La libre littérature française d'Amérique 26 août 2005



EMBROUILLE

France-Marie AUNAY



J'ai du mal à évaluer le temps qui passe...
Ici, la lumière n'entre jamais, les bruits sont confus, étouffés, dominés par un grondement rythmé qui m'obsède et ne cesse jamais... Je ne saurais dire depuis quand je suis enfermé. Longtemps !
Je n'arrive plus à me souvenir de ce qu'était ma vie d'avant... D'avant que je sois bouclé ici !
J'ignore la durée de ma peine. Je ne comprends pas ce qui me vaut cet enfermement, j'ai oublié quel affreux péché je dois payer...
Je ne sais même plus qui je suis.

Mes activités essentielles se limitent à quelques mouvements étriqués, de vagues étirements, flexions des membres que permet l'étroitesse de ma cellule, quand je m'ennuie trop, j'aime à frotter mes pieds l'un contre l'autre.

Il arrive que l'on me déplace, enfin que l'on déplace ma bulle, alors je perçois comme un balancement qui berce mon cachot et m'enchante, mais cela cesse toujours trop vite et l'ennui reprend.

Le temps passe...

Ceux qui me retiennent font montre d'une grande cruauté. Bien sûr, ils ne m'affament pas, ne me retiennent pas dans le froid. Mais c'est pire... cet isolement me pèse plus que tout et je me demande combien de temps je pourrais endurer cet ennui infini.

Depuis quelque temps, je ressens un nouveau malaise : j'ai la désagréable sensation que la taille de ma cellule se réduit. J'essaie d'en toucher les parois - elles me semblent chaque fois plus proches - je tente de les écarter, la matière en est souple et élastique, opposant peu de résistance. Mais dès que je relâche la poussée, elles reprennent inévitablement leur place initiale, finiront-elles par m'écraser ?

Je viens d'adopter une nouvelle position plus confortable, j'ai tout simplement croisé les jambes, autant tirer le meilleur parti de l'étroitesse de ma geôle. J'ai l'impression qu'elle diminue toujours, quel ingénieux mécanisme peut-il la réduire ainsi inexorablement ?

Une nouvelle chose m'angoisse, le bruit cadencé qui m'inquiète depuis toujours a maintenant un écho plus léger, mais plus rapide et aussi plus proche, comme si de l'autre côté de la cloison, un autre reclus subissait un sort identique au mien.
Après longtemps de réflexion, j'ai décidé d'entrer en contact avec l'autre captif.
J'ai appuyé à plusieurs reprises sur la cloison, d'abord sans résultat, et puis il a répondu... Je somnolais quand j'ai reçu un coup violent au niveau du visage...
J'ai compris, en peu de temps, que l'ennemi vivait aussi à côté...
Il a fallu composer avec les attaques perpétrées par l'autre. J'ai d'abord tenté de rendre coups pour coups, mais il était coriace. Esquivant comme je pouvais les heurts répétés, j'ai fini par effectuer une rotation à l'intérieur de ma geôle afin que ma tête ne prenne plus tous les chocs. Alors l'autre a mis au point une stratégie infâme... À force de secousses répétées, il a réussi à situer sa cellule au-dessus de la mienne, écrasant ma bulle contre une paroi extérieure accidentée et dure, rendant ainsi ma détention inconfortable donc encore plus pénible.

Ma geôle avait tellement rétréci que tout mouvement devenait pratiquement impossible, accablé que j'étais par le poids de l'autre... Pas d'issue, pas d'évasion possible, résigné, j'attendais... Mon destin était donc de périr écrasé par ma propre cellule, après longtemps de réclusion. D'ailleurs, je ne supportais plus cette vie misérable et je souhaitais un dénouement rapide... Tant infortune me poussait à somnoler le plus souvent possible pour m'échapper dans mes rêves.
Paupières closes, angoissé, confiné dans mon réduit, résigné, j'attendais ma fin.

Un séisme brutal interrompit ma sieste !
Il fut suivi de toute une succession de heurts, de tremblements, de chocs saccadés...
Il se passait quelque chose !
Venait-on me tuer ?
Allait-on me délivrer ?
Je distinguais maintenant des sons inhabituels, des plaintes, des gémissements, le badaboum coutumier s'était accéléré, j'entendais des bruits inconnus... l'excitation me gagnait, l'espoir aussi !
Je percevais également une certaine agitation chez l'ennemi d'à côté ! Il semblait effectuer toute une série de mouvements, la pression qu'il exerçait sur ma cellule variait énormément, soudain, il m'envoya une dernière ruade et disparut...

Le calme revint subitement.
Plus de secousses, plus de spasmes, plus de cris.
Que s'était-il passé ? L'angoisse m'assaillait de plus belle. On l'avait libéré ? Ou pire...
Et moi ?
Qu'advenait-il de moi ?
Je me mis à sucer mon pouce comme autrefois pour me calmer.

Soudain, la broyeuse se remit en marche.
De nouveau des spasmes... Encore plus violents.
J'avais l'impression qu'une force énorme essayait de m'aspirer ou de me briser, je résistais autant que je pouvais, me roulant en boule pour donner le moins de prise possible. Je sentais maintenant une pression énorme sur ma bulle. Je ne pouvais plus résister...
Je m'enfonçais malgré moi dans un tunnel sans fin, comme si ma cellule s'allongeait en un tube infini, ma bulle s'était vidée, je sentais les parois chaudes et humides glisser contre mon corps, j'étais étendu de tout mon long, impuissant, sans résistance, je glissais, glissais vers le néant !

La douleur et un froid intense me firent perdre conscience.
J'étais dehors !

On me frappait violemment les fesses. Ebloui par une lumière agressive, j'avais aussi l'impression fort désagréable d'être à l'envers.

J'ai crié !

Etonné par le son sorti de ma bouche... Ma propre voix...
Puis on m'a baigné dans un liquide qui me rappela la tiédeur de ma bulle, j'eus une première bouffée de nostalgie en repensant à cette période de ma vie où tout était si simple et où je ne connaissais d'autre souci que les ruades de l'autre... Qu'était-il devenu ?

Avait-il subi un sort identique au mien ?

On me roula dans des linges doux et chauds... Béat j'avais baissé les paupières. On me coucha sur une paroi moelleuse, avais-je retrouvé une nouvelle bulle ?
J'entendis un couinement ridicule. Je compris - l'ennemi était encore à côté de moi et manifestait sa colère.
J'ouvris les yeux.
Un être étrange et flou grimaçait devant moi...
J'entendis sa voix...
" Pas de chance, nous qui rêvions d'une petite fille, voilà deux garçons ! "



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