mal au crâne, il avait déboulé chez Eugène qui n'était guère mieux que lui.
- Où est mon Esther ? Rends-la-moi, espèce d'abruti. J'espère au moins que tu as eu la décence de ne pas t'en servir. Elle est à moi ! C'est pour le coup que là, je vais choper des saloperies avec tous les endroits glauques où tu traînes !
Eugène avait roulé des yeux effarés et n'avait rien compris du tout à la fureur de son ami. Celui-ci était entré en trombe dans le petit cabinet de toilette, mais force lui fut de reconnaître qu'il avait fait fausse route. Elle n'était point là !
Il s'était donc excusé mais Eugène s'était mis à son tour à tempêter :
- Mon pauvre vieux, il est grand temps que tu t'en débarrasses car tu es en train de devenir cinglé. Pas étonnant que Gisèle t'ait quitté. Tu pètes les boulons mon ami. Cette Esther t'a complètement ensorcelé, tu devrais aller voir un psy ou mieux, un prêtre ! En tout cas, ne va pas faire chier Robert comme tu viens de le faire avec moi, car à l'heure qu'il est, il est au pieu avec Sylvie et je doute que tu sois le bienvenu.
C'est ainsi que Marc était rentré chez lui et qu'il avait retrouvé Esther... Sous le lit, sans son fourreau et pleine d'une espèce de pâte blanche et séchée. Il l'avait sortie avec précaution, et là, il avait constaté qu'elle commençait sérieusement à vieillir. Il n'avait pas encore remarqué qu'elle était marquée de fines ridules, ses poils jadis si fournis se raréfiaient par endroit, et en approchant son visage de sa tête, il constata comme une odeur fétide qui s'en dégageait. Sa belle couleur ébène aussi commençait à prendre une teinte fadasse.
Il en fut fortement choqué et saisi d'une soudaine envie de pleurer en pensant que bientôt, il faudrait songer à lui trouver une remplaçante. Alors pourquoi attendre, s'était-il dit, alors qu'il la tenait encore. C'était maintenant ou jamais, pendant qu'il s'en sentait le courage. Il la regarda mieux et pour la première fois, une sorte de dégoût commença à l'envahir. Elle avait vraiment une sale allure.
Et c'est ainsi que ce samedi matin, premier jour du printemps, il était passé à l'action...
* * * * *
Le téléphone sonna, le tirant de son apathie face à son geste. Il enjamba le corps du délit et se hâta d'aller répondre. Une voix sensuelle résonna à l'autre bout du fil. Il reconnut celle de Gisèle et force lui fut d'admettre qu'il en était heureux. Elle lui avait beaucoup manqué et il ne l'avait jamais complètement oubliée. Finalement, peut-être était-il amoureux.
- Hello, Marco ! Je te dérange ?
- Mais non, au contraire. Que puis-je pour toi ?
- Et bien, je suis au petit café juste en bas de chez toi, et je me demandais...
Marc ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase.
- Laisse-moi juste le temps de prendre une douche et je te rejoins. D'accord ?
- C'est OK, je t'attends. Ne sois pas trop long ! Répondit Gisèle avant de raccrocher.
Marc se rua dans la salle de bain. Un craquement se fit entendre. Zut ! Il l'avait complètement oubliée celle-là. Dans sa précipitation, il lui était passé dessus avec ses gros pieds maladroits. Il eut un bref mouvement d'humeur, se baissa pour rassembler les morceaux, les enfouit dans le sac poubelle et prit une douche en chantant.
Et voilà ! En passant la porte de son appartement, il se sentait libre comme l'air. Gisèle l'attendait au petit café. Il la trouva lumineuse !
- Tu m'accompagnes, lui dit-il, il faut que j'aille m'acheter une nouvelle brosse à dents...