Je suis un scientifique, un cartésien, du genre ni dieu, ni diable...
Pourtant...
Début 2004, j'ai pris ma retraite après avoir bossé comme un dingue, du jour au lendemain des loisirs... Rien que des loisirs.
Des semaines de sept dimanches, alors que je bossais souvent le samedi !
Des jours entiers sans rendez-vous, sans patientes qui râlent quand leur bridge qu'elles exigeaient " blanc de blanc ", contre mon avis, faisait paraître leurs vieilles dents jaunes-grises-sales !
Les premiers temps ont été bien difficiles, puis, je me suis remis au jogging... Et un jour j'ai croisé Bernard ! Bernard était en médecine avec moi, mais on s'était perdu de vue, il avait fait une spécialisation cardio alors que j'optais pour la chirurgie dentaire.
Au temps de la fac, je me souviens lui avoir fait la poussette quand sa vieille 2CV peinait à démarrer. Déjà à cette époque, Bernard était fan de bagnoles ! Je chevauchais un Solex et lui rêvait Versailles, DS, parfois même Jaguar ou Porsche.
Quatre ans qu'il était en retraite, lui. Assouvissant enfin sa passion : Bernard était devenu l'homme à la Bugatti !
Il régnait sur un cheptel d'une demi-douzaine d'automobiles anciennes, plus extraordinaires les unes que les autres, qu'il restaurait et bichonnait, les pattes plongées dans le cambouis, du matin au soir. Je l'ai suivi de rallyes en concours, de ventes aux enchères en foires aux pièces détachées, puis petit à petit j'ai chopé le virus et j'ai commencé à rechercher pour mon compte une Belle Ancienne. Enfant, j'avais fantasmé sur la " Panhard Panoramic " que mon grand-père conduisait avant guerre et dont une photo ornait le bureau paternel, mais c'était un rêve inaccessible...
Un matin, Bernard m'a téléphoné, on venait de lui filer l'adresse d'une casse-automobiles tenue par un Gitan, au fin fond de l'Orne, et qui recelait des trésors : des ressorts de suspension 1939 pour l'une de ses " danseuses " !
Sitôt là-bas, Bernard a plongé avec délectation dans les divers tas de ferraille et de boulons, pendant que je me baladais dans l'immense terrain du Gitan. Une tripotée de gamins se chamaillait autour d'un ballon, faisant rager la plus petite, étonnamment blonde. Un gars de la casse les a calmés un peu rudement, la blondine a pleurniché " à bras, à bras !" Je l'ai prise dans mes bras, alors le gars m'a dit : " Si vous n'avez rien de mieux à faire, promenez-la " ! Je suis grand-père, je sais consoler, je l'ai mise sur mes épaules et j'ai fait " à cheval " entre les carcasses de voitures, tiraillé et pourchassé par la bande de schtroumfs. Elle tirait mon oreille pour me faire tourner, en cinq minutes, j'avais les oreilles en chou-fleur, je l'ai reposée à terre, ils se sont dispersés instantanément : une volée de moineaux et la petite a filé comme une flèche. J'ai bien essayé de la rattraper, puis me disant qu'elle saurait retourner à la caravane sûrement mieux que moi. J'ai continué mon exploration. Elle m'avait amené à la lisière d'un petit bois tout au fond du terrain.
Soudain, le choc, le coup de foudre, presque dissimulée par une haie de saules rabougris...
Elle était là !
Superbe, malgré la poussière et la crasse. Ronde sans lourdeur. Élégante dans sa simplicité. Avec juste ce qu'il fallait de chromes, car je déteste certaines vieilles bagnoles rutilantes comme des sapins de Noël !
J'ai cherché le proprio, craignant que cette splendeur soit au-dessus de mes moyens ou pire qu'il refuse de la vendre. J'ai aperçu Bernard entre deux joints de culasse et lui ai dit mon intention de marchander le " Roadster Hotchkiss 413 Cabourg de 1935 " garé quelque part là-bas. Il a simplement haussé les épaules observant : " Tu sais ce que ça coûte ? " Le Gitan m'a envoyé discuter directement avec son vieux père, une espèce de gnome tapi dans une baraque de chantier... Après les banalités d'usage, j'ai mentionné la voiture à l'aile droite cabossée au phare manquant. Il a affiché un air matois et j'ai compris qu'il flairait le gogo... J'étais bien décidé à ne pas dépasser les cinquante mille balles. Et pourtant je la voulais !
J'ai pris une grande inspiration et j'ai annoncé 750 € - (5 000 francs pour causer ancien) - J'ai vu luire l'acier meurtrier dans l'œil vert de mon bonhomme et me suis demandé s'il n'allait pas m'occire sur place. Il a dodeliné de la tête et m'a raconté, qu'en dépit de ses presque soixante-dix ans, la voiture n'avait jamais été revendue... Que les papiers du premier propriétaire étaient encore dans la boîte à gants, qu'après l'incident du phare, il l'avait gardée dans une remise d'où, elle était sortie l'été dernier quand le baron - presque centenaire - avait transmis son patrimoine à son petit-neveu pour rentrer dans une maison de retraite de Caen. La Hotchkiss avait été acquise à ce moment-là. Le bonhomme, au regard fascinant chuchotait cette longue histoire comme pour lui-même, je ne savais pas trop comment attaquer, alors j'ai murmuré 750 € ?
Le patriarche a grommelé un truc incompréhensible me fusillant du regard.
Pensant que les choses sérieuses commençaient enfin j'ai répété plus fermement 750 !
Le vieux manouche a encore soupiré, toussé deux fois et a simplement murmuré " d'accord ! " Et là... Là - j'en suis resté comme deux ronds de flan !
On s'est serré la main et abasourdi j'ai sorti mon chéquier.
Quand Bernard est arrivé avec son amas de quincaille, il a fait un chèque supérieur au mien !
Deux jours après la remorque du Gitan livrait ma Belle dans mon garage, nettoyé et rangé pour la circonstance... Lorsque je l'ai vue chez moi une espèce d'émotion m'a saisi, j'ai ouvert doucement la portière et me glissant à la place du conducteur. J'ai fouillé la boîte à gants. La première chose que j'ai saisie dans la pénombre était une demi-façade du phare qui manquait à l'avant, la seconde une liasse de papiers froissés qui comportait un plan crayonné au dos d'un devis établi pour réparer pour l'aile avant droite : 4 francs 56 " taxes afférentes y-incluses ". Le bol ! À l'époque, il n'y avait pas de T.V.A. ensuite, une élégante serviette de cuir noire avec la facture authentique et toutes les papiers d'origine !
Ça a pris quelques semaines... Pour tout démonter, nettoyer, graisser, remonter, trouver la façade du phare, redresser la joue d'aile. Une étape chez un garagiste, pote de Bernard, pour la cristalliser et ma voiture a été plus que neuve... Elle avait 5.707 kilomètres au compteur - exceptionnel - pour une septuagénaire ! Si Chapron, qui l'avait carrossée en 1935, avait pu la voir, il aurait pensé que le temps avait suspendu son aile. Ou qu'elle avait vendu son âme au diable... Oui, certaines voitures ont une âme j'en suis sûr maintenant !
Avec Bernard et sa bande de gais lurons, tous possesseurs de raretés plus rares les unes que les autres, nous avons fêté mon avènement dans cette heureuse confrérie ! Bernard répétant à qui voulait l'entendre que j'étais le meilleur négociateur de tout l'Ouest, puisque j'avais payé une introuvable - Chapron n'en avait carrossé que 6 dans la série - cinq mille balles et il répétait cinq mille balles !
D'ailleurs, comme c'est moi qui offrais le champagne à toute la petite bande c'est à peu près aussi ce que cette soirée me coûtait !
Il était presque trois heures du matin quand nous nous sommes séparés.
Assis confortablement, j'ai flatté le cuir de ma Belle, auquel la restauration avait rendu le lustre du neuf. J'ai caressé le volant de bakélite noire en fermant béatement les yeux : la voiture de mes rêves !
J'ai dévalé le boulevard Hugo, priant le ciel qu'aucun pandore ne croise mon chemin car j'aurais sûrement défoncé le ballon ! Il s'est mis à pleuvoir et mon essuie-glace a fredonné en cadence. Négligeant le périphérique, car j'avais décidé de rejoindre la côte par les petites routes, je filais. Soudain, quand le faisceau de mes phares balayait la descente devant le château ducal, j'ai aperçu une fine silhouette encapuchonnée de blanc dans un abribus. J'ai vu son geste de la main, ai freiné doucement, puis, passant la marche arrière, j'ai reculé à sa hauteur. Elle ne risquait pas d'avoir un bus à cette heure-là, j'ai ouvert la portière et elle m'a souri et est montée...
Nous sommes restés silencieux un long moment. Grisé par le délicat parfum de cette gracieuse passagère, je risquais parfois un œil sur son profil exquis, ses boucles blondes retenaient de minuscules gouttelettes d'eau, comme un semis de perles rares. Je n'avais jamais vu une telle beauté. Je l'aurais conduite au bout du monde ! J'avais ralenti respectant scrupuleusement les 30 km/h imposés quand nous traversions les nombreux petits bourgs qui parsèment la plaine de Caen. Cela prolongeait d'autant notre périple.
Elle avait un joli accent, difficilement identifiable. Elle s'appelait Wicca, enfin c'était le surnom que lui donnaient ses amis. J'étais aux anges. La voiture de mes rêves. La femme de mes rêves. Par un hasard sublime, Bobonne était en thalasso avec ma frangine. J'avais quartier libre pour les deux semaines à venir. L'alcool aidant - peut-être - je nous avais complètement perdus, cela faisait la seconde fois que nous traversions Riva-Bella, comme je ne connaissais pas l'adresse qu'elle m'avait indiquée : un chemin qui mène à la mer, elle se fit mon guide. Il fallait reprendre la route de Courseulles, rouler encore quelque temps. Je ne sais plus trop où nous étions, troisième à droite et puis après à gauche. Au fond d'une impasse se dressait une imposante Anglo-normande, tout éclairée en dépit de l'heure tardive. Elle était arrivée. Je descendis lui ouvrir la portière. Elle souriait, enhardi, j'ai demandé s'il m'était possible de la revoir...
Elle a ri : " Bien-sûr, demain, au même endroit, à la même heure, s'il pleut "... J'en suis resté abasourdi. J'avais quitté le resto et les potes vers deux heures du mat', le temps de reprendre la voiture, j'avais dû la croiser vers deux heures trente - et s'il pleut - que fallait-il comprendre ?... S'il faisait beau ou s'il tombait de la neige, je ne pourrais pas la revoir ? Incrédule, j'ai dit " Bon... Vers deux heures et demie à l'arrêt de bus du château " ? Elle a simplement répété... " S'il pleut - à deux heures trente-sept " !
Elle a escaladé avec légèreté les quelques marches du perron, s'est retournée sur un petit signe de la main et un dernier sourire.
En dépit de mes soixante printemps, j'étais amoureux !
Je ne vous dis pas quelle journée j'ai passée le lendemain, quand l'homme raisonnable et dégrisé s'est réveillé... Wicca ! Je ne savais rien d'elle, serais-je seulement capable de retrouver son adresse dans le dédale des rues du bord de la mer ? N'était-ce pas une toute folle, échappée de je ne sais quel hôpital, et qui hantait les rues de Caen en longue robe blanche sous la pluie ? N'était-elle pas mineure ? Il est assez difficile de donner un âge aux femmes de nos jours, certaines gamines paraissant plus âgées que leur mère ! Il aurait fait beau me voir en tôle pour détournement de mineure, alors qu'honnêtement, c'est moi qu'elle avait détourné ! D'ailleurs, étrange de donner rendez-vous à 2heures 37 du mat', ce n'était pas une Belle-de-Nuit au moins ?
Vers quinze heures, coup de fil de Bernard, il voulait savoir si j'étais rentré sans encombre, lui aussi avait mal aux cheveux.
La journée s'est étirée, monotone sous un soleil pâlot ! Que faire ?
Je suis allé dîner tout seul à la Ferme Saint-Hubert, puis de retour à la maison, j'ai regardé le ciel clair avec haine... Elle avait dit : s'il pleut...
Rien sur canal, j'ai sorti une cassette et me suis mâté un Singe en Hiver, j'aime bien Bébel... Je me suis un peu assoupi, et soudain un grondement de tonnerre m'a réveillé en sursaut. Je me suis précipité a la fenêtre, la nuit était grise, de grosses gouttes s'écrasaient mollement sur la terrasse ! Bon sang il était déjà deux heures cinq, je n'y arriverai jamais !
J'ai enfilé mon blouson, me suis précipité au garage. J'ai pris l'autoroute... Ma Belle feulait doucement quand je passais les vitesses, je la poussais à peine : elle avait des ailes !
Je suis arrivé devant l'abribus sous une flotte battante, il était deux heures trente-trois à ma montre... C'est bien ce que je craignais. Personne ! La petite garce !
La rue était déserte. Les vitrines éteintes. Subitement un éclair a illuminé le ciel et il y a eu une brève coupure électrique. L'éclairage public s'est rallumé. J'ai remis le contact et le moteur a doucement ronronné. On a tapé à mon carreau. Elle était sortie de nulle part. Bof, il devait être deux heures trente-sept ! Trop content, j'ai ouvert la porte et elle est montée... Ah ! Les femmes ! Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre... Aujourd'hui toujours de blanc vêtue, elle avait ses cheveux coiffés longs et raides sous une casquette canaille. Elle était trop belle ! Ses yeux vert-clair avaient ce qu'on appelle ici l'anneau de Satan ! Ses fossettes, son charmant sourire. J'allais mourir d'amour ! Balade. Je me suis garé près du casino. La pluie avait cessé et nous avons marché au long de la mer, sur les diamants de la plage...La main dans la main, comme des adolescents. Puis comme il faut bien rentrer quand même, elle m'a de nouveau guidé dans le labyrinthe des ruelles. Troisième à droite et un peu plus loin, à gauche. L'impasse, la haute maison, sombre ce soir. J'allais sortir pour lui ouvrir la portière, quand elle s'est penchée vers moi, elle a posé ses lèvres sur les miennes. Ah mes aïeux, ce long baiser !
J'étais fou ! Je n'ai pas réussi à la retenir, elle a fui légère, j'ai crié : " Wicca Wicca ! " Mais elle avait déjà refermé la porte du perron, sans convenir d'une autre rencontre...
Je suis resté un long moment, mais je n'ai pas osé aller sonner au lourd portail.
J'ai tiré le démarreur et il s'est passé un truc complètement con : J'ai passé la première à la place de la marche arrière. Et j'ai violemment heurté un muret bas...
Je suis descendu, j'avais niqué mon aile avant droite, et un bout de la façade du phare luisait à mes pieds. Furieux, j'ai ramassé le morceau de verre et l'ai jeté dans la boîte à gants. Je suis rentré et me suis couché frustré.
Le lendemain je suis allé dans mon garage et j'ai constaté les dégâts... Tout était à refaire... Rageur, j'ai jeté une housse sur la voiture. J'ai pris ma BM et me suis mis en tête de passer chez Wicca pour lui parler. J'ai refait le chemin, pris la direction de Courseulles, à un certain endroit que je reconnaissais à peu près, tourné, puis troisième à droite et à gauche... La nuit, tout est tellement différent, à chaque fois, je retrouvais une étroite impasse et j'arrivais devant un petit immeuble miteux bâti dans les années 60, colonisé par des parigots jouant au marin le week-end ! Dans les jours qui ont suivi, j'ai passé mon temps à sillonner dans tous les sens les petites routes bordant la mer. J'ai fait aussi des recherches en passant par la plage depuis Langrune jusqu'à Riva, rien, je n'ai jamais retrouvé la grande Anglo-normande... Je n'ai jamais retrouvé Wicca !
Morose, j'avais laissé tomber la petite bande des copains de Bernard.
Quelques mois plus tard, un matin j'ai reçu un coup de fil bizarre... Le petit-neveu du Baron Bricard préparait les festivités du centenaire du vieux Monsieur, à cette occasion, il avait un " signalé service à me demander ". Nous nous sommes rencontrés... Le vieil oncle réclamait la Hotchkiss. Je suis un sentimental... J'avais dépassé l'aventure Wicca... Avec peine d'ailleurs. Le jeune Bricard était agréablement surpris de retrouver la voiture... Il m'a raconté comment il l'avait vendue à un vieil original anglais qui, royal lui avait payé 10 bâtons rubis sur l'ongle ! Je ne comprenais plus rien... J'ai questionné plus avant. Il a fini par me décrire son Milord : petit, rondouillard, des yeux verts étranges, (le portrait craché de mon gnome gitan, accent british en plus, mais pourquoi m'avait-il revendu la voiture seulement pour 5.000 balles ?)
Le jour de la fête, j'étais là avec ma voiture borgne, je ne l'avais toujours pas réparée... Le vieux Baron Bricard a trouvé l'énergie de quitter son fauteuil roulant et d'esquisser quelques pas dans ma direction. Il a posé ses vieilles mains noueuses sur l'aile abîmée et m'a souri : " Vous me faites faire un tour ? " Comment refuser ? Son neveu m'aida à l'installer, bordant un plaid écossais sur ses genoux, comme il n'y a pas de places arrières, nous partîmes doucement tous les deux vers Courseulles. À un moment, il s'écria : " On tourne "... trois rues plus loin, tout excité, il tapota le pare-brise avec son doigt en disant : " à droite, à droite " ! Après il m'a fait tourner à gauche et nous sommes arrivés dans une impasse qui mène à la mer... Devant le petit immeuble miteux. Bizarrement il avait l'air aussi déçu que moi. Quelque chose brillait sur le sol, curieux je suis descendu, près d'un petit mur j'ai ramassé deux morceaux de phare quasiment identiques... Le vieux Baron m'a dit : " Avant, ici, il y avait un terrain vague, et encore avant une grande maison, mais elle a brûlé un soir d'orage en 1900 " !
À l'issue d'un dîner bien arrosé, parfois quelqu'un raconte la légende des " Dames Blanches " qui hantent la plaine de Caen et qui, les soirs de pluie, volent l'âme des voyageurs solitaires. Tout le monde s'esclaffe... Moi, je suis un scientifique... Un cartésien, du genre ni dieu, ni diable, mais moi, ces histoires-là ne me font pas rire !