Le temps avait revêtu ses apparats d'automne et je frissonnais en contemplant à mes pieds ce lac de Lozère, qui avait, par le passé, inexorablement englouti les maisons de l'ancien village. Il fallait bien se rendre à l'évidence, ce passé était définitivement noyé. On avait eu beau reconstruire sur la hauteur un site d'un nouvel âge, mais celui-ci rechignait à se souvenir. Je m'étais mis à rêver en contemplant cette onde si calme, si énigmatique et pourtant si pleine de mémoire ! Ce lac était à l'image de ma vie.
J'avoue que ce parallèle me mettait un peu en colère !... Qu'en était-il advenu de mes souvenirs passés ? Les vagues du temps, souvent tumultueuses, avaient vainement tenté de les faire disparaître sans discrimination, comme les feuilles d'automne dispersées par le vent et qui s'en vont mourir dans l'oubli sous les pas indifférents du promeneur. Malgré cela, persistait en moi une sourde douleur mêlée de regrets.
Pourtant, ce soir-là, c'était une féerie qui s'offrait à mon regard. Le soleil, avant de disparaître derrière les montagnes, victime des caprices de l'heure, ensanglantait les eaux de ses feux caressants. Soudain, on aurait dit que surgissaient des profondeurs du lac deux mains pleines de tendresse qui se tendaient vers moi. Était-ce enfin l'annonce d'un bonheur qui s'était trop longtemps fait attendre ?
J'avais la colère, car j'avais une envie folle de répondre à cette invite, mais était-ce " raisonnable " ? N'était-il pas trop tard ? Les traits burinés de mon visage dévoilaient sans pudeur les blessures de mon âme et de ma jeunesse perdue dans les méandres d'un temps révolu.
Vous vous souvenez du " petit bonheur " de la chanson ? Il s'était si souvent enfui de mes rêves les plus légitimes ! Qu'en serait-il cette fois-ci ? Allait-il, une fois de plus me narguer, disparaître et me laisser seul sur le bord du chemin ? De voir autour de moi tant de gens heureux me remplissait plus de colère que d'envie. Y avait-il une sélection implacable dans la distribution des cadeaux que pouvait nous faire la vie ?
Le souvenir désolant de ceux qui avaient eu l'audace, ou le privilège usurpé de façonner ma vie, en semant sur la terre fertile et trop malléable de ma prime jeunesse des graines que je considérais aujourd'hui plus comme de l'ivraie que comme du bon grain, me mettait dans une sourde colère. De quel droit et en vertu de quelles compétences particulières, avaient-ils cru bon de me façonner à leur image ? L'éducation !... Quel terme ambigu et contestable !... J'aurais tellement préféré être autrement !...
Soudain, une main s'est posée sur mon épaule ! Elle était là, avec toute sa gentillesse et tout son amour, seule capable de dissiper mes colères et mes regrets et cicatriser les blessures du temps. C'était un " petit bonheur " tardif qui me susurrait à l'oreille des mots pleins de promesses. Ce " petit bonheur " semblait me faire comprendre que j'avais eu raison d'attendre, qu'il était définitivement de retour. J'ai su, à cet instant, que je n'avais plus de raison de me mettre en colère.
J'ai posé ma main sur la sienne et j'ai fermé les yeux. Ce n'était plus la fraîcheur qui montait du lac qui me faisait frissonner, mais une émotion pleine de reconnaissance, face à cette douce présence qui avait réussi à m'apprivoiser...