La vie s'en était chargée, nous étions dans le même sac !
La plupart des gens naissent faisant la joie de leurs papa et maman. Nous, on s'était pointés à deux, corps à corps, tête-à-tête, refusant la priorité à l'autre, sans l'heureuse présence d'un habile chirurgien, nous aurions fait crever Maman ! Bien sûr, on n'aurait pas survécu non plus et mon histoire s'arrêterait là.
Mais miracle, le bon Docteur Busard,
(Vous avez dit Busard ? Comme c'est étrange ! )
se trouvait là, dans ce petit dispensaire tenu par des religieuses, aux portes de leur couvent, dans le fin fond de la campagne normande.
Le Bon docteur Busard...
Jadis bourgeois respecté et gloire médicale du Canton, vieux, malade et oublié comme un chien, il finissait une vie vouée au service des autres dans la quasi-indigence d'une maison de retraite, ne coudoyant plus que des vachères séniles et des péquenots abrutis de calva. Alors, de temps en temps pour s'aérer les neurones, il venait donner un coup de main aux sœurs...
Notre mère présentait un ventre énorme pour une grossesse d'à peine plus de sept mois, ce qui déconcertait considérablement la bonne bonne-sœur en service ce jour-là. Quand sa jeune parturiente se mit à pisser le sang comme un cochon, Sœur Sainte Augustine de la Visitation paniqua et courut quérir le vieil homme.
Retrouvant ses instincts d'antan, le bonhomme réalisa une entaille artistique sur l'abdomen maternel et réussit à en nous extirper mon frère et moi, agrippés l'un à l'autre, imbriqués, bras et jambes entrecroisés, cordons emmêlés... Un placenta pour deux, comme une grenadine avec deux pailles !
Il avoua bien plus tard, avoir craint que nous ne soyons qu'un... seul jumeau-siamois, tant nous semblions former un être unique.
Sœur Sainte Augustine de la Visitation avait rameuté le reste du couvent ses Mère et Sœurs, Postulantes et Novices s'activèrent en coupage de cordons, récurage, réchauffage et double ration de prières pour ces deux minuscules bésots arrivant sur cette terre dans un tel affolement !
Notre mère, toujours égarée dans les brouillards de l'éther, ronflait paisiblement pendant que le bon docteur recousait aux petits points sa bedaine, qui devait garder de cette aventure un profond sillon vertical d'un mauve délicat la partageant en deux moitiés lui interdisant définitivement le port du maillot deux pièces. D'ailleurs, quand il lui arrivait d'être furieuse contre nous, elle mentionnait cette marque indélébile, preuve de notre mauvaise volonté, de notre refus à céder.
Bref, nous étions sortis du même sac !
Et quoi qu'il puisse arriver nous étions bons à finir dans le même sac !
Froid hiver 43, les fridolins ne bombardaient plus la région, mais les ricains le faisaient pour tenter de les en déloger !
Point de couveuses à l'époque... nous faisions à deux à peine le poids d'un bébé normal, tellement chétifs que les sœurs insistèrent pour nous ondoyer le jour même. Leurs prévisions les plus favorables se résumaient à :
" Deux anges au ciel ! " instruisant ainsi nos chers parents, du peu d'espoir qu'elles avaient de nous voir survivre. Cependant, nous trouvant bien vésillants malgré notre petitesse, le bon Docteur Busard se montrait plus optimiste, disant qu'il nous faudrait beaucoup de soins et surtout énormément de chaleur dans une atmosphère pas trop sèche.
Sitôt rentrée chez elle, dans la modeste école du patelin dont elle était l'unique institutrice, ma mère avait emménagé dans sa petite cuisine et allumé son fourneau. Craignant sans doute que les jupons du berceau s'enflamment, elle nous avait simplement installés sur la table dans le tiroir d'une petite commode qu'elle avait remplie de coton - denrée rare à l'époque, don des religieuses - et de toute la charpie qu'elle avait pu confectionner.
Notre père - rentré blessé du front en 40 - se refaisait des muscles en ramassant des monceaux de bois mort dans les bosquets de la Goupillière. Il en coupait aussi (un peu frauduleusement) dans le parc des Hennequeville, quand il était certain de ne pas se faire surprendre par leur vieux garde.
Jour et nuit pendant près de trois mois un feu d'enfer avait ronflé dans le poêle sur lequel bouillaient des bassines de neige fondue, remplissant la pièce d'une moiteur constante de hammam Nord africain - l'hiver était rude et si les conduites d'eau avaient éclaté un peu partout, grâce à Dieu, la neige ne manquait pas !
On m'avait appelé Louis comme le grand-père, et mon frère avait hérité le prénom du Docteur Busard : Victor, mais comme pendant des jours et des nuits, notre mère nous allaitait à tour de rôle mon frère et moi, ou moi et mon frère, j'avoue avoir toujours conservé un doute :
Etais-je vraiment Louis ? N'étais-je point Victor ?
Et si j'avais été Victor, est-ce que cela aurait changé quelque chose ?
J'avais eu ce doute affreux de la faute de ma mère, l'ayant entendu raconter à une voisine, qu'elle s'était trompée une fois dans l'ordre de ses nourrissons : nous passant au biberon, par erreur, elle m'en avait donné deux à la suite...
Concert de vociférations, Victor beuglant de faim et moi gueulant malade d'indigestion !
Il faut dire que nous étions deux nourrissons plutôt sympas, à condition qu'on nous laisse face à face dans le même berceau et que les biberons se suivent à heure régulière.
Un peu plus tard quand notre berceau fut trop petit, on nous installa dans un lit plus grand et nous y restâmes ensemble dans le même sac. Notre mère en avance pour son époque, et toujours obsédée à l'idée que nous pourrions prendre froid, nous avait bricolé une espèce de sac de couchage pour nous épargner les couvertures qui glissent : il paraît que nous étions du genre " remuants ".
Que dire de nos premières années ?
Elles s'écoulèrent sans trop d'histoires... Notre situation de jumeaux monozygotes ayant survécu à une grande prématurité était particulièrement rare à l'époque, notre extrême ressemblance (de plus nous étions plutôt mignons), notre statut privilégié de fils de la Maîtresse nous valaient beaucoup d'indulgence de la part de tous.
Cependant nos pauvres parents se souciaient beaucoup. Très tôt dans notre petite enfance ils se demandèrent si nous n'étions pas vaguement attardés... Nous avions développé une communication exclusive faite de regards de grimaces et de mots détournés ou inventés qui nous retarda considérablement dans l'apprentissage de ce qui aurait dû être notre langue maternelle, mais qui en fait s'avéra aussi difficile qu'une langue étrangère.
Lorsque nous eûmes l'âge et que notre mère nous inscrivit dans sa propre école, le véritable cauchemar commença pour nous...
Les porte-mines éclataient dans nos doigts rebelles, les crayons s'écrasaient, les pages s'arrachaient, les cahiers se froissaient, les éponges qui auraient dû nettoyer les ardoises les embrouillaient. Et que dire des craies et des gribouillis incompréhensibles qu'elles traçaient au tableau sous la main maternelle ? Que tous déchiffraient avec aisance. Tous, sauf nous !
En fin de cours préparatoire, nous connûmes l'humiliation suprême d'avoir à redoubler, à la fin du cours élémentaire également... et en fin de cours moyen, un troisième redoublement s'imposa, il paraît que nous n'avions pas les bases !
Trois ans de retard chacun. Six ans à nous deux !
Dans le même sac, je vous dis !
La scolarité ressemblait à un escalier infranchissable dont les plus hautes marches nous seraient à jamais interdites au grand dam de notre mère, qui gravissant les étapes de la hiérarchie devenait directrice d'école et qui ayant rêvé de fils universitaires, se résignait à nous mettre en apprentissage...
Nous avions été admis de justesse dans " l'école de perfectionnement et de formation des apprentis de Sotteville-les-Rouen ", je dois l'avouer : les relations maternelles étant pour beaucoup dans cette admission.
Louis et Victor, Victor et Louis, nous rentrions à Pavilly tous les samedis, avec notre ballot de linge à laver. Pensionnaires chez une postière à la retraite la semaine, cocon familial le week-end.
Le lundi matin train de 6 heures 30, trousseau frais repassé, ça repartait pour un tour !
Nous étions presque heureux.
Tout ce qui était manuel nous intéressait.
Pendant le premier trimestre, nous avions essayé les multiples initiations proposées dans le cadre des formations. Puis après l'orientation, nous avions été inscrits aux ateliers de coupe et couture des peaux, façonnage de chaussures, de bagages. Nous avions enfin découvert notre vocation :
Maroquinier, un métier où nous pourrions exercer notre créativité et assurer notre quotidien, travailler un jour sans patron, rien que nous deux ... Dans le même sac !
L'un des avantages annexes de cet exil sottevillais était que l'institut dont nous fréquentions l'aile réservée aux garçons, en possédait une autre, octroyée aux filles. Toutes futures couturières, lingères ou repasseuses de talent. L'établissement s'enorgueillissait même d'une section réputée d'apprenties coiffeuses et esthéticiennes qu'on remarquait sans peine à la sortie, car (l'école s'interdisant heureusement les teintures) de superbes édifices capillaires, choucroutes à la Bardot étaient immanquablement la marque d'appartenance à la division coiffure-esthétique, puisque chaque écolière confiait à son tour sa chevelure aux autres élèves.
La plupart du temps Victor et moi faisions route ensemble, or un jour qu'il était parti plus tôt pour une raison que j'ai oubliée, j'arrivai très en retard au bahut - Bahut était le mot à la mode pour désigner l'école cette année-là.
Les mœurs de cette époque étant bien moins permissives que celles d'aujourd'hui, le moindre manquement au règlement devait être signalé et sanctionné, obligeant à un passage par la loge du gardien commune à l'ensemble des bâtiments. Après une première engueulade, il fallait se rendre chez le principal, faire viser sa feuille de retard, recevoir la sanction habituellement infligée et souvent une seconde engueulade.
Comme je me pointai résigné, l'oreille basse, devant la porte du Dirlo, pour faire enregistrer ma punition, j'eus l'impression de recevoir une bétaillère Citroën J.21, sur la tête. Vous allez me dire pourquoi une bétaillère, et pourquoi justement une Citroën J.21 ?
Tout simplement parce qu'une nouvelle version de ce véhicule venait d'être lancée à grand renfort de publicité. On ne voyait que lui sur les affiches et quand mon frère et moi allumions notre petit transistor sur Europ'1 on nous vantait sa fiabilité à longueur de réclames...
J'eus donc l'impression du coup magistral sur la tête et surtout dans le cœur !
" ELLE "
était devant moi, dans l'alignement des punis. Nous ne l'avions encore jamais rencontrée mais dans les divers ateliers on parlait souvent d'Elle :
Sylvie Roussard était la référence Bardot du Bahut...
On la disait " vraie blonde ". Dernier de la courte file d'attente, le nez sur sa queue de cheval, je pouvais vérifier que l'eau oxygénée venait certainement au secours d'un châtain clair. Elle n'était pas très grande, ça tombe bien, moi non plus. Comme le garçon qui la précédait venait d'entrer dans l'engueulatorium, il n'y avait plus que nous dans le couloir. Elle se tourna silencieusement vers moi et me sourit.
Ah ce sourire mes aïeux ! Il lui dessinait des fossettes au creux des joues.
Une ombre de marron sur les paupières faisait passer pour du vrai-vert le brun-kaki de ses yeux, un rien d'acné gaufrait joliment le fond de teint hâlé. Belle comme un cœur, la Sylvie et dire que mon jumeau n'était pas là pour apprécier le spectacle !
" Comment que tu t'appelles ? "
Avait-elle murmuré.
Je chuchotai mon prénom.
" Hein ! C'est moche ! Moi, c'est Sylvie. "
Son simple commentaire m'attrista un peu. Pourtant, Louis c'est joli, plein de rois de France s'étaient appelés comme moi !
Nous n'avions pu discuter davantage, son tour d'engueulade étant arrivé - elle s'était fait pincer avec un jupon à cerceau, accessoire strictement interdit par le règlement !
Lorsque je regagnai ma salle de classe, je gambadais sur un nuage rose.
J'étais amoureux !
En classe, Victor était assis auprès de Michel un gros rustaud que nous n'aimions guère. Mais, ce crétin-là avait une sœur : Monique, un vrai laideron ! Et la frangine en question avait l'avantage de suivre la même formation que Sylvie. En rien de temps nous étions copains avec gros Michel, tout abasourdi de cette subite entrée en grâce.
Il avait servi de facteur, relayé par sa sœur, mes mots doux à Sylvie puis ceux de Sylvie à moi, à nous !
Au risque de vous décevoir, je ne raconterai pas comme Sylvie était d'avant-garde en ces années largement pré-soixante-huitardes, combien nous avions appris de choses grâce à elle ! Puisqu'elle avait été plus qu'une maîtresse : un véritable professeur.
La paire de nigauds que nous étions loin de la rebuter semblait la stimuler. Le dernier trimestre d'avant le CAP, quand tous bûchaient comme des malades, Victor, Sylvie et moi rêvassions dans les fourrés du bois de la Garenne, la bécotant chacun à notre tour.
Y a-t-il là-haut une puissance bienfaitrice des jumeaux amoureux ? Nous avions tous les deux " honorablement " réussi notre examen malgré le peu de travail fourni, et les sombres prévisions de nos professeurs.
Hélas, après les grandes vacances, nous apprîmes que le père de Sylvie, directeur à la B.N.C.I venait d'être muté à Clermont-Ferrand. Nous ne devions pas la revoir de sitôt.
Dès septembre, CAP en main, nous avions trouvé une place (à 75 centimes de l'heure) " au Sac Chic ", presque en face de l'école de maman, sur la place de la Mairie de Pavilly. Nous étions bien contents car Monsieur Desbreuilles nous avait embauchés ensemble. Certes, il y avait loin des cours théoriques au vrai travail : cependant, le métier nous plaisait et nous avions encore beaucoup à apprendre.
On se répartissait les tâches en fonction de nos goûts et de nos aptitudes naturelles.
Victor était très adroit pour un gaucher :
Il savait mieux que notre patron lui-même recoller de façon invisible un sac qui avait dû connaître ses beaux jours avant la première guerre mondiale. Et ses piqûres sellier, il fallait les voir ! Pas un point plus long que l'autre !
Pour ma part, la vente me convenait mieux, je savais comme personne faire pencher le choix de la clientèle sur l'article pas forcément le plus cher, mais le plus avantageux à vendre pour un meilleur bénéfice :
Moi, j'étais le droitier qui savait en mettre à gauche !
Nous étions heureux dans le même sac.
Nous faisions tout conjointement, même logement, toujours chez papa-maman, même travail, mêmes loisirs. Les rares fois où nous étions tombés amoureux c'était toujours ensemble et de la même femme. Hélas, nous n'en avions jamais retrouvé d'aussi libérée que Sylvie et nous restions irrémédiablement seuls à deux.
Alors, la vie glissa sur nous comme l'eau sur les plumes d'un canard.
Comme nous appliquions les sages principes d'économie que nous avait inculqués Maman, lorsque notre vieux patron prit sa retraite, quelques années plus tard, nous avions assez de sous de côté pour reprendre son bail et racheter son stock.
Jeunes (quasiment) propriétaires, nous nous empressâmes de donner un coup de pimpant en faisant repeindre notre devanture et pour mieux nous approprier la boutique nous décidâmes de la rebaptiser de nos initiales : LV.
Nous nous installâmes ensemble dans le trois pièces laissé vacant par notre ancien patron au-dessus du magasin et qui faisait partie du bail. Notre emménagement et l'inauguration de la Boutique Elvé furent dignement fêtés. Maman avait fait une quiche et cuit un gigot à l'ail, Papa débouché une bouteille de Cordon Rouge. Une vraie fête à quatre : Maman était enfin heureuse ! Ses grands garçons se tiraient d'affaire. Nous étions établis en plein cœur de Pavilly, maîtres de notre outil de travail ! Notre propre atelier en sous-sol, quelques machines anciennes, certes, mais si bien entretenues qu'on les aurait crues neuves.
Hélas, nous devions déchanter rapidement.
Les débuts de la Boutique Elvé n'étaient pas vraiment faciles.
Le stock que nous avions récupéré faisait vraiment trop mémère pour la nouvelle clientèle que nous souhaitions intéresser. D'abord les jeunes qui préféraient travailler au Havre ou à Rouen y faisaient aussi leurs achats. Ensuite la vogue ridicule et soudaine des besaces des surplus américains nous avait pourri la rentrée des classes.
Il nous fallait trouver de nouveaux débouchés, peut-être même passer à la fabrication, de petites séries puis éventuellement trouver sur Rouen un point de vente complémentaire. Victor avait tout plein d'idées novatrices, il traçait des lignes superbes, dessinait des bagages originaux, des cartables et des sacs vraiment sublimes.
Mais comment les fabriquer ? Hélas les peausseries de qualité coûtaient fort cher, j'avais visité plusieurs tanneries de la Drôme sans que mes recherches soient fructueuses. La plupart avaient des contrats d'exclusivité avec de grands faiseurs et n'étaient guère intéressés par des engagements avec d'obscurs petits artisans comme nous.
Nous commencions à désespérer quand la solution nous tomba du ciel.
Fin mars pendant une nuit, la Normandie avait essuyé une mini tornade comme on n'en avait rarement vu. Au matin des débris de tuiles dégringolées devant notre porte nous avaient fait craindre le pire pour notre toit. Alors grimpant dans le grenier pour évaluer les dégâts de la toiture, nous avions scrupuleusement tout visité y compris une soupente d'accès difficile, où nous n'avions encore jamais mis les pieds et qui servait jadis de réserve à notre vieux maître. L'endroit étant parfaitement sec, c'est là qu'il avait pris l'habitude d'entasser des chutes pouvant être utile pour les réparations qu'on lui confiait. Deux énormes rouleaux encore emballés dans un kraft solide nous intriguèrent. À grand-peine nous en descendîmes un et l'ouvrîmes.
C'était une fort belle moleskine brun-chocolat.
Nous ne comprenions pas dans quel but notre ancien patron avait fait une telle acquisition. Mais nous réfléchîmes aussitôt à l'emploi que nous pourrions en faire...
Victor était partisan de faire une petite collection, trois quatre modèles différents que je pourrais aller proposer à quelques magasins " classes " de la rue du Gros Horloge. Il esquissa plusieurs croquis, un sac un peu sport me plaisait beaucoup, mais à la réflexion, je lui dis ma crainte que notre moleskine un rien terne casse le chic des pièces. Il fallait se cantonner dans un style décontracté et l'agrémenter de façon à en accentuer l'originalité, je suggérai des poignées en cuir naturel et des renforts assortis aux quatre coins de la base, m'inspirant du cabas en veau mort-né que Maman avait traîné pendant des années.
Ce soir-là nous nous couchâmes tard, et l'excitation m'empêcha de m'endormir.
Le lendemain m'éveillant en retard je descendis et trouvai Victor en plein boum, il avait eu pendant la nuit une idée brillante, celle d'agrémenter la moleskine d'un motif fait de nos deux initiales " LV ". Il avait fait plusieurs essais. Un monogramme qui ne le satisfaisait pas vraiment puis un semis de petits " LV " .
C'était pas mal mais un peu monotone.
Enfin, il eut l'idée d'alterner un ornement géométrique comme une étoile ou un flocon stylisé et après plusieurs tentatives, nous tenions notre motif ! Nous n'avions pas vu passer la journée, nous n'avions pas déjeuné et il était dix-huit heures.
Je peux dire que nous avons bossé comme des nègres. En trois mois nous avions imaginé, imprimé, taillé, cousu fignolé toute une ligne avec deux modèles de porte-monnaie.
Ma surprise fut grande : le gérant de " Mille et un Sacs " me flanqua violemment à la porte quand je lui présentai notre collection. Sans me démonter, je frappais à la porte de " Sac à citer ", puis de la boutique " Le Monde et les Gants " où je reçus le même accueil glacial et expéditif !
Rentré à Pavilly, la queue basse, je mis au point avec Victor une nouvelle stratégie de vente qui devrait nous permettre de renflouer nos finances et nous débarrasser du stock.
La grande braderie annuelle s'annonçait à Rouen. Il suffirait de louer un bon emplacement, de préférence sur la rue Grand-ont, où il y avait un maximum de passage, et nous pourrions vendre nos rossignols et notre collection - qui ne recevant pas un accueil favorable de nos concurrents rouennais - serait peut-être mieux accueillie par la clientèle de la rue. D'ailleurs Maman et son club de scrabbleuses retraitées la trouvaient splendide.
Nous employâmes les derniers jours d'avant braderie, à compléter, restaurer et briquer les antiquités de notre stock.
Le jour dit, nous étions en place, parmi les premiers.
Nos quatre mètres d'étal jouxtaient quatre mètres de lingerie à droite et quatre mètres de parfums et produits de beauté à gauche. Juste ce qu'il fallait pour attirer la cliente. Nous ne pouvions pas mieux tomber !
Nous avions attaqué par le vieux stock et cela partait bien... Pas cher.... Mais bien.
La foule piétinait pratiquement sur place... les sacs partaient, les billets s'accumulaient dans le petit coffre que nous surveillions à tour de rôle. Vers 11 heures et demie, Victor prit une grande inspiration et éventra le premier carton de la première collection Elvé.
Depuis un bon moment mon attention était attirée par une grosse dame flanquée de trois mômes braillards, qui passait et repassait devant notre étal sans se décider... Elle prenait un sac, puis un autre tout en nous guignant du coin de l'œil. Quelle idée de traîner des gamins dans une telle cohue ! Et pour ne rien acheter encore ! Je me méfiais : c'était tout à fait le genre de bonne femme à partir sans payer...
Ses mômes hurlaient de plus belle.
Prestement, la matrone saisit au vol notre premier sac " LV ", aussitôt je l'observais avec insistance pour ne rien perdre de sa réaction. Ses cheveux roussâtres tombaient en frange inégale sur des yeux fatigués, et la chaleur du jour rendait son maquillage cruel. Pourtant, la dévisageant mieux je lui trouvais un quelque chose vaguement familier, que je n'arrivais pas à définir - comme un lointain souvenir ?
Elle s'adressa à moi...
" C'est combien celui-là ? Et le L.V. c'est pour Louis-Victor ou Louis-vuiton ? "
" Euh... Louis et Victor ! Mais on se connaît ? "
Répondis-je empochant ses billets et en me demandant bien qui diable étaient les deux autres...
Plus tard... le juge qui instruisait l'affaire - sur plainte de Madame Bernard, née Sylvie Roussard pour vente d'articles contrefaits " faux-Vuiton-grossiers " - trouva fin de faire remarquer ...
"... Des maroquiniers bons à mettre dans le même sac ! "
(Clin d'œil à Serge et Régis jimo potré-potré - ki maré kyè-mwen !)