J’avais dû m'endormir...
Le soleil brûlait et je voulais simplement m’étendre à l’ombre avant de rentrer.
Je m’éveille dans un sursaut, frissonnante, bouleversée par un cauchemar angoissant. Je passe mes mains sur mon visage comme pour en éprouver la fermeté et la douceur. Je saute de mon hamaca et m’agenouille au bord du ruisseau. Je plonge mes mains dans l’eau fraîche, fais mousser une poignée de digos qui poussent sur la berge et frotte énergiquement ma figure :
Je suis bien réveillée.
Je viens souvent en ces lieux. J’aime cette paisible vallée où serpente un mince filet d’eau à demi caché par des fougères. Onde douce ombragée par des toumas géants et des kaouliers ployant sous des fruits que jamais personne ne récolte.
Je suis née à quelques pas d’ici dans la grotte de l’Oeil. Ma Mère s’y était réfugiée pendant un violent cyclone... J’ai vu le jour au moment où les pluies ont cessé et où la nuit a scintillé de tous ses astres, c’est pour cela que ma Mère m’a nommée AnaKaraya (Fleur de Lune). Onze saisons de pluie ont passé depuis ma naissance. Encore deux cycles de temps et j’épouserai Guatubanamu', (Tête de Feu) cacike au couchant de la terre, je quitterai alors ma tribu pour être sa cacikéa.
Guatubanamu' a déjà plusieurs femmes mais aucune ne lui a donné d’enfant mâle vivant, si je porte son premier fils je serai reine, comme AnaCaona, ma mère l’a été avant moi...
Le soleil s’est fait moins ardent dans un ciel alourdi de nuées soudaines, il descend sur un horizon presque rouge ; alors après avoir roulé mon hamac que j’accroche habituellement à une branche basse, je rassemble mes flèches, entasse dans ma macoute les nonis bien mûrs que je suis venu cueillir dans un endroit connu de moi seule et m’oriente vers le BOhio familial.
Je musarde sur le sentier obscur, les enivrantes odeurs du crépuscule m’assaillent, mais je n’ai plus le temps de cueillir d’autres plantes car si j’arrive trop tard au repas du soir, AnaCaona, ma mère, sera furieuse, elle criera encore et toujours :
« Comment une femme ayant quatre-vingts chefs de tribu sous ses ordres n’arrive-t-elle pas à être obéie d’une fillette ? »
Aiguillonnée à cette pensée, je me hâte sur la piste, accablée du monceau de fruits que je transporte sur mon dos. Soudain, il me semble entendre un écho au froissement de mes pas.
Un étranger serait-il sur nos terres ?
Vaguement inquiète, je me glisse dans un buisson et tapie dans l’ombre, je guette... Je ne m’étais pas trompée, une silhouette furtive se découpe bientôt dans la pénombre du chemin, je retiens un rire : c’est encore JujoCaona qui me piste.
Je reste blottie dans l'obscurité, dissimulée par la futaie. Il semble hésiter car il se guidait au son de mes pas. Son corps trop mince (qui lui vaut le sobriquet de Jujo : serpent) drapé d’un simple pagne de coton blanc s’immobilise - aux aguets - tandis que les premières gouttes d’une pluie tropicale s’écrasent sur la cime des toumas royaux qui dominent le bosquet. Dommage pour les peintures qui ornent son dos et ses épaules...
Jujo est un allié. Nous jouions ensemble lorsque nous étions enfants et notre longue amitié me permet des familiarités que je n’aurais avec personne d’autre. Depuis que je suis promise à Guatubanamu' je n’ai plus le droit de jouer, je n’ai plus le droit de me laisser approcher par des adolescents de rang inférieur. Mais Jujo ne se résigne pas à mon nouveau statut, il tente toujours d’attirer mon attention (hors la présence des aînés bien sûr). Il est différent des autres garçons, plus grand - haut comme un touma et presque aussi fin - avec un visage expressif qui garde les rondeurs de l’enfance, d’ailleurs, il n’est pas encore homme et malgré les trente lunes qui nous séparent il semble beaucoup plus jeune que moi... Moi je l’aime bien, mais il n’est pas de sang princier et je n’aurais jamais pu le « regarder » sans déchoir.
Silencieuse j’ai quitté ma cachette et me glissant derrière lui à l’aide d’une blanche fourchue ramassée sur le sol j’accroche son pagne et tire violemment.
Le voilà les fesses à l’air, furieux comme un dindon !
Je pleure tant le rire m’étouffe. Il rit aussi tandis qu’il rajuste son nagua ; je pourrais lui marcher sur la tête, il m’aimerait quand même !
Ensemble, nous reprenons la piste qui mène au village.
Au long du chemin, je lui explique que pendant que je reposais dans mon hamac un esprit étranger avait pris possession de mon âme.
Il écoute attentif. Il sait mieux que quiconque que les rêves peuvent être porteurs de vérité.
Guacanaca son père était presque sorcier...
Guacanaca avait prédit jadis que des êtres à peau blafarde viendraient par l’Océan...
A cette époque heureuse aucun chien blanc n’avait profané nos Ayiti ni nos sources.
Les Dieux des montagnes et des rivières protégeaient encore mes frères Taïnos.
Dans son village, personne n'avait cru Guacanaca. On s’était moqué de lui.
On l’avait surnommé Sanaco (le fou). De méchants hommes de son lignage l’avaient cruellement battu pour chasser sa folie.
Fuyant alors son peuple, il s’était réfugié chez nous. Protégé par AnaCaona ma mère qui redoutait que les Dieux puissent s’exprimer par sa bouche, il s’était proclamé guetteur des tribus et avait passé ses jours à surveiller la mer pour avertir dès qu’un ennemi approcherait.
Des lunes plus tard quand les bateaux à hautes voiles avaient déchiré l’horizon, il avait soufflé dans sa conque de lambi en hurlant :
« Les voilà ! Les voilà ! »
Il avait couru de village en village et après avoir alerté toutes les tribus il était tombé d’épuisement.
Les clans s’étaient rendus sur les plages et incrédules nous avions regardé des hommes en tenues bariolées mettre des espèces de piraguas à la mer et arriver sur nos rivages à grands coups de pagaies.
Des diables blancs !
Mais Sanaco le fou n’était plus là pour les voir.
Jujo et sa mère Anarika n’étaient pas non plus sur la plage.
Ils ensevelissaient Guacanaca à qui la mort rendait son vrai nom et que personne n’appellerait plus jamais Sanaco le fou.
Les Pagnols - c’est ainsi qu’ils nommaient leur tribu - étaient restés trois longues lunes. Ils arrivaient du séjour des morts (notre homme-savoir nous l'avait dit...) et nous avions hâte de les y voir repartir. Non loin du rivage, ils avaient dressé un arbre mort paré d'une seule branche, peut-être pour marquer l'endroit où ils avaient vécu sur nos terres et honorer leurs dieux étrangers. Puis, ils avaient chargé leurs navires de nos bétails, de nos grains, les avaient alourdis de nos fruits et de l’eau de nos sources. Leur chef s’était paré de nos bijoux... En échange, ils avaient laissés quelques misérables étoffes et de piètres écuelles sans valeur. Ma mère n’aurait eu la sagesse de dissimuler sa tiare de grande prêtresse toute d’or, d’ambre et de nacre rose, je suis certaine qu’ils l’auraient prise aussi... Nous sommes un peuple avisé et prudent, en peu de temps nous avions appris les mots de leur langage ainsi qu’à nous garder de leurs bâtons de feu. Un jour, enfin, nous avions regardé leurs bateaux disparaître aux barrières de l'horizon... Alors AnaCaona ma Mère avait simplement sacrifié à nos Dieux implorant qu’ils ne reviennent plus jamais !
Jujo écoute et m’interroge aussi, en fait je ne garde de mon cauchemar qu’une angoisse confuse, une sensation d’enfermement et aussi l’impression étrange d’avoir été vieille, très vieille, dans une autre vie, un autre pays, un autre temps...
Jujocaona ne se moque pas, il sait que les âmes voyagent.
Il dit simplement que j’ai de la chance que la mienne soit revenue dans mon corps avant mon réveil, car d’après lui mon âme aurait pu rester dans cet autre corps souffrant, captive loin d’ici, loin de mes Ayitis, loin de mes tribus, loin de mon soleil.
Nous marchons côte à côte, tant qu’il parle je me tais, car comme son père le sage-fou, il perçoit les choses du mystère.
Nous approchons du village, les odeurs des barbicus arrivent jusqu’à nous, je meurs de faim, je vais encore me gaver de mayïs et de batatas grillées dans les cendres.
Soudain je sens comme un coup de lance dans mon ventre, je vais probablement avoir mes lunes, ce n’est rien...
Un jour, les Pagnols étaient revenus...
Et ils étaient revenus plus nombreux.
Lors de leur première incursion, ils s’étaient montrés presque amicaux, satisfaits de nos présents et de nos échanges. Les Pagnols sont un peuple étrange et barbare dont les coutumes diffèrent des nôtres. Ils voyagent sans femme et mes frères Taïnos méfiants avaient aussitôt conduit les filles nubiles loin dans les tribus des terres. A leur deuxième voyage, ils avaient laissé une petite tribu de deux fois vingt hommes avec des animaux étranges et monstrueux qui leur servaient de monture. Nous avions d'abord eu du mal à identifier ces animaux qui nous semblaient inconnus sur nos îles ; car les bêtes étaient bien plus hautes et massives que nos chwals, mais surtout parce que les Pagnols les montaient après les avoir habillés de plaques de métal et de cuir. Ces animaux provoquaient un bruit épouvantable en claquant de leurs sabots d'airain la terre sèche de nos pistes, faisant fuir nos oiseaux et le petit bétail.
Les navires avaient mis les voiles et il avait fallu aider les Pagnols restant à aménager leur campement. Nous n’étions pas heureux de les voir s’installer sur nos terres, mais nos traditions imposaient d’accueillir l’homme que la mer apporte.
Ma condition de fille de Cacike m’autorisait une certaine hardiesse envers mes frères Taïnos, mais dès que j’apercevais l’un de ces étrangers à face rougeaude et tavelée, je détalais comme une enfantelette. Celui qui me terrifiait le plus devait être leur sorcier. Il avait de longs cheveux, jaunes comme les herbes fanées, un regard pâle et perçant dans un visage craquelé par les brûlures du soleil, son accoutrement différait de celui des autres, car il s’habillait d'une longue tunique noire et il avait toujours l'air sale. Dès l’aube, quand il pratiquait ses incantations, toute sa tribu s’agenouillait derrière lui et ses guerriers nous obligeaient rudement à faire silence. Il psalmodiait d’une voix monocorde pendant que deux de ses aides magiciens maniaient des cassolettes de fumée malodorante.
Un jour il avait demandé à AnaCaona, ma Mère, qu’on l’appelle frère Juan.
Mais chez nous il n’y a que nos frères Taïnos que nous appelons frères ! Les autres tribus des autres îles sont parfois nos alliés, parfois nos ennemis, mais jamais nos frères. Alors des étrangers à peau rouge qui ne nous ressemblaient en rien comment les appeler frères ?
Nous, Taïnos, peuple noble et bon, sommes à l’image de nos Dieux...
D'Ayiti notre Dieu Montagne, nous possédons la stature massive et la noblesse de maintien.
De notre Dieu des Eaux, nous avons l’agilité et la promptitude, la faculté de nous dissimuler dans les herbes hautes si un danger menace.
De notre Dieu Arbre, nous tenons des membres déliés et souples comme des branches. Et nos cheveux qui sont lisses et sombres comme ses écorces.
De notre Dieu Soleil nous prenons la couleur d’or de notre peau. D'ailleurs, Soleil hait tellement les diables étrangers qu’il les brûle, les affligeant d'hideux masques rouges douloureux et suintants.
Le temps passant, les Pagnols avaient perdu l'habitude d'offrir des riens en échange de nos vivres. Chaque jour les hommes de Juan venaient dans notre village y chercher des victuailles. Parfois le sorcier redouté les accompagnait, dès que je l’entendais tousser et cracher, je filais me cacher mais je sentais son regard sans couleur fouiller les zones sombres où je tentais de me dissimuler. Je sentais qu’il était après moi... A plusieurs reprises, il avait fait demander à ma mère que j’aille servir dans son BOhio. Ma mère AnaCaona m’avait promise au cacike Guatubanamu' : c'était impossible à une future reine de s’abaisser au service d’un étranger, alors elle s’était résignée à m’envoyer loin d‘elle.
Ne pouvant pas demeurer chez mon futur époux avant les cérémonies d’unisson, c’est chez la cacikéa CanekAna sa mère que j’avais trouvé abri. Dès mon arrivée au BOhio du prince des terres du couchant. J’avais eu les fièvres et mes cauchemars étaient revenus.
Le village n’était pas comme les nôtres du levant de la terre, où de larges BOhios ronds coiffés de leur toit de chaume permettent à plusieurs familles de s’abriter des pluies tropicales et de dormir sur de confortables couches de fougères sèches. Chez ma Mère, nous montions les murs seulement pendant la saison des pluies. Ici les BOhios étaient bâtis sur l’eau dans les mangroves au creux de la rivière, sur des pieux que les hommes enfonçaient dans l’eau à grands coups de masse - les chants rythmant leur travail - Une fois que les poteaux étaient plantés les femmes installaient plusieurs épaisseurs de végétaux tressés sur des bois croisés et ces sombres BOhios là gardaient les murs en toutes saisons...
Au début j’avais peur. La nuit le clapotis de l’eau me terrifiait. L’idée que des iguanes ou des crocodiles pouvaient attendre, là, sous ma couche que je tombe dans l’eau pour me dévorer, m’empêchait de m’endormir.
Puis le feu a pris ma tête.
J’ai cru mourir.
Je voulais ma mère et l’appelais dans mon délire... L’aînée des sœurs de Guatubanamu' femme-médecine m'a veillée comme si j’étais de son sang. J’avais un mal mystérieux que même les puissants sorciers de Guatubanamu' ne connaissaient pas... Pendant des lunes le feu a gardé ma tête, ma poitrine se déchirait, de ma gorge et mon nez sortaient des flots abjects... mon âme s’échappait souvent de mon corps. Quand je retrouvais mes esprits, j'invoquais la Déesse Lune, ma tutélaire, celle qui avait présidé à ma naissance.
Mais ici comme chez ma mère, nos Dieux ne me répondaient plus.
Je crois que les Dieux des Taïnos montraient leur courroux en désertant nos demeures. Sans doute nous punissaient-ils pour avoir laissé des étrangers souiller nos bois et nos rivières, traverser les terres sacrées où reposent nos ancêtres.
J’ai eu pendant longtemps, les fièvres du corps et de l’âme.
Mon corps a guéri, mais mon âme est anéantie.
Le messager des miens attendait depuis des jours que je puisse l’entendre.
En moins de dix lunes, des fièvres avaient décimé la tribu. Dans le BOhio de ma mère, ma sœur aînée AnaKaïna, la plus belle des Taïnas, en était morte.
Et tant de nos frères vaillants Tainos étaient morts aussi, des guerriers, Caribes puissants et respectés, vainqueurs de joutes amicales contre les Arawacks nos alliés, victorieux de luttes sauvages contre nos ennemis de Bimini qui franchissaient parfois la mer pour tenter de nous piller.
Les Pagnols nous avaient tués mieux qu’avec des flèches ou qu’avec leurs bâtons de feu, pourtant nous leur avions offert nos boucles de nez et nos bijoux d’oreilles. Mon père avait même donné son pectoral d’or orné d’ambre et de coquillages roses à leur chef.
Cela ne leur avait pas suffit !
Les diables blancs aimaient notre or.
Ils avaient tout pris et voulaient plus encore.
Ma mère s’était résignée à laisser sa plus jeune sœur AnaCoraya servir chez leur sorcier. Je pensais qu'humiliée ou maltraitée, elle avait dû se laisser mourir. Mais le messager me détrompa, AnaCoraya s'était jetée du haut de la falaise à cet endroit où les démons hurlants du fond des mers viennent tourmenter les Taïnos. Le sorcier que je redoutais tant, l'avait prise. Elle s'était vaillamment défendue, mais il avait eu raison d'elle et quand elle avait imploré qu'il l'épouse afin que le bébé qu'elle portait ne soit pas rejeté par les Pagnols comme l'enfant d'une serve. Il l'avait raillée disant que les frères en Dieu n'épousaient pas des sauvages...
Ne fallait-il pas que cet homme soit mauvais pour refuser l'unisson à la femme forcée et engrossée par lui ?
Et se prétendre frère d'un Dieu n'était-ce pas déraison ?
AnaCoraya avait instruit ma Mère des actions de Juan. Ma Mère lui avait juré vengeance et l'avait accompagnée sur la falaise du hurleur. Regardant sa jeune sœur se précipiter dans le fracas des flots écumants elle avait pleuré...
Cette sœur de ma Mère n'avait que quelques cycles d'âge de plus que moi... Et je songeais avec horreur que son sort aurait pu être mien ! Alors, sans plus de pudeur, je laissais les larmes rouler sur mon visage...
Les maudits étrangers nous avaient remerciés de notre or et de nos cadeaux laissant la barbarie, les fièvres et les morts - Oubliant toute dignité je pleurais désespérément tandis que le messager de ma tribu, prosterné à mes pieds, récitait la longue litanie des défunts de mon sang – Leurs sorciers et leurs Dieux étaient donc plus puissants que les nôtres ?
J'ai demandé à AniKououni - une soeur de Guatubanamu' - qu'elle me donne des linges purs, je suis allée à la rivière des femmes, je m'y suis longuement baignée nue. Le mal m'avait changée. Pendant le temps des fièvres, mon corps avait grandi, mais il avait perdu en puissance, les os de mes flancs saillaient sous ma peau, et mes jambes étaient longues et fines comme celle d'un jeune chwal... Mes cheveux qu'on n'avait pas coupés pendant la maladie couvraient mon dos.
J'ai demandé à parler à Guatubanamu'. et j'ai attendu son vouloir dans le BOhio des femmes.
Cacikéa Shaou-ani, est venue me prévenir que Guatubanamu' pouvait me recevoir. Je suis rentrée dans son BOhio la tête haute avec toute la dignité que mon sang autorise, puis je me suis prosternée à ses pieds, en attendant qu'il dise mon nom.
Il a dit mon nom.
J'ai redressé la tête et me suis relevée.
Il était assis sur son dujo, sans bijoux et sans armes, vêtu d'un simple nagua rouge... Il mangeait.
Je le voyais pour la seconde fois et me sentais intimidée, d'autant plus que nous étions seuls dans la pièce... Pourtant j'ai soutenu son regard. Il a continué à croquer des fruits, il y avait une grande jatte posée près de lui, et un kanari rempli de nourriture. D'un signe de tête, il m'a invitée à me servir et manger avec lui. Je suis restée immobile, puis me suis assise sur mes talons. Nous n'avions pas fait les rites d'unisson et je ne pouvais partager son repas... J'ai remarqué son léger haussement d'épaule... Je me devais d'observer silence, mais je ne privais pas de le regarder. Il semblait un peu plus jeune que mon père... Guère plus, deux longues rides creusaient ses joues et rendaient l'expression de son visage plus dure que lorsque je l'avais vu à mon arrivée sur ses terres. Mais sur moi son regard se faisait plus doux. Malgré la conscience que j'avais d'avoir perdu mes attraits pendant les fièvres, j'avais pris le parti de draper le pagne de coton blanc sobrement autour de ma taille, laissant mon buste libre, arborant simplement à mon cou une lourde torque d'or que ma mère m'avait donnée avant mon départ. C'est ainsi que s'habillent les filles nubiles dans les tribus du levant de la terre. C'était ma façon de souligner que les rites de notre unisson n'étant pas encore accomplis : Il était libre de moi comme je l'étais de lui.
Cependant, j'avais une faveur à lui demander...
Accroupie à ses pieds, J'écoutais ses paroles.
La terre du couchant connaissait aussi des temps troublés. Sa tribu avait guerroyé durement contre des Biriwacks et les Pagnols avaient tenté par deux fois des incursions sur ses terres. Des volées de flèches et des torrents de pierres les avaient mis en fuite, malgré les bâtons de feu... La montagne Ayiti et ses épaisses forêts avaient mieux protégé nos frères que nos prairies du levant...
Les fièvres avaient tué ici aussi... Guatubanamu' lui-même avait perdu un jeune enfant et l'un de ses frères.
Soudain oublieuse des traditions, j'avais saisi une grappe de fruits et la mangeais en écoutant ses récits guerriers. Je percevais sa lassitude, il me parlait comme à un jeune compagnon non comme à une femme. J'ai compris alors que les accords de l'unisson n'étaient pas dans ses pensées proches - d'ailleurs Shaou-Ani lui avait donné un fils.
Elle était reine.
Jamais je n'aurais pu me contenter d'être une concubine.
J’ai craché proprement les pelures des fruits sur le sol.
J'avais décidé de retourner chez ma Mère et il fallait qu'il me laisse repartir.
Il a été fâché de mon désir de quitter son clan :
Plus un homme a de femmes, plus il a d’enfants ! Comprenait-il que je sois attachée à mon rang ? Je ne crois pas : Il pensait certainement qu’il y aurait plus d’honneur a être la dernière de ses épouses, plutôt que de s’unir à un vague chef de tribu !
Sentant qu’il ne saurait me convaincre, après un temps de réflexion, il admit que je pourrais partir. Cependant, pour conserver sa dignité, il exigea qu’on garde secret mon refus d’accepter l’unisson. Me répudier devenait donc son vouloir. J’ai surpris un éclat narquois dans son œil. Je risquais d’avoir un sort moins enviable que celui d’une concubine, vivre sans époux du tout... Mais peu m’importait !
Décidant de mon départ, le Cacike ordonnait aussi qu’un messager aille dans ma tribu prévenir ma Mère afin qu'elle envoie une escorte pour m'accompagner sur le chemin du retour.
J'ai obtenu que le messager parte aussitôt et après que la lune aurait parcouru la moitié de sa course, je quitterai ses terres seulement accompagnée de deux guerriers. Je pourrais avancer ainsi jusqu'aux limites de ses territoires à la rencontre des envoyés de mon clan.
Dès l'aurore le lendemain, le messager de ma Mère partait...
Aussitôt je commençais à préparer mon retour.
J'allais consulter AniBanamu' femme-médecine et sœur aînée de Guatubanamu', son savoir était immense puisqu'elle avait réussi à me guérir du grand mal qui avait tué tant de Taïnos. Elle interdit qu'on me coupe les cheveux car cela m'aurait affaiblie. Elle indiqua les racines et les herbes-remèdes que je devrais consommer en abondance... Il fallait aussi que je mange beaucoup pour reprendre mes forces. Matin et soir j'allais me baigner longuement dans la rivière des femmes - l'eau fraîche fortifiait mon corps – Chaque jour je chassais avec les guerriers de Guatubanamu', marchant interminablement dans les généreuses forêts des Ayiti - nous rapportions du petit gibier à profusion. Les femmes du clan cuisinaient de monstrueux repas auxquels toutes les familles de la tribu participaient avec le sentiment que les survivants du grand mal et des attaques des méchants Pagnols devaient se rassembler le plus souvent possible pour mieux se renforcer.
Les festins achevés, la nuit tombée, les grands prêtres ouvraient les cérémonies du Cohoba et chacun fumait sa part.
Le jour de mon départ approchait.
Ma Mère m'avait élevée comme le garçon qu'elle n'avait jamais eu. C’est pourquoi je maîtrisais l'art du Chwal mieux que certains guerriers de Guatubanamu'. J’étais arrivée au couchant de la terre avec quatre chwals qui montraient la richesse de mon clan mais n'en reprendrai que deux pour rentrer - les plus robustes - j'offris mon plus beau à AniBanamu' femme-médecine qui avait tenu le fil de ma vie entre ses doigts fins, et l'autre - une jeune pouliche pleine - je la donnais à Cacikéa Shaou-Ani qui, malgré les circonstances, ne m'avait jamais regardée en rivale. Ici, terre de montagnes, peu de femmes possédaient de chwals et Shaou-Ani n'en n'avait jamais eu. Elle m'étreignit dans ses bras et pour montrer sa gratitude, m'offrit son plus beau caracuri : un anneau de nez orné d'une pierre d'ambre, pour le souvenir.
J'étais arrivée enfant sur les terres du prince du couchant, je n'y étais devenue ni reine, ni femme, mais j'en repartirai adulte, pleine de vigueur, renforcée par l'épreuve. Avoir vaincu les fièvres et la mort me donnait une impression d'invulnérabilité. Le long voyage ne m'effrayait pas. J'aurais pu partir seule, sans guide, sans garde.
Mais j'avais promis d'attendre l'escorte !
Nous Taïnos, traversons nos terres sans obligation de prévoir de ravitaillement, Ayiti pourvoit généreusement à nos besoins, il suffit de se baisser pour boire une eau claire, un gibier tombe à la moindre flèche décochée et les fruits poussent en abondance autant dans la saison sèche que sous les pluies. Nous trouvons toujours un arbre à lait pour y accrocher nos hamacas et passer une nuit paisible. Jadis, seuls les crocodiles pouvaient présenter un danger, maintenant nous avions les Pagnols !
La lune avait couru son chemin...
Le temps exigé par Guatubanamu' était largement écoulé et il ne m'avait pas encore autorisée à partir. Je calmais mon impatience en chassant, parfois même je partais seule avant l'aube. J’avais peu de rapport avec les femmes de la tribu exceptées Cacikéa Shaou-Ani et l’aînée du Prince la pleine de sagesse AniBanamu' femme-médecine qui, elles, ne se formalisaient pas de mes habitudes étrangères. Je rentrais un matin de ma chasse solitaire tirant par la bride mon chwal lourdement chargé, j'avais solidement lié sur son dos deux macoutes remplies des gibiers que j'avais abattus, il y avait de quoi faire manger quatre familles !
Shaou-Ani me guettait. On voyait qu’elle donnerait bientôt un autre fils au Prince du couchant de la terre. Gracieuse, elle avança à ma rencontre : Le Cacike voulait me parler.
Sans même déposer mes armes je filai au BOhio du prince.
Les nouvelles étaient bonnes. Aucune des tribus ne signalait de Pagnols. Une fois encore, Guatubanamu' m'invita à partager son repas, comme si nous étions mariés, sans me formaliser je m'asseyais face à lui. Je plongeai la main dans un kanari rempli d'un délicieux ragoût et mangeai voracement, affamée par ma longue chasse matinale. Le Cacike Guatubanamu' me dévisageait, visiblement étonné de ma bonne figure. Il m'avait vue à la fin de ma maladie, étiolée par les fièvres, pâle et amaigrie. Un instant j'eus la crainte qu'il change d'idée et qu'il veuille commencer le rituel d'unisson. Mais il me chargea de divers messages pour ma Mère et certains frères de ma tribu, puis il m'offrit un cadeau...
Je n'avais jamais rien vu de pareil !
Un coupant pris sur le cadavre d'un Pagnol, une arme ni d'argent, ni d'or, ni de cuivre, mais d'un métal, que nul ne savait nommer, gris et froid comme la mort. La lame effilée avait juste la longueur de ma main, elle pouvait aisément se tenir à la ceinture ou se dissimuler dans les plis d'un pagne. Guatubanamu' me démontra la puissance de cette arme en la plantant dans la croupe d'une de mes prises. Elle pénétra profondément le cuir et la chair de l'animal mort mieux que la plus acérées des flèches n'aurait pu le faire, brisant même les os. Puis Guatubanamu' fit appeler deux de ses guerriers, avec Ectorbanamu’ l'un de ses plus jeunes frères, ils formeraient mon escorte.
Guatubanamu' nous ordonna de prendre la piste qui longe la côte car il la considérait moins périlleuse que celle par laquelle j'étais arrivée naguère et qui traverse les sombres forêts de la montagne...
J’obéirais à la sagesse du cacike.
J’étais heureuse et fière : libérée des ententes prévues pour l’unisson, j'avais obtenu l'accord pour partir et les trois vaillants Caribes qui devaient me conduire aux confins des terres étaient parés...
Je ne me retournerai pas.
L'aube tissait de longs pagnes verts dans le ciel quand nous montâmes nos chwals.
Tout était calme.
La tribu qui m'avait accueillie et fêtée comme une future reine me laissait repartir dans l’indifférence silencieuse d’un petit matin.
Nos montures avançaient en file, Ectorbanamu’ marchant devant, en sa qualité de frère du cacike, je le suivais, la bride de mon second chwal, chargé des présents de Guatubanamu’ et de mes biens, liée à ma cheville. Les deux guerriers et un autre chwal porteur des macoutes contenant le nécessaire pour nos bivouacs fermaient notre colonne. Quand la piste présentait un danger l’un d’eux pressait son chwal et partant au galop s’assurait de la quiétude des lieux.
Les premiers jours passèrent sans encombre, nous accrochâmes nos hamacas dans les collines et partageâmes les repas de tribus amies.
Nous partions très tôt, avant l’aube, pour profiter de la fraîcheur et épargner la fatigue à nos chwals. Nous n’avions pas de monture de rechange et voulions faire la route le plus rapidement possible. Dès que la chaleur devenait trop forte nous nous éloignions des plages et dressions un camp à l’ombre des Manouliers, près d’une source ou d’un petit ruisseau. Les deux guerriers d’Ectorbanamu’ prenaient plaisir à capturer les poissons dans les mangroves à l’aide d’une pique effilée, je n’avais jamais excellé à ces jeux d’adresse et ne contribuais pas à la quête de notre repas.
Dès que le soleil perdait ses ardeurs, nous reprenions la piste.
Nous arrivâmes à cet endroit de la terre que les tribus qui y vivent nomment Keskiya. Ector et les hommes de mon escorte se faisaient encore plus vigilants. Les Taïnos qui vivaient là étaient de mœurs primitives bien différentes des nôtres, ils avaient la réputation de manger le cœur de leurs ennemis. Nous fûmes rapides pour traverser leurs terres.
Ce passage dangereux heureusement franchi le paysage commença à se modifier.
Dans les terres du couchant, la montagne-Ayiti se baigne dans la mer. La trace serpente, étranglée, escaladant des roches ou longeant d’étroites plages sous d’immenses falaises ; quand les plaines se feraient plus larges et que les collines seraient moins hautes, je saurais que mon but est proche.
J’avais hâte de revoir ma mère, de retrouver les miens et pourtant... Le soir avant de m’endormir, je restais longtemps les yeux perdus dans les flammes mourantes du feu de notre camp. Je réfléchissais à ce que je pourrais faire de ma vie. Rentrer dans ma tribu rejetée par l’époux choisi par ma Mère faisait de moi une fille déconsidérée. Comment supporter cette flétrissure ?
Jamais je n’aurai de mari, jamais d’enfant.
J’avais été au plus haut, et je devrais vivre au plus bas. Depuis que nous avions quitté le couchant de la terre, EctorBanamu’ ne m’adressait plus la parole alors qu’il s’était toujours montré très déférent envers moi, les guerriers quant à eux, me parlaient d’égal à égal sans utiliser les formules propres à une fille de chef. Je ne protestais pas, il fallait m’habituer à n’être plus rien. J’étais seule responsable de cette situation par mon refus d’être seconde épouse !
Depuis notre départ, la lune avait fait la moitié de son chemin dans le ciel.
Un matin tout sembla différent, le vent plus doux, l’air plus léger.
La mer clapotait joyeusement, roulant dans ses vagues de petits escargots orangés, nous avions dormi à même la plage trop fatigués pour monter un camp après une longue journée de voyage... Sitôt éveillés, les trois hommes s’étaient précipités dans l’eau jouant comme des enfants. La plage était belle, le pays doucement vallonné, de hauts toumas bordaient le rivage.
On était presque chez moi !
J’allumais moi même le feu, et avant de repartir nous avions grillé et englouti une énorme quantité d’escargots grillés. Les hommes un peu surpris par ce mets délicat inconnu au couchant de la terre s’en étaient régalés ! Eux aussi sentaient que notre périple s’achevait. Ils avaient hâte que mon escorte arrive afin de faire demi tour et de rentrer chez eux.
En cette saison le crépuscule tombe assez lentement et nous poursuivions notre route, soudain troublé par une apparition blafarde, Ector arrêta brusquement son chwal.
Une haute silhouette pâle montée sur un chwal presque blanc se découpait dans la pénombre. Un guerrier se plaça à ma droite, l’autre à la gauche d’EctorBanamu’ et immobiles, nous avons regardé l’homme s’avancer.
Avec dédain, Ector claqua sèchement la langue contre ses dents.
L’arrivée d’un cavalier solitaire le confirmait dans le mépris qu’il me témoignait depuis notre départ...
L’homme s’avançait sans hâte...
A quelque distance de nous, il mit pied à terre et s’approchant, il prononça les salutations d’usage puis se prosterna devant moi. Descendant de ma monture, j’allai devant lui. Il posa son front sur mes pieds, puis se redressant à demi, siffla...
Une torche s’alluma alors aux lisières de la plage, puis une autre et une autre encore ! En quelques instants la nuit s’embrasa de centaines de flammes mouvantes pendant que les deux cents tambours de ma famille résonnaient.
J’étais chez moi !
On accueillait ici une fille de prince, en un souffle je retrouvais ma dignité.
J’abaissai mon regard sur l’homme prosterné à mes pieds.
J’ignorais qui il pouvait être.
Comment dire son nom pour le délier de son silence ?
Alors simplement, doucement, je posai mes mains sur les puissantes épaules et il se releva ; son regard croisant le mien me laissa stupéfaite. J’identifiai dans les traits durs de ce farouche guerrier, le tendre regard qui avait accompagné mon enfance !
Mon cœur bondit dans ma poitrine, l’homme était Jujo !
JujoCaona, ou quel que soit le nom d’adulte qu’il portait maintenant.
Ses paroles nobles et fières disaient haut et fort le rang qui était le mien, mes frères taïnos restaient courbés devant moi. Les deux guerriers de Guatubanamu' s’étaient prosternés comme les autres. EctorBanamu’, soucieux de ne pas déplaire à cette tribu si riche en hommes s’était lui même incliné devant mon sang.
Ici je n’étais plus une femme flétrie, répudiée par un prince, mais la digne fille de la cacikéa régnante.
La gloire d’AnaCaona ma mère jaillissait sur moi, me lavant de toute souillure.
Je retrouvais mon rang !
Des femmes sortaient soudain de l’ombre portant des kanaris remplis de nourriture, les hommes allumaient des feux... Les torches fichées dans le sable déformaient les ombres mouvantes des guerriers mes frères.
Les Pagnols ne m’avaient pas tout volé, il me restait mon clan, le sang de ma Mère.
La joie du retour mouillait mes yeux.
L’odeur des viandes grillées se mêlait aux volutes du cohoba. Tous avaient leur part !
On m’avait assise sur un dujo installé sur le sable. Les guerriers se pressaient autour de moi, les femmes de la tribu venues à leur tour me saluer, touchaient mes pieds. Je me sentais heureuse.
Tard dans la nuit les hamacas accrochés aux toumas géants qui bordaient la plage, toute la tribu de mes frères s’endormit...
Il fallut du temps pour que mes yeux s’assèchent et se ferment. J’avais quitté l’enfer !
Au matin, je reçus les adieux déférents d’EctorBanamu’ frère du Cacike au couchant de la terre. Il repartait avec ses deux guerriers, chacun montant une monture fraîche offerte par ma tribu, accablant leur propre chwal des nombreux présents que ma Mère AnaCaona adressait à Guatubanamu' et à ceux de son clan.
Droite sur mon chwal, je les regardai disparaître à l’horizon, puis me tournai résolument vers ma nouvelle vie. Nous avions au moins quatre jours de marche pour atteindre mon village et il me tardait de revoir ma Mère !
Je ne garde pas de souvenir de cette deuxième marche pour rentrer chez moi tant la hâte de voir ma Mère et ma terre m’animait. Je caracolais devant la longue colonne qui s’étirait vers notre village. JujoCaona se tenait à mes côtés, il riait à chaque fois que je l’appelais de son nom d’enfant mais je n’arrivais pas à me résoudre à lui donner son nom d’homme. Je promis de le faire quand j’aurais retrouvé ma vie et ma Mère.
Le troisième jour j’étais à la tête d’une petite escorte, composée des six guerriers les plus rapides nous avions distancé le reste de la tribu et arrivions au village bien avant les autres.
Je fus stupéfaite des changements...
Je savais que le temps passé loin de ma tribu m’avait transformée.
J’avais vu comme le temps avait changé Jujo, au pont de peiner à le reconnaître.
Mais pour les tribus du levant, c’était encore pire. Devant mes yeux affligés s’étendait ma terre bouleversée.
Les Pagnols avaient durement combattu les miens.
On voyait les blessures du village comme des cicatrices sur le corps d’un guerrier.
Le camp n’était plus disposé comme avant, la plupart des BOhios étaient récents, bâtis à faible distance de ruines calcinées, serrés, blottis les uns contre les autres, comme pour se protéger.
Rien n’était plus comme avant.
J’avais perdu l’enfance.
Jujo était homme.
Je me hâtais vers le BOhio de ma Mère...
Ma Mère me reçut, dignement assise sur son dujo, dans le BOhio des Princes.
Son maintien et sa noblesse m’impressionnèrent comme naguère, mais son visage s’était durci, elle était devenue très maigre, ses yeux semblaient plus sombres et les cheveux qui couronnaient sa tête se noyaient de blanc.
Ma Mère était vieille !
Longtemps, j’ai laissé mon front reposer sur ses pieds.
Son chagrin m’écrasait, j’aurais voulu parler, mais les larmes étranglaient mes paroles. Baignées dans notre silence, elle, altière sur son trône et moi prostrée à ses pieds, nous avons laissé nos douleurs se reconnaître : Les mots sont inutiles pour partager la souffrance ! Notre famille avait perdu tant d’hommes, tant de femmes, point n’était besoin de rappeler le nom des morts, ils étaient pour toujours dans nos pensées.
Depuis mon retour, je ne pouvais ôter de mon esprit, AnaCoraya la jeune sœur de ma mère qui avait péri à cause du maudit sorcier des pagnols.
Je suis restée trois jours à jeûner et réfléchir.
Au matin, j’ai coupé mes tresses, je me suis purifiée à la source des femmes et me suis vêtue de coton blanc. J’ai accroché à ma taille le coupant de Guatubanamu'.
Moi femme, j’ai marché sur le sentier des ancêtres.
Ils ont parlé à mon âme, je sais ce que je dois faire.
Le lendemain, à l’aurore j’ai égrené des mayïs mûrs, j’ai récolté des pétales couleur de sang - Enfant je gardais les gouttes d’or dans une calebasse restée dans le Bohio de ma Mère, les Pagnols ne les avaient pas trouvées - J’ai aussi pris mon or, et je suis partie seule, vêtue de blanc, sur la trace qui mène à la falaise, là où AnaCoraya s’était jetée dans les flots hurlants.
La terreur me faisait presque défaillir, je savais que ma Mère avait accompagné AnaCoraya et qu’elle en était revenu, mais je tremblais comme les herbes de la plaine sous le vent d‘orage...
J’approchais le bord de la falaise, mes frères Taïnos mes sœurs Taïnas qui y étaient venus avant moi, vivaient leurs derniers instants.
Moi j’allais y puiser la force leur haine.
Les démons de la mer ne me parlaient pas encore...
J’avais dans un linge pur enveloppé mes offrandes.
Avalant ma peur, j’ai marché hardiment vers le cratère qui s’ouvre dans la falaise et qui hurle la mort en jetant au monde, des flots fous.
Vacillante, j’entendais les eaux gronder, les cailloux rouler puis dans un sursaut monstrueux la mer jaillissait par le trou du souffleur.
Ma peur s’est calmée.
La beauté stupéfiante de ce torrent assourdissant surgissant des entrailles de la terre pour escalader le ciel me fascinait, je suis restée longtemps au bord, je recevais des gouttes d’eau plus grosses que celles d’une pluie d’orage. Elles effaçaient mes larmes.
Je priais les Dieux des Eaux de m’accorder vengeance, je priais les Dieux de la Terre de s’abreuver du sang de mes ennemis. Je priais les ancêtres de me soutenir. Je priais l’esprit d’AnaCoraya de guider ma lame dans le cœur de Juan !
Lorsque le soir a étendu ses voiles sur la mer, j’ai laissé glisser dans le trou du souffleur les graines de fruits et les fleurs puis j’ai jeté tout l’or que j’avais apporté.
Il m’a semblé que la vague qui suivait mon offrande était la plus énorme, la plus assourdissante de toutes celles que j’avais vues.
Les démons de la mer me parlaient-ils ?
Comme j’allais partir, juste à coté de moi j’ai remarqué une jolie grenouille verte, j’ai compris alors que l’âme d’AnaCoraya m’avait assistée dans cette épreuve, je me suis penchée mais elle avait disparu.
La nuit tombait je suis rentrée au BOhio de ma Mère...
Je suis une guerrière !
Le lendemain, ma Mère a remarqué mes cheveux coupés, elle m’a longuement regardée en silence...
Ma Mère n’a pas de fils.
Puis j’ai décidé de partir chasser, j’ai pris un arc puissant, de nombreuses flèches, et me suis dirigée vers mes anciens terrains de chasse, j’avais besoin de réfléchir.
J’ai longuement marché, quand j’ai compris que j’étais suivie, je me suis simplement arrêtée et assise sur le tronc d’un touma mort, j’ai regardé JujoCaona s’approcher de moi. Quand nous étions enfants déjà il me suivait à distance. Il a touché mon front et ri de mes cheveux courts, je dois maintenant l’appeler GuaniCaona, Guani souligne sa noblesse, c’est ma Mère qui lui a attribué ce nom d’adulte en hommage à sa bravoure dans les combats passés contre nos ennemis les maudits étrangers !
Le temps passé loin de ma tribu m’a abaissée, j’ai été répudiée, je ne crois pas que ma Mère me choisira pour être Cacikéa à sa place, mais Jujo est devenu Guani il est Caona par sa mère, peut être sera-t-il l’élu de notre peuple ? Et là c’est moi qui n’aurais pas assez de dignité pour être sienne :
Nos chemins se sont croisés sans que je m’en aperçoive, ils s’écartent maintenant !
Dans les jours qui ont suivi, j’ai souvent parlé avec Guani, le Jujo de mon enfance. Pendant mon séjour au couchant de la terre, il a été marié et sa femme est morte en donnant naissance à leur fils, c’est sa propre mère qui garde l’enfant.
Comme nos vies ont été amères, comme le ciel au dessus de nos têtes s’est obscurci, comme nous aimerions retrouver toute l’insouciance que nous avons connue naguère !
Lorsque je traverse le village, je vois l’âme des frères qui manquent...
Le soir où la tribu était venue m’attendre à mon retour de chez le Cacike Guatubanamu’, j’avais eu l’impression d’une foule nombreuse. Je sais maintenant que ma Mère était restée au village seule et sans garde.
Devant chaque Bohio brûlé, mon âme se gonfle d’amertume. Je peux réciter le nom de chaque homme disparu, de chaque femme... Certains ont été tués par les bâtons de feu, d’autres réduits à l’état de serves ont choisi d’arrêter leur vie misérable.
J’attends ma vengeance !
Il est venu un temps de calme, les mayïs poussaient à profusion, les chasses étaient abondantes.
La tribu faisait de grands repas où tous se retrouvaient comme dans une seule famille et nous fumions chacun notre part.
Les temps de douleur s’éloignaient doucement.
Un soir Je mangeais accroupie à coté de ma mère, Guani est venu avec son jeune fils et sans un mot, l’a posé sur mes genoux, j’étais stupéfaite par ce geste accompli devant la tribu entière et de ce qu’il signifiait, le petit a tourné son regard expressif vers moi, il avait de grands yeux noirs très étirés vers les tempes, il a souri.
Nulle femme ne saurait résister à un enfant aussi beau !
Inquiète, je me suis tournée vers ma mère, d’un signe de tête, elle a donné son accord.
Mon cœur s’est brutalement emballé dans ma poitrine, malgré mon âge avancé - presque quinze cycles de temps se sont écoulés depuis ma naissance – malgré la répudiation de guatubanamu’ - JujoCaona veut faire avec moi les rituels d’unisson, son geste devant le clan rassemblé le prouve : car déjà il me donne son enfant !
Je vais avoir un homme à moi, je vais être unie à l’ami-fraternel de mon enfance.
Un guerrier noble et fort, jeune et beau !
Mon âme allait-elle connaître la paix ?
Pourquoi le bonheur fleurit-il toujours dans une ombre de crainte ?
Quand les hautes voiles ont franchi les barrières de l’horizon, je n’ai éprouvé nulle surprise...
Je savais qu’il allait revenir... Je l’attendais...
Ce matin là, j’étais sortie chasser seule.
Le jour était à peine levé.
C’était la saison chaude, vêtue comme un homme, je ne portais qu’un court nagua rouge enroulé à mes hanches.
J’ai entendu le lourd galop de la monture d’un pagnol.
Je me suis tapie dans les hautes herbes croissant au bord du ruisseau.
Nul n’aurait pu me voir...
J’ai été étonnée de reconnaître Juan, habituellement il circule à pied et rode comme un chien.
J’ai bandé mon arc et visé très bas entre les pattes du chwal...
L’animal s’est cabré et l’homme est tombé lourdement sur le sol.
Hébété, il m’a regardé approcher.
Le coupant de Guatubanamu’ pendu à mon cou sur un lien tressé, luisait dans un éclat du soleil, ressemblant étrangement à l’amulette que Juan porte toujours sur la poitrine.
J’ai attendu que mon regard pénètre son regard et je crois qu’il m’a souri.
Ma lame est entrée aisément dans son cœur...
Et son sang a abreuvé ma terre.