La libre littérature française d'Amérique 03 juillet 2004



MANKARA


L'esprit de la forêt


Jérôme ETCHENIQUE



J'attendais avec impatience la deuxième nouvelle de Jérôme, sachant que c'est toujours la plus difficile à écrire. Notre jeune auteur a surmonté avec bonheur cette difficulté. Il a su faire varier le sujet, introduire une belle histoire d'amour avec juste ce qu'il faut d'érotisme, modifier la structure même de la nouvelle, tout en conservant la même source d'inspiration fantastique. Sur le plan de l'écriture, il a corrigé beaucoup d'erreurs commises dans sa première oeuvre, le jour où il arrivera à se débarrasser de Stephen King, son modèle, et de ses macabres massacres d'êtres humains, il deviendra un auteur à part entière.
Telle qu'elle est, lisez cette nouvelle, d'une longueur raisonnable, vous ne serez pas déçus.

Paul MOMBELLI



New York, le Mardi 30 Septembre 2003, 8 :00AM.

David Rocan poussait la porte de son bureau. Il posa sa mallette sur son petit bureau impeccablement rangé et enclencha l'interrupteur de son répondeur. Alors qu'il suspendait son pardessus, un bip continu lui informa qu'il n'avait aucun message. David travaillait au New York Times depuis une dizaine d'année. Il avait commencé comme simple coursier, et avait gravi rapidement les échelons pour finir, à seulement trente-deux ans, comme journaliste talentueux dans le service de la presse à scandale. Il est vrai qu'il était doué dans sa discipline, et ne craignait pas d'accumuler les heures supplémentaires. (Juste pour le plaisir disait-il).
Il s'assit confortablement dans son fauteuil et alluma son ordinateur.
On frappa à la porte.
- Entrez !
La porte s'ouvrit, laissant apparaître une superbe créature.
- Bonjour, Monsieur Rocan, dit la pin-up, en déposant un paquet de dossiers sur le bureau.
La jeune femme était une véritable inconditionnelle du maquillage abusif. Aux yeux de David, elle aurait sûrement pu être très séduisante sans tous ces artifices et toute cette sophistication superflue.
- Bonjour, Gretchen, comment allez-vous ce matin ?
- Ça peut aller, malgré toute cette pluie qui tombe depuis une semaine.
- C'est l'automne. Répondit-il machinalement, déjà penché sur les paperasses qui venaient d'arriver.
- Le boss veut vous voir dans son bureau avant neuf heures.
David releva la tête.
- Le boss ? Savez-vous ce qu'il me veut ?
- Aucune idée, dit-elle en haussant les épaules. Je vous apporte votre café ?
David se leva.
- Non merci, Gretchen, plus tard. Je monte voir ce que me veut le grand patron. Par contre rendez-moi service, et apportez-moi le dossier du tueur en série de Manhattan ouest.
- Tout de suite, dit-elle en prenant son petit air aguicheur qui agaçait tant David.
- Prenez votre temps, cela ne presse pas.
Ils sortirent du bureau, et David se dirigea vers l'ascenseur.
- Salut David, tu montes chez le vieux. Lança Ernest, l'un de ses collègues.
David acquiesça.
- Fais gaffe, à mon avis tu vas prendre un sacré savon.
- Ah ! Et pour quelle raison ?
Mais Ernest avait déjà bifurqué au bout du couloir.
Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et David s'y engouffra.
Après ce que venait de lui dire son collègue, l'ascension lui parut durer une éternité.
Lorsqu'il arrivait devant la grande porte du bureau, David marqua un temps d'arrêt, et rajusta son apparence. Il frappa.
- Entrez ! Dit une voix puissante.
David prit une profonde inspiration et actionna la poignée.

S'attendant à voir son patron assis à son bureau, David ne l'aperçut pas immédiatement.
- Par ici mon jeune ami. Fit une voix épaisse.
David tourna la tête, et découvrit Ronald Goldstein debout près de son bar personnel, un verre de whisky à la main.
- Vous prendrez bien un petit apéritif avec moi, non ?
David consulta sa montre. Il n'était que huit heures vingt.
- C'est encore un peu tôt pour moi Monsieur Goldstein.
- Comme vous voudrez. Dit celui-ci avant d'avaler d'un trait le contenu de son verre. Prenez place à mon bureau, je vous prie.
David s'assit dans l'un des fauteuils mœlleux, et attendit que Ronald le rejoigne.
- Rappelez-moi mon ami, depuis combien d'années êtes-vous parmi nous ?
- Une dizaine d'année, Monsieur Goldstein.
- Cessez de m'appeler Monsieur Goldstein, voulez-vous, et appelez-moi simplement Monsieur.
- Si vous y tenez, répondit David, déstabilisé.
- Vous devez vous demander pourquoi je vous ai fait venir dans mon bureau, ce matin.
David ne tenait plus.
- Oui Monsieur Gold…
Ronald eut un petit sourire.
Je me suis laissé dire que vous étiez amateur de sensations fortes, est-ce la vérité ?
- Oui, Monsieur !
- Et bien alors, j'ai une offre à vous faire.
- Je vous écoute. Répondit David tentant de maîtriser son impatience.
Goldstein releva ses épaisses lunettes sur son front dégarni.
- Avez-vous déjà voyagé ?
- Jamais, vous savez, je viens de…
- Le Brésil, ça vous intéresse ? Le coupa Ronald manifestement peu passionné par les origines de ses employés.
- Le brésil ? Répéta David. Bien sûr que cela m'intéresse.
- Et bien soit, vous partez dans trois jours.
David n'en revenait pas. Il s'attendait à des remontrances, et voilà qu'au contraire Goldstein lui proposait de partir en mission au Brésil. Sacré Ernest, tu t'es bien fichu de moi pensa-t-il.
- Cette opportunité est à saisir Monsieur Rocan. Disons que c'est un test qui nous permettra d'évaluer vos compétences et de juger de votre aptitude à figurer parmi nos meilleurs reporters.
Ronald ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit un épais dossier.
- Je ne vous demanderais pas votre réponse immédiatement, prenez le temps de lire attentivement ce rapport et tenez-moi informé.
Il tendit le dossier à David, mais lorsque celui-ci voulut s'en saisir, il le retira vivement.
- Gardez toutefois à l'esprit qu'il s'agit d'une perche que je vous tends, mon cher ami, et que ce que je vous propose pourrait s'avérer bénéfique pour votre future carrière de journaliste.
- J'en prends bonne note, Monsieur Goldstein, et je vais lire ce dossier avec grand intérêt. Quand faut-il que je vous apporte ma réponse ?
- Si à midi vous ne vous êtes pas manifesté, je considérerais que c'est un refus, et je confierais cette mission à quelqu'un d'autre. Ce ne sont pas les candidats qui manquent.
David comprenait que c'était une opportunité à ne surtout pas laisser passer, et il avait déjà pris sa décision avant même d'avoir ouvert le dossier.

De retour dans son bureau, David éplucha scrupuleusement le contenu du rapport. Sa mission consistait a, dans un premier temps, se rendre à Fortaleza dans le nord-ouest du Brésil. Là, il devait rencontrer un contact qui allait lui fournir des informations complémentaires sur une bande organisée spécialisée dans le trafic de cocaïne. Ce trafic était perpétré entre la Colombie, l'Argentine et le Brésil, par une bande organisée, un immense réseau qui avait l'exclusivité dans ces trois pays. Carl Burton était à la tête de ce cartel. C'était un homme dur, vétéran du Vietnam, où il s'était distingué par son intelligence et surtout sa cruauté sans limites envers l'ennemi.
Le but premier de la mission était de prouver que Burton pratiquait la corruption et pouvait ainsi agir en toute impunité. David devait ramener de son voyage, une série de photos compromettantes, mettant en scène Burton et l'un des hauts dignitaires du pays soupçonné de trahison envers sa patrie.
Lorsque David eut fini de lire le dossier, il était onze heures trente. Il décrocha le combiné de son téléphone, composa le numéro de Ronald Goldstein, et lui annonça qu'il serait prêt à partir Jeudi.
- Parfait Monsieur Rocan, je n'en attendais pas moins de votre part. Gretchen vous apporte votre billet d'avion, avec un peu de liquidités pour assurer vos frais. Je sais que vous êtes une personne de confiance, et je suis sûr que vous saurez faire preuve de discrétion quant à votre employeur en cas de problème, n'est-ce pas ?
David ne prit conscience qu'à cet instant précis du danger potentiel que représentait cette mission.
- Bien entendu, Monsieur Goldstein, vous pouvez en avoir l'entière assurance.
- Parfait, vous pouvez d'ors et déjà rentrer chez-vous, reposez-vous et soyez en forme pour Jeudi. Bonne chance, mon ami, et faites du bon boulot.
- Soyez-en assuré, Monsieur Goldstein.

Jusqu'au jour du départ, David fit preuve d'une excitation débordante, et ce fut dans un état de jubilation invraisemblable qu'il monta à bord de l'avion.
C'était la première fois qu'il prenait l'avion, ce qui ajoutait encore à son état d'exaltation.


Arrivé à l'aéroport de Rio, David se dirigea vers le panneau des correspondances routières. Un autocar partait pour Fortaleza, trente minutes plus tard, ce qui lui laissait le temps d'aller prendre un café dans le bar qui se trouvait en face de l'aéroport. Lorsqu'il entra, toutes les têtes se tournèrent vers lui, et un silence de plomb s'installa. Quelques secondes s'écoulèrent et le brouhaha reprit peu à peu ses droits. David retombait dans l'indifférence.
Attablé sur sa gauche, un groupe de trois hommes, accompagnés d'une jeune femme, étaient engagé dans une bruyante partie de carte. Deux autres hommes étaient assis au comptoir et sirotaient leur bière, en regardant la retransmission d'un match de Football. Un autre groupe de trois hommes se trouvaient sur sa droite, engagés eux aussi dans une partie de carte mouvementée. Toutes sortes de grossièretés émanaient du trio. David commanda son café, et paya immédiatement.
Soudain, le ton monta entre la femme et l'un des hommes. Un autre individu prit la parole à son tour, et le ton haussa encore ostensiblement. Point n'eut été utile de comprendre l'espagnol pour sentir que le dernier intervenant prenait la défense de la femme qui, cela dit, se défendait très bien toute seule. Le premier homme attrapa l'autre au col, et il s'en suivit une violente bagarre. Les coups de poings fusaient. Les deux hommes reversèrent la table et roulèrent sur le sol. La femme hurlait. Le barman sauta par-dessus le comptoir et tenta de séparer les forcenés. Lorsqu'il y parvint enfin, David s'aperçut que l'un des deux hommes tenait dans sa main un morceau de la lèvre inférieure de son rival.
Comment peut-on faire preuve d'une telle violence envers ses semblables, pensa David.
Il sortit sans même avoir touché à son café.



Fortaleza 6 :00 PM.

David descendait à la gare routière où devait l'attendre son contact. Alors qu'il posait sa valise, et consultait sa montre, un homme, vêtu d'un pantalon et d'une veste en jeans, s'approcha de lui.
- David Rocan ?
- Oui ?
- Bonjour, je m'appelle Randall Owells, je suis votre contact à Fortaleza.
David lui tendit la main.
- Enchanté.
- Je vous ai réservé une chambre à l'hôtel, nous y serons à l'abri des oreilles indiscrètes.
- Je vous suis, dit David.

Durant le court trajet jusqu'à l'hôtel, David fit plus ample connaissance avec Randall.
Il apprit, entre autres choses, qu'il avait été une sorte de chasseur de primes et, que depuis qu'il avait pris sa retraite, il ne faisait plus que de simples filatures. Il tirait profit de ses investigations en les revendant, soit aux médias, soit aux autorités qui n'étaient pas encore corrompues.
Dans la chambre d'hôtel, à l'abri de toutes oreilles indiscrètes, David écouta attentivement les informations qu'avait à lui fournir Randall.
Celui-ci sortit une carte de sa poche, et montra à David où se trouvait la cache de Burton et comment y accéder.
- À moins de trois kilomètres, au Nord de Fortaleza, se trouve un entrepôt désaffecté, dit-il. Carl Burton y a élu domicile avec ses deux sbires. Ce sont deux malfrats qui sont prêts à tout pour satisfaire les moindres désirs de Burt. Ce sont des brutes sans scrupule, qui se partagent un seul cerveau pour deux, méfiez-vous d'eux. Mais surtout, faites attention à Burton.
Randall sortit un second plan qu'il déplia. Le plan, qui avait été griffonné hâtivement, représentait l'entrepôt en question. Bien que sommaire, il comportait bon nombre de détails, le rendent à la fois clair et fiable.
- D'après mes sources, Burton devrait avoir un rendez-vous demain matin avec un ministre gouvernemental dont j'ignore l'identité. Votre boulot consiste à poser des micros et prendre un maximum de photos compromettantes.
Randall déposa sur la table quatre petits micros HF, et un récepteur enregistreur.
- Les deux hommes doivent avoir rendez-vous dans la matinée pour une transaction, il n'y aura personne avant cinq heures du matin, allez-y en avance. Vous n'aurez plus qu'à trouver un endroit stratégique pour immortaliser le moment.
- Ok, mais où serrez-vous pendant ce temps ?
Randall eut un petit sourire.
- Tranquillement installé devant ma télé. Mon boulot s'arrêtera au moment où j'aurais quitté cette chambre.
- Je serais seul ?
- Aussi seul qu'une oasis dans un désert. Mais ne vous inquiétez pas tout va bien se passer, si vous êtes prudent.
Randall se leva et se dirigea vers la porte.
- C'est tout ? Questionna David.
- Vous savez ce que vous avez à faire, je ne peux rien de plus pour vous.
Randall sortit dans le couloir, et se tourna vers David.
- Une dernière chose, une vielle Chrysler rouge vous attend dans le parking à l'arrière de l'hôtel. Ce n'est pas le luxe, mais elle vous mènera à bon port. Cachez-la sur place, et une fois votre travail terminé, remettez-la dans le parking. Vous n'aurez plus qu'à glisser la clé sous la roue arrière droite, et votre mission sera terminée.
- Merci de votre aide Randall !
- Il n'y a vraiment pas de quoi, David. Revenez-nous entier.
Après une brève poignée de main, Randall pris congé, laissant David livré à lui-même.


Il était deux heures du matin, lorsque David s'arrêta à une centaine de mètres du dépôt. Il prit soin de cacher la Chrysler entre de petits arbustes. Ils auraient pu choisir une autre couleur que le rouge, songea David.
Le bâtiment semblait à l'abandon et était dans un état de délabrement avancé. Il devait mesurer une cinquantaine de mètres de large et plus d'une centaine de long, pour sept de haut. Discrètement, David approchait de l'entrepôt, se glissant parmi les quelques rares touffes d'herbes hautes. À l'arrière du bâtiment, se trouvaient de vieux containeurs vides, entre lesquels David aperçu la porte qui était représenté sur le plan de Randall. À coup sûr elle est verrouillée, pensa-t-il, mais lorsqu'il l'a poussa, la porte s'ouvrit sans difficulté. Les ténèbres, qui régnaient à l'intérieur, s'abattirent sur David qui sentit aussitôt l'adrénaline s'infiltrer dans ses veines. Une vague odeur de moisi flottait dans l'air. À la lueur de sa petite lampe de poche, il consulta son plan. Les bureaux se trouvaient sur sa droite. Il s'en approcha avec d'extrêmes précautions. Bien que Randall lui eût certifié qu'il n'y aurait personne avant cinq heures, David préférait être trop prudent que pas assez.
Les petits bureaux étaient composés de simples cloisons de bois et étaient exempts de plafond. Un enchevêtrement de poutrelles dominait les box et offrait une très bonne vue d'ensemble. David plaça chacun de ses micros HF dans chacune des quatre pièces, et sorti.
Il était déjà quatre heures trente, lorsqu'il avait fini de s'installer sur les poutrelles, et il patienta, dans une position pour le moins inconfortable, jusqu'aux premières lueurs de l'aube.
Lorsque Burton fit son entrée dans l'entrepôt, cela faisait près de deux heures que David endurait les affres des courbatures et de son vertige qu'il tentait désespérément de maîtriser.
Burton était accompagné de… De Gonzague Juan Carlos, le ministre des armées du Brésil. Ainsi c'était lui, la brebis galleuse du troupeau ministériel.
- Donc comme convenu, voilà un million de dollars américain, dit Burton.
Carl Burton était un homme d'une cinquantaine d'année, dont l'embonpoint reflétait notoirement son niveau de vie. Une calvitie avancée s'était installée sur son crâne brillant, et une fine moustache Hitlérienne ornait sa lèvre supérieure.
Carlos s'avança vers la mallette béante que Burton avait posée devant lui.
- Vous pouvez contrôler Monsieur le Ministre, tout y est.
- Après toutes ces années que nous sommes associés, je vous fais confiance Carl, répondit Carlos en fermant la mallette.
David mitraillait la scène avec son appareil photo silencieux, quand une crampe le saisi au mollet droit. Alors qu'il tentait de déplacer légèrement sa jambe, afin de soulager sa contracture, une fine couche de rouille et de poussière, qui s'accumulait sur les poutrelles, tomba sur le crâne chauve de Burton. Burton leva la tête, alors que David tentait désespérément de se fondre dans la pénombre.
- Il y a quelqu'un là-haut. Tom, Alex, allez me chercher ce téméraire !
Les deux sbires sortirent du bureau et, l'arme au poing, se dirigèrent vers la petite échelle que David avait emprunté pour rejoindre son poste.
- Descends de là petit merdeux, hurlait Alex.
Tentant de s'échapper, David laissa tomber par inadvertance son appareil photo, qui s'écrasa sur le sol, laissant se dérouler l'intégralité de la pellicule, accablante de vérité, sur le ciment. Alors qu'il essayait, tant bien que mal, d'évoluer parmi l'enchevêtrement de poutrelles et de tringles, David trébucha et se précipita dans le vide. Par chance, sa chute fut amortie par une pile de bâche. Un nuage de poussière persistait autour de lui, quand des mains puissantes l'agrippèrent âprement.
Carlos avait pris la poudre d'escampette et Burton était assis sur le coin du bureau, lorsque David, accompagné des deux gorilles, arriva.
- Qui voilà ? Dit Burton d'un air satisfait.
Tom et Alex forcèrent David à s'asseoir sur une chaise, au milieu de la pièce.
- D'où viens-tu et que cherches-tu ? Hurla Burton.
David ne répondit pas, et Tom lui envoya puissant un coup de poing au visage.
- Qui t'envoie ?
David restait muet.
Alex s'avança vers Burton avec les restes de l'appareil photographique.
- Tu nous as pris en photo, je vois. Et dans quel but ?
Voyant qu'il n'obtiendrait pas de réponse, Burton releva son pantalon sur sa bedaine imposante et dit en sortant.
- Tom, Alex, occupez-vous de lui, je reviens dans cinq minutes, et je veux qu'il soit en mesure de parler.
Pendant que ses deux bras droits corrigeaient David, Burton pénétrait dans un autre bureau, et saisit un téléphone.
- C'est Burt, dites à Max de venir me prévenir, lorsque tout sera prêt.
- Pas de problème, Monsieur, répondit une voix nasillarde dans le combiné.
Lorsque Burton revint dans le bureau, David était dans un état lamentable.
- J'espère que vous ne me l'avez pas trop esquinté, les gars.
- Pas plus que d'habitude, Monsieur, rétorqua Alex. Un large sourire aux lèvres.
- Bien, alors à nous deux. Réponds, qui es-tu ?
Après plusieurs minutes, David n'était toujours pas disposé à parler et Burton s'impatientait.
- Parle ! Enfoiré !
Et un coup de poing de plus vint frapper David, dans ses côtes déjà malmenées.
Burton se trouvait, à ce moment-là, face à lui, les poings serrés et le visage congestionné par la colère.
- Alors, tu vas te mettre à table, oui ou non ? Tu ne voudrais pas que mes amis t'arrachent les couilles et te les fasses bouffer, non ?
Cela faisait maintenant un petit moment que David subissait cet interrogatoire musclé, et il avait, déjà par deux fois, perdu connaissance. Tout était confus dans sa tête, le monde qui l'entourait lui semblait irréel et le visage de Burton vacillait comme l'horizon vibre sous l'effet d'une forte chaleur.
Un nouveau coup vint le frapper dans les côtes, mais cette fois-ci David ressentit à peine le choc. Il avait l'impression de chavirer, de s'enfoncer dans les limbes de l'inconscience.
- Réveille-le Alex, tu ne vois pas que cet idiot perd encore connaissance.
Alex s'approcha de David et lui passa une petite fiole remplie d'ammoniac sous le nez. David reprit instantanément ses esprits. Tout était alors devenu plus clair, le goût cuivré du sang inondait sa bouche, son nez était cassé et le faisait terriblement souffrir.
- Tu te sens mieux ? Dit Burton ironiquement. Tu vas pouvoir nous expliquer qui t'envoie et ce que tu cherches. À moins que tu ne veuilles que Tom t'en enlève un autre.
Un autre ? Un autre quoi ? Pensa David. En guise de réponse, Burton sortit un mouchoir de sa poche qu'il déroula lentement. De là où se trouvait David, il ne pouvait voir ce qu'il y avait à l'intérieur, mais lorsque Burton jeta sur le sol son contenu, il se sentit défaillir. Il s'agissait de l'un de ses doigts. Tom passa derrière David et lui envoya un magistral coup de pied sur sa main mutilée. La douleur fulgurante fit comprendre à David que ses tortionnaires lui avaient sectionné l'auriculaire de sa main gauche.
Lorsque la douleur qui irradiait tout son bras se fut calmée, David était de nouveau totalement lucide. Burton faisait des aller et retour dans la petite pièce. Il semblait réfléchir à quel supplice il pourrait recourir pour faire parler son prisonnier, quand soudain la porte s'ouvrit à la volée. Un homme vêtu d'un habit militaire et armé d'un pistolet-mitrailleur, de type Uzzi, apparut dans l'encadrement.
- Il faut y aller, Monsieur Burton, l'avion est prêt à décoller.
Le visage bouffi de Burton laissait transparaître sa contrariété.
- On le descend ? Demanda Alex, avec dans la voix l'excitation mal dissimulée d'un enfant qui attend avec impatience les cadeaux du Père Noël.
Burton approcha son visage de David, si près que celui-ci pouvait sentir son haleine fétide chargée d'alcool.
- Patience Al, on va l'amener avec nous. Je suis sûr que lorsqu'il aura fait connaissance avec Sigismond, il sera prêt à nous faire toutes les révélations que nous attendons.
Tom et Alex se mirent à rire en chœur. Un rire qui, aux oreilles de David, reflétait moins l'amusement qu'une véritable peur viscérale.
- Vous verrez mes amis, il serra même prêt à avouer que c'est lui qui a buté JFK.
Burton plongeait son regard dans celui de David, qui refusait de détourner le sien.
- Tu seras moins effronté lorsqu'on serra là-bas, dit-il avant de décrocher un puissant coup de poing sur la mâchoire de David.
Sous le choc, la lèvre inférieure éclata, propulsant sur le mur une nuée de goutte de sang. Puis ce fut le noir.


David reprenait peu à peu conscience du lieu où il se trouvait. Le bourdonnement qu'il entendait n'était autre que le bruit du bimoteur qui l'emmenait vers une destination inconnue. Son nez le faisait souffrir, mais ce n'était rien en comparaison de la douleur intolérable que provoquait son doigt sectionné.
David tenta de se redresser, mais ses poignets et ses chevilles liées ne lui facilitèrent pas la tâche, et ce fut au prix d'un effort considérable qu'il parvint à s'asseoir. Il distinguait, dans la pénombre, un nombre impressionnant de conteneurs de bois, disposés de part et d'autre de la soute froide du Piper Seneca 1960. Il se traîna laborieusement vers la caisse la plus proche, et entreprit de scier ses liens contre l'une des arrêtes de celle-ci. Il se blessa, à plusieurs reprises, sur le bois brut, s'enfonçant profondément de nombreuses échardes. Lorsque au bout d'un temps incalculable, il put enfin se libérer de ses liens, David posa pour la première fois son regard sur sa main gauche et observa ce qui restait de son auriculaire. Le sang s'était coagulé sur le moignon, et l'os saillait de la chair déchiquetée. A chaque battement de son cœur, un éclair de douleur partait de sa main et remontait jusqu'à son épaule.
Soudain, alors qu'il dénouait les cordelettes qui entravaient ses chevilles, des cris de panique lui parvinrent. Tout-à-coup, les moteurs de l'avion calèrent, redémarrèrent puis s'arrêtèrent de nouveau. Un silence inquiétant s'empara des ténèbres qui régnaient dans la soute. Durant de longues secondes, David n'entendait plus que le frottement de l'air caressant le fuselage de l'appareil.
L'avion perdait rapidement de la vitesse, quand, soudain, des coups de feu déchirèrent le silence relatif. De nouveau des cris, puis des coups de feu encore. L'avion commençait à tanguer dangereusement. Il semblait se cabrer désespérément pour reprendre de l'altitude, quand, dans un craquement terrifiant, le flanc de l'appareil se déchira sur toute sa longueur. David eut tout juste le temps d'apercevoir la cime des arbres crever la carlingue fragile de l'avion, puis ce fut le crash.



Les cris de nombreux animaux accueillaient l'aube qui se levait sur la forêt Amazonienne. La carcasse fumante du bimoteur gisait parmi l'impénétrable végétation. Çà et là, des corps calcinés jonchaient le sol humide. David était allongé sur le dos, le visage couvert de sang, quand une ombre se pencha sur son corps inerte. Des hommes de petite taille, vêtus d'un simple pagne, s'affairaient autour des débris de l'appareil. D'autres étaient occupés à rassembler les corps sur un brasier qui était alimenté en permanence.
- Celui-ci est en vie, cria l'homme qui était penché sur David.
Quelques-uns de ses congénères s'approchèrent, pendant que d'autres confectionnaient déjà une civière à l'aide de morceaux de bois et de feuilles de palmier. Quelques minutes plus tard, le petit groupe se rassemblait et se mettait en marche, traversant l'épaisse végétation avec une facilité déconcertante, malgré le poids de David toujours inconscient.
Après quelques heures, le cortège arriva enfin dans une petite clairière parsemée d'une vingtaine de huttes disposées en cercle, autour d'un foyer. Des enfants courraient à leur rencontre, en poussant des cris de joies, pendant que quelques femmes s'empressaient aux abords du petit feu.
- Nous amenons un blessé. Cria l'individu qui se trouvait en tête.
Un vieil homme sortit de sa hutte et s'approcha des arrivants. Il était, lui aussi, habillé d'un simple pagne, mais le haut de son crâne était coiffé d'une tête d'anaconda. Un silence s'était installé sur le petit village et tous regardaient gravement le patriarche qui se penchait au-dessus de David. Lorsque l'homme se releva, il ne prononça qu'un seul mot.
- Mankara !
Une sorte de béatitude s'empara alors de la petite tribu. Certains coururent se réfugier dans leurs huttes, d'autres restèrent plantés là, les yeux rivés sur le doyen. L'homme sortit de son pagne un énorme couteau, dont la lame mesurait près de vingt centimètres, et le balança au-dessus de David. Une rumeur s'élevait de l'assistance, quand soudain un nouvel arrivant fit son apparition.
- Laisse-le tranquille, sorcier !
À contre cœur, le vieil homme abaissa son arme. Le cercle formé autour de David et du thaumaturge s'ouvrit, laissant le passage à un homme robuste, chapeauter d'une tête de jaguar et répondant au nom de Rahma.
- Tu connais notre coutume Tépi. Nous n'avons pas le droit de prendre la vie d'un être humain sans lui avoir laissé une chance de s'intégrer.
La lèvre inférieure du vieil homme tremblait, il était visiblement profondément contrarié. Manifestement contraint de se taire, ses yeux s'emplirent de larmes d'amertume, mêlée de colère refoulée. Tépi, le sorcier, tourna les talons et partit se réfugier dans sa hutte.
La foule se dispersa, seule restait une poignée d'hommes, entourant Rahma.
- Transportez-le dans ma case ! Mika s'occupera de lui.

Mika était la fille du chef de clan, son visage était d'une beauté saisissante et les courbes de son corps flirtaient avec la perfection. Le contraste était étonnant avec la morphologie des autres femmes de la tribu qui, elles, étaient affublées d'un nez épaté et de lèvres épaisses, bien caractéristique des peuples indigènes de la forêt amazonienne. Leurs seins faisaient vaguement penser à des savonnettes au fond de gants de toilettes, tandis que ceux de Mika défiaient les lois de la pesanteur, semblant vouloir lever vers le ciel leurs petits tétons parfaits. Ses longs cheveux noirs caressaient ses fragiles épaules et se terminaient sur des hanches idéalement dessinées. Ses interminables jambes étaient surmontées d'un corps si pur, qu'il semblait surnaturel, presque mystique.
Les hommes déposèrent respectueusement le corps de David dans la hutte de Rahma et ressortirent en silence. Mika s'approcha.
- Qui est-ce, père ?
- Un oiseau d'acier est tombé du ciel cette nuit, ce sont les chasseurs qui l'on recueillit.
- Va-t-il survivre ?
- J'en doute, seul le temps nous le dira. Fais de ton mieux Mika je te fais confiance.



Deux semaines s'étaient écoulées, lorsque ce matin-là, une agitation inhabituelle vint perturber la quiétude du petit village. Une multitude d'hommes et de femmes affluaient et se massaient devant la hutte du chef. Des chuchotements diffus exsudaient de l'attroupement dense entassé devant la porte. Rahma sortit soudainement de la hutte, et la foule recula de quelques pas, formant un cercle autour de son chef. Tous les visages étaient tournés vers Rahma, attendant avidement ce qu'il avait à dire.
- L'étranger est sorti de son sommeil sans fond, lâcha-t-il. Et un souffle de soulagement mêlé d'inquiétude s'empara du village.
Tépi, tapis dans l'ombre de sa case, observait la scène. Le regard sombre, il marmonnait dans sa barbe des mots teintés de haine, quand soudain il cria à l'attention de son chef.
- Les foudres de Mankara s'abattront sur le village et nous mourrons tous.
À ces mots, sans précipitation, la foule se dispersa. Les hommes et les femmes retournèrent à leurs occupations.
Rahma fusilla du regard Tépi, qui se replia dans les ténèbres de sa hutte, tel un escargot dans sa coquille.
- Ce vieux fou sème la panique dans le village, il voit le mal partout.
- C'est un peu son rôle, père, répondit Mika, tentant de le calmer. Tu devrais feindre de l'ignorer.
- Ignorer ce vieux sénile serait une grossière erreur, car il en profiterait pour influencer tout le village avec ses balivernes.
David poussa un gémissement, et Mika s'approcha de lui.
- J'ai soif, articula-t-il difficilement.
Mika lui souleva délicatement la tête et porta un bol rempli d'eau à ses lèvres.
- Il parle notre langue père. N'est-ce pas étrange.
Étrange, certes, quel étranger était capable de parler spontanément une langue totalement inconnue du reste du monde.
David but avec avidité le contenu du bol de bois.
- Eh ! Doucement, dit Mika avec un petit rire.
- Merci, balbutia David. Merci beaucoup.
Mika se tourna vers son père qui posait sur David un regard empreint de perplexité.
Où a-t-il appris notre langue, se demandait-il. Est-ce un bon présage ?
- Je te sens soucieux Père, quelque chose ne va pas ?
À ces mots, les traits inquiets de Rahma se métamorphosèrent en un sourire radieux qui illumina son visage.
- Non, mon bébé, tout va bien.
Mika lui rendit son sourire, puis le père sortit.



La première journée de David fut ponctuée de cours instants de lucidité. Mika restait assise à ses côtés, renouvelant, de temps à autre, les pansements cata plasmiques qui recouvraient ses nombreuses blessures.
Le lendemain matin, le conseil de la tribu s'était rassemblé sur la petite place du village, afin de décider du sort de David lorsqu'il serrait sur pied. Le conseil était composé de Rahma le chef de la tribu, de Moro le chef des chasseurs, de Kipu la responsable des repas du clan, et bien sûr de Tépi le vieux sorcier. Le débat grondait entre le quatuor. Rahma souhaitait que David reste, à condition de s'intégrer totalement à la vie quotidienne de la tribu. Tépi, quant à lui, voulait tout simplement l'exécuter sans autre forme de procès. Moro, plus modéré, proposait de le bannir du clan.
- Pourquoi le tuer ? S'insurgeait Kipu. Il n'a fait de mal à personne.
- Pas encore ! Ajouta Tépi d'un air malingre.
- Pourquoi le bannir ? Enchaîna-t-elle ignorant le trouble fait. Moi, je suis d'avis de lui laisser sa chance. Donc je vote pour qu'il reste.
Rahma se leva et déclara.
- Cela fait deux avis partagés, contre deux avis divergents. La décision du conseil sera donc dans un premier temps de garder l'étranger avec nous. Mais au moindre faux pas de sa part, le conseil se réunira de nouveau afin de décider de son sort.
- Tu as tors Rahma, au premier faux pas, il sera trop tard.
- Nous verrons le moment venu. Conclut Rahma avant que le conseil ne se disperse.



Le lendemain, alors que la brume matinale tardait à lever son voile sur le petit village, David se tenait debout devant l'entrée de la hutte de Rahma. Il se sentait faible, mais son esprit était clair. Les blessures qui recouvraient en grande partie son corps étaient sur le point de se refermer et ne le faisait plus souffrir. Quelques petits fourmillements fantômes subsistaient au bout de son auriculaire disparu. Il fit quelques pas hésitants en direction du centre de la petite place. Ses muscles, depuis trop longtemps inactifs, avaient perdu de leur tonicité, et chaque pas qu'il effectuait représentait une véritable performance. Petit à petit, David approchait des braises fumantes d'où s'échappaient de minces volutes grises. Soudain, pris de vertiges, il chancela. Sur le point de s'effondrer, il sentit quelqu'un agripper son bras et le soutenir.
- Ce n'est pas prudent de sortir seul, c'est trop tôt.
David se retourna et découvrit Mika qui était arrivée à temps. Totalement subjugué par l'incroyable beauté de celle-ci, il s'assit doucement, sans pouvoir la quitter des yeux. Accompagnant le mouvement, Mika s'agenouilla à ses côtés.
- Où suis-je ? Qui êtes-vous ? Et, bon sang, que m'est-il arrivé ? Demanda David d'une voix enrouée.
- Laisse-nous, Mika ! Lança Rahma qui était sortit sur le pas de sa porte.
Lâchant la main de David, Mika se leva et recula de quelques pas.
- Avant de te répondre étranger, il faut que je sache une chose. Rahma vint s'asseoir à côté de David et poursuivit. Où as-tu appris notre langue ?
Ce fut à cet instant que David s'aperçut que la langue de cet homme lui était parfaitement inconnue. Toute fois, pour une raison qu'il ignorait, il la comprenait et était capable de l'employer.
- Je n'en ai aucune idée. Répondit-il totalement abasourdi.
Rahma le dévisagea longuement cherchant à déceler si David disait la vérité. Puis, convaincu que c'était le cas, il lui fournit les réponses qu'il attendait.
S'installa alors une longue conversation entre les deux hommes. Rahma commença par faire les présentations de lui-même, de sa fille Mika et de toute sa tribu.
David appris, alors, qu'il avait été victime d'un accident d'avion et qu'il avait été recueilli par la tribu des Gurami. Cette peuplade primitive vivait en totale autarcie, voulant éviter à tout prix tous les contacts avec la civilisation. Ils vivaient exclusivement de chasse et de cueillette et se divisaient en quatre groupes distincts. Le premier groupe, destiné à la chasse, était constitué des hommes les plus robustes, et était dirigé par Moro. Le second, commandé par Tépi le sorcier, avait la charge de cueillir différentes baies ainsi que des plantes médicinales. Le groupe suivant, dont Kipu avait la responsabilité, était composé des femmes, des enfants et des quelques vieillards du clan. Leurs tâches étaient de préparer les repas, de restaurer les huttes, et d'alimenter le feu. Le quatrième et dernier groupe, composé essentiellement d'adolescents, restait totalement invisible. De manière totalement furtive, ils veillaient sur la sécurité du clan. Ils effectuaient des rondes invisibles, perchés dans les arbres, ou à même le sol, se déplaçant sans le moindre bruit. Une rotation s'effectuait entre chaque individu, qui ne revenait au village qu'une ou deux fois par semaine. L'organisation de la tribu était d'une relative simplicité, mais s'avérait tout de même d'une efficacité exemplaire. Lorsque tout le monde est à sa place, il y a de la place pour tout le monde, avait dit Rahma.



Quelques jours s'écoulèrent, où David fut mis à l'épreuve sous l'œil attentif de Rahma, et sous celui, bien plus fallacieux de Tépi. En premier lieu, il intégra le groupe dirigé par Moro. Au grand étonnement de tous, y compris de lui-même, David se découvrit comme étant un chasseur redoutable.
David, armé d'une sarbacane et d'une dizaine de flèches enduites de curare, avait suivi le groupe de six hommes à plusieurs kilomètres du village, s'enfonçant à l'affût, dans l'inextricable jungle.
Après quelques heures de marche, le groupe s'arrêta. Quelques hommes s'appliquèrent dans les yeux, à l'aide de feuilles de palmier, une potion traditionnelle. Bien que très douloureuse, cette potion topique leur servait à aiguiser leur vision de loin. Soudain, David, qui était un peu à la traîne, fut pris de violentes céphalées. Sa tête se mit à tourner et il fut contraint de poser un genou à terre. Se tenant la tête à deux mains, David fermait les yeux, semblant ne plus pouvoir les ouvrir tant la douleur était violente. Ses oreilles sifflaient comme lorsqu'on est sur le point de perdre connaissance et il crut un instant qu'il allait s'effondrer. Soudain, l'intolérable douleur s'évanouit aussi brutalement qu'elle était apparue. Lorsque David rouvrit les yeux quelque chose avait changé. Tout semblait plus clair dans l'éternelle pénombre qui régnait dans la forêt. La jungle semblait maintenant baignée d'une lumière étonnante. Les bruits, étouffés par la densité de la végétation devinrent assourdissants. À plusieurs mètres de là, deux hommes s'appliquaient leur mystérieuse potion. Contre toute attente, et malgré la distance qui les séparait de David, celui-ci fut persuadé d'avoir entendu le bruit de la minuscule goutte qui frappait le globe oculaire du chasseur. Sur sa gauche, à environs une dizaine de mètres, il aperçut sur le sol un combat à mort qui se déroulait entre deux insectes. David entendit très distinctement le bruit de la carapace qui se disloquait, lorsque le vainqueur porta le coup fatal à son rival, et vit très clairement le répugnant liquide jaunâtre qui s'en écoulait. Plus loin sur sa droite, un python se lovait autour d'une haute branche, et David percevait, avec une extrême netteté, le bruit quasiment inaudible de sa peau écailleuse caressant le bois lisse. Soudain, provenant des frondaisons, un imperceptible froissement de feuille le tira de sa contemplation ébahie. Dans un réflexe et une rapidité qu'il ne soupçonnait pas lui-même, David introduit une fléchette dans sa sarbacane et décocha son projectile mortel au travers de l'épais feuillage. Des petits rires moqueurs s'élevèrent alors à son attention.
- Tu as vu quelque chose, étranger ? Se gaussa Moro.
- Peut-être un crocodile ! Renchéri un des chasseurs.
Tous partirent d'un rire gouailleur, mais furent stoppés net par le bruit mat de quelque chose qui venait de tomber de l'arbre. Ils se regardèrent quelques secondes stupéfaits, puis Moro traversa les fourrés et revint avec, dans les bras, un singe laineux. La fléchette empoisonnée s'était directement fichée dans son cou et l'animal était mort avant même de toucher le sol. David ébaucha un large sourire. Un silence s'était installé parmi les chasseurs, Moro s'approcha de David et lui tendit sèchement le singe, le frappant à la poitrine avec celui-ci. Les chasseurs, visiblement vexés par l'étonnante dextérité de David, se remirent en marche sans un mot.
À la nuit tombée, le groupe fût contraint de s'arrêter. Ils confectionnèrent de petits abris sommaires, afin de pouvoir passer leur nuit de veille à observer les animaux susceptibles de passer tout près. Aucun d'eux n'aida David à bâtir son propre refuge, toutefois il réussit à dresser une petite masure à peu près acceptable.
La nuit avançait, et malgré tous ses efforts pour rester éveillé, David fini par s'assoupir. Soudain, un nouvel accès de douleur cérébrale le saisi brutalement. Cette fois-ci, la douleur se localisait précisément au niveau de ses sinus et de ses tempes. Lorsque celle-ci se dissipa, David fut pris d'une panique sans nom. Alors que la nuit sans lune plongeait la forêt dans une obscurité totale, David voyait maintenant comme en plein jour. En silence, il sortit la tête de sa cachette et constata que la forêt semblait baignée dans une lumière surnaturelle.
Que lui arrivait-il ? À chaque céphalée, David acquérait une nouvelle aptitude. Étaient-ce des séquelles dues à l'accident ? Oui, supposait-il, mais quand est-ce que cela s'arrêterait-il ?
Les nombreux parfums, qui siégeaient au cœur de la forêt humide, le frappèrent de plein fouet. Celui des fleurs, des arbres, de la terre semblaient décuplés. Il pouvait même sentir l'odeur de ses compagnons de chasse, allant même jusqu'à identifier chaque individu. Étourdi par cette foule de fragrances, David se laissait embarquer dans la contemplation olfactive de son environnement, quand soudain, une odeur qui lui était inconnue jusqu'alors, s'insinua dans ses narines. Une odeur forte, animale. Tout à coup, alors que fort de sa nouvelle capacité à voir dans l'obscurité, David aperçu au travers des feuillages, accompagné d'imperceptibles craquements de branches, une ombre qui se muait furtivement. Il n'avait aucune idée de ce dont il s'agissait, mais il ressentait la forte impression qu'un danger rôdait dans les ténèbres.
Il sortit à pas feutrés de son abri, et se dirigea (à l'odeur) vers celui de Moro.
- Moro, il y a quelque chose là-bas. Dit-il en désignant l'endroit du doigt. Je ne sais pas ce que c'est, mais ça me fiche la trouille.
Moro sortit de sa cache, et examina les alentours de son regard expert.
- Il n'y a rien du tout. Ne t'inquiètes pas.
David n'osa pas le contredire. La chose qui rôdait s'était arrêtée, et il sentait qu'elle les observait.
Moro se dirigea vers l'un des abris.
- Nanka ?
- Qu'y a-t-il ? Répondit l'homme en sortant.
- Va jeter un oeil par là bas, l'étranger dit qu'il a vu quelque chose.
Sans discuter, l'homme traversa l'épais branchage et disparu derrière celui-ci. Quelques secondes s'écoulèrent, durant lesquelles Moro regardait David d'un air impatient. Soudain, un hurlement déchirant résonna dans la forêt. Les quatre chasseurs sortirent simultanément de leurs cachettes et, l'arme poing, foncèrent dans les fourrés. Moro et David leur emboîtèrent le pas, et lorsqu'ils arrivèrent, ils découvrirent Nanka gisant allongé sur le dos, la gorge tranchée d'une oreille à l'autre. Un petit cercle se formait autour du cadavre. Quand soudain, surgissant des frondaisons, un jaguar fondit sur Moro. Moro fut violemment projeté sur le sol, et se débattait vigoureusement contre le félin. Les chasseurs décochèrent de conserve leurs fléchettes empoisonnées. Trois de celles-ci vinrent se ficher dans les flancs de l'animal, qui fut instantanément terrassé. Durant le bref combat, Moro avait été sévèrement blessé au bras droit et son sang coulait à flot de la plaie béante.
David s'approcha de lui, et s'aperçut avec horreur qu'une fléchette s'était plantée à quelques millimètres de la cuisse de Moro. Regardant de plus près, David s'aperçut que, suivant la trajectoire du projectile, une fine estafilade courrait sur la cuisse du blessé.
- Il a été touché par une flèche. Cria-t-il.
La faible quantité de poison qui avait pénétré la plaie ne tua pas Moro, mais le fit néanmoins sombrer dans un profond coma.



L'aube se levait sur le village, tandis que le petit groupe de chasseur arrivait. Moro, allongé sur un brancard de fortune, était dans un état inquiétant. Tépi vint à leur rencontre.
- Que s'est-il passé ?
- Nous avons été attaqués par un Karuga, Nanka est mort. Le temps que nous arrivions, il était trop tard. Ensuite le Karuga s'est attaqué à Moro et c'est en voulant le défendre que l'accident est arrivé.
- Qui a tiré ? Demanda Tépi en fixant David d'un regard soupçonneux.
La question resta en suspend. Et Tépi enchaîna.
- Nous éclaircirons ça plus tard, emmenez-le dans ma hutte. Il n'est peut-être pas trop tard.
Les hommes s'exécutèrent.


Alors que le sorcier tentait de sauver la vie Moro à l'aide de plantes médicinales et d'incantations, Rahma entama une enquête afin d'établir les responsabilités.
Lors de chaque partie de chasse, les hommes emportaient chacun dix flèches. Rahma décida donc de compter celles qui restaient en possession des chasseurs. Hélas, chaque homme avait tiré une flèche. Évidemment, les soupçons se tournèrent naturellement vers David qui était novice dans la discipline de la chasse. Se sentant acculé, celui-ci se mit aussitôt sur la défensive.
- La seule flèche que j'ai tirée, a servi à tuer un singe.
- Et où est ce singe ? Questionna Rahma.
Dans la précipitation, David avait abandonné la dépouille du primate dans la jungle, abandonnant par la même occasion toute preuve matérielle susceptible de le disculper.
À ce moment-là, Tépi sortit de sa case. Son regard était sombre et empreint d'une tristesse non feinte.
- Le cœur de Moro a cessé de battre, mes frères. C'est l'étranger qui l'a tué, il faut le châtier.
Les regards pesant de tout le village s'abattirent sur David qui sentait la peur s'immiscer en lui.
- Ce... Ce n'est pas moi, je... J'ai tué un singe... Dans la forêt.
Alors qu'un murmure grandissant s'élevait de l'assistance, Rahma se leva et d'un geste impatient dispersa la foule.
Rahma réitéra sa question.
- Où est le singe ?
- Il est resté dans la forêt. Dit David qui reprenait peu à peu son calme.
- Laisse moi le punir comme il le mérite. Déclara Tépi avec une jubilation mal dissimulée.
Un chasseur s'avança alors.
- C'est ma flèche qui a atteint Moro. Il faisait nuit et j'avais peur que le Karuga ne tue notre chef. J'avoue que j'ai paniqué et que je n'ai pas vraiment pris le temps d'ajuster mon tir.
Le visage de Tépi sembla se liquéfier. Il grimaçait de contrariété, alors qu'un soulagement indicible s'emparait David.
- Tu as eu le courage d'avouer ta faute Maki, je serrais donc clément. Dit Rahma. Mais ta négligence est dramatique par conséquent tu seras banni du clan durant un mois. À ton retour, tes armes te seront retirées, et tu intégreras le groupe des cueilleurs pour une année.
Maki baissa les yeux.
- Ta punition est juste Rahma, et je l'accepte. Merci pour ton indulgence.
- Va mon frère et reviens-nous purifié. Conclu Rahma.



Le soir tombait sur la forêt, et le village s'était réuni autour du feu. Le repas était constitué de différents fruits de quelques racines comestibles, ainsi que quelques champignons. Une trentaine de torches avaient été disposées autour et dans de village.
David ne cessait de penser à Moro, Nanka et Maki.
Rahma regardait David. Il se demandait qui était cet homme capable de parler sa langue sans aucune difficulté. Il avait pris la responsabilité de l'intégrer au village, mais une foule de questions le hantait.
Les chasseurs racontèrent au reste de la tribu, avec quelle aisance David avait tué le singe.
- Si David n'avait pas senti le danger que représentait le Karuga, peut-être que les pertes humaines auraient été plus importantes. Dit l'un des chasseurs.
Rahma écoutait sans laisser transparaître la moindre émotion.
Alors que David prenait un fruit, il frôla involontairement la main de Mika. Elle rougit, visiblement gênée. Il lui sourit, elle était si belle. Mika jeta un bref coup d'œil à Rahma, dont la scène n'avait pas échappé à sa vigilance. Il fronça les sourcils et tourna son regard vers David qui était toujours pris dans la contemplation de la jeune femme. Rahma toussota légèrement, David sursauta et sorti de sa béatitude. Mika tentait de dissimuler un petit sourire, derrière sa main. Durant tout le repas, David et Mika se jetèrent de petits regards clandestins, alors que Rahma, loin d'en être dupe, feignait de les ignorer.
La lune était déjà haute dans le ciel, lorsque les derniers villageois rentrèrent dans leurs huttes. Il ne restait autour du feu que Rahma, David et Mika.
- Je suis vraiment désolé pour ce qui est arrivé à Moro, dit David.
- Pas autant que moi, ajouta Rahma. En plus d'être un excellent chasseur, il laisse derrière lui une femme et deux enfants. C'était un homme dévoué, et je considère sa mort comme une lourde perte à tout point de vue.
- David pourrait le remplacer père, il a fait ses preuves, aux dires des chasseurs.
Rahma fit un petit geste impatient.
- Laisse-nous Mika, veux-tu ? Nous parlons entre hommes.
- Le sourire, qui avait illuminé son visage toute la soirée, s'évanouit instantanément.
- Mais… Père.
- Laisse-nous Mika, je t'en prie.
Mika obéit sans plus de contestation, et rejoignit la hutte.
- J'aime ma fille, reprit Rahma. Plus que tout au monde. Je ne veux pas qu'un homme la fasse souffrir.
- Pourquoi dis-tu cela, répondit David, l'air de rien.
- Crois-tu que je n'ai pas remarqué vos agissements ce soir ? Je ne peux pas tolérer cela, surtout aux vues du village. Certains ne t'ont pas encore adopté.
- Nous n'avons rien fait de mal, se défendit David.
- Non, c'est vrai, et c'est pour cela que je vous demande de faire attention. Des tes arrivées au sein de notre village, j'ai su que tu n'étais pas un mauvais homme, mais tu devras me séduire moi avant de séduire Mika. Me suis-je bien fait comprendre ?
- On ne peut être plus clair, Rahma.
Rahma se leva.
- Demain tu seras affecté à un autre groupe, alors passe une bonne nuit et médite sur mes propos.
- C'est d'accord, conclut David. Bonne nuit Rahma.
Tous deux pénétrèrent en silence dans la hutte du Chef.



Le lendemain, David fut affecté au groupe de cueilleur conduit par Tépi. La pluie tombait dru sur la jungle qui s'éveillait. Le groupe était formé de huit hommes et de quatre femmes, tous munis de petits paniers faits de feuilles de palmier. Chaque individu bénéficiait d'une large connaissance des plantes acquises durant plusieurs années. David, seul inexpérimenté du groupe, se contentait de les suivre, et en parfait autodidacte, essayait de s'instruire.
Pendant ce temps, Rahma avait pris Mika à part et la sermonnait.
- Je n'aime pas trop les regards que tu échanges avec David, dit-il.
- Je ne vois pas pourquoi.
- David n'est pas encore accepté de tout le monde, et je te rappelle qu'il doit encore faire ses preuves. Nous ne savons que peu de choses sur lui, et pour la sécurité du village nous devons faire preuve de modération.
- Il n'est pas mauvais, tu le vois bien.
- Ce n'est pas l'avis de tout le monde, et je me dois d'en tenir compte. De plus si Tépi s'aperçoit de quelque chose, cela lui ferra une raison de plus de le détester.
- Ne crains rien Père, je serrais discrète.
Rahma se contenta de ce qu'avait dit Mika, bien qu'il aurait préféré qu'elle lui dise qu'elle ne recommencerait plus.

Dans la forêt, David observait le groupe de cueilleur. Les effluves de parfums, émanant des nombreuses plantes, l'enivraient littéralement, tantôt attiré tantôt refoulé par les différentes saveurs qui s'insinuaient dans ses narines. Soudain, un puissant arôme sirupeux éveilla son intérêt. Il s'approcha de la magnifique plante d'où suintait ce doux parfum.
- Comment s'appelle cette plante ? Demanda-t-il à une femme qui ramassait de petites racines non loin de lui.
La femme jeta un oeil en direction de Tépi qui la regardait sévèrement, puis se releva effarouchée et s'éloigna précipitamment.
David lança un regard acide à Tépi, qui était visiblement satisfait.
- Quelle est cette plante ? Dit David, sur un ton un tantinet provocant.
Tépi baissa les yeux sur le végétal et répondit.
- C'est une Magalé, ses fleurs son comestible et succulente.
David n'aperçut pas la petite lueur traîtresse qui traversa les yeux de Tépi, et, s'agenouillant, il cueillit une des fleurs bleutées qu'il porta à sa bouche. Soudain, une nouvelle douleur lui vrilla le crâne et l'estomac, lui coupant momentanément la respiration. Lorsque la douleur s'éteignit, David éprouva une telle répulsion à la vue de la fleur qu'il se mit à vomir. À ce moment précis, deux mots lui vinrent à l'esprit : " Poison " et " Mort ".
Soudain, un fracas terrifiant, suivi d'un cri de douleur résonnèrent dans la forêt. Abandonnant leur besogne, tous coururent en direction du bruit. Un arbre aux racines pourries s'était abattu sur une femme qui hurlait de douleur. Ses jambes étaient écrasées sous le poids considérable de l'arbre gigantesque. Le groupe au complet, excepté Tépi, tentait de soulever la masse colossale, sans y parvenir, l'arbre refusait de bouger d'un millimètre. Alors que David s'arc-boutait, déployant toute la force dont il était capable, une formidable douleur s'éveilla en lui. Les muscles de tout son corps se bandèrent semblant se tétaniser sous l'effet d'une effroyable crampe. Il lâcha prise quelques secondes et constata avec étonnamment que ses veines saillaient sous sa peau tendue par des muscles qui avaient pratiquement doublé de volume. La douleur dissipée, David repris sa place aux côtés de ses compagnons et dans un effort surhumain ils réussirent à soulever le tronc massif. La femme se traîna péniblement sur le côté, et ils purent enfin relâcher l'arbre meurtrier. Les hurlements déchirants de la femme parvinrent jusqu'au village, et Rahma, accompagné de plusieurs personnes, accourut aussitôt.
- Un arbre est tombé sur Wana ! Dit un des cueilleurs. Elle a les jambes broyées, et souffre le martyre.
- C'est la faute de l'étranger, cria Tépi. Depuis qu'il est arrivé le mauvais sort s'acharne sur nous.
- Du calme Tépi. Répondit le chef.
- Ne vois-tu donc pas l'évidence Rahma, c'est l'œuvre de Mankara.
- Rentrons au village, Wana a besoin d'être soignée.



Le débat fut houleux, ce soir-là autour du feu. Après le repas, Tépi engagea un discours dur et sans équivoque, à propos de David.
- Depuis que l'étranger est arrivé, les dieux sont contre nous.
- Pourquoi t'acharnes-tu sur lui de cette façon ? Dit Rahma.
- Moro, Nanka, Wana ne te semblent pas des raisons suffisantes ?
- David n'a rien à voir avec tout cela.
- Ce n'est pas lui directement, mais notre village est maudit depuis son arrivée.
- Ce ne sont que des coïncidences.
- Non, Rahma c'est l'œuvre de Mankara.
- Arrête un peu avec tes calembredaines ! Répondit Rahma en haussant le ton.
Tépi se leva et s'adressa à l'auditoire.
- Ne voyez-vous pas que l'étranger nous a apporté la malédiction de Mankara. Faudra-t-il qu'il y ait d'autres morts et que le village sombre dans la terreur, avant que vous ne compreniez le danger que représente cet homme. Il faut le tuer.
Un murmure s'élevait de l'assistance, et Rahma laissa éclater sa colère.
- Rentre dans ta case, Tépi, je ne supporte plus tes tentatives d'endoctrinement de mon village. Hors de ma vue !
Tépi, fou d'une rage contenue, se dirigea vers sa hutte, et le calme revint. David, à la fois excédé et terrifié, se leva et s'en fut à l'écart des villageois. Au bout de quelques minutes Mika se leva à son tour et vint le rejoindre. David était assis sur une souche, les yeux rivés sur le sol, lorsque le doux parfum de Mika révéla sa présence.
- Que veux-tu Mika ? Dit-il sans se retourner.
- Ne t'inquiète pas David, Tépi est un peu extrémiste, mais il n'est pas dangereux.
David regardait le visage angélique de Mika.
- Peut-être, mais, hélas, cela ne va pas s'arranger, la situation ne cesse de s'envenimer. Il essaie d'influencer le village, et...
- Oui c'est vrai, mais tant que mon père sera là, tu n'auras rien à craindre. Le coupa Mika.
- De toute façon, j'ai pris ma décision, d'ici quelques jours je partirais.
Le visage de Mika se transforma, et David pu y déceler de la déception.



Tout au long des repas que la tribu partageait, David et Mika avaient échangé de longs regards. Rahma restait muet, essayant de contenir son envie d'y mettre un terme, mais un soir il prit sa fille à part.
- Il te plaît n'est-ce pas ?
- Non, Père, où es-tu allé chercher cette idée ?
- J'ai bien vu votre façon de vous regarder depuis quelques jours, et je ne suis pas né de la dernière pluie.
Elle rougit, et baissa les yeux. Quelques secondes s'écoulèrent en silence. Mika n'osait pas regarder son père.
- Tu l'aimes, n'est-ce pas ?
- Oui, Père. Finit-elle par dire, une pointe de défi dans la voix.
- David est un homme bon et j'ai une totale confiance en lui, mais fais attention à ce fourbe de Tépi. S'il s'aperçoit de quelque chose, sa convoitise et sa jalousie maladive pourraient le pousser à faire n'importe quoi.
- Dois-je comprendre que tu ne m'en veux pas ?
- Pourquoi t'en voudrais-je ? Depuis la mort de ta mère, je n'avais jamais revu cette lueur dans les yeux d'une femme, et de la voir dans tes yeux me ravit, et m'inquiète à la fois.
Nara, l'épouse de Rahma avait été tuée par la piqûre mortelle d'un scorpion, quelques années plus tôt, et Rahma ne s'en était jamais vraiment remis. Elle aussi était très belle, mais sa beauté n'était en rien comparable à celle de Mika, sa fille adoptive. En réalité Mika avait été, elle aussi, victime d'un accident d'avion vingt-quatre ans auparavant. Elle avait été recueillit alors qu'elle n'était encore qu'un bébé, ce qui expliquait, entre autres, sa morphologie radicalement différente de celles des autres femmes du village. Elle avait été la seule miraculée du crash, ce qui, dans une certaine mesure, la rapprochait encore de David.
Submergé par une foule de souvenirs, Rahma sentit les larmes inonder ses yeux, et, enfouissant son visage dans ses mains, il se mit à pleurer.


Les cris de quelques animaux nocturnes résonnaient dans la forêt. Mika s'était agenouillé face à David.
- Non, ne t'en va pas. Reste ici les choses vont s'arranger.
David caressa la joue de Mika.
- Je dois partir, les tiens ne m'acceptent pas, et j'ai une autre vie qui m'attend là-bas.
Mika prit la main de David et y déposa un doux baiser au creux de sa paume. Une larme silencieuse roula sur sa joue. David l'essuya du pouce, et doucement, déplaça sa main qui pénétra profondément dans sa longue chevelure. Mika vint se blottir contre son torse, David lui caressait longuement les cheveux. Elle leva les yeux vers lui mais au lieu de croiser son regard, ses lèvres rencontrèrent celle de David. Embarqué dans un long baiser Mika s'allongea sur l'épais tapis de feuille qui recouvrait le sol de la forêt. David laissait glisser ses mains sur ce corps splendide qui s'offrait à lui. Dévalant les fins contours de son cou, ses mains expertes descendirent jusqu'à la courbe délicate de ses seins. Mika, les yeux mi-clos, se laissait envahir par le plaisir. Délaissant le galbe subtil de ses seins, les caresses de David poursuivirent leur exploration, frôlant ses hanches parfaites et descendant jusqu'à l'extérieur de ses cuisses. Du bout de ses lèvres David pinçait délicatement ses tétons dressés, et, de ses mains, il exécutait des cercles lents, passant de l'extérieur vers l'intérieur des cuisses somptueuses, remontant le long de celles-ci, pour effleurer la douce toison humide de Mika. Celle-ci soupirait de plaisir. Avec une extrême douceur, la main de Mika saisi le membre tendu de David et imprima un lent mouvement de va-et-vient. Les lèvres de David quittèrent les seins parfaits de sa partenaire ; et, embrassant tendrement son ventre plat, glissaient inexorablement vers son sexe inondé de bonheur. Sa langue insolente caressa longuement ses lèvres offertes, flattant, par là même, son clitoris turgescent. Mika sombra dans les méandres des plaisirs les plus exquis, s'élevant jusqu'aux sommets de l'extase. Son corps ondulait sous l'empire d'orgasmes répétés. David remonta doucement le long de son corps vibrant, pour arriver jusqu'à sa bouche ouverte que l'air avait rafraîchie. Juste le temps d'un baiser, et déjà Mika descendait à son tour vers le phallus de David. L'anneau de ses lèvres enserrait délicatement son sexe, et David se laissa chavirer. De longues minutes passèrent, quand David, haletant, laissa jaillir le fruit de sa jouissance. Aussitôt, son sexe en érection commença à courber la tête, et Mika continuait, de ses lèvres adroites, à le caresser jusqu'à ce que le sang afflux de nouveau. Mika se mit à califourchon sur David couché sur le dos happant de son sexe vierge le phallus apprêté.
Cette nuit-là, ils firent longuement l'amour, sans se douter que ce serait la dernière fois.



Lorsqu'ils rentrèrent dans la hutte, l'aube était encore loin et ce fut, comme à l'habitude, dans des lits séparés qu'ils s'endormirent. Il ne fallut que quelques secondes à David pour sombrer dans un profond sommeil. Alors qu'il errait parmi ses rêves les plus insondables, une ombre se glissait subrepticement à l'intérieur de la hutte. La silhouette s'insinuait furtivement dans les ténèbres contournant chaque obstacle comme un habitué des lieux. En silence, tel un prédateur, l'ombre s'avançait vers le lit de David. Dans un frottement quasi inaudible, l'homme noir exhiba un couteau dont la lame affûtée mesurait près de vingt centimètres et la brandit au-dessus de sa future victime. Soudain, alors que la lame funeste s'apprêtait à plonger dans la poitrine offerte de David, celui-ci saisi son agresseur à la gorge avec une rapidité déconcertante. L'homme noir, qui n'était autre que Tépi, poussa des cris étranglés. Avec une force peu commune les doigts pénétrèrent profondément dans la gorge du sorcier, lui broyant la trachée dans un craquement sinistre. Comprenant ce qu'il était en train de faire, David retira vivement sa main, mais il était trop tard, Tépi s'effondra raide mort sur le sol de la case.
Ensuite, pour David, tout fut confus, il n'avait pas vraiment compris ce qui s'était passé, et maintenant il se trouvait au milieu de la place les mains liées dans le dos.
- À mort, l'assassin ! Criaient en chœur les habitants du village, ressemblant à des manifestants scandant leur slogan.
Rahma s'avança près de David et s'adressa à la foule.
- Tépi est mort, mes frères, il s'apprêtait à prendre la vie de David et celui-ci n'a fait que se défendre. Comment pouvez-vous juger si rapidement un homme qui a légitimement défendu sa vie. Avant de trancher sur son sort, écoutons ce qu'il a à nous dire.
Un lourd silence fondit sur le village. David était totalement abasourdi et ne trouvait pas ses mots. Rahma semblait attendre désespérément quelque chose de David qui restait définitivement muet. Il reprit la parole.
- David n'a pas commis de meurtre, mes frères, il a tué pour ne pas l'être. Peut-on le condamner pour cela ?
Un homme s'avança.
- Il a tué notre sorcier. Qui va soigner nos malades ou nos blessés ? Il détenait les secrets des plantes et des potions. Il éloignait les mauvais esprits qui rôdent dans la forêt. Qui va nous protéger maintenant ?
- À mort ! Criaient certains hommes.
- Le tuer serrait injuste mes frères, le bannir semblerait plus approprié. Dit sagement Rahma.
Pleurant à chaudes larmes, Mika s'avança vers son père.
- Non, Père je t'en supplie, je l'aime, et si tu le chasses je m'en irais avec lui.
Un homme de l'assistance prit la parole.
- Ou il part, ou il meurt. C'est la loi de notre tribu depuis de nombreuses années, et ce n'est pas maintenant que cela va changer.
Rahma regardait Mika incrédule.
- J'ai fait mon choix, Père et je n'y reviendrais pas. À toi de faire le tiens.
Mis au pied du mur, Rahma se trouvait face terrible à un dilemme. Tuer un homme innocent et perdre l'amour sa fille, ou bannir David, et perdre Mika aussi, mais en préservant son amour. Perdre pour perdre Rahma statua. Il prit la lourde décision de bannir David du clan, dans l'espoir utopique de revoir un jour sa fille tellement aimée.



Six jours de marche furent nécessaires, à David et à Mika, pour parvenir jusqu'à un semblant de civilisation. Rahma avait usé de tous ses arguments afin de dissuader sa fille de quitter le clan, mais Mika était resté de marbre, face à l'insistance de son père. Ils étaient donc partis au levé du soleil, laissant Rahma livré à son indicible peine. Emportant avec eux quelques provisions, une machette rudimentaire, une sarbacane et quelques flèches, ils traversèrent l'inextricable jungle sans encombre.
Ce jour-là, peu après midi, ils débouchèrent enfin sur une petite clairière, en bordure du fleuve amazone. Quelques maisonnettes, plutôt vétustes, parsemaient la berge. Une dizaine de maisons d'habitation, un bar et un petit commerce, constituaient ce qui, pour David, représentait le premier pas vers la civilisation. Trois hommes étaient occupés à décharger des caisses et des fûts de bière d'une pirogue amarrée à un ponton. David et Mika restèrent en retrait, dissimulés derrière l'épais feuillage.
- Ne nous précipitons pas Mika, nous ne savons pas qui sont ces hommes.
Les trois hommes acheminaient leur cargaison vers le bar, quand un homme, tout de blanc vêtu, en sortit. L'individu portait de fines chaussures de cuire blanc, un smoking blanc, et sous son chapeau blanc, une longue chevelure immaculée était attachée en queue de cheval. L'homme devait avoir la soixantaine révolue.
- Dépêches-vous, bande de crétins, hurla-t-il. Burton ne va pas tarder à débarquer.
À ces mots, une bouffée d'angoisse saisie brutalement David à la gorge. C'est impossible, il ne peut s'agir du même Burton ! Pensa-t-il, cherchant à se convaincre lui-même.
Soudain, un des hommes lâcha prise et laissa tomber une caisse qui sous le choc s'ouvrit, déversant son contenu. Des armes, une quantité impressionnante d'armes, en tout genre, se répandit sur la grève. Partant du colt 45 au P38, passant par des pistolets-mitrailleurs Uzzi, aux mythiques 44 Magnums, et sans oublier l'éternel Kalachnikov, tant prisé des assassins fous de guerre.
- Imbécile ! Hurla l'homme en blanc.
- Je... Je suis désolé Monsieur Sig. Balbutia l'homme.
À pas lent l'homme blanc s'avança vers le bougre qui s'empressait de ramasser les différents " creuse tombe " qui jonchait le sol. Alors qu'il saisissait l'un des nombreux pistolets, l'homme blanc lui écrasa la main du pied, y mettant tout son poids et toute sa satisfaction. Un sourire malsain illuminait son visage incroyablement pâle. Le seul contraste, qui existait dans toute cette blancheur, résidait dans ses yeux profondément noirs et totalement exempts de toute humanité.
- Je vous demande pardon, Monsieur. Gémit le supplicier pendant que son bourreau sortait un 44 Magnum de sa poche revolver.
- Je vous promets, Monsieur Sig, cela ne se reproduira plus.
- Je sais ! Répondit calmement l'homme blanc avant que son 44 ne crache son venin mortel.
Le type s'effondra. La moitié de son crâne et de son visage avait disparu, littéralement pulvérisée par l'impact de la balle. Sa cervelle déchiquetée gisait à plus de trois mètres de sa tête d'où s'échappait un flot saccadé de sang. Imperturbable, l'homme blanc rengaina son arme et d'un coup d'œil contrôlait si son beau costume immaculé n'avait pas été souillé par le sang du malheureux. Apparemment satisfait, il s'épousseta le col du revers de la main.
- Au boulot ! Cracha-t-il avant de se retourner et se diriger vers le bar. Après quelques pas, et sans même prendre la peine de se retourner il leva la main et dit :
- Enlevez-moi cette merde, et grouillez-vous de décharger cette foutue pirogue.
C'est un fou ce monsieur Sig, pensa David. Soudain, voyant la cruauté dont cet homme avait fait preuve, David se rendit compte que le nom de Sig, n'était autre que le diminutif de Sigismond. Ses souvenirs étaient flous, mais il se rappelait que Burton lui avait promis de le lui présenter, et un frisson d'effrois lui parcouru l'échine.
Mika qui s'était retournée, était secouée de sanglots incontrôlables. David vint la rejoindre et lui mit la main sur l'épaule.
- Tout va bien Mika ?
- C'est horri... Son estomac rudement secoué ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase, et dans un flot répugnant, Mika rendit le maigre repas qu'ils avaient fait quelques heures plus tôt. Quand elle se fut calmée, David la prit dans ses bras.
- Tu te sens mieux maintenant ?
- Oui, je crois. Répondit-elle, encore secoué de spasmes nerveux.
Le regard de David s'assombrit.
- Il faudra attendre la nuit. J'essaierai de te trouver des vêtements plus conventionnels, dans la petite boutique qui se trouve là-bas. Ensuite nous leur subtiliserons une pirogue. En descendant le fleuve, nous gagnerons plusieurs jours.



Dans la soirée, d'épais nuages noirs avaient assombri le ciel, et lorsque la nuit fût tombée, ceux-ci ne laissèrent aucun passage aux timides rayons de la lune, rendant la nuit totale et absolue.
- Fait attention à toi, David.
- Ne t'inquiète pas mon amour. Répondit-il avant de déposer sur ses lèvres un doux baiser.
Profitant de sa nouvelle aptitude à voir dans la nuit comme en plein jour, David s'enfonça dans les ténèbres. Attentif au moindre bruit, il se faufila à l'arrière du petit commerce. Trois petites fenêtres étaient disposées sur le mur du fond. David, sans conviction, tenta de les ouvrir une à une. Alors qu'il essayait d'ouvrir la troisième, celle-ci coulissa et remonta sans opposé de résistance. David se coula à l'intérieur de la boutique et ne fut pas surpris de se retrouver dans la remise de celle-ci. Sur sa droite, plusieurs étagères étaient installées, sur lesquelles divers objets étaient disposés. En face, près de la porte, nombre de boîtes de conserves étaient entreposées. Enfin sur sa gauche, se dressait une penderie mobile garnie de vêtement militaire. David s'empara d'un pantalon-treillis et d'un tee-shirt camouflage, qu'il attacha autour de sa taille, et en toute discrétion, sortit du magasin.
Des éclats de voix, qui provenaient du bar, aiguisèrent sa curiosité. À pas de loup, il s'approcha d'une des fenêtres de la cabane. Les carreaux n'avaient manifestement jamais été lavés et David ne distinguait que de vagues silhouettes. Levant les yeux, il aperçut un faisceau de lumière, provenant du toit. Des fûts étaient disposés à l'arrière du bar, et avec agilité, David les escalada et se hissa sur le toit. Couché à plat ventre, il rampa jusqu'au petit Velux d'où provenait la lumière. Après avoir enlevé la fine couche de limon déposée par les pluies fréquentes, David put enfin apercevoir les quatre hommes accoudés au bar. Il s'agissait de Sigismond, de Tom, d'Alex, et de Burton.
- …Et demain, j'irais à notre planque du port de Rio, j'y resterais cinq semaines, et je verrais ce que je peux faire. Dit Burton.
À la vue des quatre criminels, David ne songea plus qu'à une chose, déguerpir de là au plus vite avant de qu'il ne le découvre. Alors qu'il rebroussait chemin, plusieurs tuiles cédèrent sous son poids, et David se retrouva groggy sur le sol du bar. Les quarts hommes avaient dégainé leurs armes et s'approchèrent de David.
- Attendez ! Dit Burton. Je connais ce type. C'est celui qui nous espionnait dans notre planque de Fortaleza.
Tom s'approcha et remit David sur pied sans ménagement. Burton s'avança.
- Comme on se retrouve, mon ami. Je te croyais mort, mais je vois que je me suis trompé. Mais puisque tu nous fais l'honneur de ta visite, je t'en prie installe-toi.
David, encore sonné, se laissa guider par Tom qui le fit brutalement s'asseoir sur une chaise.
- Je crois que dans quelques minutes tu vas regretter d'avoir survécu au crash de l'avion. N'est-ce pas Sig ?
- Tout à fait Burt. D'autant plus que son agonie risque d'être longue, maintenant qu'il est entre mes mains.
À ces mots, David reçu un puissant coup de poing à la mâchoire.
- Moi aussi, je te croyais mort, sale pourrit. Dit David en reprenant doucement ses esprits. Et tes sous-fifres aussi, d'ailleurs.
Un sourire attendrit s'élargit sur le visage de Burton.
- Tu ne crois tout de même pas que je vais prendre le risque de prendre le même avion que la marchandise, non ? Comme tu es naïf, mon petit.
Du sang s'écoulait de la lèvre fendue de David. Il se sentait étourdi, mais l'adrénaline coulait à flot dans ses veines et il se sentait capable de punir, une bonne fois pour toute, ses agresseurs.
Comme s'il avait lu dans ses pensé Burton se tourna vers Alex.
- Attache notre invité, je ne voudrais pas qu'il tente quoi que ce soit et que nous soyons obligés de le buter avant le début des festivités.
Tom, qui était passé derrière lui, l'attrapa ferment par les oreilles, pendant qu'Alex lui attachait les poignets dans le dos.
- J'ai comme l'impression d'avoir déjà vécu cette situation, ironisa Burton. Pas toi l'espion ?
- Tu ne perds rien pour attendre. Marmonna David.
Burton éclata de son rire gras.
- Dans tes rêves, mon petit.
Soudain, on frappa à la porte.
Burt alla ouvrir et échangea quelques mots avec l'homme qui restait à l'extérieur. Burton se tourna vers David, un large sourire aux lèvres.
- Cette soirée est décidément riche en surprise. Déclara-t-il.
Il ouvrit la porte et David vit apparaître Mika dans l'encadrement de la porte.
- Non, cria-t-il. Elle n'a rien à voir avec notre histoire, laissez-la partir.
Burton fit entrer Mika, et la saisissant brutalement par les cheveux, l'amena au centre de la pièce.
David sentait une incommensurable colère s'insinuer en lui. Il haletait tel un taureau dans une arène.
- Qu'est-ce qu'on va faire de toi mignonne, dit Burton.
- On pourrait la violer et la tuer. Ricana Alex.
- Ou la tuer et la violer ensuite. Ajouta Sig qui s'était approché et lui caressant le visage.
David hurlait de rage.
- Ne la touche pas espèce d'ordure, sinon...
Sigismond se retourna et le saisi brutalement par le col.
- Sinon quoi ? Petit con !
À cet instant, David s'aperçut que ce n'était pas seulement l'iris des yeux de Sig qui étaient noirs, mais la totalité de ses globes oculaires. Ce qui rendait son visage encore plus terrifiant.
- Sinon je te crèverais. Répondit David, lui crachant au visage.
Fou de rage, Sigismond sortit son 44 et le braqua au milieu du front de David.
- Du calme ! Dit Burton en sortant son arme. Donnons-lui une vraie raison de nous haïr.
Et posant calmement le pistolet sur la tempe de Mika, Burton tira sans hésitation.
Mika s'effondra sur le sol. Un jet saccadé de sang giclait du petit trou qu'avait foré la balle, tout le côté droit de son visage avait gonflé sous l'impact, et son œil exorbité était devenu vitreux.
- NON ! Hurla David, des larmes de douleur et de rage inondant ses yeux.
Burton et ses acolytes se mirent à rire.
Dans un accès de fureur, David banda ses muscles et avec une étonnante facilitée brisa la cordelette qui entravait ses poignets. Profitant d'un instant de confusion, David empoigna par les cheveux Tom et Alex qui se trouvaient à ses côtés. Avec une force hors du commun, il fit s'entrechoquer leurs crânes qui explosèrent littéralement. Laissant choir les corps inertes sur le sol, David saisi la tête de Sigismond, et dans un mouvement rapide et vigoureux lui imprima une rotation. Dans un craquement terrifiant, la nuque de Sig se brisa. Ses jambes se dérobèrent sous lui et il roula sur le sol. Burton avait pris la fuite, et David partit à sa poursuite. Lorsqu'il sortit du bar, Burton était déjà à bord d'une pirogue à moteur et s'enfonçait dans les ténèbres. Il ne restait plus que trois pirogues, et toutes étaient exemptes de moteur.
Tu ne perds rien pour attendre, Burton. Pensa David. Je sais où tu vas.



Plusieurs hommes étaient sortis des maisons avoisinantes et tiraient des coups de feu en direction de David, qui partit se réfugier à l'intérieur du bar. Les quatre corps gisaient sur le plancher, David s'approcha de Mika. Il pleurait.
- Je te vengerais, mon amour, je t'en fais la promesse.
Il prit Mika dans ses bras et déposa un long baiser sur ses lèvres, puis il déposa doucement son corps inerte, et se dirigea vers celui de Sigismond. Sa tête était orientée à l'opposé de sa direction habituelle et sa bouche se tordait dans un rictus tourmenté. David se saisit du magnum 44 qui demeurait aux côtés de Sig, et s'approcha de la porte.
Le poids persistant du silence des hommes à l'affût l'accablait. Lorsque David passa la tête dans l'embrasure de la porte, les coups de feu claquèrent. Une balle siffla près de son oreille et vint terminer se course dans le montant de la porte, à deux centimètres de sa tête. Impossible de sortir par là, se dit-il, puis il se dirigea vers l'une des fenêtres qui se trouvait à l'arrière de la pièce et l'enjamba.
Lorsqu'il fut dehors, il se trouvait entre les fûts qui l'avaient aidé à grimper sur le toit. De là, il pouvait avoir une assez bonne vision d'ensemble tout en jouissant de l'invisibilité que lui offrait l'obscurité. Il put compter, en tout, douze hommes postés à différents endroits. Trois étaient cachés près de la boutique, quatre avaient élu domicile près de la maison la plus proche, trois autres s'étaient dissimulés à côté des pirogues et deux s'étaient embusqués plus loin dans la forêt. Il était tout à fait probable que d'autres soient cachés autre part mais, de là où il se trouvait, David ne pouvait pas les voir.
Il ouvrit le barillet du 44 et compta six cartouches. Sig avait rechargé son arme après avoir descendu son sous-fifre. Soudain, alors qu'il refermait silencieusement son arme, il s'aperçut d'une chose incroyable, voire impossible. À la place du moignon de son auriculaire gauche, trônait un nouveau doigt. David croyait devenir fou. Qu'il ait une vue plus perçante, un odora plus développé, une ouïe plus fine et une force décuplée, passait encore. Mais que son auriculaire ait repoussé spontanément le dépassait complètement. Jusque-là, David avait pensé que l'acquisition de ses nouveaux talents, était dû en partie au choc qu'il avait subit lors de l'accident d'avion. Mais pour ce qui était du doigt, il ne trouvait aucune explication cartésienne. C'est alors qu'un mot lui vint à l'esprit : " Mankara ".
Il avait été mentionné plusieurs fois par Tépi, mais David n'en n'avait jamais demandé la signification.
" C'est l'œuvre de Mankara ! " Avait dit le sorcier. Fallait-il comprendre qu'il s'agissait de quelqu'un ? Si oui, qui était-ce ?
- Entrons et butons ce fils de pute ! Cria un des hommes proches de la boutique.
David sorti instantanément de sa torpeur. Il ne faisait assurément pas le poids face au nombre de ses assaillants. La seule chose qui pouvait lui donner une infime chance, était de retourner à l'intérieur du bar et de récupérer les autres armes qu'il pouvait y trouver. Naturellement, Tom et Alex en possédaient chacun une. David les glissait dans sa ceinture, quand il entendit des bruits de pas qui s'approchaient précipitamment.
- Allons-y les gars ! Cria une voix.
Plusieurs hommes s'avançaient dans l'obscurité aux abords du bar. David pouvait sentir leurs odeurs. Il détecta trois odeurs différentes. Mais, sous chacun de ces remugles, il percevait le même arôme, celui de l'adrénaline qui coulait dans leurs veines. Soudain deux d'entre eux firent irruption dans le bar. David tira par deux fois, et chaque détonation fut accompagnée d'un bref cri de surprise. Les deux hommes s'effondrèrent simultanément sur le sol. Chacun d'eux avec une balle logée entre les deux yeux.
Ne pas paniquer devenait le maître mot dans l'esprit de David. Au moment même où il s'éclipsait par la fenêtre, le troisième homme fit incursion en tirant à tout va. David réussit à sortir juste à temps.
- Il passe par derrière ! Hurla l'homme à l'attention de ses associés.
Des pas venaient dans sa direction et David fut contraint de rebrousser chemin une seconde fois. L'homme qui était à l'intérieur l'attendait de pied ferme, l'arme braquée dans sa direction. David prit un élan, et plongea littéralement par la fenêtre, il exécuta une roulade sur le sol tout en tirant en direction de l'homme qui s'écroula à genou. La balle l'avait atteint en pleine gorge, et il essayait désespérément le retenir le sang qui s'écoulait abondamment de sa carotide percée. Ses yeux exprimaient une terreur sans nom, celle que l'on ressent lorsque ce sont nos dernières minutes d'existence et que malgré tout ce que l'on puisse faire, la mort sera inéluctable. L'homme essaya de prononcer quelques mots, dont David ne compris pas le sens, ses yeux se révulsèrent et il s'effondra. Profitant de ce que l'essentiel des hommes se dirigeait vers l'arrière de la maison, David s'en fut par la porte, et se dirigea hâtivement vers les pirogues qui étaient à quai. Durant sa course folle, les coups de feu crépitaient et plusieurs balles vinrent s'enfoncer dans le sol sableux, juste à côté de lui. Soudain, alors qu'il s'approchait d'une des pirogues, une balle vint le frapper à la hanche et le traversa de part en part. Sous la force de l'impact, David trébucha et s'écrasa au fond de la pirogue. Une douleur intolérable irradiait tout son flanc droit. Mu par une force insoupçonnée, David saisi les pagaies et se mit à ramer de toutes ses forces. Des coups de feu retentissaient encore, accompagnés de cris confus, quelques balles crevèrent la surface de l'eau mais déjà, David s'éloignait du rivage.



Lorsque le jour pointa, l'embarcation s'était échouée contre les racines d'un palétuvier. Peu après qu'il eut été en sécurité, David, accablé de douleur, avait perdu connaissance et avait dérivé plusieurs heures durant. Lorsqu'il ouvrit les yeux le monde semblait tourner autour de lui, et il lui fallut plusieurs minute avant de retrouver tous ses esprits. Une douleur sourde irradiait de tout son côté gauche. Le sang avait cessé de couler de sa blessure. David prit un peu d'eau dans sa main, et entreprit de nettoyer les pourtours de la plaie. Alors que le sang coagulé de réhydratait et coulait au fond de la pirogue, David refusait de croire ce que sa vue lui imposait. À la place du trou béant que la balle avait laissé, ne subsistait plus qu'une vague cicatrice. Totalement abasourdi, David tenta de se relever et ce fut sans aucun problème qu'il y parvint. Il avait acquis l'étrange pouvoir de guérir spontanément de ses blessures.
- Mais, que m'arrive-t-il ? Pensa-t-il, sentant une sorte de peur jubilatoire envahir tout son être.
Cette fois-ci, David ne pouvait plus trouver de réponse rationnelle à ses interrogations, et une fois de plus le nom de Mankara apparut clairement à son esprit.
Chassant cette idée, David prit pied sur la berge. Une vague douleur persistait autour de la cicatrice, comme une très vielle douleur qui, après de longues années, se réveillait de temps à autre. Son estomac émit un long gargouillis tonitruant, il avait faim, et il lui fallait trouver de quoi manger. Mettant tous ses sens en exergue, il lui fallut moins d'une heure pour débusquer un jeune phacochère, qu'il tua d'une balle en plein dans l'œil.
Il avait la viande, mais encore lui fallait-il faire du feu. Il commença par rassembler quelques morceaux de bois morts, qui ne manquaient pas dans la forêt, et les disposa en tas compact sur la berge. Le bois était humide, mais peu importait car de toute façon, il n'avait ni allumettes ni briquet pour l'allumer. Après avoir terminé de réunir les branches mortes, David s'assit à côté et se mit à réfléchir au moyen de créer l'étincelle qui l'embrasera. Il avait du mal à se concentrer, ses pensées se tournaient inévitablement vers Mika, le seul et unique amour de sa vie. Il revoyait Mika qui s'effondrait, la tempe perforée par la balle qu'avait tirée Burton, et sentait la colère monter en lui. Soudain, alors qu'il fixait le tas de bois, une flammèche bleutée apparut au milieu des brindilles. Sous l'effet de la surprise, sa colère se dissipa, et la flammèche disparut. Pétrifié d'étonnement, David restait quelques minutes devant les fines volutes de fumée grises qui s'élevaient de l'âtre. Était-ce un nouveau don qui s'éveillait en lui ?
Sortant de sa torpeur, David tenta de se concentrer, afin de constater s'il était investi du pouvoir de pyrokinésie. Malgré tous ses efforts de concentration, rien ne se passait. Était-ce une hallucination due à la faim qui le tenaillait ? Ou était-ce dû à l'accès de colère qui l'avait frappé. Contrarier par l'impression qu'il perdait tout contrôle de la réalité, une nouvelle bouffée de rage le submergea. À ce moment-là, la petite flamme bleue refit son apparition. Malgré l'envie d'exprimer sa joie, David tenta de maintenir son état de colère, et y parvint. La petite flammèche se transforma en flammes, puis en magnifique feu crépitant.




Après avoir dégusté son succulent repas, David s'endormit. Durant son sommeil, il fit un rêve étrange.
Il se trouvait chez lui, la neige tombait dru au dehors et il était affalé devant sa télé, quand la sonnette de la porte d'entrée retentit. Lorsqu'il ouvrit la porte, il se trouva face à Mika. Elle était vêtue d'un anorak rouge, d'un pantalon noir, et d'un bonnet enfoncé jusqu'aux oreilles. Elle était resplendissante.
- Mika ? Je… Je te croyais… morte ?
- Je le suis. Répondit-elle en pénétrant dans l'appartement. Je suis simplement venue pour te parler de quelque chose de très important. Une chose que tu dois savoir.
Elle retira son bonnet, et David pu voir le petit trou noir qu'avait laissé la balle. Il n'avait qu'une envie, la serrer dans ses bras, mais lorsqu'il s'avança vers elle, celle-ci recula.
- Il ne faut surtout pas que tu me touches.
- Mais… Pourquoi ?
Mika ne répondit pas, et se dirigea vers l'un des fauteuils du salon. David, abasourdi, s'assit face à elle. Un long silence s'installa, durant lequel Mika avait la tête baissée, un fin filet de sang s'échappait de la blessure mortelle. Elle l'essuya du dos de la main.
- Sais-tu qui est Mankara ?
- Mankara ?
- Mankara est un esprit séculaire qui hante la forêt depuis des centaines d'années. Il erre en quête d'un corps à posséder. S'il trouve un homme ou un animal blessé aux frontières de la mort, il investit son corps lui conférant tous ses pouvoirs. Elle marqua un temps d'arrêt.
David écoutait silencieusement, suspendu aux lèvres de Mika. Il n'osait comprendre où Mika voulait en venir. Il repensait à toutes ses nouvelles facultés, acquises depuis quelque temps.
- Le problème est que, au fur et à mesure qu'il lègue ses pouvoirs, il s'insinue plus profondément dans l'être investi.
- Tu veux dire que Mankara s'est emparé de moi ?
- Un jour, lorsqu'il serra totalement encré en toi, tu n'auras plus aucune maîtrise de tes actes. Mankara est un esprit malin, un esprit criminel qui t'obligera à commettre les pires atrocités.
Un frisson d'effroi grimpa le long de sa colonne vertébrale.
- Et ce n'est pas tout, David. Il y a un second esprit qui hante la forêt. Son nom est Mohlnav. Méfie-toi de lui, si un jour tu le croises.
- Ah bon, et pourquoi ?
- Tu sais tout ce que tu devais savoir, dit-elle en se levant. Maintenant je dois m'en aller.
- Non cria David, en l'attrapant par le bras.
Soudain, lorsqu'il entra en contact avec sa peau froide, il reçut une sorte de décharge électrique, qui le propulsa à l'autre bout de la pièce. Il alla s'écraser contre le mur et roula sur le sol. Il releva la tête vers Mika, qui déjà semblait s'effacer doucement pour s'enfoncer dans les hautes sphères de l'au-delà.
- Ne me laisse pas Mika. Hurla-t-il, et son cri résonna dans la forêt, le sortant de ce rêve étrange.



Plusieurs jours passèrent encore, avant que David n'atteigne la " vraie " civilisation. Il se souvenait que Burton avait parlé du port de Rio, il avait dit qu'il y séjournerait cinq semaines. Il lui fallait donc s'y rendre au plus vite, et le seul moyen qui lui permettait de rejoindre la ville restait le train. David se débarrassa de ses armes, il ne voulait surtout pas s'attirer des ennuis, puis il rejoignit la gare la plus proche. En se mêlant à la foule compacte des voyageurs, il monta dans le train en partance pour Rio. Les contrôles étant, fort heureusement rarissimes, son voyage clandestin se passa sans encombre.
Lorsqu'il arriva à Rio, la chaleur et la pollution semblaient peser de tout leur poids sur ses épaules. Complètement déboussolé, dans cette ville, dont il ignorait tout, il marcha plusieurs heures avant de trouver la zone portuaire.
Alors qu'il avançait parmi les gigantesques containers, disposés çà et là sur le quai, David s'arrêta brusquement. Son ouïe ultra développée lui permit d'entendre une voix qu'il aurait reconnu au milieu d'un millier d'autres. C'était la voix de Burton, l'assassin de Mika.
- Je t'ai retrouvé sale crevure, dit David. N'entends-tu pas le glas qui sonne ? Il est pour toi, salopard.
Se fiant au son de la voix, il s'approcha de son ennemi. David était en chasse, à l'affût tel un félin guettant sa proie. Tous ses sens en éveils, il s'approchait furtivement de sa pâture. Peu à peu, David ne se sentait plus tout à fait lui-même. Mankara s'était réveillé, il était là tout près de sa conscience, prêt à s'en emparer. Mais David voulait résister, tenir encore un peu, il le devait pour Mika, il le fallait pour venger sa mort inutile.
L'homme qui se trouvait avec Burton avait une voix râpeuse, une voix rauque et gutturale.
David aurait voulu pouvoir monter sur l'un des containers, mais ceux-ci, dont les parois étaient parfaitement lisses, n'offraient aucunes saillis ou quelconques prises permettant leur escalade. Poussé par un instinct qui n'était assurément pas le sien, David posa ses mains sur la paroi lisse et sentit alors une sorte d'attraction magnétique.
- Je peux le faire. Se dit-il en son for intérieur.
Et soudain David gravissait la cloison telle une araignée.
- Que dis-tu de ça, Spiderman ? Pensa-t-il sarcastiquement. Ça t'en bouche un coin, non ?
Alors qu'il arrivait au sommet, il put enfin apercevoir les deux hommes. L'homme qui accompagnait Burton était de dos et David ne pouvait voir son visage. De haute stature, des épaules carrées, il se tenait légèrement voûté sous le poids des années semblait-il. Il était vêtu d'un costume, de chaussures, et d'un chapeau d'un bleu électrique.
- Allons-y ! Dit Burton.
Les deux hommes partirent en direction d'un bâtiment aux murs sombres. David les suivait avec aisance et adresse, sautant d'un container à l'autre. Les deux individus entrèrent dans le hangar, et David patienta quelques minutes avant de s'y introduire à son tour.
À l'intérieur, de nombreuses caisses étaient entreposées dans la pénombre. Seuls de fins faisceaux de lumière, pénétrant par de petites fenêtres, traversaient le hangar de part en part. Burton et son acolyte avaient disparu de son champ de vision, et David s'arrêta pour humer l'air chargé de poussières en suspend. Il reconnut instantanément l'odeur saturée d'alcool et de tabac de Burton. Mais celle-ci était dissimulée sous un relent encore plus fort qui émanait de l'autre homme. Une pestilence infernale qui rappelait celle d'une charogne en pleine décomposition. Il entendait le bruit de leurs pas gravissant un escalier invisible de l'endroit où il se trouvait. Mais, en face de lui, à plus de six mètres de hauteur, se trouvait une grande baie vitrée donnant dans un petit bureau poussiéreux. Accroché au plafond par cette force maléfique qui s'éveillait en lui, David s'approcha de la fenêtre de manière à pouvoir apercevoir la porte d'entrée du bureau. Lorsque les deux hommes entrèrent dans la pièce, David manqua de lâcher prise tant son effarement fut grand. L'homme qui accompagnait Burton n'était autre que Sigismond en personne. C'était impossible, David lui avait brisé la nuque de ses propres mains, et il était là. La nuque voûtée, certes, mais bien vivant. David sentit la panique le gagner, mais la repoussa aussitôt. Ce n'était pas le moment de céder à l'affolement. Au point où il en était, il ne lui était plus indispensable de penser rationnellement, et il parvint à se ressaisir rapidement. Il tendit son oreille et perçut ce que se disaient les deux hommes au travers de la vitre.
- Tout sera près demain à l'aube, les caisses d'armes seront sur le bateau avec les munitions ainsi que les têtes nucléaires, dit Burton.
Une bombe ? Se dit David. Que veut-il faire avec des têtes nucléaires, ce salopard ?
- Les hommes sont prêts à embarquer dès ce soir, ajouta Sigismond.
David comprit alors que le trafic de drogue, pour lequel il devait enquêter au départ, n'était qu'un leurre destiné à brouiller les pistes des flics zélés et un peu trop curieux.
- Après ça, le monde entier saura qui nous sommes et on nous suppliera à genou, dit Burton en riant. Ils se prosterneront devant nous.
- Devant moi, tu veux dire ! Ajouta Sigismond. N'oublie pas qui est l'instigateur de cette mission.
- Heu… Oui c'est vrai, c'est toi Sig, mais il ne faudrait pas que tu oublies que sans moi rien de tout cela n'aurait été possible.
- C'est vrai Burt, d'ailleurs maintenant cesse de m'appeler Sig, et appelle-moi par mon nouveau nom.
- Ah ! Tu as un nouveau nom ? Et lequel est-ce ?
- Mohlnav. Répondit-il religieusement. Et maintenant je n'ai plus besoin de toi.
- Quoi ? Répondit Burton, ne sachant s'il fallait rire.
Sig alias Mohlnav, éclata de rire, et Burton presque soulagé l'accompagna. Soudain, Sig saisit, de sa grande main, le visage bouffit de Burton qui poussa un petit cri étouffé juste avant que sa tête n'explose sous la pression puissante de Mohlnav. Le sang gicla partout dans le petit bureau. Sa cervelle avait été propulsée contre le mur et glissait inexorablement vers le sol laissant derrière elle une traînée sanguinolente. Soudain, se détachant du mur, elle vint s'écraser sur le sol avec un bruit de serpillière trempée, que l'on jette par terre. Sig ouvrit la main, et Burton s'écroula de tout son long, méconnaissable. Sa tête n'était plus qu'un amas de chair et d'os, son nez s'était enfoncé profondément dans sa bouche et les dents de sa mâchoire inférieure étaient plantées dans son front. Ses yeux avaient été projetés hors de leurs orbites et pendaient au bout de leur nerf optique. L'un d'eux avait éclaté sous la pression et vomissait son contenu sur le sol.
Soudain, Mohlnav posa ses yeux intégralement noirs sur David, et esquissa un rictus démoniaque.
- J'ai senti ta présence Mankara, le moment de notre affrontement, tant attendu, est arrivé. Eructa-t-il.
- Viens me chercher Mohlnav, si tu l'oses.
Tout à coup Mohlnav bondit au travers de la vitre, la brisant en mille morceaux, en direction de David. Celui-ci esquiva l'assaut et Mohlnav atterrit sur le sol plus de six mètres plus bas. Exécutant une roulade, Sig se releva et hurla de sa voix éraillée.
- Descends, un peu et vient te mesurer à la puissance de Mohlnav.
David se laissa choir accomplissant un salto arrière, tel un héro de dessin animé.
S'en suivit un combat titanesque entre Mankara-David et Mohlnav-Sig. Mohlnav, poings en avant, bondit sur Mankara, qui l'esquiva d'un pas sur le côté, et lui assena un magistral coup de poing sur sa nuque. Sig s'affala sur le sol et se releva immédiatement, le visage déformé par la colère. Le combat reparti de plus belle, rappelant un film de Jacky Chan. David fut surpris de constater qu'il maîtrisait l'art du combat à la perfection. La bataille se passait tantôt au sol, tantôt sur les murs ou encore la tête en bas, pendus au plafond. Ils se trouvaient tous deux dans une sorte de monde parallèle, un monde où l'espace, le temps et la gravitation n'existaient plus. Ne subsistait de notre monde que le décor dans lequel ils évoluaient.
Durant le terrible combat, Mohlnav avait l'ascendant sur Mankara. Mais le coup fatal, qui sonna le gong final, fut porté par David. Lorsqu'il envoya son poing dans l'estomac de Sig, sa main pénétra profondément dans son abdomen, lui broyant les viscères. Mohlnav resta quelques secondes immobile, stupéfait, alors que Mankara, d'un mouvement brusque, accompagné de craquements répugnants, remonta sa main jusqu'à son cœur. David ressortit le cœur noir des entrailles de Mohlnav, qui restait debout hébété, vacillant d'avant en arrière. Mankara porta le cœur encore palpitant à sa bouche et le dévora.
- Noooon ! Hurla Mohlnav-Sig avant de s'effondrer sur le sol, secoué de spasmes violents.
David recula de quelques pas et fixa, d'un regard terrible, la dépouille de Sig. Une petite flamme bleue, presque invisible, courrait sur le costume bleu de Mohlnav, et quelques secondes plus tard le corps brûlait.
Lorsque David sorti de l'entrepôt, les flammes embrasèrent tout le bâtiment.




Quelques mois plus tard, David qui avait repris partiellement possession de son corps était tranquillement affalé devant sa télé. Il était saoul, une fois de plus et des canettes de bière s'amoncelaient autour de son fauteuil.
Il avait appris à partager son corps avec Mankara, et cohabitait sans trop de mal avec l'esprit de la forêt amazonienne. Le soir, après minuit, il laissait le champ libre aux désirs de Mankara, abandonnant sa chair au puissant spectre qui le hantait. David ne sut jamais ce que faisait Mankara dans ces moments et ne voulait pas le savoir. Mais, depuis quelques jours d'étranges meurtres sanglants plongeaient la ville dans la terreur. Le F.B.I était sur le coup, mais leurs investigations piétinaient.
Il était 22 heures et les programmes soporifiques de la chaîne l'emmenaient vers un état de somnolence, quand quelqu'un sonna à la porte. David se leva titubant et alla ouvrir. Sur le pallier, repoussant les limites de la beauté et de la grâce, Mika lui souriait.
- Mika ? Mon amour, est-ce bien toi ?
- Oui, répondit-elle. Je suis venu te remercier pour avoir vengé ma mort. Puis-je entrer ?
David s'écarta et Mika entra.
- Tu me manques, Mika.
- Toi aussi, c'est pour cela qu'ils m'ont laissé le droit de te rendre visite.
- Qui ça, ils ?
En guise de réponse, Mika barra ses lèvres de son index.
- Si tu veux le savoir, suis-moi.
Et David, qui comprit instantanément ce qu'elle voulait dire, s'approcha de Mika et la serrant dans ses bras l'embrassa langoureusement.


Le lendemain matin, la police ne retrouva qu'un corps inerte dans l'appartement de David. Fou d'amour, il avait suivi Mika grâce à son baiser de mort. Il avait accepté de l'accompagner dans l'au-delà car enfin, il était libéré du mal étrange qui le rongeait et qui portait le nom de MANKARA.


Fin.



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