Trente minutes de retard ! Le froid était terrible. Il remonta son col.
Ça ne suffisait pas à le réchauffer : le col d'une simple blouse, mais ça l'aidait à tenir, alors machinalement, désespérément, il remontait son col.
Surtout ne pas s'asseoir, résister, marcher.
Ça faisait quatorze pas. Quatorze pas dans l'autre sens...
Sa montre marquait neuf heures ! Trente minutes de retard ! Hiro ne l'emporterait pas au paradis !
Surtout ne pas s'asseoir, ne pas s'assoupir.
Hier soir, s'éclairant à la flamme chiche de son briquet, malgré la froidure et ses doigts gourds, il avait réussi à bidouiller l'installation électrique : l'ampoule éclairait - faiblement - mais c'était toujours mieux que le noir ! Sans sa montre et cette chétive lueur, il aurait flanché durant la nuit.
Marcher sans s'arrêter, marcher.
Manuarii leva les yeux, essayant d'imaginer le ciel.
C'était le milieu de l'hiver, la chaleur serait bientôt étouffante !
L'onglée qui l'avait torturé durant les premières heures s'était atténuée, il ne sentait même plus ses doigts.
Combien de temps pourrait-il tenir encore ?
Ses yeux surtout le tourmentaient ; Il avait lu autrefois une histoire d'explorateur perdu sur la banquise, dont les yeux gelés avaient éclaté.
Il paraît qu'avant de mourir de froid, le cerveau a des fulgurances...
Lui ne voulait pas mourir !
Marcher, marcher encore. Tenir... Se cramponner à ce qui faisait sa vie ! Le lagon, l'eau turquoise, l'affaire familiale, les perles, les homards, le foot, les filles, oui même les filles !
À l'intérieur des grosses bottes de caoutchouc blanc, il avait en guise de chaussettes, entortillé quelques loques autour de ses pieds, la transpiration provoquée par le latex avait gercé ses mollets. S'il avait su !
Le froid titillait d'une façon étrange son dernier tatouage. Sur son épaule gauche, l'oiseau royal dont son clan et lui-même portaient le nom étendait ses ailes. Dimanche dernier, le tatoueur avait mis presque trois heures pour le fignoler, martelant sans relâche les peignes imbibés de l'encre traditionnelle.
Manuarii était homme. Il n'avait pas bronché pendant la séance !
Aujourd'hui, sous la morsure cuisante de l'air glacial, l'oiseau lui brûlait la peau.
Il sortit de la poche de son bermuda son sifflet pour le foot - quelqu'un devait bien être arrivé - il siffla, siffla désespérément avec pour seul écho le halètement sourd du moteur. Collant au métal glacé la peau de ses lèvres s'arracha. Le goût de sang dans la bouche l'emporta loin... Sur les terrains de chasses de son enfance... Il y capturait de petits oiseaux à la résine gluante et lorsque la bestiole se débattait encore quand il relevait ses pièges, il l'achevait d'un coup de dent sec juste derrière la tête et l'oiseau mourrait instantanément, tandis que Manuarii essuyait sa bouche.
Son propre sang avait le goût de l'oiseau qui meurt !
S'approchant du faible halo de lumière, il examina encore une fois ses mains, leur couleur habituellement ambrée comme du miel prenait un ton sinistre, grisâtre, ses ongles viraient du mauve au violet sombre.
Mourir ? Non ! Lutter encore, bouger, marcher, marcher toujours !
Sa respiration ne formait plus la bouffée de brume qui l'avait tant amusé quand, enfant, il était entré ici pour la première fois... Au pays, on ignore le grand froid ! En riant, il avait appelé son père et d'un mouvement de la main avait fait semblant de fumer comme un grand...
Il ne marchait plus, sans même s'en rendre compte, il s'était assis. L'ampoule clignotait maintenant, son grésillement ténu l'avait rappelé à la réalité. Tentant de se relever Manuarii s'était traîné à quatre pattes... et soudain il l'avait vu face à lui ! Le requin !
Le requin... Mais, quand était-ce ?
Dans l'eau cristalline du lagon, un grand requin blanc mangeur-d'hommes tournoyait sans fin, pris au piège. Le niveau de l'eau trop bas l'empêchait de retrouver la passe qui lui aurait permis de sortir, de rejoindre le grand large, l'océan... Les vahinés et les enfants n'osaient plus se mettre à l'eau pour de petites pêches ou simplement pour jouer ou se rafraîchir. Plus grave, les ouvrières de la ferme perlière avaient la frousse et cela posait de gros problèmes pour l'entretien des huîtres. Alors, Manuarii avait sanglé l'étui de son poignard à la cheville, préparé ses longues palmes, deux tridents et des harpons pour son fusil pneumatique. Il avait mis le zodiac à l'eau, lancé le moteur. Bien sûr, il aurait pu prendre une pirogue, gagner le milieu du lagon au rythme lent de puissants coups de pagaie, mais il était trop pressé, toujours mille choses à faire, il assumait davantage de responsabilités dans l'entreprise paternelle, comme hier.
Pas d'ancre dans le Zodiac, pour l'empêcher de dériver trop, Manuarii avait jeté un cordage simplement lesté d'une grosse pierre, l'eau était peu profonde deux mètres, trois ? Manuarii plongeait toujours sans bouteille, il pêchait comme les ancêtres du clan l'avaient fait avant lui.
Le grand requin sans méfiance s'était approché plus curieux qu'affamé. Dans cet endroit particulièrement poissonneux, il était repu ; On le remarquait au discret renflement de son abdomen et à sa façon de nager lente, souple, presque paresseuse, décrivant d'amples cercles, comme une danse lascive. L'homme n'avait pas de temps à perdre ! Ce ne se serait pas un duel mais la simple mise à mort d'un gêneur. Manuarii avait armé le fusil. Son harpon fusant précis pour se ficher dans l'œil du monstrueux poisson. Manuarii avait évidemment laissé filer son arme, c'était à peine une question de minutes. La bête tournoyait encore un instant, la cervelle transpercée, son œil laissant gicler un flot de sang rouge sombre bientôt corrompu par le sel de la mer.
Maintenant face au poisson mort, fixant l'énorme tête, il avait l'impression de la voir grimacer, cligner de l'œil ou esquisser un sourire. Un sourire moqueur, partiellement édenté, les impressionnants harpons d'ivoire ayant été soigneusement prélevés pour fabriquer les bijoux dont les touristes raffolent. Puis, il comprit : le poisson narquois figé dans sa mort gelée l'attendait. Ils feraient ensemble le voyage au pays des ancêtres !
À cette pensée, il eut un sursaut... S'il devait mourir aujourd'hui comment prendre dignement sa place dans la lignée alors qu'à 30 ans passés, il n'était ni marié ni père ? Avec lui l'oiseau royal arrêterait de flamboyer. Sauf si son père à près de 60 ans s'obligeait à prendre une jeune épouse pour donner un nouveau descendant mâle au clan.
S'il avait su !
Il revit le visage de Maréva chiffonné par le chagrin, son paréo ne dissimulant plus son petit ventre rond... Elle avait fui... Ce n'était pas une question d'honneur ou de déshonneur : ici un enfant est béni d'où qu'il vienne. Elle avait fui car elle avait compris que ce qu'elle prenait pour de l'amour n'était pour lui qu'une amusette sans lendemain.
Poérava, la petite sœur de Maréva l'avait averti de la naissance de l'enfant.
Manuarii avait choisi de l'ignorer.
Un garçon, quelque part dans les îles, avait un autre père, portait un autre nom... Comment s'appelait-il cet enfant perdu pour lui ?
Lui l'aurait appelé Manuarii son premier fils - comme son père et le père de son père !
Elle l'avait nommé " Océan profond "... Peut-être avait-elle songé à s'y noyer quand il l'avait rejetée. Pas le temps pour l'amour, pas le choix d'épouser une petite ouvrière qui plongeait pour relever les cadres d'huîtres perlières. C'est cela, ce fils oublié s'appelait Moana.
Pourrait-il dans un ultime effort faire comme cette femme ?
" Omar m'a tuer "
Ecrire !
Vite il saisit la liasse des bordereaux, un crayon dans sa poche.
Ecrire... Au dos du premier feuillet qu'il trouva la force d'arracher.
" Moana, fils de Maréva la seconde fille de Hiro... Moana est du sang de Manuarii. Il est mon fi... "
Il ne put achever le mot. Il s'écroula évanoui sur le sol glacial...
Les paupières closes...
Devant lui - au-delà de la dernière caisse de homards congelés partant vers l'Europe pour y être dégustés par les fêtards de décembre - le long passage s'était ouvert. Chemin, d abord étroit et sombre, mais dont il apercevait à l'extrémité, nimbée d'un éclat doré l'entrée lumineuse qui mène au séjour des ancêtres...
Manuarii s'était relevé, agile. Sur son épaule gauche, il sentait, au frémissement de ses ailes, l'oiseau flamboyant prêt à prendre son envol. Il arborait fièrement les attributs de son rang et de son clan. Il portait dignement sur sa tête, la tiare traditionnelle incrustée de coquillages, ornée de perles, de feuillages et de fleurs.
Ses oreilles tintaient des tambours royaux.
Il sourit au tendre visage de Maréva, elle était si jolie, les cheveux dénoués sous une délicate couronne de tiarés. Il aurait voulu lui faire encore l'amour sur la plage. Il aurait voulu qu'elle avance avec lui. Pourquoi ne marchait-elle plus à ses côtés ? Des guerriers portaient haut les torches indiquant le chemin. Ces hommes se prosternaient à son approche, rejetés aussitôt dans la pénombre. Lui avançait, avançait toujours vers la lumière.
Son cœur tressautait, frémissant comme un tendre oiselet englué dans un piège...
Hiro eut beaucoup de mal à ouvrir la porte du container.
Ça l'étonna, mais s'échinant dessus, il parvint enfin à la débloquer...
Surtout ne pas oublier d'actionner la sécurité intérieure afin de pouvoir en ressortir.
Manuarii allait encore l'enguirlander, c'était sûr !
Trois tonnes de homards à charger avant onze heures...
Le container devrait être bourré jusqu'à la gueule.
De plus le maudit requin prenait une place démente.
À cause de lui, il fallait réagencer tout le chargement, car il était impératif de caser l'intégralité de la commande.
Rentabiliser au maximum le container frigorifique.
Hiro se hâta... Peut-être que Manuarii ne s'apercevrait pas tout de suite de son retard, il échapperait ainsi à une sévère engueulade, le fils du boss n'était pas facile, plutôt du genre hargneux, en particulier avec lui...
Hiro venait de pointer.
La machine l'indiquait précise :
Ven. 03 DEC. 04
09h 02.
Trente deux minutes de retard ! La chaleur était terrible.
Il ferma pourtant le col de la blouse réglementaire et enfonça le calot blanc sur ses cheveux.
Hiro entra dans le container...
On ne voyait rien là-dedans !
Bon Dieu ! C'était quoi, là, par terre ?