Somnolant dans la froidure de l'aube, Mouloud se rencognait à l'intérieur de l'anfractuosité de la roche... Il vissait ses paupières sur une vision étrange, échappée de son rêve :
Cherchell !
Depuis longtemps, sa mémoire défaillante refusait la netteté, les couleurs vives aux images si lointaines de sa jeunesse, vécue dans la douce torpeur de la bourgade coloniale...
Jouet d'une illusion - sans doute provoquée par la faim ou son affaiblissement - il pouvait contempler comme au temps de son enfance la place du marché, ombragée par ses "bellombras" aux troncs trapus au feuillage épais, grisée du bourdonnement de guêpes que l'odeur des oranges ou des quartiers de viandes des étals affolait. Gens et bêtes entêtés des senteurs lourdes des "daturas" dont le parfum capiteux pouvait rendre fou.
Mouloud engourdi par le froid n'osait pas non plus allonger ses vieilles jambes raidies, il savait qu'il lui faudrait manger avant que le soleil se lève, mais ouvrir les yeux c'était s'exposer à la perte de l'image qui le ravissait. Se concentrant davantage, il parvenait à imaginer derrière les toits de la ville, les rondeurs massives de la Chénoua semblant cavaler vers la mer, son dos recouvert d'un tapis verdoyant.
Cherchell, c'était l'insouciance, le vrai bonheur, Mouloud y avait vécu tranquille jusqu'à ses vingt ans. Un matin, sans qu'il n'y comprenne rien, car pour lui tout le monde était alors à une juste place, le ciel s'était brouillé, il y avait eu des cris et des déflagrations, des hurlements et des explosions. Dans les cafés maures, des tribuns locaux appelaient à rejeter à la mer, tous les colons, pieds-noirs, patos et autres militaires.
Alors, avec la bénédiction de son père Mouloud rejoignait les rebelles...
Il abandonnait les senteurs marines, le sable argenté des plages, il ralliait le maquis.
Aïcha, la belle aux yeux de gazelle, fille du chef des rebelles allait avoir treize ans. Dans la nuit de son anniversaire, elle avait fait la traditionnelle galette de sel pour voir par magie dans ses songes l'élu de son cœur :
Pétrissant sept pincées de farine et sept pincées de sel mouillées de sept gouttes d'eau, elle cuisait en secret sa galette sur les pierres du feu, pour la manger avant de s'endormir... Surtout sans boire sous peine de rompre le charme.
Dans son rêve à elle, un jeune homme en djellaba bleue caracolait sur un petit cheval fier et nerveux...
Depuis elle guettait tous ceux qui se joignaient aux rebelles, indifférente aux remontrances de son père furieux de la voir quitter la khéma comme une dévergondée.
Sept jours après le rêve de la jeune fille, Mouloud monté sur un vieil âne sec atteignait enfin le campement rebelle.
Il était exténué, sa chemisette bleue en loques collée à la peau par la sueur et la poussière.
Une jolie fille se précipita pour lui donner à boire.
La guerre avait duré longtemps.
Mouloud était brave.
Le temps passant, Aïcha avait convaincu son père et épousé Mouloud.
Mouloud n'avait pas été malheureux, il s'était aguerri.
Dans les montagnes, la vie était plus dure que sur les plages dorées.
Le temps des rapines fini, les hordes de rebelles dissoutes, il avait fallu assurer la subsistance de la famille, composée essentiellement du vieux père d'Aïcha et de ses jeunes sœurs. À leur mariage, on avait divisé le troupeau afin de doter chaque fille.
La Khéma avait fait place à une maison dont les murs épais protégeaient mieux des rigueurs de l'hiver, quatre pièces disposées en carré faisant rempart à une petite cour intérieure.
Quelquefois, il faisait la route pour se rendre dans la ville de son enfance, mais le voyage lui semblait plus long, et beaucoup de ceux qu'il connaissait étaient morts ou partis.
Alors il retournait dans la montagne.
Le temps chassait les années, hélas, le sein d'Aïcha demeuré sec, aucun enfant n'était venu combler leur vie. Les deux vieux ne se parlaient plus guère...
Mouloud traînait un troupeau misérable Aïcha surveillait le feu, et cuisinait chichement les quelques légumes qu'elle cultivait alentour.
Dans la vallée abritée, quelques autres nomades s'étaient sédentarisés édifiant des maisons presque semblables à la leur.
Mouloud songeait parfois que sa vie n'était plus qu'attente.
Hélas, un nouvel âge de violences couvait.
On entendait dire que des fous de Dieu égorgeaient sans merci.
Les deux vieillards sans armes feraient une proie facile.
On s'était réunis entre voisins, les quelques masures bien cachées par les replis du terrain n'étaient guère visibles, on pourrait se réfugier dans la plus vaste, celle d'Aïcha, et organiser un tour de garde, de façon à parer à toute éventualité. Cette solution enchantait médiocrement la vieille femme qui n'aimait pas qu'on dispose ainsi de ses affaires. Réfléchissant longuement, elle trouva une meilleure idée de protection :
Dans la cour, elle planta des piquets en terre, cela prit du temps, mais elle s'acharna grattant et creusant sans relâche, de ses bras malingres, malgré la dureté du sol. Quand elle eut fini, elle disposa sa réserve de fagots ménageant un espace où elle pouvait se tenir tout juste accroupie. Elle avait prévu un système de fermeture : deux autres fagots reliés l'un à l'autre qu'elle tirait de l'intérieur de sa cachette et qui la dissimulaient complètement.
Quand Mouloud rentra les bêtes, il la chercha longtemps tellement la cache était efficace.
L'homme réalisant que l'abri ne comportant qu'une place en conçut une certaine amertume... Qu'adviendrait-il de lui en cas d'attaque ?
Afin de montrer sa contrariété, il resta quatre jours dans la montagne avec ses bêtes sans redescendre dans sa maison, mais le Ramadan, touchait à sa fin, et il décida de rentrer pour le petit Aïd.
Il avait passé la nuit en tenant contre lui, une chevrette mal venue, ils partageaient un peu de chaleur, pendant qu'il mangeait les galettes sèches qui faisaient son ordinaire, la chevrette apprivoisée guettait les miettes qu'il lui abandonnait.
Soudain, la montagne se mit à gronder, d'un râle inhabituel. Mouloud terrorisé ne comprenait pas ce qui se passait, le bruit lui était vaguement familier, il croyait le reconnaître. Le sol vibrait. La montagne allait-elle trembler comme jadis ? Mouloud paralysé par la terreur, se laissa glisser sur le côté, la tête dissimulée par la chevrette, de loin, il devait ressembler à un amas de chiffons poussés dans ce coin par les vents.
Les clameurs se rapprochaient, Mouloud distinguait des cris :
" Adoration " hurlaient les cavaliers.
Comprenant ce qui se passait, Mouloud se terrait, levant à peine les paupières pour apercevoir les lambeaux de toile verte dont les piques et les sabres étaient ornés.
Longtemps, bien longtemps après leur passage.
L'homme se releva, rassembla ses bêtes et redescendit vers la vallée.
Il approcha prudemment des maisons, il régnait un silence de mort, quand il rentra dans sa cour, il buta sur une dague ensanglantée.
La maison était vide, la cour déserte, il s'approcha du tas de fagots, et n'entendit rien, il fit encore le tour de sa maison, tira les lits regarda sous les tentures, appelant à mi-voix :
" Aïcha, Aïcha "
Il tournait en rond et soudain il entendit comme un râle qui venait du tas de fagots.
" Mouloud c'est toi ? Aïe aïe aïe ! Ils sont venus, j'ai couru si vite que j'ai le pied cassé, aide moi j'ai eu si peur "