" ... En fait, je ne sais pas trop pourquoi je suis ici. J'ai parlé de mon problème à mes amis. Ils m'ont regardé avec des yeux ronds. Ils ont ris puis ils m'ont demandé si j'étais sérieux. Bien sûr que j'étais sérieux. Ils ont réfléchi et ils m'ont dit de consulter. Je ne sais pas si c'était ironique mais ça fait trois mois que je pense à cette solution. C'est pas facile comme décision. Si vous êtes enrhumé, vous allez voir le généraliste... Mais quand vous avez une situation morale à résoudre, il n'y a aucun médicament pour vous aider. D'ailleurs, je ne souhaite pas que vous me prescriviez des antidépresseurs ou des somnifères. Je cherche des conseils pas des parenthèses...
... Bon, voilà pourquoi je suis là. C'est bête, vous aussi vous allez sûrement rire. Peut-être même que vous allez demander de me lever et de sortir. Je comprendrai, vous savez. Ne vous retenez pas pour moi. Bon, alors voilà, c'est ridicule, je sais, mais je me suis rendu compte que j'aimais toujours ma femme. Ça fait dix ans que nous sommes mariés et je l'aime comme au premier jour. J'ai l'impression d'être l'homme le plus heureux de la terre. J'ai encore envie d'elle quand elle est en chemise de nuit, je dors dans ses bras, je n'oublie jamais son anniversaire, sa fête… C'est pas normal hein ? Normalement, il y a un moment où les sentiments tombent, où tout s'efface. Enfin, je veux dire que l'on devrait dormir dos-à-dos, ne plus partager nos journées, être amorphes devant la télévision, s'humilier mutuellement en public. Moi, je devrais avoir une maîtresse. Elle, un ou des amants. Nous devrions nous emmerder ensemble. Mais, vous voyez, l'envie de la tromper ne m'effleure même pas le caleçon. Et sa fidélité ne peut même pas être remise en cause… Alors vraiment je ne vois pas. Si elle était infidèle, encore, je me battrais pour la garder et tout prendrait un sens. Mais, non, même pas l'ombre d'un soupçon.
Pourtant tout a commencé normalement : rencontre à une terrasse de café, flirts, présentations aux parents, vie commune, demande en mariage, cérémonie ratée, voyage de noce payé par la famille, deux enfants. Jusque-là, tout allait bien. Et, un jour, un matin, elle s'est levée pour aller boire un verre d'eau, et pour la première fois j'ai vu les traces du temps sur sa démarche. Normalement, j'aurais dû me dire : " Pouah, elle grossit ! ". Mais vous savez ce que je me suis dit ? Quand j'ai dis ça à mes potes, ils étaient morts de rire. Je me suis dit : " Ce sont les marques de notre amour. " Et j'ai regardé mon ventre qui commence à tendre sérieusement vers l'horizon et j'ai été pris d'un fou rire. Je me suis rendu compte qu'on était mariés depuis dix ans et que ces traces étaient les seules marques visibles de ces années passées. Mais en y pensant, j'ai l'impression de l'avoir rencontré ce matin ou pire, de ne pas l'avoir rencontré et de devoir la séduire. C'est pas normal hein ?
Je vois mes amis, eux, ils y arrivent très bien. Ils draguent comme si de rien n'était, ils mentent, ils ont des réunions de travail tardives au moins une fois par semaine. Certains ont même plusieurs portables. Et moi je couche avec la même femme depuis dix ans. Et je ne suis même pas frustré, je suis même plus épanoui que certains d'entre eux. Quand on se voit tous, je passe pour le vilain petit canard, l'exclu. J'arrive pas à leur faire comprendre que j'aime encore ma femme. Y'a pas un club des maris anonymes ? Ou une association remplie de gens qui vous regardent avec compassion en disant : " Moi aussi, je suis comme toi, parle mon ami " ? Quand nous sommes confrontés à des questions existentielles, on se demande toujours si on est le seul dans ce cas, s'il n'y a pas quelqu'un qui partage les mêmes symptômes ou qui en soit sorti.
Ma femme, ce n'est pas la plus belle femme que je n'ai jamais rencontré, ni la plus marrante, ni la plus virulente mais c'est la seule qui réussit à combiner un peu de tout ce que j'aime. Vous savez comme ces cocktails que vous buvez au bar, vous lisez les ingrédients et vous vous rendez compte que vous les connaissez tous. Pourtant, en le buvant, vous ne connaissiez pas ce goût. Ma femme, c'est un peu ça, un melting-pot de mes envies.
Pour notre dernier anniversaire de mariage, nous sommes partis en Irlande. Et j'ai eu l'impression que c'était chaque soir notre nuit de noce. Même sexuellement on se sent bien, nous sommes en phase. Pourtant je la connais par cœur, je sais exactement ce qui lui fait plaisir, mais je ne me lasse jamais de ses râles. C'est pas normal, hein ?...
... Après vous avoir dit tout ça, je me demande bien si ce n'est pas le fait d'être ici qui n'est pas normal ?... "