Pendant la période des vacances, Julien avait pris l'habitude de débuter sa journée en se promenant le long de la grève. Il y avait trouvé un endroit idéal, tranquille, propice à son besoin d'évasion et il y avait élu domicile.
Ce matin-là, il était un peu fébrile, en se dirigeant vers la petite crique. Pourquoi ?… Il n'aurait su le dire. Il aimait cet endroit calme et presque intemporel, endroit qui lui était devenu, au fil des jours, si familier. Il s'y donnait souvent rendez-vous égoïstement. Allongé sur le sable fin, il se prenait alors à rêver, laissant son imagination vagabonder à sa guise. Il se laissait emporter par une sorte de griserie mentale qui se mêlait aux senteurs iodées venues du large. Le ressac de ses pensées venait alors buter sur les à priori de son quotidien, comme les vagues léchant inlassablement le rocher de granit rose, dressé en avant garde à dix pas de la falaise. Il devait y avoir similitude entre l'agitation de cette nature sauvage et le roulis de ses pensées confuses.
Ses sens endormis par l'accumulation de ses déconvenues, retrouvaient alors leurs destinations premières. La brise légère venant effleurer sa peau devenait caresse sensuelle. L'odeur entêtante des goémons aguichait son odorat paresseux et…, J'allais dire, blasé.
Toutes ces sensations, il aimait les retrouver, les savourer et régulièrement les mettre en mémoire au plus profond de son subconscient !
Au moment où il allait glisser ses pas dans le sable fin, il s'arrêta brusquement, contrarié et presque en colère.
Elle était là, allongée, à demi nue sur le sable, squattant son espace habituel. Venue du large ou d'ailleurs, elle venait lui voler, sans y être invitée, ses petits plaisirs habituels. Ressentait-elle les mêmes voluptés, les mêmes griseries ? Il se prit à jalouser le satin de sa peau de femme qui, sans nul doute, devait vibrer avec plus de sensualité que la sienne au moindre attouchement de la brise matinale.
Mais elle était si belle, se délectant apparemment de tout ce qu'il avait cru bon de s'approprier, qu'il eut un mouvement de retrait ! Il aurait été indécent de la déranger. Il se contenta de s'asseoir en haut de la sente pour ne pas l'effaroucher en lui révélant sa présence. Il aurait aussi bien pu remettre à plus tard sa visite à la crique et se retirer sur la pointe des pieds, mais il était subjugué par le spectacle charmant qu'elle lui offrait. Elle avait envahi son espace ?…Eh bien, il eut brusquement envie de le partager avec elle !
Il ne regardait plus la mer, ni les mouettes faisant du rase mottes sur le fil des vagues. Il ne voyait que ce corps de femme, ou de Sirène, qui s'offrait à son regard. Il ferma un instant les yeux pour mieux mémoriser cette sensuelle apparition. Un trouble indéfinissable s'était emparé de lui. Il se laissa bercer par cette houle nouvelle. Il fit un rêve...
L'Ève qui avait emprunté son Jardin d'Eden, était devenue tentatrice. Elle s'était redressée. Elle secouait la tête de gauche à droite pour chasser le sable de ses longs cheveux roux. Même ce geste si banal était devenu sensualité. Ses jolis seins, à peine retenus par le haut de son bikini, oscillaient avec grâce, comme le balancier de la vieille pendule qui trône dans le salon de Julien. Ils commençaient à rythmer, de minute en minute, les vagues de désirs de moins en moins inconscients qui s'emparaient de lui. Il ne lui en voulait plus. Il avait plutôt envie de la remercier de son intrusion. Elle animait avec tant de grâce son espace !
Aussi curieux que lui, le soleil, tout à l'heure encore à l'affût derrière la pointe des Guêts, n'avait pas hésité à darder quelques rayons malicieux sur cette créature de rêve, qui devenait, comme par enchantement, ombre et lumière. Il se faisait un malin plaisir à souligner ainsi les galbes de sa féminité. Il était devenu le complice de Julien, en mettant en relief les charmes encore cachés de ce corps offert à sa convoitise.
Féline, elle s'était levée d'un bond. Son regard s'était posé sur lui. Il était découvert ! Elle n'allait tout de même pas le chasser en le prenant pour un vulgaire voyeur ? Qu'y avait-il de mal à contempler cette beauté que le Ciel avait bien voulu mettre sur son chemin ?
Non ! Il pouvait être rassuré. D'ailleurs, elle lui faisait signe d'approcher de la manière la plus naturelle du monde. Il accéda à son invite en essayant de cacher le trouble un peu trop visible qui s'était emparé de lui. Son sourire était engageant… Aucune perversité dans son regard… Elle paraissait aussi désireuse que lui de lier connaissance. Le hasard avait bien fait les choses : tous deux se sentaient déjà complices.
Qu'il est long le chemin qui sépare deux êtres en quête de découvertes !… Qu'il est parfois perturbant ! … Julien était à la fois impatient de concrétiser ce premier contact et bouleversé au point d'avoir envie de s'enfuir, comme un intrus débusqué aux premiers assauts de ses rêves. Elle dut comprendre son hésitation. Elle avait fait les premiers pas sur le chemin qui les séparait et elle était maintenant si proche de lui qu'il sentait tous ses parfums de femmes venus le prier de ne pas reculer. L'aurait-il voulu qu'il ne l'aurait pas pu . Elle était devenue, pour ses sens, source chaude, prélude inattendu de ses désirs inavoués. Ses caresses étaient porteuses de tous les frissons. Ses baisers au goût de miel attisaient ses ardeurs. Sans qu'ils aient eu besoin de se communiquer leurs attentes, le charme avait opéré !… Tout était enchantement dans leurs gestes amoureux. Il sentait son cœur chanter contre le sien. Les mots étaient désormais inutiles. Leurs corps connaissaient par cœur la mélodie du bonheur qu'ils avaient entrepris de fredonner ensemble.
Le rêve s'était tout à coup évanoui. La Sirène avait replongé dans l'océan de son oubli. Il ne restait plus sur la plage que l'illusion de la marque creusée par leurs deux corps qui auraient pu s'y aimer. Des sillons de bonheurs partagés, dessinés dans le sable, lui faisaient penser que les vagues de leurs élans s'étaient confondues avec le ressac de la mer.
Il fit le vœu que la marée montante puisse lui ramener, même en rêve, par un beau matin d'été, cet amour fugitif qu'il n'attendait pas...
Sirène échouée sur le sable, ou fille du hasard ?… Illusion ou réalité ?… Sa douce inconnue, réelle ou virtuelle, lui avait redonné le goût d'aimer !