La nuit était tombée. Le crépuscule avait peu à peu fini de dévoiler ses mystères. Comme une mer étale, un silence étonné envahissait l'espace. Alors, après avoir respecté cette trêve, le monde des ténèbres reprenait ses droits. Dans un premier temps, ce n'était qu'une manifestation diffuse de mille petits bruissements émanant de cet environnement modifié. Des abords de l'étang, montait crescendo le coassement des rainettes rassurées par la protection de l'ombre. Comme en écho à ce concert improvisé, la faune et la flore entonnaient timidement leur mélodie vespérale.
Il était resté là, dans l'attente du moment. Il aimait ces heures indécises qui savent ramener la paix après les tapages du jour. Il frissonna sous l'effet de la légère brise qui venait de se lever et se recroquevilla un peu plus sur son banc. Les eaux dormantes se paraient d'étranges frissons, agacées par le souffle du vent. Qu'elle était douce cette liberté qu'il était venu chercher là, comme à un rendez-vous d'amour, dans le but d'échapper à la routine quotidienne !
Il ferma les yeux. Des ombres imprécises jaillissant de ses souvenirs avaient élu domicile dans son esprit devenu réceptif. Il aurait pu accrocher une anecdote sur certains, mais, dans l'instant, il préférait se laisser bercer par leur sarabande indiscrète et désordonnée. Un moment de paix… Un moment où l'on se refuse à penser… Un moment précieux, propice à une muette méditation qui n'a que le nom que l'on veut bien lui attribuer et qui, en fait, n'est qu'un instant de silence réparateur… Un moment de liberté, en quelque sorte !… Son moment de liberté !…
Au dessus de sa tête, le bruissement des arbres avait masqué l'approche de "l'intruse". Elle était maintenant devant lui, étonnée de le trouver là.
- Que fais-tu là, à cette heure, assis sur ce banc ? Ne crois-tu pas qu'il serait temps de rentrer ?
Il se redressa d'un bond. Le charme était rompu. Il fronça les sourcils avec agacement, comme s'il était en présence d'une apparition dérangeante. C'était pourtant sa femme ! Bien des années auparavant, il lui aurait sauté au cou pour se réfugier dans la douce chaleur de son giron, mais les années avaient passé.
Elle était là, devant lui, comme un reproche personnifié venant lui voler ses quelques moments de quiétude et de liberté. Il n'eut pas envie de lui répondre. Il replongea dans son engourdissement, la laissant plantée là, comme s'il la considérait comme "une quantité négligeable".
Etait-ce le crépuscule d'un amour ? Même pas ! Comme une laborieuse araignée, une tacite indifférence avait tissé sa toile autour le leur complicité de jadis, jusqu'à l'étouffer d'une façon quasi irréversible.
Solange avait réussi à s'accommoder des humeurs de son mari. Ce n'était pas de son fait cette indifférence qui les reléguait tous les deux dans une espèce de cohabitation plus ou moins acceptée. Plus sensible et plus perspicace, elle avait senti le vent venir. Il était comme cela, son Julien de mari !
Lui, on aurait dit un oiseau qui n'arrive pas à se poser, qui bat de l'aile à deux doigts du bonheur, hésitant à reprendre son vol, effarouché ou agacé par une main qui se tend, par un geste dont il n'arrivait pas à capter le vrai sens.
Elle, toujours sur ses gardes, toujours fuyante, comme si elle avait peur d'affronter la réalité d'un amour qui se meurt, peur aussi peut-être de lui dévoiler ses intimes attentes.
- Bon ! A plus tard. Moi, je rentre.
Julien ne leva même pas les yeux pour accompagner du regard cette femme devenue docile " par destination " et qui maintenant disparaissait dans l'ombre de l'allée menant à leur demeure, avec ses frustrations et ses rancœurs. Pourtant, ce soir, elle paraissait calme et résignée. Julien avait de la chance qu'elle continue à se glisser dans son ombre, comme une chatte apparemment soumise.
Il frissonna. La fraîcheur de la nuit avait fini par se repaître des dernières douceurs du crépuscule. Au bout d'un moment, il se leva, réajusta l'écharpe qui pendait à son cou et se dirigea vers la maison.
Lorsqu'il y pénétra, il eut un moment envie de se réconcilier avec son banal quotidien. Solange avait jeté une brassée de sarments sur les braises mourantes dans l'âtre de la grande cheminée du salon. Les flammes vacillantes jetaient maintenant sur les murs des ombres incertaines, tout en se jouant avec les quelques objets familiers qui composaient le décor et rendaient plus intimes cette pièce sans âme. Il huma la bonne odeur de soupe, qui s'échappait de la marmite en attente sur le coin de la cuisinière.
Solange apparut dans l'encadrement de la porte donnant sur le couloir. D'un ordinaire plutôt négligé, vu le peu d'intérêt que Julien semblait lui porter, elle avait enfilé, ce soir-là, en l'attendant, un peignoir de satin bleu nuit, libéré ses longs cheveux bruns qui s'étalaient désormais sur ses épaules à demi dénudées. Une insolite sensualité se lisait aux commissures de ses lèvres. Elle avança vers lui sûre d'elle et presque provocante. A chaque pas, le léger tissu s'ouvrait, laissant apparaître le galbe d'une cuisse. Elle était encore appétissante malgré la cinquantaine. On aurait dit qu'elle voulait se rappeler au bon souvenir de son mari, lui imposer ses envies de femme, voire tester une séduction devenue pour elle incertaine. Elle semblait vouloir s'offrir à lui, comme par bravade, comme pour jeter le trouble au plus profond de cet homme devenu absent, comme pour s'insinuer malgré tout dans son espace de liberté.
Julien s'approcha d'elle… Il la connaissait par cœur… Il savait comment il fallait la prendre dans ces moments-là. Oui, la prendre par surprise, s'il ne voulait pas la voir se dérober, satisfaite d'avoir réveillé en son homme de sourdes envies !…
Solange recula devant cette offensive aussi subite qu'inattendue et néanmoins espérée. Elle trébucha contre le rebord de la table. Julien profita de cet avantage pour la basculer sur ce lit de fortune. Elle se laissa faire. Qui aurait pu lire dans ses yeux la vraie raison d'un abandon aussi facile ? Avec un air faussement indifférent, elle se débarrassa de tout ce qui allait pouvoir faire obstacle à cette possession que son corps désirait encore, même si son esprit chagrin lui commandait de résister. Elle s'ouvrit à lui sans un mot. Seul un léger soupir marqua le moment de sa reddition. L'assaut avait été aussi violent que bref. Elle remit de l'ordre dans sa tenue, renvoya en arrière sa chevelure en désordre et, comme si rien ne s'était passé, se dirigea sans un mot vers un coin de la cuisine pour finir de préparer le repas du soir.