Tu es parti sans refermer la porte, en la laissant entrouverte. J'ai regardé des heures le mince filet de lumière de mon corridor se propageait sur le palier. J'attendais de revoir l'ombre de ta jambe violer ce silence. Je ne sais pas pourquoi ils me demandent ne pas bouger, j'en serais incapable, je n'ai nulle part où aller. Je ne croyais pas que tu allais le faire, que tu allais partir. Tout s'est confirmé quand tu as pris ta brosse à dents. Je savais que tu ne serais jamais parti longtemps sans elle. Tu es parti sans me regarder, je n'ai pas pleuré, n'ai versé aucune larme. Mais elles sont restées en moi, elles me cognaient les tempes, fouettaient mes nerfs, creusaient mon estomac, me démangeaient les yeux. Je pensais qu'en les retirant, ça m'aurait soulagé. Mais j'ai souffert davantage.
J'ai utilisé le porte-clefs que tu m'avais offert, celui qui est à l'effigie de l'initiale de mon prénom : " I ". J'ai vu le premier tomber mollement au sol dans une mare translucide rougeâtre. J'avais l'impression de regarder une méduse échouée sur mon carrelage. Et quand j'ai entendu le deuxième tomber, je me suis rendu compte que j'étais aveugle. Qu'ai-je fait de mal, à part t'aimer ? Les gens ici m'aiment et ils font tout pour que je ne parte pas. Ils m'ont même attaché les bras. Comme si j'avais un troisième œil à enlever. Ils sont gentils mais un peu bêtes. J'aurai peut-être dû me battre pour que tu restes, comme eux le font. Mais ils ont des diplômes, il n'y a pas d'écoles en amour, chacun apprend comme il peut. Je ne sais pas où sont mes yeux aujourd'hui et peu m'importe car je sais que je ne pourrais plus te voir, tu es parti.
Ma mère m'a dit qu'un homme ne pleurait jamais. Elle doit être fière de moi aujourd'hui. Je n'ai pas versé de larmes, j'ai versé mes yeux. J'ai l'impression de dormir maintenant, même quand je parle aux gens. Comme si tout n'était qu'un rêve, comme si j'allais me réveiller à tout moment, à tes côtés. Je ne sais pas quand est le jour, quand est la nuit, parfois je vois un peu de lumière, mais c'est celle de la porte et je me réveille en sursaut. Et dire, que je ne croyais pas aux fantômes. J'y crois maintenant, ils sont là, autour de moi, m'analysant, me diagnostiquant, je les entends parler, peux les toucher, mais je ne les vois pas. Tu me hantes encore plus qu'eux. Tu t'appelais Aurore et tu es devenu mon crépuscule. Je n'ai pas versé de larmes, pas une, toi aussi tu peux être fière de moi. Je ne sais même pas où tu es. Je n'ai toujours voulu que ton bien, mais aujourd'hui j'aimerai vraiment que tu souffres amèrement.
Ils ont dit que j'étais dangereux pour moi-même. Les femmes se sont battues des années pour l'avortement, pour disposer de leurs corps et moi ils m'attachent. J'ai l'impression de n'être qu'un bibelot poussiéreux, ils me lavent et me rangent à ma place. Viens me soigner. Je t'aurai donné ma vie, je t'ai donné mon regard, le reflet de mon amour. Quand tu m'as tourné le dos et que tes cheveux ont balayé l'air, j'ai écarquillé les yeux, comme si j'assistais à mon propre décès.
Reviens, redonne-moi la vie, redonne-moi la vue !
LE ROLISTE
Ben oui, je suis un rôliste. Quand je dis ça, les gens baissent la tête en soufflant. Comme si je leur disais que je m'étais fais enlever par des martiens. D'ailleurs, ça a failli m'arriver, si je n'avais pas fait un bon jet de dés. Ce n'est pas de ma faute, quand même, si votre monde ne m'apporte rien.
Vous trouvez votre réconfort dans vos livres religieux et moi dans mes livres de jeux. En plus, je peux être celui que je veux, faire ce que je veux. Vous, vous êtes tous enchaînés à vos obligations. Si je veux être blond, brun, roux, je le peux. Si j'ai envie de maigrir, je le peux. Je peux mettre au monde l'enfant que vous n'aurez jamais. En fait vous me jalouser, m'envier, car je m'accomplis à chaque jeu, à chaque pas. Vous ne verrez jamais votre maître, votre Dieu, moi je le vois derrière son écran en carton. J'ai choisi de vivre dans mon imagination, vivre sans limites. Et si quelqu'un m'emmerde, je peux le tuer, sans problème. Combien il serait bon pour vous de pouvoir tuer les gens qui vous ennuient. Mais vous ne le pouvez pas. Car vos lois, vos règles, vos codes vous en empêchent. Moi, mes règles de conduite ne sont écrites, chapitrées, détaillées que pour laisser libre cours à mes désirs et tuer en fait partie. Je sais très bien que je ne peux pas tuer une fois le jeu terminé. Mais si vous m'apportiez le réconfort dont j'ai vraiment besoin, je ne buterais pas de trolls, de gnomes, de géants, de dragons. Chaque fois que je pourfends un ennemi, c'est vous que j'extermine, c'est vous que je regarde souffrir.
Vous prétendez savoir ce qui est bon pour moi, mais laissez-moi plutôt vivre mes aventures. La dernière fois, j'étais pris en chasse par deux chasseurs spatiaux. Ils ont failli m'avoir si je ne m'étais pas délesté de ma cargaison, j'ai pu passer en hyperespace et les distancer de quelques milliers de kilomètres. Une autre fois, j'étais perdu dans une forêt, une mandragore est venue m'attaquer. Juste après, je nageais tranquillement dans une mer bleue et calme, deux dauphins sont venus me porter sur leur dos pour me poser sur la plage. Et vous ? Qu'avez-vous fait samedi dernier ? Vous êtes allé au cinéma ? Danser en boîte ? Vous promener dans un parc ? Et samedi prochain, qu'allez vous faire ? Vous irez au cinéma ? Danser en boîte ? Vous promener dans un parc ? Moi, je ne sais pas où je serais, qui je serais et quelle sera ma mission. Vous n'aimez pas ce que vous ne comprenez pas, vous en avez peur. Vous dîtes que je suis " névrosé ", alors que ma meilleure névrose est votre monde. Évidemment que je me réfugie dans mes mondes mais, au lieu de baisser la tête, regardez-moi dans les yeux et essayez de voir ce qu'il y a au fond. Quand vous me comprendrez, vous me rejoindrez autour de la table de jeu.
LE CHAT ET LA SOURIS
Évidemment, je ne la verrais jamais. Je sais que c'est étrange mais je l'aime. Ou du moins j'aime un idéal. J'ai dû la sacraliser. Elle a un pseudo banal, mais qui me fait pourtant frémir. On parle des heures ensemble, elle me raconte sa vie en échange de la mienne. Elle est brune, 24 ans, étudiante en sociologie. Je ne la connais pas et pourtant je lui parle en caleçon, mal coiffé, en bouffant une pizza avec les mains. Je ne connais pas son prénom, j'aimerais qu'elle s'appelle Agathe ou Océane. J'aime bien les prénoms à double sens car dans le dictionnaire, il y a une définition correspondante. Je parle à une notion toute la journée, je projette sur l'écran de mon ordinateur tous mes fantasmes physiques car je ne connais d'elle que sa vision des choses, sa vie, ses doutes...
C'est comme toutes ces personnes que l'on entend à la radio, lorsqu'on les voit, on est forcément déçus. Je ne sais pas s'il serait bon de la voir. Soit, je vis dans mon fantasme ; soit, j'y mets. Je suis confronté au même problème qu'un prisonnier qui voudrait s'échapper : se sauver au risque de périr ou continuer légalement à être enfermé. Son pseudo est " Liberté ". Peut-être s'appelle-t-elle vraiment ainsi ? Parfois, elle met du temps à répondre quand on dialogue. Je sais que d'autres viennent lui parler et qu'elle leur répond, je suis jaloux d'eux. Je me suis épris de Liberté.
Je ne lui ai jamais avoué que je l'aimais. Je lui cache des choses, il m'arrive même de lui mentir. Mais c'est pour qu'elle corresponde encore plus à mon fantasme, pour l'amener à écrire ce que j'ai envie de lire. Maintenant quand je drague les filles, dans la vie réelle, je me dis toujours qu'elles pourraient être " Liberté ".
Ce qu'il y a de bien, c'est que cela me permet de connaître vraiment la personne dès la première conversation, au contraire des boîtes. J'en ai rencontré certaines, elles étaient jolies, attirantes. Il m'est même arrivé de coucher avec. Mais, comme moi, toutes ces filles avaient un besoin affectif suite à une dépression qui avait annihilé leur confiance en elles. Elles cherchaient une allumette pour rallumer un feu éteint. Elles étaient là, laissant traîner leurs pseudos parfois vicieux, attendant qu'un pêcheur jette son hameçon. Et lorsqu'elles mordaient, sans le savoir, elles devenaient dépendantes de leurs reflets virtuels, s'y accommodaient, y trouvaient un réconfort, une sécurité.
" Liberté ", elle est célibataire depuis des mois, elle ne cherche pas de partenaires, juste de la compagnie. Elle est dégoûtée des hommes, des contacts humains. Elle aussi est atteinte d'une dépression affective. C'est vrai que de se faire traiter comme une inconnue par un homme avec lequel on a partagé six ans démolirait tout humanisme, tout altruisme. Et on se lamente ensemble sur nos peines, deux dépressifs on line. C'est génial. On se soigne. Elle m'a dit un jour qu'il n'y avait aucune solution avec l'amour, que la haine en apportait plus. Je n'ai rien su répondre car j'étais d'accord avec elle.
Si vous êtes sur le forum un jour, venez me voir.
Je vous lirai avec attention.
Mon pseudo est " solitude "
LES CAFARDS
Le mieux, c'est quand ils sont amoureux de moi. Je me nourris de leurs espoirs et digère leurs souffrances. C'est à ce moment qu'ils sont le plus malléables, d'une crédulité frisant l'autisme. Ils m'offrent des cadeaux, m'emmènent en voyage, divorcent pour moi, se donnent un mal fou pour me pour me satisfaire. Ils sont si pathétiques. Ils me font penser à des cafards enfermés dans une boîte en carton. Plus je souffle mon parfum et plus ils s'agitent inutilement. Je pourrais les écraser mais je préfère les admirer s'essouffler, se cogner à leurs cages. C'est si simple. À chaque fois, je les attire avec mon sourire angélique, ma poitrine avantageuse. Même quand ils résistent, je les piège. Et quand je les tiens, qu'ils deviennent dépendants, qu'ils abandonnent tout, qu'ils rampent... Je les écrase. Évidemment, ils pleurent, s'énervent, certains me giflent. Mais ils sont tellement vidés qu'ils sont incapable de me faire mal. Ils ont tellement peur de me perdre qu'ils n'oseraient jamais me blesser, de toute manière. Ils me parlent tous de mariage.
Ils croient qu'en me mettant une bague autour du doigt, je leur appartiendrais définitivement. Ça n'a pas empêché Persée de partir. Il m'a quitté alors que j'avais tout sacrifié. Je l'aimais, cet imbécile, il était beau comme un Dieu. Je n'ai rencontré personne qui lui ressemblait, personne qui arrivait à sa cheville. Nous parlions d'enfants, de nous marier chaque année dans un pays différent, d'acheter une fermette pour y vivre lentement, pour y déguster notre bonheur. Il m'avait trompé à maintes reprises. Il m'a trahi, m'a humiliée. Au tribunal, il a menti. Il m'a inventé un comportement conjugal. Comment faire confiance aux hommes maintenant ? Mon psy m'a dit qu'en les maltraitant, je faisais un transfert de Persée. Tous les outrages que j'aurais aimés lui faire subir après le divorce, je les basculai sur ces cafards. Même lui a rampé devant moi. Lui qui se croyait à l'abri derrière ses notes, ses théories Freudiennes. Je l'ai écrasé, comme les autres. À lui maintenant de transférer.
Ils se croient tous uniques alors qu'ils sont typiques, faciles à cataloguer. Ils me désirent, me regardent de bas en haut comme une toile, un tableau. Je suis belle, je le sais. Ils regardent mes fesses comme des chiens en chaleur, ils aimeraient tellement me le renifler. Au club de gym, camouflée derrière mes survêtements moulants, ils bavent, j'aime les voir souffler de frustration. Les femmes me haïssent, surtout les jeunes divorcées. Certaines viennent frapper à ma porte, je les accueille à bras ouverts. Au début, elles hurlent, m'insultent puis elles pleurent. Je les réconforte, les écoute, je ne suis pas une salope quand même. Je leur fais comprendre que si leurs maris les ont trompées, c'est qu'ils n'étaient pas satisfaits, qu'elles feraient mieux de se remettre en cause au lieu de pleurnicher.
J'aime détruire les ménages, je me régale de savoir que tout ce qui a été construit par le temps est démoli pour moi en un instant. Ça me procure une sensation de puissance incomparable, je domine. Un jour, peut être, vous ou votre mari me rencontrerez. Vous me trouverez sympathique, m'inviterez même chez vous. Et petit à petit, votre vie basculera de mon côté. Sachez que je vous en remercie d'avance.
LE PETIT CHEF
Je suis chef de mon service depuis deux ans.
J'en ai vu défiler des employés. Des ambitieux, des bosseurs, des zélés, des lécheurs... Avant même de rentrer dans la Société, je les ai cernés. Quand je les convoque, ils tremblent. Maintenant, quand je rentre dans la Société, je ne les regarde même plus, ils croient tous que je les toise, mais c'est pour éviter de leur faire peur, de les déstabiliser dans leur travail. J'aime que les choses soient faîtes en temps en en heure. Je ne suis pas un autoritaire, je suis un exigeant.
Je déteste les oisifs. Ils ont signé un contrat qui les lie à moi, ils se sont engagés moralement. Qu'ils partent s'ils n'assument pas. Ils croient que je ne les vois pas faire semblant. Je ne suis pas du genre vicieux, mais quand j'en attrape un, je le sermonne, je le broie et il repart d'ici en regardant ses chaussures. Ils ne comprennent pas que je suis responsable de leur productivité, que ma place dépend de la leur. Quand j'en vire un, c'est mon salaire que je sauve. Je sais qu'ils me haïssent, qu'ils pensent à moi en faisant la queue à l'ANPE, mais je ne vais pas rémunérer leurs flemmardises. Quand ils sont ici, je leur prends du temps, c'est ce temps que je paie à la fin du mois. Devrais-je m'en vouloir si je veux l'optimiser ?
Depuis que j'ai pris ce poste, j'ai repris la cigarette et il m'arrive même de descendre une bouteille de whisky devant la télé. Ça me détend. Car je sais qu'un employé viré équivaut à une famille démunie. Ils ne pensent pas que j'ai une famille, il voit le patron.
Chez moi aussi d'ailleurs, j'aime que tout soit bien organisé, pesé, anticiper et carré. Je ne laisse que très peu de place au hasard. Je me méfie de lui, quand il se glisse dans mon organisation, je me retrouve avec des pertes, du retard, du manque à gagner. Alors il faut que mon équipe soit fiable, tout élément hasardeux est chassé. Je prépare mes voyages un an à l'avance pour être sûr de leurs qualités.