La libre littérature française d'Amérique



Martine BERTON



Quand l'alphabet s'emmêle




Ce matin-là, au 8 de la rue des Rosiers, quand Jean-Marc GUITARD se regarda dans la glace qui surplombait son lavabo, il constata qu'il avait vraiment une sale gueule. D'énormes poches lui mangeaient les yeux, son teint était blafard. Il se sentait migraineux, nauséeux et son pauvre larynx était en feu. Il ouvrit grand la bouche et émit une série de AAAAA tout en renversant la tête en arrière. Le miroir lui renvoya l'image de plaques rouges à la base du cou. Celui-ci était légèrement gonflé, et en promenant ses mains sur sa gorge, il sentit quelques ganglions rouler sous ses doigts. C'était la troisième pharyngite qu'il se tapait en l'espace de deux mois. Il était littéralement épuisé. Il se souvint qu'il n'était toujours pas passé au laboratoire Descoutils pour récupérer ses résultats d'examens que le toubib lui avait prescrits quelques semaines plus tôt.

- Jean-Marc ! Tu viens boire ton café tant qu'il est chaud ?

La voix de Léo le tira de ses réflexions. Il se dirigea vers la cuisine en traînant les savates.

- Et bien mon pauvre vieux, ça n'a pas l'air d'aller ! Lui dit son frère, en voyant sa mine de déterré.

Alors que Jean-Marc s'asseyait devant son bol fumant, il remarqua l'enveloppe bleue posée sur la table.

- Le facteur est déjà passé ? S'enquit-il sur le ton plus de l'affirmation que de la question.

Puis sans attendre de réponse, il la saisit et vit qu'elle portait le cachet " LAM Descoutils ".

" Super ! pensa t'il en la décachetant, j'aurai pas besoin de m'y avancer ". Un premier feuillet tomba. C'était la note d'honoraires.

- Putain ! S'exclama t'il haut et fort, faisant sursauter Léo, plongé dans la lecture de son hebdomadaire, quatre vingt euros pour une bon dieu d'analyse. J'espère qu'ils en ont trouvé pour mon pognon, des petits virus !

Léo sursauta et sourit dans sa moustache en pensant que tout allait bien : son frangin n'était pas encore à l'article de la mort, vu la verve dont il faisait toujours preuve. Et rassuré, il se replongea dans la page des sports. Qu'avait donc fait Mauresmo la veille à Rolland Garros ? Leo était un fervent admirateur d'Amélie.
Il était en train de lire l'article relatant le superbe match qui avait opposé Mauresmo à Héléna Dementieva en quart de finale, quand il s'aperçut du silence inhabituel qui régnait dans la pièce. Jean-Marc avait l'habitude de se moquer de lui et de lui lancer des petites vannes du style :

- Alors, ta copine Amélie, elle a pris une déculottée ? A petits pois ou à dentelle ? Attention, Patricia va être jalouse !

C'était un éternel sujet de plaisanterie habituelle entre eux, mais ce matin, rien ! Pas une parole. Prudemment, il releva le nez de son journal et aperçut les yeux exorbités de Jean-Marc, qui fixait la feuille de papier comme s'il avait vu un extra-terrestre.

- T'as vu un fantôme ou quoi ? Eh ! Jean-Marc, je te parle ! Qu'est-ce qui se passe ? T'as encore trop de cholestérol ? Je te l'avais bien dit de ne pas bouffer autant de charcuterie !

Sans un mot, Jean-Marc se leva, tenant toujours sa feuille à la main, repoussa sa chaise et disparut de la pièce.
Léo haussa les épaules. Il avait l'habitude des sautes d'humeur de son frère. D'ailleurs, depuis quelque temps déjà, celui-ci ne semblait pas dans son assiette.
" Bof ! une peine de cœur, ça lui passera ! ". D'autant qu'il connaissait bien Jean-Marc, celui-ci était un vrai Casanova.
Puis il entendit un bruit sourd, comme une détonation, immédiatement suivi par un bruit de chute. Il se précipita vers la chambre de son frère. Celui-ci gisait à terre, les yeux grands ouverts, un pistolet près de lui. Une large flaque de sang s'élargissait à hauteur de sa tête. Il était mort. Atterré, Léo se saisit de la lettre que Jean-Marc tenait encore entre ses doigts.
" Décompte des CD4, lymphocytes... ". Il n'y comprenait rien à ce jargon médical. Mais ce fut le dernier mot qui lui asséna le coup de grâce : SEROPOSITIF.


* * * * *


A l'autre bout de la ville, au 18 de la Rue des Platanes, Aline s'étira en occupant toute la place dans le lit conjugal. Elle regarda son mari qui finissait d'enfiler son jogging Lacoste. " Il est encore bien balancé pour quarante balais ! et il fait toujours aussi bien l'amour, même si c'est moins souvent " avait elle pensé en le regardant avec un air plein de sous-entendus. Pourtant dernièrement, elle s'était fait du souci pour lui. " C'est les 3/8, mon organisme est complètement déréglé ", disait-il pour la rassurer.
Mais ce samedi matin, après une bonne nuit de sommeil comme ça ne lui était pas arrivé depuis longtemps, il se sentait presque en pleine forme et de bonne humeur. Il déposa un baiser sur la joue de son épouse et sortit de la chambre. Il avala une tasse de café bien corsé, saisit son sac de sport et fila au tennis club où un tournoi l'attendait. En sortant de la maison, il se cogna au facteur :

- Bonjour, Monsieur Guimard, on est parti pour un match ? Y vous ont pas encore mis sur la touche ? Plaisanta-t'il en lui tendant une enveloppe bleue.
- Et non, mon vieux Pierrot, je suis pas encore tout à fait bon pour la casse, répondit-il en se saisissant de son courrier.

Avant de monter dans sa voiture, il jeta un coup d'œil machinal sur l'enveloppe. Elle portait le cachet " LAM Descoutils ". " Ah oui, c'est vrai, pensa t'il, mon analyse de sang, je l'avais oubliée celle-là ! ". Quelques semaines plus tôt, son médecin lui avait prescrit une série d'examens. Depuis, il avait été tellement occupé avec tous les matchs de corpo, son boulot, les emmerdes de la vie quotidienne, que ça lui était complètement sorti de l'esprit.
Il se tenait là, près de sa portière, quand une espèce de petite sonnette d'alarme tinta dans sa tête. Une angoisse sourde le saisit dans le creux du ventre. Il fixait l'enveloppe bêtement, comme tétanisé. Une brutale envie de vomir lui monta à la gorge, qui le courba en deux, le faisant cracher dans la pelouse.

- Qu'y a-t-il, chéri, tu te sens mal ? Lui cria Aline par la fenêtre du salon.
- Non non, rassure toi ma puce, c'est le truc tout bête, le trac du joueur avant la partie. Ca va passer.

Rassurée, Aline referma la fenêtre et disparut de son champ de vision. Maintenant, la lettre lui brûlait les doigts. Il s'essuya la bouche d'un revers de la main, et l'ouvrit.
Il prit une profonde inspiration avant d'aller directement au bas de la page. C'était la partie qui l'intéressait le plus : Test HIV ag/ab combo abbot axysm : NEGATIF
Ce fut le mot NEGATIF qui lui arracha un cri de triomphe. Il en embrassa la feuille de joie, sous l'œil ahuri d'un joggeur, qui dut le prendre pour un dingue.
Puis il détailla un peu mieux la feuille et vit un résultat qui se détachait en caractère gras avec un petit astérisque : leucocytes... 12 000 mm3.
Ce n'était que ça. Il avait dû faire une banale petite infection. D'ailleurs, il se souvenait. Le jour de la prise de sang, il avait très mal à la gorge.
Définitivement rassuré, il monta dans son Espace. Il était sûr de remporter son match. Et puis au retour, puisque Aline serait chez sa mère, il se rendrait chez la jolie Béatrice. Il allait enfin avoir ce qu'il désirait avec celle-là, comme avec toutes celles qu'il voulait, du reste !... La voiture rugit de plaisir quand il démarra.


* * * * *


Dans son appartement du centre ville, Annette Chadoutaud sourit. Sa mauvaise grippe était définitivement conjurée. Elle pourrait reprendre son boulot dès lundi. Il est vrai qu'avec tous les malades qu'elle côtoyait à longueur de journée, d'un bout à l'autre de l'année, il était forcé que de temps en temps, un virus lui saute dessus. Elle était secrétaire médicale au laboratoire Descoutils depuis vingt ans et elle adorait son boulot.
La vieille, Monsieur Descoutils lui avait passé un coup de fil pour prendre de ses nouvelles.

- Revenez-nous vite, Annette ! La petite Corinne fait son possible, mais vous savez comment elle est. Elle manque d'organisation et est très vite débordée. Et puis je ne sais pas pourquoi, je ne lui fais pas confiance comme à vous.
Madame Chadoutaud avait souri, en reconnaissant bien là son légendaire patron. Tatillon et pointilleux au possible et qui avait tendance à tout exagérer.

- Ne vous inquiétez pas, Monsieur Descoutils, je serai fidèle à mon poste dès lundi.


* * * * *


Ce lundi là, quand Madame Chadoutaud reprit ses fonctions, elle s'aperçut qu'effectivement, pour une fois, son patron n'avait pas exagéré. On aurait cru qu'elle avait été absente plus d'une semaine, tant les doubles à classer s'étaient empilés dans la panière réservée à cet effet. Pourtant, ce n'était pas compliqué. Chaque client possédait un dossier répertorié dans des tiroirs métalliques.
Avant de se mettre au travail, elle jeta un coup d'œil au journal du matin qu'elle avait acheté au kiosque du coin, ainsi qu'elle le faisait chaque jour. Et comme elle faisait depuis des années, elle alla directement à la page des faits divers de la région.

" Il n'a pas supporté sa séropositivité et s'est suicidé : un homme de 35 ans, monsieur Jean-Marc Guitard, etc etc... "
" Merde ! pensa t'elle, c'est moche ! quelle cochonnerie ce sida ". Elle poussa un soupir fataliste et replia le journal. Elle avait du pain sur la planche et se mit de suite à l'ouvrage.

Annette était quelqu'un de très méticuleux, qui commençait par trier les noms des patients par lettre alphabétique, puis il n'y avait plus qu'à les mettre dans le tiroir approprié. Quand soudain, un détail attira son attention. Elle faillit se sentir mal et déboula en trombe dans le petit bureau attenant au sien, en agitant spasmodiquement deux feuilles devant elle.

- Corinne ! C'est toi qui a fait partir ces deux courriers vendredi ? Hurla t'elle.

La pauvre Corinne ne put que bredouiller un oui. Pour une fois qu'elle n'oubliait pas de faire partir du courrier, voilà maintenant qu'on lui reprochait. Mais jamais encore elle n'avait vu sa chef dans une telle furie. Celle-ci se laissa tomber sur une chaise, en balbutiant :

- bon sang ! Quelle catastrophe, mais quelle catastrophe vous avez causé là ma pauvre Corinne !
- Mais que se passe-t'il donc ici ? On vous entend aboyer à l'autre bout du Labo ?

Sans un mot, Annette tendit les deux feuilles à son patron. Celui-ci devint blanc comme un linge en en prenant connaissance.

- Annette, s'il vous plaît, appelez tout de suite Messieurs Guitard et Guimard et demandez leur de venir immédiatement.
- Je crains fort que pour l'un des deux, ce ne soit trop tard, ajouta Annette Chadoutaud d'une voix blanche.



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