Cet Indiana John des temps futurs va-t-il pouvoir sauver l'humanité de son sort misérable ? Ce qu'il découvrira, dans la mystérieuse cité des Andes, est plus important encore que l'Arche d'Alliance.
Première oeuvre, ce texte témoigne d'un incontestable talent. Longue nouvelle, de quatre-vingts pages, il a été écrit pendant les périodes d'attente du car que conduit son auteur. Peut-être a-t-il été inspiré par la tragique canicule que connut l'été 2003 ? Quoi qu'il en soit, laissez-vous embarquer vers Matchupitchu, avec Jérôme au volant, je vous promets que vous ne serez pas déçu du voyage.
Stephen King, Ken Follett, je vous laisse le choix de l'auteur à succès dont Jérôme emboîte le pas...
Paul MOMBELLI
Je m'appelle Barry Galwin, je suis écrivain, ou plutôt devrais-je dire ex-écrivain, car beaucoup de choses ont changé ces derniers temps. À mon tour, je laisse une trace de mon passage sur terre. Nous sommes en 2050 et la fin de l'humanité est proche, ce n'est plus qu'une question de semaines.
En ce qui me concerne, tout a commencé il y a une dizaine d'année, alors que nous effectuions notre voyage de noces avec Clarys, ma femme. Notre rêve commun était de visiter le Pérou, et il se réalisait enfin. Ce fut lors d'une randonnée dans les montagnes andaises, que je tombais par hasard sur un étrange manuscrit gisant a même le sol. Les intempéries n'avaient miraculeusement pas encore eus raison de son contenu, mais son état général était tout de même pitoyable. C'est pour cette raison qu'aujourd'hui je décide de le réécrire. Pour qui ? pourquoi ? Je ne sais pas. Mais quelque chose me pousse à le faire, car cela y est, ils sont là !
Ils se disent nos amis, mais moi je sais ce qu'ils sont venus faire ici. Ils sont arrivés il y a quatre jours, et depuis on ne parle plus que d'eux à la télé, dans les journaux et sur le net. Chaque jour, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, les suivent dans leurs vaisseaux spatiaux.
J'ai quitté ma demeure il y a deux jours, pour venir me cacher, ici, dans les rocheuses. Ils me trouveront probablement un jour où l'autre, mais d'ici là il me reste un peu de temps pour réécrire ce manuscrit en attendant la mort.
Cette histoire hurle si fort, ses mots, dans ma tête, que je me sens obligé de l'écrire ne serait-ce que pour la faire taire.
Le manuscrit commence ainsi :
1
Si un jour quelqu'un lit ces lignes c'est que, peut être, mon sacrifice n'aura pas été vain. Mon histoire débute en 2024 par une chaude soirée d'été. Les conséquences les plus notables du réchauffement climatique ont fait leur apparition il y a maintenant huit ans. Depuis lors, les variations de températures d'un jour sur l'autre étaient devenues impressionnantes. Passant de 30 degrés à moins -10 en quelques heures. Ces variations soudaines avaient pour effet d'engendrer de formidables tempêtes aux quatre coins de la planète. La relative fraîcheur de l'averse du début de l'après-midi, avait cédé sa place à une canicule ressemblant à celle de jadis, au mois d'août. Mon unique sac était prêt, et j'avais mon ticket de bus et mon billet d'avion, il ne me restait qu'à me raser et filer à l'aéroport. Ma passion démesurée pour le peuple Inca allait me mener vers le summum de la discipline. Le Matchupitchu. Je m'apprêtais à partir pour un voyage qui, sans le savoir, allait bouleverser mon existence et bien d'autres choses.
Cela faisait dix ans que mes travaux avançaient péniblement, mais enfin je touchais au but. J'allais enfin pouvoir prouver au monde scientifique qu'ils faisaient fausse route quant à l'explication de la disparition de ce peuple mystérieux.
En 1995, je n'étais encore qu'un étudiant, issu d'une famille modeste et originaire d'une minuscule bourgade au cœur du Maine. Autant dire le trou de balle du monde, comme n'avait de cesse de répéter mon meilleur ami de l'époque Brad Hervett. Nous avions fait connaissance à la bibliothèque de la fac, et nous ne nous sommes plus quittés jusqu'à il y a trois ans.
Notre intérêt commun pour le peuple Inca avait fini de sceller notre amitié, et nous avions décidé de travailler en parallèle. Ainsi nous espérions pouvoir faire pencher la balance en notre faveur le jour où nous présenterions nos travaux aux autres scientifiques.
Mais la plupart du temps nous évitions d'aborder le sujet. Si nous voulions être crédibles, aux yeux de nos supérieurs, il était impératif de leur fournir deux points de vue différents, et ainsi de réaliser un maillage en combinant nos arguments. Trois ans plus tôt, Brad était parti en éclaireur dans la cordillère des Andes. Hélas, il n'en est jamais revenu, ce qui faillit mettre un point final à sept années de travail acharné. C'était pourtant un fameux pilote à bord de son Césna et j'ai toujours eu du mal à croire qu'il s'était craché.
Après sa disparition, Nora, sa femme était retournée chez sa mère, à Aurora dans l'Illinois, jusqu'à l'année suivante où elle était revenue s'installer à Bird City. Elle avait beaucoup changé, et malgré ses trente-deux ans, ses traits s'étaient creusés, faisant de son beau visage un masque de douleur. Elle avait bien dû perdre quinze kilos, son corps jadis si parfait n'était plus qu'une peau tendue sur un frêle échafaudage d'os. Elle avait très mal encaissé la disparition de Brad et m'en tenait pour responsable. Peut-être n'avait-elle pas tout à fait tort au fond, après tout n'était-ce pas moi qui avais conseillé à Brad de concentrer ses recherches dans la zone de l'accident ? Pauvre Nora, que pouvais-je bien faire pour l'aider à surmonter sa terrible épreuve. J'ai bien essayé une fois, mais malgré toute la sollicitude dont je fis preuve, je n'eus en retour qu'insultes et mépris. Toujours est-il qu'elle a fini par se donner la mort deux semaines après son retour à Bird City. Une mort violente et tragique. Elle s'était jetée sous un train qui l'avait traîné sur près d'un kilomètre ne laissant derrière lui que débris d'os et de chair hachée.
2
Mon voyage débuta donc le 14 août 2024. Je pris tout d'abord le seul et unique bus qui reliait Bird City au reste du monde. C'était un vieux Mercedes des années 2000, qui laissait dans son sillage une épaisse fumée noire et nauséabonde. Lorsqu'il s'immobilisa devant moi, ses freins crissèrent si fort que je crus que mes tympans allaient se déchirer. La porte s'ouvrit, et lorsque je gravis les deux premières marches, une puissante odeur de vin me souleva le cœur. Je jetais un œil inquiet au chauffeur qui m'indiquât du pouce la provenance de cette odeur avinée. Je n'eus aucun mal à reconnaître le vieil homme qui dormait là, seul passager du bus, il s'agissait de ce vieux fou de Joé Mac Khan. Il se disait, dans le village, qu'il avait assassiné sauvagement femme et enfants. Aucune preuve n'avait permis de l'inculper, mais dans un petit village tel que Bird City une réputation fait vite le tour et s'installe pour l'éternité. De mon point de vu, ce n'était qu'un pauvre homme usé, endeuillé par trois fois, pour qui l'alcool semblait être le meilleur moyen d'attendre de les rejoindre en oubliant de souffrir. Je ne crois pas que ce pauvre Joé fut capable d'une quelconque violence envers qui que ce soit.
- Oh ! Ça fait vingt-cinq ans que je transporte toutes sortes d'énergumènes. J'ai pris l'habitude. Dit le chauffeur, la mine résignée.
- Vous ne dites pas cela pour moi, répondis-je en lui tendant mon ticket.
- Aucune idée, rétorqua-t-il, un large sourire aux lèvres. Je ne vous connais pas.
Un à zéro, pensais-je !
- La route jusqu'à Bangor est longue, si vous avez envie de tailler une bavette, vous savez où me trouver ! Je m'appelle Bart Warren.
- Je m'en souviendrais. Moi c'est Jason Freeman, dis-je avant de m'engager dans l'allée centrale.
Alors que je passais à côté de Joé, l'odeur d'alcool mêlé à une foule de différentes odeurs, urine y compris, devenait insupportable. Je pris place trois rangs derrière lui, là où l'air était moins vicié et le chauffeur démarra.
De là où je me trouvais, je ne voyais de Joé, que l'un de ses frêles bras nonchalamment posé sur l'accoudoir. J'apercevais, au-dessus de son siège, le sommet de son vieux chapeau élimé qui oscillait de gauche à droite, au gré des courbes de la route. Je me demandais quelle vie pouvait bien avoir cet homme rongé par le désespoir et l'alcool, lorsque soudain, un pet sonore m'arracha à mes pensées. J'eus du mal à réprimer un éclat de rire lorsque je vis le chauffeur ouvrir sa fenêtre en traitant Joé de vieux goret. Joé grogna quelques mots dans un charabia parfait et se rendormit instantanément.
Il était 21 heures 45, et le soleil avait déjà plongé, derrière l'horizon, ses derniers rayons ne laissant de son passage qu'une couleur orangée dans un ciel sombre. Nous devions arriver à Bangor vers 6 heures 30, ce qui me laissait presque 8 heures à subir les chaos et les caprices de la route. On aurait dit que les amortisseurs hurlaient de douleur à chaque bosse ou trou de l'asphalte. Je fermais les yeux, et me laissais envahir par un état de semi-conscience, un état où se mêlent rêves et réalité. Quand, soudain je ressentis une étrange impression. Une sensation pesante. Celle d'être observé. J'ouvris les yeux, et croisais le regard de Joé qui s'était tourné vers moi. Il me fixait intensément de ces yeux d'un bleu presque transparent. Des yeux de fou. Devant la persistance de son regard, je commençais à me sentir mal à l'aise.
- Jason Freeman, dit-il d'une voix éraillée. Oui, c'est ça, je te reconnais. N'y va pas, Jason, t'as pas idée de ce qui t'attend là bas !
Ce vieux fou plongeait son regard dans le mien avec une telle intensité, que j'eus l'impression qu'il tentait de pénétrer dans mon esprit. J'étais comme paralysé. Malgré tous mes efforts, je ne parvenais pas à bouger le plus petit muscle. Je ressentais une étrange vibration sur le côté gauche de mon crâne.
- Tu as vu ce qui est arrivé à Brad, petit Jas ? Ajouta Joé avec un sourire qui ressemblait plus à un rictus démoniaque. Puis il poursuivit :
- Il ne faut pas regarder de trop près les choses qui n'existent pas !
Tout à coup, le vieux Mercedes fit une embardée, et le chauffeur hurla :
- Chauffard, espèce d'inconscient ! Non mais vous avez vu ça ?
La forte voix du chauffeur me fit sursauter et reprendre conscience. Joé dormait paisiblement de son sommeil alcoolisé. Je compris alors que je m'étais assoupi et que je venais de faire un mauvais rêve. Mais si ce n'était qu'un rêve, pourquoi ressentais-je cette drôle de sensation sur le côté de ma tête. Ce n'était pas exactement la même sensation que lors de mon rêve, elle était quasiment imperceptible. Je jetais un regard à l'extérieur. Dehors, la nuit était totale, et le reflet des veilleuses situées au plafond m'empêchait de voir quoi que ce fut. Je mis mes mains en parabole autour de mes yeux et m'approchais de la vitre. Quand mes mains entrèrent en contact avec le verre tremblant, je compris alors que lorsque je m'étais assoupi, ma tête s'était posée contre le carreau. Ce qui expliquait cette étrange vibration. Cette constatation me fit sourire.
Quelle heure pouvait-il bien être ? Ma montre indiquait déjà 5 heures 45. Me souvenant de la proposition de Bart, le chauffeur, je décidais de le rejoindre afin d'échanger quelques mots et de me dégourdir les jambes par la même occasion.
- Puis-je m'installer ? Demandais-je en prenant place près de Bart, sans même attendre la réponse.
- Je vous en prie, faites donc ! Il reste encore une vingtaine de minutes avant d'arriver à Bangor.
- Déjà, nous avons de l'avance.
- Hélas, non, jeune homme ! Répondit-il en ouvrant sa fenêtre. Avec la circulation qu'il y a, à cette heure, nous arriverons à l'heure prévue.
Le chauffeur sortit de sa poche un paquet de Lucky Strike.
- Ça vous dérange, si je fume, ça fait un moment que ça me cherche et...
- Faites, l'interrompais-je ! Cela ne me gêne pas du tout, et je ne pense pas que le vieux Joé ne se rende compte de quoi que ce soit. Faites attention, tout de même, ajoutais-je, votre briquet pourrait enflammer les vapeurs d'alcools qui émanent de l'individu.
Il éclata d'un rire franc, tout en portant son tube à cancer à la bouche. Tandis qu'il l'allumait, mon regard se tourna vers le long ruban d'asphalte noir qui menait à Bangor.
- Au sommet de cette butte, dit-il, nous devrions surplomber Bangor. Par temps clair, la vue est splendide.
- Hélas, ce matin, c'est le brouillard qui domine, soulignais-je.
- Si le sommet est suffisamment dégagé, nous ne serons très certainement pas déçus du panorama. C'est tous les jours un autre spectacle, je fais cette ligne depuis vingt-cinq ans, et chaque fois que j'y passe, une autre merveille m'attend. Il marqua un temps d'arrêt, puis ajouta :
- Hormis le fait que je déteste la ville, pas vous ?
- Ça dépend ! C'est selon ce que nous allons y faire.
- Toute cette pollution, c'est répugnant. Je hais la pollution !
- Vous fumez, pourtant. N'est-ce pas une pollution ? Me risquais-je à dire.
- C'est ma pollution et c'est moi qui trinquerais. Avec la pollution atmosphérique, c'est tout le monde qui va trinquer. Tout ce que la nature a mis des millions d'années à mettre en place, payera cher la pollution que nous balançons dans l'air.
Je fus à la fois surpris et ravi de la sensibilité qu'éprouvait Bart vis-à-vis de la pollution.
- Nous accélérons le processus du réchauffement climatique de la planète, ajouta-t-il.
- Tant que nos dirigeants n'en auront pas réellement pris conscience, l'Humanité continuera de foncer droit dans le mur, complétais-je. Mais j'y pense, votre bus, ajoutais-je, il pollue, non ?
- Pas toujours, sur le trajet que l'on vient de faire plus que sur le chemin du retour.
- Que voulez-vous dire ?
- C'est pourtant simple, enchaîna-t-il. Ce bus pollue à peu près autant que sept voitures, demain j'ai vingt-quatre personnes à transporter. Sept ôté de vingt-quatre, ça fait... dix-sept personnes qui ne prennent pas leurs voitures. Ce soir, vous n'êtes que deux, et deux ôté de sept font que le bus pollue comme cinq voitures.
Élémentaire mon cher Watson, pensais-je. Bien que très approximatif, son raisonnement me sembla convaincant.
Nous parvenions enfin au sommet de la butte, et il me tardait de découvrir le panorama dont Bart avait fait l'éloge. Quand le spectacle s'offrit à moi, je peux dire que j'en ai pris plein les yeux. Les toutes premières prémices de l'aube éclairaient à peine le ciel d'une faible lueur bleutée. De vielles montagnes noires découpaient l'horizon de leurs sommets arrondis par l'érosion. Au bas de la colline ou nous nous trouvions, une plus petite colline. Entre les montagnes et celle-ci, une immense étendue d'un brouillard épais qui recouvrait Bangor. La ville était invisible sous cette nappe, mais ses lumières trahissaient sa présence, illuminant le voile brumeux, lui donnant l'aspect d'un nuage phosphorescent qui emprisonnait Bangor. Le paysage possédait un contraste étonnant, mystérieux, presque magique.
- C'est magique, hein ! Dit Bart comme s'il avait lu dans mes pensées.
- Envoûtant.
Nous étions, tous deux, véritablement subjugués par ce panorama unique aux éclairages subtils.
Le reste de la route jusqu'à Bangor se passa en silence, comme si ce spectacle nous avait littéralement cloué le bec. Seuls les ronflements du vieux Joé et du moteur fatigué du Mercedes troublaient le silence de l'aube.
3
Lorsque nous arrivâmes à l'aéroport, qui se trouvait au sud de la ville, le brouillard se dissipait peu à peu, laissant passer les pâles premiers rayons du soleil. J'apercevais nettement l'impressionnante montre fixée sur la façade, elle indiquait 6 heures 32.
- Deux minutes de retard, dis-je en me tournant vers Bart. Dans une cohue pareille, c'est un véritable exploit, bravo.
- Merci du compliment, je fais mon possible. Balbutia-t-il, vraisemblablement peu habituer aux éloges.
- J'ai été ravi de faire votre connaissance, c'est ici que nos chemins se séparent.
- Tout le plaisir était pour moi, jeune homme. À une prochaine fois peut-être.
Joé, qui s'était enfin réveillé, s'était engagé dans l'allée centrale et me regardait de son regard embrumé. La lumière du jour révélait, sur son visage ravagé, les stigmates d'une longue détresse.
- N'oublie pas gamin ! N'oublie Jamais ! Cracha-t-il soudain.
- N'oublie pas quoi ? Demandais-je, totalement décontenancé.
N'était-ce pas un rêve ? Je sentis mon corps se raidir. Je le regardais dans les yeux, et soudain une évidence m'apparut. Ses yeux n'étaient pas bleus, mais très foncés, presque noirs.
- N'oublie pas, reprit-il. Ce n'est pas moi qui les ai tués.
Je sentis tout à coup mes muscles se relâcher.
- Je vous crois Joé, répondis-je soulagé.
Ses yeux me quittèrent et partirent se perdre dans un univers connu de lui seul. Un monde ou règne toute sa douleur et toute sa peine.
- C'est pas moi m'sieur l'juge, j'vous l'jure. Ajouta-t-il avant de partir dans un fou rire délirant et déchirant.
Il avança dans l'allée, secoué par son rire hystérique, et s'arrêta devant le chauffeur.
- Z'auriez pas un clope s'te plaît. J'ai senti l'odeur, quand je roupillais.
Bart me lança un regard entendu et lui passa trois cigarettes. Joé s'en saisis sans ménagement, les fourra dans la poche de son vieux pardessus, et sorti rapidement du bus, me bousculant au passage. Bart ne sembla pas étonné de ce comportement, probablement habitué aux pétages de plombs de Joé. Je lui fis un signe de la main et Bart appuya sur le bouton de fermeture de la porte me laissant livrer à ma première escale. L'aéroport de Bangor.
4
L'avion qui devait m'amener à Lima partait à 7 heures 40. Ce qui me laissait largement le temps de passer le poste de douane automatisé, et de m'acheter une ou deux revues afin de patienter jusqu'au décollage. Comme je n'avais qu'un petit bagage " accepté en cabine ", cela m'épargnait les désagréments de l'enregistrement. Je n'eus qu'à remplir la petite étiquette prévue à cet effet, de la coller sur mon sac à dos et je me dirigeais vers le portique de douane. Alors que j'approchais du portillon truffé de capteurs en tout genre : détecteurs de métaux, camera infrarouge, renifleur, scanner, la crainte systématique qu'une alarme se déclenche me saisit à la gorge. Je posais mon sac sur le tapis roulant, et avant de m'engager sous le portique, un frisson me parcouru la colonne vertébrale. Je regrettais l'époque où un douanier s'approchait de vous avec son détecteur portable, suivait les contours de votre anatomie, en vous demandant de vider vos poches.
- On avance, s'il vous plaît ! Cria, une voix dans mon dos.
Perdu dans mes pensées, je ne m'étais pas rendu compte qu'une queue commençait à se former derrière moi. Oubliant momentanément mon angoisse, je franchis le portique. Et ce que je craignais se produisit. Une alarme suraiguë se mit à hurler. Aussitôt, deux drones apparurent simultanément. De la taille d'un ballon de football, ils étaient mu par un système électromagnétique qui leur permettait de "voler" à environ deux mètres du sol. L'un équipé de divers systèmes électroniques, l'autre doté d'une puissance de feu à faire pâlir, de jalousie, le plus dangereux terroriste. Alors que sur ma droite, une porte s'ouvrir automatiquement, la voix synthétique du premier drone se fit entendre.
- Veuillez nous suivre sans opposer de résistance, monsieur Freeman. Nous allons procéder à une fouille complète.
Pour en avoir déjà fait l'expérience, je savais parfaitement ce que voulait dire fouille complète. On allait me scanner, me radiographier, et me détailler jusqu'au plus profond de mon intimité.
Le premier drone franchit la petite porte, qui venait de s'ouvrir, et pénétra dans une minuscule pièce au sol et aux murs gris. Je le suivis docilement, poussé par le second drone. La porte se referma. Quatre cercles orange, deux sur le sol et deux sur le mur étaient représentés, et de nouveau la voix numérisée résonna.
- Placez-vous dans les cercles et restez immobile.
Je m'exécutais sous l'œil imperturbable des drones. Lors de ma première expérience de fouille, j'avais appris que si vous par mégarde vous sortiez des empreintes, vous aviez droit à un premier rappel à l'ordre. Au second écart, le drone armé prenait son avant-poste pendant que l'autre vous signifiait que c'était le dernier avertissement avant l'apocalypse. Je suppose que peu de personnes eussent le courage de transgresser cette ultime injonction, à moins qu'il ou elle n'eut été suicidaire. Malheur à la personne qui, prise de panique, se mettait à courir, car les drones pouvaient la mettre en pièces détachées en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire. Pendant que les appareils établissaient mon profil, je ressentis une petite piqûre presque indolore dans la paume de ma main droite. Une minuscule goutte de mon sang allait être analysée en quelques secondes.
- J'ai un peu de cholestérol docteur, plaisantais-je à l'attention des robots volant, qui n'étaient apparemment pas plus ouverts au dialogue qu'à l'humour.
Pour un peu, on vous faisait pisser dans un flacon, si toute fois vous n'aviez pas déjà tout lâché dans votre pantalon à la vue des drones, pensais-je. Entre mes bras écartés, un petit volet s'ouvrit laissant apparaître un mini-écran plasma. Objet indésirable détecté, y était écrit, avec au-dessous l'image de l'objet en question, et l'endroit où il se trouvait. Ce jour-là, ce fut un vulgaire trombone, oublié au fond de ma poche revolver, qui déclencha tout le processus de sécurité.
- Veuillez retirer vos mains des empreintes et déposer l'objet dans le compartiment prévu à cet effet, s'il vous plaît. Déclara la voix impersonnelle du robot.
Une trappe s'ouvrit sous le petit écran, et j'y jetais nonchalamment le dérisoire bout de métal.
- Merci de votre coopération, monsieur Freeman. Vous pouvez circuler. Nous vous souhaitons de faire un bon voyage avec Air Ram. Dit la voix nasillarde avant que la porte ne s'ouvre d'elle-même.
- Il n'y a pas de quoi, marmonnais-je entre mes dents, avant de sortir la petite pièce.
Depuis le fameux attenta du 22 février 2022, qui avait provoqué la mort de près de sept mille innocents, la sécurité des aéroports avait considérablement évolué. Ce n'était probablement pas plus mal ainsi, pensais-je. Car je ne souhaitais effectivement pas être pulvérisé dans les airs pour je ne sais quel idéal à la con. Comme pour tous ces gens pour lesquels tout s'est arrêté un 22 février, parce qu'un ou plusieurs malades endoctrinés avaient décidé de tout faire péter.
Après ce passage en douane plutôt mouvementé, je me dirigeais vers le kiosque à journaux pour y acheter des revues, afin de pouvoir patienter jusqu'à l'embarquement. Mon choix s'était tout naturellement dirigé vers un mensuel scientifique, et un guide touristique sur le Pérou. Bien qu'ayant beaucoup étudié le pays, il n'était pas exclu que j'en apprenne un peu plus. Je connaissais sur le bout des doigts la politique, l'économie et la démographie du pays. Je savais que la population du Pérou avait augmenté de près de 55 % en trente ans passant de vingt-quatre à trente-six millions d'habitants. Les seuls éléments qui me faisaient défaut, étaient un plan de Lima et la liste des hôtels de la ville.
Après avoir réglé mes achats, je me dirigeai vers les sièges moelleux de la salle d'embarquement, et y prenais place. Je choisis le guide sur le Pérou comme première lecture, la revue de science pouvait encore attendre quelque temps. Une carte du pays figurait en première page expliquant que Le Pérou est divisé en trois parties distinctes. À l'Est, les restes de la forêt amazonienne qui survie péniblement aux attaques incessantes des hommes. Au centre, la Cordillère des Andes, constituée de hauts plateaux culminant à plus de quatre mille mètres d'altitude. À l'Ouest, les fines plaines côtières qui ne cessent de rétrécir avec l'inexorable montée des océans. Depuis la disparition quasi totale des glaces polaires, une multitude de villes, de par le monde, se sont vues submergées par les eaux. Lima est encore miraculeusement protégée, et de hautes digues ont été édifiées en 2019 autour d'elle, pour lui assurer une protection contre les caprices de la météo. Depuis que ces immenses digues l'encerclent, beaucoup de choses ont changés dans la capitale. La surpopulation, l'insalubrité - des quartiers sud -, le chômage, la criminalité n'ont cessés de croître dans cette ville condamnée à ne plus grandir. C'était comme si le mal avait été emprisonné avec tous les habitants de la gigantesque métropole qu'était devenue Lima.
Mon avion décolla avec seulement cinq minutes de retard. Le vol se passa parfaitement bien, nous ne subîmes que de très légères turbulences lors de notre passage de la stratosphère à l'ionosphère. Quelle fabuleuse invention que cet avion-fusée capable de faire des sortes de ricochets sur la dernière couche de notre atmosphère. Bangor-Lima en trente-cinq minutes, qui dit mieux ?
5
En quittant l'aéroport, mon premier objectif fut de trouver une chambre pour y passer la nuit qui était encore loin mais inévitable. Me fiant à mon guide touristique, acheté à Bangor, je parcourrais les rues de la ville à la recherche d'un hôtel ayant encore de la place. Je dus faire six établissements avant d'en trouver un daignant m'accueillir. La façade du bâtiment, qui devait être blanche à l'origine, était dans un état de délabrement avancé et laissait présager de ce qui m'attendait à l'intérieur. Je poussais la porte d'entrée et pénétrai dans le hall sombre et poussiéreux où étaient disséminés des petits monticules de divers détritus. Papiers, sacs en nylon, bouteilles en plastique, tesson de verre cohabitaient harmonieusement avec les quelques rats qui erraient en quête de nourriture. Je m'approchais de ce qui me semblait être l'accueil, et dû me pencher au-dessus du comptoir pour y apercevoir un homme qui avait ses yeux rivés sur un petit écran cathodique noir et blanc. L'individu était très représentatif de l'hygiène qui régnait dans cet hôtel. L'homme d'une cinquantaine d'années portait un vieux marcel constellé de trous et qui jadis avait dût être jaune. Il portait aussi un vieux jeans qui n'avait probablement jamais connu de lessive. Je toussotais discrètement afin d'éveiller son attention sur ma venue, mais, faignant de m'ignorer l'homme ne quittait pas des yeux son poste de télévision. Une petite sonnette parfaitement lustrée était placée sur le comptoir.
- S'il vous plaît ? Dis-je en faisant carillonner la clochette.
Soudain l'homme se leva brusquement et s'empara de la petite cloche la serrant contre lui tel un enfant qui ne veut pas que l'on touche à ses jouets.
- Touchez pas à ça, vous ! Lança-t-il d'un ton sec, tout en lustrant son joujou de son vieux marcel troué. Qu'est-ce que vous voulez, ajouta-t-il.
Totalement interloqué, je restais muet quelques secondes avant de trouver les mots.
- Heu ! ... Balbutiais-je. Je désirerais une chambre, vous en resterait-il une de libre ?
- C'est vingt Dollars la nuit, dit-il en faisant claquer les clefs sur le bois usé du comptoir. Payable d'avance !
Je sortis de mon portefeuille un billet parfaitement lisse et le tendis à l'homme qui me regardait de haut en bas. Il saisit le billet et le leva vers la lumière afin de regarder au travers.
- Il est vrai, dis-je avec un sourire.
Il posa alors sur moi un regard à peu près aussi chaleureux qu'un ours polaire affamé.
- Pas d'arme, pas d'alcool, pas de drogue, et pas de bruit après 22 heures, dit-il. C'est un établissement respectable ici, et je ne veux pas d'ennuis.
- Rassurez-vous, je ne vous ferais aucun problème ! Encore une question, les chambres sont-elles équipées de douches ?
Il me regarda comme s'il avait devant lui un extraterrestre fraîchement débarqué de la planète Mèlbak.
- Au fond du couloir à droite, répondit-il sans cesser le lustrer sa petite sonnette de son marcel crasseux.
- Merci, dis-je à l'homme qui, déjà, s'était réinstallé devant sa télé noir et blanc.
Je m'emparais de la clef qui était accompagnée d'un énorme porte-clés de bois où était gravé le chiffre 7, et m'engageais dans le petit couloir orné de pauvres ampoules à faible ampérage. Le sol de petit corridor était jonché d'immondices qui devaient être là depuis des lustres. Sur la droite, un petit escalier, étroit et raide, menait à l'étage où se trouvaient les chambres. À peine avais-je posé le pied au premier étage, que des éclats de voix retentirent derrière la porte qui faisait face à celle de ma chambre. Des portes claquaient et des insultes hautes en couleurs fusaient. Une dispute de couple apparemment, me dis-je, quand soudain la porte s'ouvrit brutalement. En sortit un homme titubant - qui devait bien faire dans les 120 kilos - suivis d'une toute petite bonne femme armée d'un rouleau à pâtisserie à la main. J'avoue que malgré le caractère violent de la scène, son aspect caricatural ne manqua pas de me faire sourire.
- Va cuver ailleurs, gros porc ! Hurla-t-elle, saisissant un vase qui se trouvait à sa portée et le lançant dans la direction de l'homme qui l'esquiva de justesse.
Le vase alla se fracasser contre le mur, et l'homme se mit à courir en direction des escaliers, me bousculant au passage. Il descendit les marches quatre à quatre, et à en juger par le bruit, il avait dû se ratatiner sur le plancher. Lorsque la porte d'entrée se referma, la femme proférait encore des insultes plus grasses les unes que les autres. Elle me jeta un regard inquisiteur qui me fit reculer d'un pas - juste par réflexe de survie - et pénétra dans sa chambre en claquant la porte. Le calme revenu, je glissais la clé dans la serrure et m'introduisis, dans ce qui allait être mon " chez moi " pendant quelque temps. Le spectacle qui s'offrit à moi ne me surprit qu'à moitié. Dans un coin de la petite pièce, un matelas était posé en vrac sur ce qui devait être un sommier. Une affreuse petite lampe de chevet était installée sur un ridicule tabouret bancal. Sous les rideaux sales et déchirés, présidait une antique chaise dont quelques barreaux du dossier manquaient. À l'autre bout de la pièce, trônait un splendide W-C sans lunette, sans papier toilette et couvert d'excrément sec. Une agréable et persistante odeur de merde flottait dans la chambre me faisant monter les larmes aux yeux. Je me dirigeai alors vers la fenêtre afin de l'ouvrir pour évacuer ce doux parfum, mais lorsque je tirais sur la poignée, celle-ci se cassa et me resta dans la main. Ne m'avouant pas vaincu, je m'arc-boutais et poussais fortement sur la fenêtre. Soudain, dans un ultime effort, la fenêtre céda et se trouva projetée dans le vide pour aller s'écraser sur le trottoir, cinq mètres plus bas. Il fallut moins de vingt secondes, au gérant, pour venir frapper à ma porte, et crier derrière celle-ci :
- Qu'est-ce que vous foutez là-dedans, bordel ? Ça vous fera vingt-cinq dollars de plus, ajouta-t-il avant de redescendre bruyamment l'escalier.
J'avais cassé cette foutue fenêtre et ça allait me coûter bonbon, mais cela valait sûrement mieux que de mourir asphyxié durant la nuit. À droite des infâmes toilettes, il y avait un petit placard. Je l'ouvris et y découvris, parmi les nombreuses toiles d'araignée, une pile de draps constellés de trous de cigarette, déchirés par endroits mais apparemment propres. Sur l'étagère du dessous, il y avait une vielle couverture d'un vert foncé qui n'était pas sans me rappeler les couvertures dont nous disposions en colonie de vacances. Je préparais mon lit pour la nuit. " Ce qui est fait n'est plus à faire ", répétait souvent ma grand-mère lorsqu'elle me donnait une liste de corvées à faire. Cela fait, je pris mes affaires de toilette et redescendis au rez-de-chaussée afin de prendre une bonne douche réparatrice.
Lorsque j'ouvris la porte de la salle des ablutions, le spectacle était digne des pires décharges municipales. En plus de toutes sortes de déchets, il y avait des tessons de bouteilles, des seringues, sans oublier les préservatifs usagés qui s'amoncelaient au gré des passes furtives que pratiquaient les prostituées du secteur. Sur la gauche, deux lavabos crasseux étaient fixés sous les restes d'un vieux miroir. Sur la droite, trois cabines de douche exemptes de porte. Je choisis celle qui me semblait la plus saine, et tournait le robinet d'eau chaude. L'eau qui en sortit, était d'une couleur brunâtre, mais laissa rapidement sa place à de l'eau plus claire et glaciale.
Alors que je me savonnais, je sentis soudain une présence dans mon dos. Je fis brusquement volte-face, et me trouvais nez à nez avec une jeune fille. Par pudeur et respect je croisais vivement les mains sur mon entre jambe. La fillette qui ne devait guère avoir plus de treize ans éclata de rire en voyant mon air gêné.
- Dix dollars l'amour, Monsieur, dix dollars ! Dit-elle avec un fort accent quechua.
- Veux-tu fiche le camp d'ici ! Répondis-je.
- Pas cher, Monsieur, pour toi cinq dollars ! Dit-elle en mimant une fellation.
Je sortis de la douche et pris mon portefeuille dans la poche de mon pantalon. Je lui tendis un billet de dix dollars et lui dis.
- Allez, prends ça et va-t'en, petite !
La fillette me regarda, incrédule, visiblement pas habitué à ce genre de réaction, puis glissa le billet de sa poche. J'eus tout juste le temps d'apercevoir une petite larme perler et rouler sur son visage d'ange empli de gratitude, puis elle s'en fût sans se retourner. Je savais que depuis que Lima était ceinturée de ses hauts murs, la drogue, le crime et la prostitution faisaient des ravages, mais de voir cette gamine si jeune s'adonner à cette pratique me bouleversa. Je pensais à toutes ces fragiles vies d'enfants, gâchées par la perversité d'espèces de gros porc en quête de sensations nouvelles, qui, blasés par leurs vies médiocres, profitent de la faiblesse et de la misère de ces pauvres gosses. Cela me mettait hors de moi. J'aurais tant voulu pouvoir changer les choses, et leur promettre un avenir. Malheureusement, face à la décadence de notre société, ce combat aurait été inégal, illusoire et inutile.
Ce soir-là, lorsque je me mis au lit, le sommeil tarda à me gagner. Le visage angélique de cette jeune fille me hanta toute la nuit, et ne cessera jamais de me hanter.
6
Lima avait radicalement changé d'aspect depuis que les digues avaient été érigées. Avant cela, la capitale avait bénéficié d'un développement démographique et économique fulgurant. Jusqu'au moment des premières inondations.
Depuis la fonte des glaces polaires, le niveau des océans était monté d'un mètre quatre-vingt, ce qui dépassait de loin les hypothèses des scientifiques les plus alarmistes. Et, cela, malgré l'immense cataracte qui s'était ouvert sous la mer, lors du tremblement de terre d'avril 2016. Une faille colossale de plus de douze kilomètres de long sur cinq cents mètres de large avait englouti des millions de mètres cube d'eau, mais n'avait eu aucune incidence sur la montée des océans. La cause probable de cette fracture était, aux dires des géologues, le réchauffement climatique de la planète, qui se dilatait sous l'effet de la hausse brutale de la température. Depuis, un immense nuage de vapeur d'eau s'élevait au-dessus de la mer, il était dû au contact de l'eau avec le magma qui siégeait au centre de la terre, et il accentuait encore l'effet de serre.
La planète est, depuis lors, en perdition. La disparition de la Californie avait sans doute été pour quelque chose dans l'augmentation du niveau de la mer, lorsque la faille de San Andréa céda. Après ces terribles tremblements de terres, s'en suivi une série de trente raz-de-marée, qui faillit rayer définitivement Lima de la carte. Les hauts murs de ceinture furent alors érigés pour protéger la ville des caprices météorologique qui sévissaient déjà un peu partout sur le globe. Mais ce qui était prévu pour protéger la ville devint très vite les murs d'une gigantesque prison qui empêchait l'expansion de la capitale. Peu avant mon atterrissage j'avais pu apercevoir les gigantesques contreforts, qui donnaient à la ville la forme d'un triangle dont l'angle le plus effilé était dirigé vers le sud Ouest. Vue d'avion, la capitale du Pérou rappelait étrangement les premières montgolfières qu'avaient construits les Incas.
Au Nord de Lima, se trouvaient les quartiers les plus riches. Des milices armées s'évertuaient à faire régner l'ordre et la sécurité, abandonnant à leur sort les quartiers sud où régnait l'indigence et le désordre le plus total. L'adresse du guide que je devais rencontrer, m'indiquait qu'il se trouvait à l'extrême sud du ghetto sud de la ville, là où l'insécurité était à son comble, et ce n'était pas sans appréhension que je me mis en route vers le pire coupe gorge de la capitale.
Peu après midi, équipé de mon plan de Lima que j'avais glissé dans la poche arrière de mon pantalon et de mon petit traducteur électronique, je quittais mon hôtel cinq étoiles et prenais la direction du ghetto sud.
Très vite les rues se transformaient en ruelles étroites et sombres. Des enfants jouaient parmi les monticules d'ordures qui s'amoncelaient çà et là. Peu à peu les vieilles maisons cédèrent leurs places à un immense bidonville. Par-dessus les toits de tôle des baraquements, je pouvais apercevoir les deux gigantesques murs qui se rejoignaient en pointe. Les digues étaient impressionnantes, mesurant près de trente mètres de hauteur, elles étaient parfaitement lisses, exemptes de toutes aspérités rendant impossible toutes tentatives d'escalade. À mi-hauteur, avec un angle de vingt cinq degrés, des pointes métalliques acérées d'une vingtaine de centimètres étaient disposées afin de dissuader les alpinistes en herbe. Au sol, tous les cent mètres se trouvaient d'immenses portes blindées donnant sur l'extérieur. Les lourdes portes d'acier n'étaient ouvertes qu'à certaines heures de la journée, ou en cas d'incendie ou autres alertes, mais elles restaient totalement fermées durant la nuit laissant la ville complètement coupée de l'extérieur.
Ces portes fermées en ouvraient d'autres une fois de plus au terrorisme. Une petite fiole contenant un virus ravageur - type Ebola ou autre - brisée dans l'enceinte de la ville et la contamination se propagerait en quelques heures. Là-dessus, les dirigeants feraient fermer les portes, empêchant la contagion de sortir du charnier qu'elle constituait. Voilà comment, voulant se protéger des agressions météorologiques provoquées par lui-même, l'homme s'était enfermé à double tour dans sa forteresse, sans s'apercevoir qu'il s'était claustré avec son pire ennemi, tapi dans l'ombre, lui-même.
Soudain, des cris me firent sursauter m'arrachant à mes réflexions. Deux mômes se poursuivaient en riant, me bousculant au passage. Même dans des conditions de vie aussi déplorables, les enfants trouvaient encore le courage de rire et de s'amuser, insouciant de l'ombre gigantesque de la main de la mort qui planait au-dessus d'eux.
Je jetais un œil sur l'adresse de mon futur guide :
M. Del Cura Vito
12, Place du marché.
G/S Lima.
Je ne devais plus être loin, et le plan allait m'être utile, mais lorsque je portais la main à ma poche, un vent de panique s'empara de moi. Le plan avait disparu, probablement subtilisé par les deux gamins qui m'avaient bousculés. Ils avaient dû croire qu'il s'agissait de mon portefeuille, et m'avaient privé de mon seul repère dans cette jungle de tôle d'immondices et de misère. Je sortis alors mon précieux traducteur, mon dernier recours, et me dirigeais vers une vielle femme installée devant sa baraque rudimentaire.
- Bonjour, Madame, je cherche la place du marché, pourriez-vous m'indiquer le chemin à suivre ? Dis-je à l'attention de mon traducteur.
Puis me mettant face à elle, je m'aperçus soudain qu'elle était aveugle. Ses yeux uniformément blancs révélaient une expression à la fois triste et sévère. Pensant qu'elle ne pourrait probablement pas me venir en aide, je décidais de rebrousser chemin.
C'est alors que, dans sa langue qui était le Quechua, la vielle femme m'interpella. Je m'approchais d'elle et pressais sur le bouton marche de mon traducteur qui débita de sa voix monocorde la phrase que je lui avais dictée. Elle me répondit alors, par traducteur interposé, qu'il fallait que je me dirige droit vers la pointe que formaient les " Murs de la terreur ", comme elle les avait nommés. Je m'apprêtais à la remercier quand elle me tendit, de sa main tremblante, un bol contenant quelques pièces de monnaies, m'invitant à l'alourdir un peu plus du poids de ma générosité. Je décidais alors de me débarrasser de toute la menue monnaie dont je disposais. Au son des pièces qui s'entrechoquaient dans le bol, la vieille femme au visage fatigué me gratifia d'un large sourire édenté, puis se leva, me tourna le dos et s'engouffra dans sa misérable cabane.
Il me fallut moins de dix minutes pour trouver la place du marché et une bonne quinzaine d'autres pour trouver la maison de Vito. Sa cabane était un peu plus grande que les autres alentour. Peut-être était-ce dû au fait qu'un guide gagnait mieux sa vie qu'un mendiant ou un voleur. Je frappais quelques coups sur la plaque de tôle qui servait de porte, et quelques secondes plus tard, Vito vint m'ouvrir.
Il ne devait pas mesurer plus d'un mètre cinquante, pour quarante kilos, tout mouillé. Les rides de son visage creusaient de profonds sillons témoignant d'une vie passée à l'extérieur, exposé à la pluie et au vent. S'il ne m'avait pas révélé son âge qui était de trente-quatre ans, je lui en aurais bien donné dix ou quinze de plus. Nous passâmes deux bonnes heures à mettre au point notre expédition du lendemain. Dans un premier temps, nous ne devions que passer trois jours et deux nuits sur le site du Matchupitchu, ensuite, en fonction de mes découvertes, d'autres expéditions plus conséquentes devaient suivre.
Pour ma part, je n'avais qu'à préparer quelques vêtements chauds de quoi m'éclairer et de quoi boire. Vito quant à lui, en parfait habitué, allait s'occuper de la nourriture et du matériel. Le rendez-vous était fixé à 6 heures, le lendemain matin, à la porte numéro 7 Sud-Est.
Lorsque je dû quitter Vito, la nuit était tombée, et j'avoue que je n'étais pas du tout rassuré à l'idée de retraverser le Ghetto sud dans un noir quasi total. Heureusement, Vito se montra compréhensif et m'accompagna une partie du chemin. Lors du trajet, je le suivais de près, l'œil aux aguets, les oreilles à l'affût du moindre bruit suspect, les muscles tendus et les dents serrées au point de les entendre grincer.
- Détends-toi Jason, me dit-il. Il ne faut surtout pas montrer que tu as les chocottes, ils n'attendent que ça, cela leur facilite les choses, car eux, ils n'ont pas peur de toi. Alors détends-toi !
Facile à dire, pensais-je, incapable de prononcer un seul mot.
Lorsque nous nous quittâmes, ce soir-là, j'avais les fesses si serrées que j'en avais des crampes jusqu'à dans le dos.
Lorsque j'allais bifurquer dans la rue où se trouvait mon hôtel, J'aperçus soudain des lumières bleutées qui dansaient sur les murs des maisons. Quand je fus en vue de l'hôtel, je fus surpris de découvrir, stationné devant celui-ci, deux ambulances et un véhicule de police. Au moment où je pénétrais dans le hall d'entrée de l'hôtel, je vis le tenancier, livide, assis sur sa chaise, le regard perdu dans le vide.
- Que s'est-il passé ? Demandais-je.
Il leva son regard vers moi. Il était pâle à faire peur, ses yeux étaient exorbités et cerclés de noir.
- Ils sont morts… Tous les deux… Ils… Ils se sont entre-tués. Sa voix était tremblante et mal assurée, et n'avait plus rien à voir avec la première fois où je l'avais entendue. Des voix et des bruits de pas provenant de l'escalier attirèrent mon attention.
- Fais gaffe ! Dit une voix. C'est vachement raide, et il fait une tonne celui-là.
- Ouais, j'fais ga…!
La fin de la phrase fut couverte par le bruit de quelque chose de lourd dévalant les marches abruptes de l'escalier. Soudain un sac noir, que j'identifiais comme étant un sac mortuaire, s'échoua lourdement sur le sol, se déchirant sur toute sa longueur, sous la force de l'impact. Le sac funèbre ainsi ouvert, je n'eus aucun mal à reconnaître l'homme qui s'y trouvait. Il s'agissait de l'homme qui s'était fait gentiment expulser par sa femme la veille lors de mon arrivée.
- Merde ! Paco. Entendis-je hurler. Je t'avais dit de faire attention !
Deux infirmiers apparurent alors au bas de l'escalier, ils prirent le cadavre, le déposèrent sur leur brancard et l'emmenèrent vers l'ambulance. Profitant de ce que l'escalier soit libre, je les gravis rapidement. Le cadavre de la femme, se trouvait dans le couloir, sur un brancard, à même le sol. Le macabre sac noir n'était fermé qu'à moitié, laissant le visage de la femme parfaitement visible aux yeux de tout le monde. Alors que je fouillais dans ma poche à la recherche de la clef de ma chambre, je m'aperçus que le haut du crâne de la femme était fendu sur toute sa longueur.
Au travers de la fine porte de bois, j'entendis très clairement ce que se disaient les policiers, et je sus ce qu'il s'était passé. L'homme était rentré saoul, une fois de plus, et avait cogné sa femme à coup de poing suffisamment fort pour lui casser trois dents. Ne l'entendant pas de cette oreille, la petite bonne femme était allée chercher le fusil à canon scié de son mari et lui avait envoyé une décharge de chevrotine de 12 dans l'estomac. Saigné à mort, l'homme avait encore trouvé la force de se saisir d'un hachoir de boucher et d'asséner un coup mortel à sa chère et tendre avant que les deux ne s'effondrent raides morts.
Cette nuit-là, mon sommeil fut agité, mes rêves furent investis de toutes sortes d'images. Allant de la vielle femme aveugle, au crâne fracassé de mon ex-voisine, en passant par le vieux Joé, jusqu'à la jeune fille croisée dans les douches. Ces images se mélangeaient dans ma tête et ce fut dans une totale confusion que je passais ma nuit d'un sommeil superficiel et ponctué de sursaut.
7
Le lendemain matin, je me levais aux alentours de 4 heures 30, ajoutais quatre bouteilles d'eau dans mon sac - où se trouvaient déjà une trousse de premier soin, une lampe de poche et un sac de couchage -, pris mon inséparable calepin que je glissais dans la poche arrière gauche de mon pantalon, et descendis à l'accueil. (Si tant est que l'on puisse appeler ça un accueil). L'homme était avachi devant sa télé dans son sempiternel marcel crasseux. Autour de lui, le sol était saturé de canettes de bières vides, laissant imaginer la formidable nuit qu'il venait, lui aussi, de passer.
- Je serais de retour dans quatre jours, pourrais-je, d'ici là jouir de la même chambre ?
- Si vous voulez réserver, ce sera cinq dollars de plus, payables de suite, répondit-il sans détacher les yeux de l'écran.
Soudain, alors que je sortais mon portefeuille, une forte impression me saisit brutalement. L'indéfinissable sensation que je ne remettrais jamais les pieds dans cet hôtel pouilleux. L'homme avait levé sur moi un regard impatient, je sortis alors un billet de cinq Dollars que je posais sans conviction sur le comptoir. Il s'empara du billet, le fourra dans sa poche, et se réinstalla devant son poste.
- À bientôt ! Lançais-je en tournant les talons.
- Peut-être !...
- Pardon ? Demandais-je en me retournant vers lui.
Mais il était de nouveau absorbé par sa télévision, et ne semblait pas plus s'intéresser à moi qu'au reste du monde.
Lorsque je sortis, je fus surpris par le froid qui s'était abattu sur la ville. Lima était prisonnière du Garua, comme ses habitants disaient. C'était une épaisse brume très humide qui recouvrait la ville, ne laissant qu'une visibilité quasiment nulle dans les rues déjà si mal éclairées.
Je pris un petit-déjeuner copieux mais exécrable dans un petit restaurant qui se trouvait juste à côté de l'hôtel. J'optais pour un café noir et amer comme la mort, avec une espèce de pâte molle qui devait être du beurre que j'étalais en fine couche sur des tranches de pain rassis. Quelques fruits étaient disposés dans une corbeille, et je me rabattis instinctivement sur ceux-ci en prenant bien soin de les éplucher afin d'éviter une éventuelle turista ou dysenterie qui n'aurait pas été la bienvenue à ce moment-là.
Mon petit-déjeuner terminé, je me mis en route en direction de la porte numéro 7 Sud-Est.
Je ne regrettais pas d'avoir trouvé un plan de Lima dans un présentoir, à la sortie du restaurant, car, sans lui, Dieu seul sait où je me serais retrouvé. À 6 heures moins le quart, j'arrivais enfin au lieu de notre rendez-vous.
Vito était déjà là, avec tout le matériel et accompagné de deux splendides chevaux.
- Salut Vito ! Quelle surprise, je m'attendais à devoir marcher jusqu'au Matchu.
- Salut Jas, tu n'es pas encore au bout de tes surprises ! Répondit-il un large sourire aux lèvres.
8
Nous nous mîmes en selle, et nous mîmes en route vers le but de mon voyage et de toute ma vie. Après quelques foulées, je fus ravi de constater que je n'avais rien perdu de mes lointaines années de cavalier. De plus, mon cheval, qui s'appelait Priska, était d'une docilité exemplaire, répondant à la moindre de mes invectives en une fraction de seconde.
- Combien de kilomètres doit-on parcourir avant d'arriver au Matchupitchu ? Demandais-je.
- Environ quarante, par les petits sentiers. Nous devrions y être dans approximativement 8 heures.
- 8 heures, répétais-je. Cela me semble bien long !
- Tout dépendra du temps que nous passerons sur les différents sites archéologiques que nous rencontrerons en chemin. De plus, il nous faudra franchir des cols à plus de quatre mille mètres, et il serra vital de laisser souffler les chevaux de temps à autre, car l'oxygène se raréfie à cette altitude.
De toutes les expéditions que j'avais pu faire par le passé, celle-ci fut, de loin, la plus fabuleuse. Dans un cadre grandiose, nous passâmes par de petits sentiers pittoresques à flanc de montagne, traversant de temps en temps d'impressionnants ponts suspendus dominants des forêts de cactus.
Nous fîmes, en tout, quatre pauses, dont trois sur des sites archéologiques fantastiques. Runquracay, Sayacmarca et Winay Wayna. Le quatrième arrêt s'effectua au sommet d'un col. L'air semblait parfaitement pur à cette altitude, l'immonde couche de pollution, qui régnait autour de la planète, n'avait pas encore atteint les 4 000 mètres, bien qu'elle n'en fusse pas si loin.
- Il nous reste une petite dizaine de kilomètres à parcourir, dit Vito en allumant une énième cigarette.
Il comptait parmi les gros fumeurs qui ne vivaient pas sans son mégot. J'étais d'ailleurs surpris par ses aptitudes physiques et sa résistance à l'effort malgré son tabagisme. Alors qu'il venait d'allumer son tube à poison, il ouvrit son paquet d'Inca's Gold et m'en proposa une. Repoussant le paquet de la main, je lui dis :
- Tu sais Vito, lorsque j'ai réussi à me défaire de cette cochonnerie, j'ai ressenti comme une deuxième naissance. Et si maintenant je devais reprendre, ce serait comme me fabriquer ma première mort. Et creuser l'emplacement de sa tombe avec des cigarettes risque d'être un travail de longue haleine, aussi long et dur qu'est l'agonie qu'elles provoquent.
Son regard fit quelques allers-retours entre sa cigarette et moi.
- Moi, ce n'est pas ça qui m'aura ! Dit-il, sûr de lui.
Puis il tira une longue bouffée chargée de nicotine, de goudron, d'ammoniac, et de je ne sais quels autres poisons mortels, qu'il recracha en éclatant de rire. Puis il ajouta : " Mon père et mon grand-père étaient tous deux de gros fumeur. L'un est mort à soixante-dix ans d'une chute en montagne, l'autre à cent quatre ans renversé par une voiture, alors… "
Qu'y avait-il à répondre à cela ? Peut-être existe-t-il des familles protégées génétiquement contre certaines maladies, aussi bien que d'autres sont prédisposés à contracter les pires saloperies.
9
Nous avions parcouru plus des trois quarts du chemin, mais le dernier tronçon allait se révéler comme étant un réel défi.
- Je connais un raccourci qui nous permettrait de gagner trois quarts d'heure, dit Vito. Si toutefois tu t'en sens capable, parce que c'est assez escarpé.
- Sans problème, avais-je répondu sans me douter de ce qui nous attendrait.
Lorsque nous reprîmes notre route, il était déjà 13 heures. Notre halte avait duré près d'une heure, et nous en avions profités pour grignoter un peu. Un énorme sandwich au jambon, accompagné de deux œufs durs, composait notre premier repas. Pas très nourrissant, mais le soir, Vito allait nous confectionner un savoureux plat typique un peu plus consistant.
Après avoir effacé toutes traces de notre passage, nous redescendîmes de l'autre côté du col à pied. Vito, qui avait dressé ses chevaux à rentrer seuls, les avaient renvoyés d'une tape sur la croupe, nous laissant à chacun un sac de quinze kilos à transporter. Il nous fallut d'abord parcourir environ deux cents mètres, avec un dénivelé à quarante-cinq degré, où il s'agissait de ne surtout pas trébucher ou même de commettre la plus petite erreur, car la moindre chute pouvait nous être fatale. Nous arrivâmes ensuite à un minuscule pont suspendu qui, visiblement, n'avait pas dû être entretenu depuis de nombreuses années. Il n'était pas constitué de câbles et d'acier comme les autres ponts que nous avions traversés jusque-là, mais il avait été confectionné à l'aide de bois et de corde de chanvre. Le vent, qui jusqu'ici avait été modéré, secouait la fragile passerelle par de violentes rafales. À peine huit mètres nous séparaient de l'autre rive, mais je regrettais déjà d'avoir accepté d'emprunter ce raccourci.
- Il va falloir que nous passions l'un après l'autre, dit Vito. Je doute que ce pont supporte notre poids global.
- À toi l'honneur !Répondis-je, en m'avançant au bord de la corniche.
Alors que je me penchais précautionneusement au-dessus du vide, je vis que les falaises, parsemées çà et là de cactus et de différents végétaux, s'effaçaient peu à peu dans le brouillard et les ténèbres. Venant du fond de l'abîme, le son du tumulte de l'eau qui parvenait à mes oreilles était presque inaudible, tant la hauteur était impressionnante. Vito sortit, de son sac, une corde, qu'il noua solidement autour de sa taille et m'invita à en faire autant avec l'autre extrémité, puis s'avança vers la frêle passerelle. Malgré son agilité, il avançait très lentement, assurant chacun de ses pas.
- Attention, lança-t-il, c'est très glissant et la septième traverse est cassée.
- Ok ! Je ferais attention.
Alors qu'il ne lui restait qu'environ deux mètres à parcourir, une traverse céda soudainement sous son poids. Par réflexe, je me projetais en arrière pour ne pas être entraîné par le poids de Vito et de son sac, mais je me retrouvais assis par terre sans que la ligne de vie ne se soit tendue. Par chance, seule sa jambe droite avait traversé le pont et se balançait au-dessus du vide, et il n'eut aucun mal à se hisser de nouveau sur la passerelle instable. Lorsque enfin il fut de l'autre côté, nous en profitions pour souffler quelques minutes et nous remettre de ces émotions. Quand vint mon tour, je m'approchais du pont et lorsque je saisis la rampe de corde, je la sentis vibrer sous les assauts du vent violent. Au-dessus de la brèche, le grondement de l'eau était plus fort et ne faisait qu'ajouter à la panique qui cherchait à s'insinuer en moi. Vito s'était débarrassé de son sac et agrippait fermement la ligne de vie qui nous liait.
- Fait attention à bien assurer chaque pas, et reparti ton poids ! Cria Vito.
Depuis quelques années, une petite bedaine avait fait son apparition recouvrant mes abdominaux qui avaient jadis été respectables. Si une traverse avait cédé sous les quarante kilos de Vito, il était très probable que, sous mes soixante-douze kilos, l'une ou l'autre se brise également. C'est donc en connaissance de cause que j'avançais prudemment. Alors que j'avais parcouru approximativement la moitié du chemin, une violente rafale de vent s'abattit soudainement sur la passerelle, me faisant presque basculer dans le vide. Je me retrouvais projeté sur la rampe de corde, en équilibre sur le ventre, bras et jambes battant l'air, jusqu'à ce qu'une autre rafale providentielle vint frapper la passerelle à revers, et me précipita sur le fragile sol du pont. Durant le court instant où je me trouvais en équilibre précaire sur la rampe, la vision du gouffre s'imprima dans mon esprit à tout jamais. Quelques fois, dans mes nuits agitées, je me revois dans cette posture, à la différence que, dans mon rêve, je bascule du mauvais côté, entraînant Vito dans une chute infinie. Le vent secoua encore quelques fois la fragile passerelle avant de disparaître aussi soudainement qu'il était arrivé. Tandis que j'essayais de me relever, je m'aperçus que mon sac s'était emmêlé dans les cordages de la rampe. Je dégageais mes épaules des sangles et libérais mon sac de son étreinte, une chance que son poids ne m'eut pas précipité dans le vide.
- Fait vite ! Cria Vito. Une autre rafale pourrait te surprendre.
Je parcourus le reste du pont en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, me mettant même à courir. La toute dernière traverse céda brutalement et me fit chuter lourdement sur le ventre. Le poids de mon sac me plaqua si violemment sur le sol rocailleux que ma respiration en fut coupée.
- Mais enfin, dit Vito, que t'a-t-il pris de te mettre à courir ?
- Je voulais en finir au plus vite. Répondis-je en reprenant mon souffle.
- Si tu avais pris ton temps, ne serrais-tu pas arrivé dans de meilleures conditions ?
En guise de réponse, une rafale de vent souleva littéralement la passerelle et la rabattit vers le bas avec une telle violence que les cordes claquèrent comme des fouets. L'une d'elles céda sous la violence du choc, et le pont se disloqua.
- Dans de meilleures conditions as-tu dit ? Dis-je ironiquement.
- Les voix du seigneur sont impénétrables. Répondit-il, levant les yeux vers le ciel.
10
Trente minutes plus tard, nous arrivâmes enfin au Matchupitchu.
Bien que j'avais vu ce lieu en photo des centaines de fois, je fus émerveillé par la magie, la beauté et le mystère du site qui se trouvaient décuplés par de l'environnement naturel dans lequel il se fondait. Mon rêve se réalisait enfin. Je foulais le sol qu'avait foulé l'une des civilisations les plus mystérieuses que la terre eut portées en son sein. Les ruines de cette fabuleuse cité mythique me fascinaient depuis de nombreuses années, et enfin elles se trouvaient devant moi, prêtent à peut-être, me livrer une partie de leurs secrets.
Nous commençâmes par installer notre campement. Dans les sacs qu'avait préparés Vito, se trouvaient des tentes dôme dernier cris. Autodépliante, imputrescible, indéchirable et imperméable, catégorie high tech de chez High Tech. Il suffisait d'appuyer sur un bouton, de s'écarter et cinq secondes plus tard le mécanisme se déclenchait, transformant l'amas, de toile et de fibre de carbone, en un superbe dôme relativement spacieux. Une fois que les tentes furent en place, j'aidais Vito à préparer ses quelques ustensiles de cuisines. Devant évidemment nous passer de feu de camp, Vito avait emmené un réchaud à catalyseur énergétique. À quinze heures trente, notre bivouac était fin prêt à nous accueillir pour trois jours et deux nuits. À une cinquantaine de mètres de là, les ruines se dressaient devant moi, mystérieuses, fantomatiques. Chaque pierre s'imbriquant à la perfection avec les autres. Je me sentais irrésistiblement attiré, comme Ulysse l'avait été par le chant des sirènes.
- Je vais faire le tour du propriétaire, lançais-je à Vito qui commençait à organiser le repas du soir.
- Ok ! Fais attention, le terrain est accidenté et piégeur par endroits.
Ne l'écoutant déjà plus, je m'avançais vers ces étranges squelettes architecturaux, témoins d'un autre temps.
Il était déjà 19 heures, lorsque je redescendis au campement, et Vito qui avait commencé à faire mijoter notre succulent repas, était tranquillement allongé dans l'herbe rase et fumait son mégot.
- Alors, dit-il, tes premières impressions ?
- Fantastique ! Répondis-je en m'asseyant à ses côtés.
De sournoises volutes émanant de la marmite m'enivraient littéralement.
- Ça sent bon ! Dis-je en soulevant le couvercle.
- Stop ! Hurla Vito, me faisant sursauter et relâcher le couvercle. Ne touches pas à ça malheureux ! Dit-il. Toute la magie de la cuisson s'opère en ce moment, et ce n'est surtout pas le moment de lever le couvercle.
- Désolé. Balbutiais-je en portant la main devant la bouche, tel un enfant surpris entrain de faire une grosse bêtise.
Vito éclata soudain de rire, et souleva le couvercle à son tour pour y incorporer quelques piments, puis se tourna vers moi.
- Je déconne, dit-il en riant, je voulais juste voir ta réaction.
- Très drôle. Répondis-je sèchement avant d'éclater de rire à mon tour.
Lorsque nous nous mîmes à table, je ne fus pas surpris de constater que le plat typique que nous avait préparé Vito était à base de maïs, de piment et de haricots rouge. Ce qui laissait présager d'une soirée ponctuée de bruits incongrus et quelque peu malodorants résultant de la fermentation de ces délicieux ingrédients. Cela dit, ce plat fut succulent. Durant le repas, le soleil nous offrit le fabuleux spectacle de son couché dont lui seul a le secret. À la tombée de la nuit, j'allais chercher ma lampe de poche sous ma tente, quand soudain Vito me fit comprendre que son transite intestinal fonctionnait comme une horloge suisse. Il nous joua, en un seul souffle, toute une gamme de notes, allant du Ré # au Si bémol, exécutant de la sorte une mélodie presque harmonieuse. Il ne manquait qu'un rythme néotechno par-dessus, et il était prêt pour lancer le nouveau tube de l'été. Partis dans un fou-rire, aussi soudain qu'intense, je m'écroulais sur mon sac de couchage, secoué de spasmes d'hilarité. Je l'entendais glousser à l'extérieur, ce qui ne faisait qu'ajouter à ma crise de fou-rire. Lorsque je pus enfin le rejoindre, commença alors un concert, en live, des " Pétomanes du Pérou ".
Durant toute la soirée et une bonne partie de la nuit, nos différents sujets de discutions furent ponctués de dégazages intempestifs. (Un temps pétif, devrais-je dire). Malgré nos éclats de rires, Vito m'apprit plusieurs choses que j'ignorais encore sur le Pérou. Il me dit aussi qu'il parlait couramment le Quechua, cette langue fossile qui avait quasiment disparu depuis que le progrès l'avait banni du pays. Le Quechua subsistait encore dans les quartiers les plus pauvres de Lima, comme dans le ghetto sud, comme j'avais pu m'en rendre compte.
Au court de la soirée, je fis, par le plus grand des hasards, la plus grande découverte dans l'histoire du terrorisme. Alors que je glissais mon index dans ma chaussure, afin d'en extraire un corps étranger indésirable, j'eus la surprise de constater qu'il s'agissait du fameux trombone qui avait été la source de mes problèmes à l'aéroport de Bangor. Lorsque j'avais glissé le trombone dans la petite trappe prévue à cet effet, il avait dû manquer sa cible et chu par inadvertance dans ma chaussure. Étrange, qu'il ne soit pas tombé à l'hôtel lorsque j'avais retiré mes souliers. Cette découverte me fit sourire et, aussi, prendre conscience que, dans le système de sécurité de l'aéroport, aussi perfectionné soit-il, résidait une faille. Les concepteurs n'avaient visiblement pas pensé à mettre un détecteur à l'intérieur de la trappe. Je laisse aux terroristes le soin d'imaginer les multiples possibilités que leur offrait cette faille. Une brèche ouverte à la terreur, au sang et à la mort. Une porte ouverte par l'oubli des quelques ingénieurs un peu trop sûrs d'eux.
Un formidable pet sonore me ramena soudain à la réalité. Nous étions au Pérou, loin de Bangor, et le Matchupitchu nous attendait, prêt à nous dévoiler certains de ces nombreux secrets. Je glissais le trombone dans ma poche arrière de mon pantalon, tout en lâchant une flatulence tonitruante qui sonna la fin de l'entracte.
11
Lorsque le concert se termina, il était 4 heures 30 du matin et nous ne sentions plus nos abdominaux, tétanisés par nos fous-rires successifs. Soudain, ma lampe de poche s'éteignit.
- Zut ! les piles sont mortes, dis-je. J'en ai d'autres dans mon sac.
Cette fois ci, je mis un peu plus de temps pour trouver ma tente, car la nuit sans lune était totalement opaque.
Alors que je faisais monter la fermeture éclair de la tente, Vito poussa un hurlement terrifiant. J'essayais, sans y parvenir, de le distinguer dans les ténèbres, quand soudain je l'entendis se mettre à courir. Alors qu'il avait à peine parcouru quatre ou cinq mètres, un éclair bleuté, parti d'à côté de moi, et vint le frapper dans le dos. Au contact de l'arc électrique, qui l'illuminait, Vito s'arrêta net. L'arc électrique se transforma alors en une espèce de halo lumineux englobant entièrement son corps. Une forte odeur de brûlé émanait de Vito et soudain, sous mes yeux, je le vis se décomposer vivant, comme si toutes les cellules de son corps entraient en guerre les unes contre les autres. Il s'était tourné vers moi le regard terrifié, ses yeux se révulsèrent et tandis qu'il penchait la tête en arrière, ses yeux tombèrent à l'intérieur de son crâne, laissant le champ libre à une espèce de magma de cervelle et de sang jaillir de leurs orbites. Sa peau commença à se recouvrir de plaies et d'œdèmes sanglants. La peau s'autodétruisait à une vitesse incroyable, donnant l'impression de grésiller. Je vis avec horreur ses joues se creuser et se déchirer comme lorsque l'on tire sur un chewing-gum collé sous notre chaussure. Un instant, son visage sembla se figer dans un sourire démesuré, et méphistophélique, laissant apparaître l'intégralité de sa dentition. Toutes ses chairs se disloquèrent, découvrant son squelette qui se désintégra sans laisser aucune trace. Vito s'était désintégré un peu à la façon d'une étoile, ses molécules s'effondrant sur elles-mêmes, au point de disparaître totalement entant que matière.
Tout à coup, alors que le halo lumineux se dissipait, l'un de nos agresseurs abattit sur mon visage une sorte de sac, m'empêchant de voir quoi que ce fût. Je restais là, à genoux, haletant, tendant l'oreille, à l'affût du moindre détail qui aurait pu me renseigner sur l'identité de nos assaillants. Mais le silence était implacable. Je tentais doucement de me relever, quand une main démesurée me saisit par le bras. La poigne était si puissante que je compris de suite, sans en faire l'essai, qu'il était inutile d'essayé de m'en délivrer. À en juger par les bruits de leurs pas pesants sur le sol, je conclus qu'ils devaient être au moins huit ou dix. J'avais très vite compris, aux dépens de Vito, que fuir était le meilleur moyen de se faire tuer et je me laissais donc docilement guider par mes bourreaux. Celui qui devait probablement être leur chef donnait des ordres à ses complices dans une langue qui m'était totalement inconnue. Sa voix étonnamment grave et gutturale me pétrifiait d'effroi.
Soudain, je ressentis une petite piqûre dans la nuque. Un ordre fut lancé, et nous commençâmes à marcher vers une destination connue d'eux seuls. J'avançais à l'aveuglette et trébuchais à plusieurs reprises, mais à chaque fois la puissante main me remettait brutalement sur pied, me décollant même par moments du sol. Il y avait, dans cette poigne, quelque chose à la fois d'étrange et de terrifiant. Je sentais la pression de chacun des doigts sur mon bras, et je n'en décelais que trois. Cette main trifide devait mesurer près de vingt centimètres et me donnait une idée assez précise de la taille de son propriétaire. Quelles étaient ces créatures, d'où venaient-elles et surtout que voulaient-elles ?
Nous marchâmes ainsi une bonne vingtaine de minutes en descendant sur le flanc de la montagne, lorsque la voix étrange intima l'ordre de s'arrêter. S'en suivis un grondement effroyable qui faisait littéralement vibrer sol, comme si l'on déplaçait une roche de plusieurs tonnes. L'individu qui me tenait par le bras s'approcha de mon oreille, si près que je sentis son haleine chaude dans ma nuque.
- Rassure-toi, tu mourras en même temps que les autres ! Dit-il dans notre langue.
Lorsque le vacarme cessa, je fus projeté avec force vers l'avant et mes bras battirent l'air quelques instants avant que je ne m'effondre de tout mon long sur le sol rocailleux. Derrière moi le grondement assourdissant faisait de nouveau vibrer le sol. Au risque de me faire désintégrer comme l'avait été Vito, j'arrachais ma cagoule. Je n'eus que le temps d'apercevoir de vagues silhouette fantomatique se découper sur le ciel, qui commençait à s'illuminer, annonçant l'imminence de l'aube, avant que l'immense porte de pierre ne se referme sur moi.
12
Lorsque la lourde porte claqua, les ténèbres s'abattirent sur moi tel le couperet d'une guillotine. Je n'avais aucune idée de l'endroit où je me trouvais, et je n'avais qu'une seule certitude, celle de n'être pas seul. Dans le silence pesant qui régnait dans cet endroit, je pouvais entendre le bruit d'une respiration rauque, ou peut être d'un grognement. La panique me gagnait peu à peu, et je reculais, m'éloignant de là où provenait ce son. Lorsque mon dos entra en contact avec le mur glacé, je me laissais glisser, et adoptais la position du fœtus. Je me souvins alors d'un cours de psychologie de la fac, dans lequel j'avais pris que dans des situations de stress intense, certaines personnes adoptaient instinctivement cette posture. Je venais d'accréditer cette thèse.
De longues minutes passèrent, ce qui me permit de retrouver mon sang froid et de relativiser la situation. Voyons, cette chose respirait calmement, une respiration lente et profonde, qui me permettait de déduire qu'elle dormait. Une forte odeur flottait dans l'air. Ou plutôt un mélange de fragrances parmi lesquels je reconnus celles d'urines et d'excréments. Par une petite fissure, de trois ou quatre centimètres, située juste au-dessus de la chose, je me rendis compte que le jour s'était levé. Au-dessus de ma tête une fissure de même taille ornait le plafond. La lumière pénétrait timidement par ces petites brèches, mais je commençais à percevoir une masse blanchâtre à l'endroit où se trouvait la créature. Je pus aussi me rendre compte, que je me trouvais à l'intérieur d'une petite grotte. La température et l'atmosphère humide, qui régnaient en ce lieu, étaient idéales pour ne pas tomber en hypothermie mais idéales aussi pour favoriser la prolifération de toutes sortes de bactéries ou autres virus.
Soudain, la chose se mit à bouger, et se redressait lourdement. Je sentis alors le goût métallique de la peur envahir ma bouche. Une sensation de chaleur se diffusait dans ma poitrine alors que le reste de mon corps se glaçait d'effroi. Pétrifié par la panique, j'étais incapable de faire le plus petit mouvement. La chose s'était relevée, et je fus presque soulagé de constater qu'il s'agissait d'un être humain. L'homme fit un pas dans ma direction et cria d'une voix enrouée :
- Il n'y a pas de place pour deux, ici !
Puis il se jeta, les mains en avant, sur ma gorge appuyant ses pouces sur ma paume d'Adam. La douleur était fulgurante, et je n'arrivais plus à respirer tant la pression était forte. Je tentais désespérément de faire relâcher son étreinte à mon assaillant, mais déjà mes forces m'abandonnaient. Mes yeux commençaient à se révulser et je commençais à être pris de convulsions quand, dans un reflex inattendu, mon genou remonta brutalement et frappa violemment ses testicules.
L'homme lâcha prise et roula sur le côté en hurlant et se tenant les parties. Je reprenais difficilement mon souffle. Chaque inspiration s'effectuait au prix d'un effort surhumain. Une multitude d'étoiles scintillaient devant mes yeux noyés de larme. Je suppose qu'il devait en être de même pour mon agresseur. Lorsque ma respiration se rétablit enfin, je me dirigeais vers l'homme qui se tordait de douleur. Je le saisis par les cheveux et l'obligeai à me regarder. Le visage de l'homme exprimait toute sa souffrance passée et présente. Ses joues étaient creuses, et ses pommettes saillantes sous ses yeux profondément rentrés dans leurs orbites Et soudain, je le reconnus. Il s'agissait de Brad, Brad Ervett mon vieil ami disparu depuis trois ans, et qui, vraisemblablement, avait été enlevé par les mêmes créatures que moi.
- Brad ! C'est moi Jas, tu me reconnais ?
J'eus à peine le temps de terminer ma phrase qu'un uppercut vint me frapper en plein menton et me fit reculer de trois pas. Brad s'était relevé et se jeta à nouveau sur moi, mains en avant. Mais, cette fois-ci, je ne lui laissai pas le temps d'attraper ma gorge, je lui envoyais un direct sur la bouche et il s'écroula groggy sur le sol. Du sang coulait de sa lèvre inférieure, et j'espérais ne pas lui avoir cassé de dents. Je l'aidais à se relever et lui tendis mon mouchoir qu'il appliqua sur sa lèvre. Apparemment, aucunes de ses dents ne manquaient à l'appel.
- Désolé Brad, mais tu ne m'as pas laissé le choix !
Après m'avoir presque tué, Brad prit enfin la peine de me regarder. Son regard avait terriblement changé depuis trois ans. On y décelait toute la détresse et la douleur d'un homme amaigri et malade aux frontières de la folie.
- Jason ? C'est bien toi ? qu'est-ce que tu fous là ?
Je fus soulagé qu'enfin il me reconnu.
- Je l'ignore. Et toi, je te croyais mort !
- J'aurais préféré. Dit-il, amer.
Puis il me raconta tout de son crash.
Alors qu'il survolait la Cordillère des Andes, et qu'il arrivait à l'aplomb du Matchupitchu, tous les instruments de navigation de son appareil étaient devenus comme fous, et il avait été contraint de se poser en catastrophe. Catastrophe était le mot le plus approprié, car son guide n'avait pas survécu au crash. Une des branches du palonnier s'était enfoncée si profondément dans son oeil gauche, qu'elle était ressortie à l'arrière du crâne, lui broyant la cervelle au passage. Lors du choc, Brad avait perdu connaissance, et à son réveil il s'était trouvé nez à nez avec ceux-là même qui m'avaient amené ici. Brad lui aussi n'avait pu qu'entrevoir une silhouette grande et massive avant qu'un sac ne fût mis sur sa tête, mais comme moi il avait conclu à l'évidence que nous n'étions pas leurs amis. L'un d'eux, lui avait dit :
- Tu vas nous être utile, microbe.
Puis il fût emmené dans cette grotte, sans nourriture, ni eau.
13
Quelques heures s'étaient écoulées lorsque j'eus fini d'expliquer à Brad comment je m'étais retrouvé emprisonné ici, dans cette petite cavité rocheuse. Je jetais un oeil par la petite fissure. Le soleil était déjà haut dans le ciel. Brad s'était endormi. Il n'allait pas bien du tout, il avait attrapé quelque chose de malsain, mais je n'avais aucune idée de ce que ce pouvait être. Il toussait énormément et cela le fatiguait beaucoup. De temps en temps, il était pris de tremblement et de spasmes. Moi aussi, j'étais très fatigué. Il était vrai que je n'avais pas dormi depuis la vielle lors de mon départ. Je m'allongeais et fermais les yeux. Lorsque je me réveillais, Brad était assit, adossé contre la paroi de la grotte. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, et il grelottait.
- Ça va, Brad ? M'inquiétais-je.
- Ça va à peu près comme un mort vivant. Répondit-il sans conviction. Moitié mort et moitié vivant, plus vivant que mort et plus mort que vivant. Bref, plus vivant que moins vivant et plus mort que moins mort, et plus encore. Ajouta-t-il avec un sourire qui se voulait authentique.
Je lui rendis son sourire. J'avais soif, extrêmement soif.
- Comment fais-tu pour boire ? Demandais-je.
En guise de réponse, Brad se leva et se dirigea vers l'une des parois moussues, sur laquelle de l'eau s'écoulait. Il plaqua ses lèvres contre celle-ci et aspira de longues gorgées. Sa soif étanchée, il posa sa joue sur la mousse saturée d'eau fraîche et se débarbouilla le visage. Lorsqu'il eut terminé sa toilette sommaire, je l'imitais et fus rassuré de ne trouver aucun goût suspect à ce breuvage salutaire.
- Excuse-moi de te poser cette question, mais comment fais-tu pour... Comment dirais-je ? Faire heu... Chier ton coup, quoi.
Il éclata d'un rire primesautier, et me montra du doigt une petite faille sur le sol. Elle ne mesurait pas plus d'une cinquantaine de centimètres de long sur dix de large, mais devait être profonde.
- Ça fait trois putains d'années que je fais là-dedans, et comme tu le vois, elle n'est pas encore pleine, dit-il en riant.
Nous nous esclaffâmes en cœur. Soudain son rire s'estompa, ne laissant, sur son visage, aucune trace d'amusement. Son expression était devenue subitement sombre.
- Parle-moi de Nora, qu'est-elle devenue ? Dit-il, en s'asseyant.
La question Nora devait arriver à un moment ou à un autre, et je ne fus étonné qu'à moitié par cette question. Je me demandais seulement si Brad était en état d'entendre la réponse. Je n'avais pas grand-chose à lui dire, sinon qu'elle me tenait responsable de sa pseudo-mort et qu'elle s'était suicidée sous l'express de 20 heures 32. Mais comment trouver les mots pour ne pas porter de mauvais coups à un homme déjà si affaibli par trois années de séquestration. Peut-être pouvais-je occulter le rejet que Nora me vouait. Je décidais de ne lui parler que de son décès, " Accidentel ", avais-je précisé sans en dire plus. Je me trouvais lâche, mais une foule d'excuses trouvaient leurs chemins dans ma tête. Malgré tout le tact dont je fis preuve, Brad était littéralement effondré.
Quelques longues minutes passèrent tandis qu'il semblait perdu dans ses pensées, puis soudain il s'exclama :
- Tu n'as même pas été foutu de la soutenir à ma disparition ! Toi, mon meilleur ami, t'as pas été foutu de la soutenir lorsqu'elle s'est retrouvée toute seule !
Vu la tournure que prenait cette discussion, que pouvais-je faire d'autre que lui avouer qu'elle refusait le moindre geste de ma part. Je n'eus pas le temps de le lui expliquer qu'il s'était relevé et m'apostrophait :
- Et ne te moque pas de moi ! Je sais que ce n'était pas un accident. Nous nous étions fait une promesse, elle et moi, le jour de notre mariage. Si l'un de nous devait disparaître, L'autre devait le rejoindre dans la mort. Persuadé que je l'étais, elle a honoré notre pacte. Dis-moi la vérité Jas, c'est un suicide ?
Je baissais les yeux, m'avouant vaincu.
- Oui, c'est un suicide, répondis-je. Mais épargne, à moi et surtout à toi, les détails sordides de sa mort.
Quelques larmes roulèrent sur ses joues, puis il se dirigea vers la paroi ruisselante et y posa ses mains.
- Il faut que je sache... Tu comprends ?
- Train. Répondis-je simplement.
Il s'humidifia le visage, et vint se rasseoir à côté de moi.
- J'aurais pu deviner. Elle souhaitait une mort violente.
Avais-je bien fait de lui avouer la mort de Nora ? Lui qui ne survivait que dans l'espoir de la retrouver. Ne venais-je pas de sceller le destin de Brad ?
- Au moment de ma capture, j'ai ressenti une vive piqûre dans la nuque, dit-il soudain, changeant radicalement de sujet. Je suis sûr qu'ils m'ont injecté une saloperie.
Moi aussi, j'avais subi cette injection. J'avais parfaitement senti le liquide infâme pénétrer à la base de mon crâne. Une sensation étrange persistait encore à la hauteur de mon cervelet, comme s'ils nous avaient implanté une bille dans le cerveau. Une bille de deux centimètres de diamètre, logée dans le cortex cérébral. Qu'avaient-ils bien pu nous injecter de malsain, et surtout, à quel effet sur notre organisme fallait-il s'attendre ? Brad, bien que très malade, y avait survécu depuis trois ans, donc, cette piqûre n'était visiblement pas destinée à nous tuer.
Soudain, Brad fut pris d'une violente quinte de toux qui le secoua brutalement, le faisant tomber à genou. Je m'approchais de lui, le prenant par le bras afin de l'aider à se relever, mais il me repoussa sèchement de la main. Il crachait de grosses glaires jaunâtres mêlées de sang. Ce devait être une infection pulmonaire gravissime et à un stade relativement avancé. Lorsque sa quinte se calma enfin, il se précipita vers la fissure dans le sol qui servait de toilette et se mit à vomir de la bile et du sang. Lorsqu'il retrouva son calme, il se dirigea vers sa simili-couchette et s'y allongea sur le dos, en lâchant :
- Je préférerais crever !
Le reste de la journée se passa en silence. Silence qui n'était que perturbé, de temps en temps par les sanglots de Brad qui restait dans son coin. Lorsque la nuit fût tombée, j'eus un peu de mal à trouver le sommeil, aussi avant de m'endormir, je décidais de faire un peu d'exercice. Quelques pompes et abdominaux suffirent à me fatiguer suffisamment pour m'assoupir. Durant la nuit, la température à l'intérieur de la grotte tombait en chute libre. Il ne devait pas faire plus de 10°.
14
Le lendemain, lorsque je me réveillais, la faim me tenaillait. J'aurais donné corps et âmes pour une bonne part de lasagnes, comme savait si bien les faire ma maman. Quelle heure pouvait-il bien être ? J'apercevais, par la petite fissure au sommet de la voûte, le soleil qui était déjà bien haut. Brad dormait encore d'un sommeil agité et fiévreux. Son état ne cessait d'empirer. Il marmonnait des mots tantôt cohérents tantôt incompréhensibles. Soudain, le sol se mit à vibrer, et la lourde porte s'ouvrit mue par je ne sais quel mécanisme mystérieux.
Lorsque la lumière aveuglante pénétra dans la grotte, je fus contraint de plisser les yeux. Je mis mon bras devant le visage pour parer les ardeurs des rayons du soleil qui au contact de ma peau me procuraient une douce chaleur bénéfique. Alors que la porte se referma, et que le halo verdâtre de l'éblouissement persistait devant mes yeux, je sentis la présence d'une personne dans la pièce. Qui était-ce ? Un des leurs ou un nouveau prisonnier. Le silence était pesant. Je ne savais pas qui était entré, mais je sentais bien que cette présence n'était pas humaine.
Alors que je recouvrais progressivement la vue, je distinguais, debout devant moi, une ombre massive qui se dessinait. Devant ce colosse, il était plus qu'évident que je ne faisais pas le poids. Et même si Brad eut été en pleine possession de ses facultés, je doute que nous pussions nous défendre. A priori, cette chose était l'un des leurs, mais qu'était-elle venue faire ici ?
La créature devait mesurer près de deux mètres vingt et peser dans les cent cinquante kilos. Ses pieds étaient chaussés de petites bottines marron, qui montaient jusqu'à mi-mollet et étaient fermées par des lacets qui se croisaient jusqu'en haut des cuisses. Sous son pantalon, je pouvais deviner une musculature impressionnante. Une large ceinture ornée d'une boucle couleur bronze, représentant un "O" entouré d'étoiles, enserrait sa taille. Une veste au col très échancré laissait apparaître des pectoraux et des abdominaux qui auraient fait pâlir de jalousie les fans de body-building. Sa tête, posée sur un cou puissant, était massive. De part et d'autre de son front proéminent, Il y avait deux espèces de petites membranes qui palpitaient au rythme de son cœur. Ses yeux immenses étaient totalement noirs et ne faisaient qu'ajouter un contraste inquiétant à son visage. Son nez était plat et épaté, et ses lèvres épaisses laissaient apparaître une rangée de petites dents triangulaires. Ses mains gigantesques ne possédaient que trois doigts puissants. Devant cette créature étrange, je sentais la panique s'immiscer en moi.
- Ne crains rien je ne vous ferais aucun mal. Dit-il soudain de sa voix caverneuse.
Au son de cette voix, un frisson me parcourut l'échine.
- Qui êtes-vous ? Et que faites-vous là ?
- Je m'appelle Tifar, et les miens m'ont emprisonné ici, car je ne partage plus leurs idées.
Cette étrange créature ne paraissait, effectivement pas, représenter une menace immédiate. Bien que je gardais une réserve, il me semblait pouvoir lui faire confiance.
- D'où venez et qu'est-ce que vous êtes venu faire ici ? Demandais-je.
Le colosse ne répondit pas tout de suite, il semblait réfléchir.
- Nous sommes venus pour réparer notre échec. Finit-il par dire.
- Votre échec ? Répétais-je. Quel échec ?
- Je ne sais pas si vous, les Irmans, êtes prêt à entendre ça.
- Je crois qu'au point où nous nous en sommes, nous sommes prêts à entendre n'importe quoi !
Tifar se lança alors dans une explication qui bouleversa tout dans mes croyances et mes certitudes.
Il faisait partie de la race des Olbars, une race incroyablement plus évoluée que nous les " Irmans ", comme il nous appelait. Une race qui vivait depuis des centaines de millions d'années, et qui représentait le sommet de l'évolution universelle.
- Il y a, dans l'univers, des milliards de galaxies, formées chacune des milliards d'étoiles. Commença-t-il.
- Ça c'est pas nouveau ! Le coupa Brad qui s'était réveillé et était resté silencieux jusque-là.
- Mais rien n'est nouveau pour vous les Irmans, vous imaginez tout savoir sur tout, mais rien n'est plus dangereux que votre ignorance. Apprenez à rester humble devant les choses qui vous dépassent. Rétorqua Tifar.
Pour la première fois, je ressentis une note d'impatience dans sa voix. Je vis les petites membranes de ses tempes palpiter plus rapidement. Ses yeux étaient exorbités et ses lèvres retroussées laissaient apparaître, non pas une, mais deux rangées de dents pointues et tranchantes, comme autant de lames de rasoirs.
Brad me jeta un regard suppliant, espérant que je lui vienne en aide, mais moi, je voulais savoir ce que Tifar avait à nous dire. Voyant qu'aucune aide ne viendrait de ma part, Brad baissa les yeux. Quelques secondes passèrent en silence avant que Tifar ne continue.
- Donc, dans ces galaxies, il y a des milliards d'étoiles dont certaine possèdent quelques planètes qui gravitent autour d'elles. Votre étoile à vous, c'est le soleil, c'est lui qui vous fournit la lumière et la chaleur nécessaire à la vie. Le fait que la terre soit à bonne distance de celui-ci, à permis, entre autres, de lui donner un climat favorable, et surtout d'y trouver de l'eau à l'état liquide. Lorsque nous localisons une planète viable, nous y pulvérisons une sorte de nuage de gaz organique composé de milliards de microparticules de glace, contenant, chacune, douze acides aminés différents, dont huit sont essentiels à la vie.
- Donc, s'il y a de l'eau sur une planète, il ne faut pas qu'elle soit à l'état ni de gaz, ni de glace ? Demandais-je.
- Ce n'est pas exactement ça, Irman. La vie n'est pas si fragile ni si exigeante que cela. Il existe des planètes, recouvertes de glaces, où des micro-organismes survivent depuis des millions d'années. Disons que l'eau à l'état liquide est primordiale pour élaborer une forme de vie complexe telle que la vie terrestre.
- Que veux-tu dire par complexe ?
- Je veux parler d'organismes multicellulaires, en partant des plus petits insectes jusqu'aux animaux les plus impressionnants.
- Tel que les dinosaures !
- Oui, si tu veux. Mais n'oublions pas que je parle d'un point de vue universel, et pas seulement terrestre. Il existe des planètes où des créatures sont beaucoup plus grandes que les dinosaures.
Je tournais mon regard vers Brad qui avait toujours la tête baissée, et semblait imperturbable dans la contemplation de ses mains. Pauvre Brad, sa longue séquestration et sa maladie l'avaient terriblement changé. Depuis trois ans que j'avais fait le deuil de mon meilleur ami, je compris que j'avais fait une terrible erreur en croyant l'avoir retrouvé, car c'était bel et bien un autre homme qui se trouvait à présent devant moi.
Soudain, un rat, sorti de nulle part, passa à côté de lui. Dans un mouvement rapide et précis que seule la rage de vivre pouvait animer, Brad s'en saisi et d'un coup de dent décapita l'animal. Il recracha la tête du rat sur le sol, et me tendit l'animal dont les pattes remuaient encore, semblent vouloir s'élancer dans une course post-mortem perdue d'avance. D'un geste de la main, je repoussais son offre. Malgré les affres de la faim qui me torturaient, je ne pouvais imaginer mes mâchoires se refermer sur cette chaire sanguinolente. Brad déchira, de ses dents, l'abdomen du rat et commença à déguster ses entrailles. Il leva la tête vers moi et, la bouche ensanglantée me dit :
- Un jour, tu y viendras, Jason ! Un jour tu n'auras plus le choix.
En guise de réponse, je ne pus qu'émettre un rot guttural qui, si mon estomac avait été plein, aurait sans doute été un vomi colossal.
Tifar, qui était capable de tenir plusieurs mois sans nourriture, s'était réfugié dans l'une de ses méditations nutritionnelles, comme il les appelait. Cette créature avait un tel degré d'évolution physique et psychique, que je pouvais comprendre à quel point nous devions lui paraître primitifs.
Brad terminait de rogner les derniers os du rat, en émettant des bruits de succions répugnants, que je ne pouvais pas supporter. Tifar était visiblement sorti de sa méditation nutritive et me regardait.
- Pourquoi les tiens disent-ils que la vie sur terre est un échec ?
- Nous n'en sommes, hélas, pas à notre première vicissitude en ce qui concerne la terre, répondit-il. Lorsque nous avons localisé votre planète, il y a environ quatre cents millions d'années, un premier vaisseau spatial est venu se mettre en orbite autour de celle-ci. Dans un premier temps, les Olbars étudièrent l'évolution qu'avait subi la planète depuis sa naissance, c'est-à-dire à peu près quatre milliards d'années auparavant. Ensuite ils pulvérisèrent le fameux nuage organique dont je t'ai déjà parlé. Après une longue et lente évolution, l'ère des dinosaures débutait. Cent vingt millions d'années s'écoulèrent, pendant lesquelles les miens pratiquèrent une observation et un suivi méticuleux de l'évolution générale de la planète. Malheureusement, d'un point de vue écologique, les dinosaures prenaient de plus en plus de place, et détruisaient peu à peu leur environnement. Nos dirigeants ont alors estimé qu'il fallait tout balayer et recommencer sur d'autres bases. Il y a de cela soixante-trois millions d'années, un second vaisseau vint alors pour répertorier, analyser, disséquer vivantes les différentes espèces animales et végétales. Une fois leurs investigations achevées, ils repartirent dans l'espace, et dévièrent un gros astéroïde qui vint percuter la terre de plein fouet. L'impact fut si grand, que l'onde de choc fit plusieurs fois le tour de la terre détruisant presque tout sur son passage. La forte concentration de poussière en suspend dans l'air, empêchait les rayons du soleil de réchauffer la planète et un long hiver nucléaire s'installa pour des milliers d'années. Quelques petits animaux survécurent à la catastrophe, et de là repartit une nouvelle évolution.
Je me rendais bien compte que Tifar ne me donnait que les grandes lignes d'une explication bien plus complexe, mais je m'en contentais et l'écoutais avec avidité.
- Deux millions d'années s'écoulèrent encore, jusqu'au jour où les Zorracks débarquèrent sur la planète.
- Les Zorracks ? Demandais-je.
- Oui, les Zorracks. Répéta-t-il, amer. Ce sont des créatures acerbes qui ne sèment que guerre, haine et destruction partout où ils passent. Leur peuple est décadent, le meurtre, le viol, la corruption et la drogue règnent en maîtres sur leur planète.
Cette description me fit froid dans le dos. Ne venait-il pas de décrire le chemin que suivait l'humanité en ce moment.
- Ils sont venus déposer leur germe, comme à chaque fois que nous créons une biosphère telle que la terre.
- Pourquoi font-ils cela ?
- Une fois que leur germe s'est suffisamment développé, ils reviennent pour la récolte.
- Et alors, où est le problème ? Demandais-je.
- Le problème, comme tu dis, est que lorsque leur germe se développe, la planète est perdue.
- Perdue ? Répétais-je.
- Oui ! Car ce germe compte parmi les pires virus de planète contenus dans l'univers. Le virus le plus dévastateur. Il prolifère et empoisonne la terre tel un cancer se généralisant.
- De quel virus parles-tu ? Demandais-je, n'osant pas me rendre à l'évidence.
- Je parle de l'homme, dit-il calmement.
Quelques minutes s'écoulèrent en silence. Longues minutes où tout ce que m'avait dit Tifar trouvait sa place dans ma tête.
- Ils sont arrivés sur terre il y a environ dix millions d'années. Un hiatus de plus de quatre cent mille ans se creusa alors, ce qui correspond à ce que vous appelez le chaînon manquant de votre évolution.
- Que s'est-il passé alors ? Demandais-je.
- Ils ont modifié certains gènes d'une race que vous nommez Ramapithèque. L'évolution de cette race se scinda alors en deux, donnant naissance à l'Australopithèque et à l'Homohabilis. L'Australopithèque s'éteignit il y a approximativement six cent mille ans, l'Homohabilis, quant à lui, a continué son évolution, devenant Homoérectus avant de se diviser de nouveau il y a trois cent mille ans engendrant alors la naissance de l'homo Sapiens et de Neandertal. Une dernière séparation se produisit, et apparut alors L'homo Sapiens Sapiens, autrement dit l'homme.
- Si je comprends bien, nos créateurs seraient les Zorracks ? Mais dans quel but nous auraient-ils créés ?
Tifar laissa quelques secondes s'écouler avant de me répondre.
- Leur unique but est de laisser évoluer leurs " germes ", jusqu'à ce qu'il devienne l'homme moderne et ce soit suffisamment développé géographiquement, et de revenir sur terre pour " récolter ".
S'il fallait croire ce que me disait Tifar, les Zorracks devaient alors revenir, mais ce qui me gênait considérablement, c'était le mot qu'il avait employé. " Récolter ".
- Les Zorracks devraient revenir d'ici vingt-cinq années terriennes, juste avant que votre race ne s'autodétruise totalement. Car, ils ont besoin de vous à plusieurs niveaux. D'abord, ils vous feront miroiter que pleins de choses somptueuses vous attendent sur leur planète et vous inciteront à les y suivre. Une fois là-bas, ils vous parqueront dans d'immenses prisons jusqu'au moment où ils auront besoin de vous.
- Que font-ils alors ?
- Ils vous tuent. Lâcha-t-il alors, comme si ma question avait été dénuée de sens. Ils se servent de votre chair comme aliments, de vos os riches en calcium, ils font du carburant, et ils extraient de vos cerveaux une substance appelée endorphine qu'ils utilisent comme une drogue puissante, très prisée de leurs adeptes.
Les révélations que me faisait Tifar me glaçaient d'effroi. C'était donc pour cela que l'humanité avait été créée, et ainsi qu'elle devait disparaître. Plusieurs questions restaient toutefois en suspends dans mon esprit.
- Si les Zorracks viennent nous enlever, pourquoi les tiens veulent-ils nous détruire, parce que c'est pour cela qu'ils sont là, non ?
- Il faut que tu arrêtes de dire " les tiens ", je ne fais plus partie des leurs maintenant. Ils m'ont emprisonné parce que je ne partage plus leurs idées.
- Qu'est-ce qui t'as fait changer d'avis alors ?
- Sur toutes les planètes qui ont été infectées par l'homme,...
- Infecté ? Le coupa Brad, vraisemblablement contrarié. Comment oses-tu parler de la sorte de l'espèce humaine ?
- Je suis désolé, s'excusa Tifar. Mais c'est malheureusement le terme que je suis contraint d'employer.
- Continu Tifar, dis-je en lançant un regard impatient à Brad.
- Bref, enchaîna Tifar, toutes ces planètes ont eu à peu de choses près la même évolution. Le cosmos recèle une infinité de lois universelles qui s'appliquent à toutes les planètes, mais, pour la terre, quelque chose est différent. La différence, entre vous et les autres peuples Irmans de l'univers, est le fait que vous ayez pris conscience, plus tôt que les autres, que vous détruisiez votre planète, et je pense qu'il n'est peut-être pas trop tard pour enrayer le processus d'autodestruction. C'est ce que les Olbars ne veulent pas admettre.
- C'est donc cette chance que tu voudrais nous laisser, dis-je.
- Pour être tout à fait honnête, c'est autant par intérêt scientifique que par compassion pour les hommes.
- Rien à foutre de ta compassion, lança Brad contenant sa colère.
Brad détestait les Olbars au plus haut point, et il était incapable de vouer la moindre confiance à Tifar. Après que les Olbars lui aient enlevé ce qu'il y a de plus cher pour un être vivant, c'est-à-dire sa liberté, je pouvais comprendre sa haine envers ce peuple. Mais Tifar lui, était différent, et je trouvais injuste la façon qu'avait Brad de le traiter. Brad avait eu trois longues années pour méditer, affiner, aiguiser sa rage contre ses tortionnaires. Moi aussi je les détestais du plus profond de mon âme, mais Tifar a su me prouver que, comme les hommes, ils n'étaient pas tous pareils. Combien de temps allions-nous rester confinés dans cet endroit sombre et humide, loin de la civilisation, loin des villes ? J'en venais presque à regretter la pollution des grandes métropoles. Combien de temps allions-nous devoir, ou surtout pouvoir survivre dans cette prison de pierre, avec juste de quoi boire, quelques délicieux rats à manger crus, et une fissure dans le sol pour évacuer naturellement nos maigres repas. Providentielle fosse à merde, qui nous permettait de garder un minimum d'hygiène et de dignité.
Je passais le reste de la journée auprès de Brad, que la fièvre avait fini par épuiser. Je voyais par les petits trous de la voûte que la nuit était tombée. Et je décidais d'essayer de dormir. Cette nuit-là, je fis un rêve des plus étranges.
Dans mon rêve, je marchais dans les rues bondées de Bangor, il faisait très chaud. À un moment donné, alors que je m'arrêtais, pour observer les incessants va-et-vient des voitures, je vis tous les pots d'échappements se mettre à cracher une épaisse fumée noire. Très vite, la ville se trouva plongée dans un brouillard si sombre et opaque que les rayons du soleil ne parvenaient plus à le traverser. J'essayais alors d'encourager les badauds à fuir ce nuage toxique avant de mourir asphyxier, mais personne ne paraissait m'entendre, ni même me voir. Les gens ne semblaient pas se rendre compte qu'ils baignaient littéralement dans un poison violent. Peu à peu, les visages des gens se modifièrent, ils devinrent de plus en plus grisâtres et finirent par se décomposer devant mes yeux. Une insupportable sensation d'impuissance s'empara alors de moi.
À mesure que le phénomène s'accentuait, la température s'accroissait, jusqu'à devenir insupportable. Des passants prenaient spontanément feu, alors qu'ils continuaient de marcher imperturbablement vers leurs buts, puis s'écroulaient carbonisés. Progressivement la rue s'emplissait de cadavres calcinés déambulants et je sentais la panique me gagner. Soudain, alors que je posais mon regard sur mes mains, je m'aperçus qu'elles étaient en train de se décomposer.
Pris d'une terreur sans nom, je me mis à courir tenant de sortir de cette atmosphère irrespirable, quand, tout à coup, traversant la rue, je vis Bart, en flammes, au volant de son Mercedes qui fonçait droit sur moi. Au moment du choc, je me réveillais en sursaut, de la sueur collant ma chemise sur ma peau ruisselante. Peut être avais-je même crié.
Je regardais Brad et Tifar, mais apparemment ils dormaient profondément. Si tant est que l'on puisse dire que Tifar dormait. Ses yeux étaient ouverts et vitreux. Le sommeil des Olbars n'était en rien comparable à celui des humains, mais plutôt à celui des dauphins. Ils étaient capables de déconnecter tour à tour chaque côté de leur cerveau, tantôt l'hémisphère droit, tantôt l'hémisphère gauche, ainsi ils pouvaient assurer une certaine vigilance tout en se reposant.
- Tu as fait un cauchemar ? Me demanda Tifar.
- Oui, et je crois bien que je n'arriverais pas à me rendormir.
- Quelque chose te tracasse ?
Beaucoup de choses me tracassaient à vrai dire. Une foule de questions trottaient dans ma tête, des questions sans réponses, dont seul Tifar pouvait connaître les explications.
- Puis-je t'éclairer ? Demanda Tifar.
- Si les Olbars sont venus sur terre pour nous anéantir, pourquoi ne nous ont-ils pas tués au lieu de nous laisser croupir dans ce trou ?
Tifar me regarda dans les yeux, avec une pointe de pitié.
- Parce qu'ils vont d'abords faire des tests et des analyses sur vous. C'est d'ailleurs moi qui devais superviser ces expériences, mais j'ai refusé, et c'est en partie pour ça que je suis là.
- Quelles sortes d'expériences ?
Tifar baissa les yeux, et semblait devoir chercher ses mots. Lorsque enfin il les trouva, ce fût les mots qui, de loin, me terrifièrent le plus. Il m'avoua que dans un premier temps, ils nous retireraient des lambeaux de peau. Une fois ceux-ci analysés, ils prélèveraient du muscle puis viendrait ensuite le tour des os et des viscères.
- Je suppose qu'ils nous tuent, font leurs prélèvements et jettent nos restes aux vautours, dis-je le ton empli d'amertume.
- Pas vraiment, répondit Tifar. Ils ont besoin de tissus vivants, et chaque prélèvement est espacé de dix jours terrestres.
Cette phrase eut sur moi l'effet d'une bombe. Je n'osais comprendre, mais pourtant c'était bien ça, Nous allions être disséqués vivants.
- Nous serons morts bien avant la fin de leurs analyses, dis-je.
- Hélas pour vous, non ! Car au moment de votre capture, un produit vous a été injecté afin de vous tenir en vie jusqu'au dernier moment. Crois-tu que ton ami serrait encore en vie sans produit révulsif ?
Ces créatures immondes nous avaient gavés d'une saloperie de produit, connu d'eux seuls, qui allait nous faire survivre à une douleur intolérable. J'avais déjà du mal à concevoir que nous allions être écorchés vifs et qu'ils allaient nous arracher des morceaux de muscles, mais je refusais de nous imaginer nous faisant désosser et éviscérer, sans une once d'anesthésiant dans le sang. Juste un putain de produit miracle, histoire de rester vivant jusqu'à la fin du spectacle.
- Les tiens sont des barbares, dis-je. Vous êtes peut-être plus évolué que nous les humains, mais vous n'êtes que des monstres sanguinaires dénués de toutes pitiés.
- Pas plus que les Irmans, répondit-il sèchement. Vous détruisez votre planète, les animaux, les végétaux qui y vivent, votre atmosphère sans commune mesure, et vous croyez pouvoir faire la morale.
- Nous ne sommes pas tous pareils. Dis-je avec une pointe de colère.
- Nous non plus, la preuve, ma présence ici.
Là, il marquait un panier à trois points. Saisissant la balle au bond, Brad se leva menaçant et fit un pas en direction de Tifar.
- Qu'est-ce qui nous prouve que c'est pour cela que tu es là, et qu'est-ce qui nous prouve que tu n'es pas là pour nous planter le couteau dans le dos dès que l'on serra tourné ?
Brad ne fit qu'un seul pas en direction de Tifar, car déjà, celui-ci avait retroussé ses babines laissant apparaître sa double rangée de dents acérées. Ses yeux profondément noirs étaient totalement exorbités et étonnamment disproportionnés, ce qui donnait à son visage un aspect à la fois grotesque et terrifiant. Une crête formée de longues épines acérées s'était dressée sur le sommet de son crâne chauve. Je saisis alors Brad par le bras le coupant dans son élan.
- Calme-toi Brad ! Dis-je. Ça ne sert à rien de s'énerver.
Brad se rassit non sans se livrer bataille.
- Je n'ai pas confiance en lui, dit-il.
- La confiance ne se mendigote pas, elle se mérite, dit calmement Tifar qui avait repris son aspect normal. Il faut laisser le temps au temps et il fera son oeuvre. Croyez-vous que j'ai confiance en vous, surtout avec ce qui vient de se passer. Nous allons devoir cohabiter un long moment ici, alors je pense que nous aurons tout le temps nécessaire pour apprendre à nous connaître.
Apprendre à nous connaître. J'avoue, qu'avec ce que je venais d'apprendre sur le sort que l'on nous réservait, je ne savais pas si je désirais en apprendre d'avantage sur ce peuple étrange.
15
Brad s'était de nouveau endormi. Comme à chaque fois qu'il faisait un effort, la fièvre montait et le terrassait. Je le regardais en silence, quand soudain un rat sortit une fois de plus d'un endroit connu de lui seul. La faim me tiraillait, il fallait que je mange, et la seule nourriture disponible était cette créature. Je me mis alors en chasse. Alors que le rat s'approchait peu à peu de moi, je cessais de respirer et restais immobile. Il s'arrêta un environ un mètre de moi, et je le fixais droit dans les yeux, je me sentais comme un animal sauvage, à l'affût de sa proie. Je ressentais une sorte de résurgence de l'instinct du chasseur qui remontait du fond des âges et s'immisçait en moi. Le rat s'était encore approché de moi, il était à présent à moins de vingt centimètres de moi. Soudain, tel un chat, je me jetais sur le rongeur et l'attrapais du premier coup. Mon attaque avait été si fulgurante que, même moi, je fus surpris. Alors que je le tenais entre mes mains, mon cœur cognait si fort que je j'entendais l'afflux de mon sang battre dans mes tempes. Entre mes mains, je sentais le rat qui tentait désespérément de s'échapper. Un simple coup de dent, et il aurait cessé de se débattre, mais je m'en sentais incapable. Quelques minutes passèrent alors que je restais indécis, puis finalement je le relâchais. Avait-il compris qu'il avait été à ma merci et qu'il venait d'échapper à la mort, toujours est-il qu'il resta quelques secondes à me regarder. Peut-être s'était-il déjà fait à l'idée que c'était ses dernières secondes d'existence et n'en revenait pas d'être en vie, puis il se remit en marche vers son destin et disparu comme il était venu. " Un jour tu y viendras, Jason ", m'avait dit Brad, mais je crois que ce jour n'est pas encore arrivé.
Brad n'avait plus eu aucun moment de lucidité depuis un long moment, à présent il délirait. La plupart de ses mots étaient incompréhensibles, mais le nom de Nora revenait régulièrement.
- Ton ami à l'air bien mal en point. Dit soudain Tifar.
- Oui ! Je ne sais pas quelle saloperie il a pu attraper, mais cela m'a l'air d'être sérieux.
- Laisse moi faire. Dit Tifar en se levant.
Brad était allongé sur le dos et dormait d'un sommeil proche du coma. Tifar s'approcha de lui et s'agenouilla à ses côtés. Il positionna ses mains démesurées à une dizaine de centimètres au-dessus de Brad, et fit plusieurs aller-retours de bas en haut. Après quelques secondes Tifar se redressa et se tourna vers moi.
- Ton ami devrait être mort depuis longtemps. Il souffre terriblement, mais je pense que je peux le soulager.
- De quoi souffre-t-il ?
- Il est atteint d'une double broncho-pneumonie aiguë purulente doublée d'une bartonellose.
- Bartonellose ? Répétais-je.
- C'est une maladie infectieuse due à une bactérie à Gram négatif, transmise à l'homme par la piqûre d'un insecte, le Phlébotome. Cette maladie sévit à l'état endémique dans les hautes vallées des Andes.
Sur ces mots, Tifar saisi le bras inerte de Brad, puis de son pouce orné d'un ongle tranchant comme un scalpel, lui pratiqua une petite incision sur le poignet. Brad n'eut quasiment aucune réaction à la douleur, et des gouttes de sang perlèrent sur la fine estafilade.
En voyant la scène qui se déroulait sous mes yeux, je ne pus m'empêcher de penser à Monsieur Purgon, pratiquant une bonne saignée à Monsieur Argan, dans le " Malade imaginaire " de Molière. À la différence, qu'ici, le malade était bien réel. Tifar saisit alors son propre poignet, l'entailla jusqu'au sang et le mis en contact avec celui de Brad, mélangeant ainsi son sang d'extraterrestre à celui de mon ami.
- Que fais-tu ? Demandais-je en m'approchant.
- Les Olbars possèdent, dans leur sang, tous les anticorps à tous les virus présents dans l'univers. D'ici une dizaine d'heures, il ira beaucoup mieux.
- Pourquoi fais-tu cela, malgré l'hostilité qu'il montre à ton égard ? Quel est ton intérêt.
- Nous les Olbars, nous ne fonctionnons pas comme vous, les Irmans. Nos actions, bonnes ou mauvaises, ne sont pas forcément motivées par un intérêt quelconque. Dans ce cas, poursuivit-il, ma seule motivation est d'épargner des souffrances inutiles à ton ami.
Cet être étrange était donc capable d'éprouver de la compassion, de même que les hommes, à la différence qu'il pouvait - et le mot s'y prête - pratiquer le don de soi sans aucune mesure. Serait-il " l'Être Parfait " ?
- Maintenant, j'ai besoin de me reposer, car le virus est entré en moi et je dois laisser le temps à mon organisme de l'éliminer.
Cela dit, Tifar s'assis en tailleur, posa ses mains sur ses genoux et sembla se couper totalement du monde qui l'entourait. Brad, quant à lui subissait, de temps à autre, l'assaut de spasmes musculaires terrifiants.
Trente minutes suffirent à l'organisme de Tifar pour combattre la maladie qui terrassait Brad depuis des mois.
16
Durant les dix heures qui suivirent, Tifar m'expliqua tout du fonctionnement biologique de ces êtres venus de l'espace.
Le métabolisme des Olbars était capable, en cas de blessures ou d'infections, de se restructurer de lui-même en quelques minutes, sauf en cas de blessures très graves. Ils ne possédaient non pas un, mais deux cœurs qui palpitaient à contre temps dans leur poitrine. L'un irriguait les muscles et toutes les parties " mécaniques " de leur corps. Le second servait à irriguer leurs organes secondaires et leur cerveau. Dans des conditions normales, ils pouvaient vivre jusqu'à deux cents années olbariennes, soit sept cents années terriennes. Tifar avait vingt ans (années olbariennes), lors de son départ pour la terre. Il en avait aujourd'hui cent vingt-quatre, son voyage avait donc duré trois soixante-quatre années terriennes à plus quarante fois la vitesse de la lumière. Quoique je sache que la vitesse de la lumière est de 279 972 Km/s, j'avais du mal à m'imaginer la distance colossale que les Olbars avaient parcourue. Ils venaient d'une galaxie si lointaine que les plus puissants télescopes humains ne la localiseraient très assurément jamais.
- Je croyais que la vitesse de la lumière était la vitesse absolue, dans l'univers, dis-je.
- C'est exacte, en ce qui concerne les particules de matière, répondit-il. Mais notre technologie nous permet d'aller bien au-delà. Lorsque nous effectuons de longs voyages, nous ne les faisons pas sous forme de matière tel que vous l'entendez.
- Sous forme d'antimatière, alors ?
- C'était le cas lors de nos premiers voyages, mais cela représentait trop d'inconvénients, car nous n'avions pas la possibilité de travailler durant la navigation, étant donné que nous n'existions plus entant que matière. Lors du passage de l'état de matière à l'état d'antimatière, la composition des atomes change radicalement, les protons deviennent neutrons et inversement. Ce changement s'opère à une telle vitesse, que les atomes se désordonnent totalement, pour devenir un tout formé de rien, en quelque sorte. Nous rencontrions quelques fois de gros problèmes lors de la rematérialisation. Notre système actuel ne représente plus aucun dysfonctionnement. Aujourd'hui, ce n'est plus nous qui devenons antimatière, mais c'est une sorte de bouclier d'antimatière qui entoure notre vaisseau, lui permettant de n'offrir aucune résistance au frottement des microparticules interstellaires. Cela nous permet aussi d'être totalement invisible et indétectable. La seule chose, qui pourrait révéler notre présence, est la distorsion temporelle et la déviation des particules de lumière que le bouclier engendre autour du vaisseau.
- Vous vous trouvez donc entouré par une espèce de trou noir, me risquais-je à dire, incertain de comprendre toutes ces explications complexes.
- C'est à peu près cela, répondit-il. À la différence que, lorsque la matière pénètre dans un trou noir, elle se trouve perdue à jamais, alors que, dans notre trou noir artificiel, les molécules reviennent à leurs places lors de sa désactivation. Les trous noirs sont aussi autre chose que simplement de l'antimatière, ce sont, en réalité, des portes donnant sur un univers parallèle. C'est un univers complètement symétrique au nôtre et totalement inversé du point de vue atomique, un peu comme une image renvoyée par un miroir.
- Si cette porte est franchissable d'un côté, pourquoi ne l'est-elle pas de l'autre ?
- Tout simplement parce que de l'autre côté, elle n'existe pas, ou plutôt cesse d'exister dès qu'elle a été franchie par la matière.
Bien que mon esprit cartésien avait du mal à assimiler toutes ces notions de matière et d'antimatière, je n'avais aucune raison de contester les explications de Tifar. Face à cet être qui possédait une connaissance phénoménale, une question me vint à l'esprit.
- Je me suis toujours demandé si univers avait une limite. Certains chercheurs disent que tout à une limite, tandis que d'autres disent que notre esprit limité ne peu concevoir l'illimité du cosmos.
- Il a une limite, et n'en a pas, répondit Tifar. C'est un peu compliqué à expliquer, mais je vais essayer de le faire simplement. À notre échelle, univers est tellement gigantesque, que le fait qu'il soit infini ou pas n'a aucune espèce d'importance, car nous en atteindrons probablement jamais les confins. La vraie question est " qu'y a-t-il après cette limite ? ".
Il est évident que si le cosmos a une frontière, il faut bien qu'il y est quelque chose derrière. À moins qu'il ne flotte dans le néant le plus total. Hypothèse qui m'avait déjà traversé l'esprit. Mais en réalité, j'étais très loin de la vérité. Tifar m'expliqua que l'univers représente le cœur du noyau d'un atome d'un monde infiniment plus grand que le nôtre. Un monde où le temps défile plus lentement que le nôtre.
Un monde où la vie de notre soleil serait infiniment plus courte que celle d'une étincelle. Il m'expliqua qu'il en est de même à notre échelle, que dans chaque noyau d'atome réside un univers infiniment plus petit où le temps défile des milliards de milliards de fois plus vite. Une suite infinie de poupées russes constituées de macrocosmes, de microcosmes, et d'espace-temps.
Soudain, une autre question fondamentale jaillit de mon esprit.
- Et Dieu, dans tout ça ?
- Dieu ? Répéta Tifar. Dieu est une entité à caractère social et non pas scientifique. Les Irmans ont besoin d'un Dieu pour expliquer l'inexplicable. Ce fut aussi le cas pour les Olbars, il y a des millions d'années. Dieu est une invention de l'homme, pour qu'il puisse établir des règles de conduite afin de guider ceux pour qui ces règles ne sont pas évidentes. Encore que certains les détournent dans le but de commettre les pires atrocités au nom d'un hypothétique Dieu. La religion peut être bénéfique pour l'individu, car elle peut lui apporter l'espoir. Mais elle peut devenir une arme redoutable, dans les mains d'esprits tordus capables de lever une armée de fanatiques prêts à donner leurs vies pour un idéal utopique. Les guerres de religions ont été, de tout temps, les guerres les plus meurtrières, et surtout les plus gratuites.
Quel gâchis ! Pensais-je. Tant de morts effroyables pour une illusion. Je n'ai jamais vraiment été croyant, mais tout au fond de moi, j'espérais qu'il y est un Dieu qui punirait tous ces assassins sanguinaires qui s'imaginent être des saints. Je n'ai jamais eus besoin d'une quelconque Bible pour faire la différence entre le bien et le mal, et je pense avoir adopté, toute ma vie, une ligne de conduite juste. De la question de la religion émanait naturellement une autre question.
- Et la mort ? dis-je. Y a-t-il quelque chose après la mort ?
- Drôle de question, répondit Tifar. Bien sûre que non. Pourquoi devrait-il y avoir quelque chose après ? C'est étrange, cette croyance qu'ont les Irmans. Vous croyez être tellement supérieur à tout, que vous n'arrivez pas à concevoir la mort comme la chose la plus totale. La mort est le point final à la vie, il n'y a pas d'après vie. Même les formes de vies intelligentes ne sont faites que de chair et de sang et, lorsqu'elles meurent, elles disparaissent à tout jamais.
Je ne sais pas si cela me faisait du bien ou du mal d'entendre ces choses-là, car si la mort est telle que la décrivait Tifar, à quoi servait la vie ?
- S'il faut croire ce que tu me dis, la vie n'a aucuns sens.
- C'est parce que tu y cherches un sens dans la mort, alors qu'il faut le chercher dans la vie. Le problème, pour vous les Irmans, c'est que vous raisonnez dans l'individualisme, alors qu'il faudrait penser comme étant un tout avec le reste de l'univers. Prends l'exemple des fourmis, lorsqu'un individu meurt, cela n'a pas d'importance, seul l'intérêt de la colonie compte.
- Tu ne peux pas nous comparer à une fourmilière Tifar, dis-je. Nous sommes doués de sentiment, pas les fourmis.
- Ce n'est pas une comparaison que je fais, c'est juste pour te dire que seule la survie de l'espèce compte.
Brad qui s'était réveillé se mit assis sur sa couche et dit.
- Il n'y a qu'une race qu'il faut exterminer, c'est la tienne !
- Vous, les Irmans, vous exterminez tout ce qui vous gêne et tout ce qui ne vous profite pas, et c'est ce qui causera votre perte. De même que les hommes craignent ce qu'ils ne peuvent comprendre, méprisent ce qu'ils craignent et détruisent ce qu'ils méprisent. Depuis très longtemps vous auriez dû apprendre à observer l'exemple que vous donnent les animaux qui vous entourent, et ainsi évoluer en harmonie avec votre planète. Malheureusement vous avez décimé des espèces animales qui détenaient de formidables secrets à jamais perdus. La biodiversité est la condition sine qua non pour que la vie perdure sur une planète, et chaque jour, des espèces, dont vous ignorez jusqu'à leur existence, disparaissent parce que vous détruisez leur habitat naturel. Chaque animal a son importance dans un écosystème, formant ainsi une chaîne complexe où chacun dépend de l'autre. Heureusement la nature a prévu des espèces charnières qui permettent de sauvegarder un minimum vital de biodiversité. Détruisez ces éléments porteurs, et l'édifice de la vie s'effondre.
- Tu as toujours le dernier mot Tifar. Répondit Brad.
- Seule la mort a le dernier mot, répondit-il. Ce n'est qu'une question de temps.
- Ne sois pas impatient, parce qu'un jour ou l'autre, je te crèverais, marmonna Brad entre ses dents. Puis il se leva et se dirigea vers la paroi ruisselante afin de se désaltérer. Il ajouta :
- Arrête avec tes discours et lâche-nous avec ta morale, tu me salopes la journée !
Tifar me lança un regard dépité et baissa la tête sans plus dire un mot. Je me levais et rejoignis Brad. Je mis mes mains en coupelle et y recueilli un peu d'eau que je bus. L'eau était si fraîche que je la sentis descendre le long de mon oesophage jusqu'à mon estomac.
- Je trouve que tu es dur avec lui, dis-je.
Brad me regarda, incrédule, comme si je venais de lui avouer la pire atrocité.
- Et eux, répondit-il. Ne le sont-ils pas avec nous ?
Je ne répondis rien. Il retourna s'asseoir et ajouta à l'attention de Tifar.
- Qu'ils crèvent tous !
- Il t'a guéri Brad, tu pourrais lui montrer un minimum de reconnaissance, non ?
- De la reconnaissance ? Me dit-il. Puis il se tourna vers Tifar et exécutant une courbette dit. " Merci pour m'avoir volé ma liberté depuis trois ans, merci pour m'avoir enlevé à la femme de ma vie, merci pour tout ce dont tu m'as privé. Tu aurais mieux fait de me laisser crever.
Tifar baissa une fois de plus les yeux devant la provocation de Brad.
- T'as entendu, du con ? Dit Brad, en s'avançant vers Tifar. T'aurais mieux fait de me laisser crever !
Tifar leva les yeux sur Brad.
- Ne t'approche pas Irmans, sinon c'est ce qui risque de t'arriver !
Cette phrase eut le dont de mettre Brad dans une colère noire. Il bondit sur Tifar qui le repoussa sans effort jusqu'à l'autre bout de la salle. Brad se releva et chargea de nouveau. Je tentais de le retenir au passage, mais, fou de rage, il m'envoya son poing dans l'estomac. Je tombais à genou le souffle coupé.
Profitant de mon impuissance passagère, Brad se jeta sur Tifar qui le repoussa une seconde fois.
- Ne m'oblige pas à te faire de mal, dit-il.
Je n'avais pas encore réussi à reprendre mon souffle et j'avais du mal à me tenir debout, mais je trouvais néanmoins la force de m'interposer entre Brad et Tifar. Incapable de prononcer le moindre mot, je faisais le signe reconnaissable de la mi-temps, mais Brad, semblant ne pas me voir, fonça littéralement sur moi pensant probablement m'écarter sans effort, mais je tins bon.
- Arrête ! Hurlais-je entre deux respirations douloureuses.
Il tentait de me repousser, mais sa longue captivité l'avait considérablement affaibli, et je pouvais le retenir sans trop de difficulté.
- Laisse moi passer, Jas ! Criait-il. Je vais le crever ce pourri ! Je vais le crever !
Tifar, lui, avait toujours les yeux rivés sur le sol. Soudain, Brad m'assena un coup de coude à l'estomac et me poussa violemment. Je tombais lourdement sur le sol frais de la grotte avec pour la seconde fois le souffle coupé. La douleur fut plus violente cette fois-ci. Je me remis à genoux et mon estomac, rudement secoué, renvoya le peu d'eau que je venais de boire. Brad fondit alors sur Tifar qui se leva et lui assena une magistrale gifle. Brad recula de quelques pas chancelants, dans une totale hébétude, puis il s'effondra KO. Tifar se tourna vers moi.
- Je suis désolé ! Tentait-il de s'excuser.
Mon souffle tarda à revenir au point que je crus qu'il ne reviendrait jamais. Quand enfin ma respiration se fut plus facile, je pus répondre.
- Tu as fait ce qu'il t'a obligé à faire, Tifar. Tu n'as rien à te reprocher.
Jusqu'à présent, dans ses accès de colère, Brad nous avait plus fait de mal à lui et à moi qu'à Tifar, et il était impératif de l'arrêter.
Il fallut quelques minutes avant que Brad ne reprenne ses esprits.
- Un jour, je te tuerais. Cracha-t-il à l'attention de Tifar.
- Tu ne fais pas le poids, j'aurais pu te disloquer les cervicales.
- Il a raison Brad, dis-je avant qu'il ne puisse répondre.
Brad lançait un regard un regard si intense à Tifar, qu'il en était méconnaissable. La haine semblait l'avoir définitivement noyé dans la folie. Ses yeux ne manifestaient, à ce moment, plus rien d'humain, ils n'exprimaient qu'une profonde haine. Une haine incommensurable qui s'était solidement ancrée dans son être tout entier, s'immisçant jusqu'au plus profond de sa chair, transformant son sang en rivière de laves en fusion.
17
Le calme revenu, je me dirigeais vers la petite fissure donnant sur l'extérieur, et y jetais un coup d'œil. Juste en face de moi, le soleil couchant semblait embraser les hauts plateaux andais. Peut-être serait-ce la dernière vue de l'extérieur dont nous pourrions bénéficier jusqu'à ce que la mort vienne nous prendre, pensais-je. Au loin, un condor planait majestueusement, inconscient de l'indéfinissable chance qu'il avait d'être libre. La liberté n'a de prix que lorsqu'on l'a perdu, avait dit un jour un auteur dont le nom m'échappe. Dans un autre contexte, je m'en serais voulu de ne plus me souvenir, mais ici le souvenir n'avait plus lieu d'être, seule la survie comptait. En tout cas, confinés dans cette minuscule grotte, cette phrase prenait toute sa dimension, tout son sens. Alors que des larmes commençaient à me brouiller la vue, je décidais de retourner dans mon coin. Je m'assis la tête entre les genoux, et me mis à pleurer. À pleurer sur le sort de Brad, le mien et celui des hommes qui par leur prétention, leur cupidité et leur vanité courraient à leur perte.
La nuit était tombée et les ténèbres avaient envahi la grotte, recouvrant notre infortune de son linceul obscur. Peu à peu le sommeil me gagna et avant de m'endormir, ma dernière pensée consciente fut pour Vito qui en tentant de s'enfuir avait finalement échappé à une longue torture. Peut-être était-ce mieux pour lui, au fond ?
Soudain, nous fûmes réveillés par ce que ressemblait d'abord à des bruits d'explosions lointaines. Le son croissant nous fit comprendre qu'il se rapprochait rapidement de nous. Tout à coup, le sol se mit à trembler sous nos pieds.
- Tremblement de terre ! Hurla Brad.
Le bruit devenait infernal, dans la petite cavité rocheuse, et j'étais pétrifié d'effroi. Le séisme ne dura que quelques secondes qui nous parurent êtres de longues minutes. Dans l'obscurité totale, le silence qui suivit fut presque aussi terrifiant que le vacarme du tremblement lui-même.
- Tout va bien Brad ? Demandais-je.
- C'est Ok !
- Et toi Tif ? Lançais-je. Mais aucune réponse ne me parvint.
Prudemment, nous commençâmes à chercher à tâtons dans les ténèbres. En touchant de mes mains le sol humide, je m'approchais de l'endroit où était assis Tifar, mais mon horreur fut à son comble lorsque je n'y trouvais qu'un trou béant. La fracture qui nous servait de toilette s'était élargie de près d'un mètre. Je tendis l'oreille et je perçus une sorte de gémissement provenant des profondeurs.
- Tifar ? Criais-je.
- Je suis là, répondit-il. Je me suis cassé la clavicule.
Je me penchais alors au-dessus du gouffre, et j'aperçus une douce lumière diffuse émanant du fond de la brèche. Tifar avait été retenu, dans sa chute, par une saillis de la roche. Brad s'approcha à son tour et se pencha.
- Laisse le crever, comme ça on entendra plus ces putains de serments moralisateurs à la con ! Dit-il. Puis il ajouta à l'attention de Tifar. Un de moins, sale crevure !
- Il y a de la lumière en bas, cria Tifar feignant d'ignorer la nouvelle provocation de Brad. Je crois que nous sommes justes au-dessus du quartier général des Olbars, c'est peut-être notre seule chance de sortir d'ici.
- Va te faire foutre ! Hurla Brad.
- Mais tu vas fermer ta gueule, Brad ! Dis-je, me laissant submerger par la colère.
Il me regarda d'un air à la fois surpris et révolté.
- Qu'est-ce qui te prend Jason ? Tu es de son côté ?
- Non, Brad, je suis de " notre " côté à tous les trois ! Quand comprendras-tu qu'il est avec nous ?
- Comment peux-tu lui faire confiance, ils sont venus pour nous détruire et tu le suivrais au bout du monde.
- Mieux vaut regretter quelque choses que l'on a fait, que quelque choses que l'on n'a pas fait. Répondis-je.
Tifar qui s'impatientait cria.
- Alors, vous descendez ou pas ?
- On arrive.