" Figurez-vous, qu'un jour, j'étais assis sous un arbre. Je regardais les gens passer. Ils étaient beaux, de beaux habits, de belles phrases au bout des lèvres. J'étais heureux de voir cette vie autour de moi. Une enfant est venue me parler. Elle me disait que la roue de son vélo était crevée, que son chien s'appelait " Tommy " et qu'il aboyait tout le temps contre les fourmis de son jardin, que sa mère s'appelait Nicole, qu'elle était sage à l'école sauf en histoire car elle n'aimait pas ça... J'ai beaucoup ri car elle s'émerveillait sur des choses qui nous sont insignifiantes. Heureux celui qui a su garder ses yeux d'enfants. Quelqu'un m'a dit, un jour, que nos yeux ne grandissaient jamais, qu'ils avaient la même taille qu'à notre naissance. C'est drôle non ? Puis la maman de la petite fille l'a prise par la main et elles se sont évanouies dans l'horizon. Alors, j'ai continué à regarder les gens passer de droite à gauche, de gauche à droite, en se bousculant. J'avais l'impression qu'ils s'étaient tous donné rendez-vous à la même heure, le même jour et au même endroit. Le territoire est-il si petit ?
Un homme m'a demandé du papier. J'ai regardé dans mon sac et je lui ai tendu une feuille et un crayon en pensant qu'il voulait écrire un poème. Quand on s'habille en bleu, on est forcément un peu rêveur. Ils m'ont mis dans un camion puis en cage. Des gens me posaient des questions. Toujours les mêmes d'ailleurs : " Nom, Prénom, Adresse, Date de naissance, Nationalité, Raison de ma présence en France ". Comme s'il fallait des raisons pour vivre dans un pays. Il y a des raisons, par contre, de mourir dans un pays, mais ça ils ne voulaient pas l'entendre. Ensuite, ils m'ont dit qu'ils me ramèneraient chez moi. Je n'avais pas envie de rentrer, je ne faisais de mal à personne, je ne demandais rien. Puis ils m'ont dit " Les gens s'en foutent de toi, tu n'es qu'un numéro de fauteuil ". Dans un fauteuil ou sous un arbre, quelle différence ? Tant que je peux continuer à voir les gens vivre.
Le lendemain matin, ils sont venus me chercher pour me donner mon fauteuil. Ils m'ont mis dans un camion avec plein d'autres. J'ai demandé à mon voisin si lui aussi, ils allaient lui donner un fauteuil. Il m'a répondu " Surtout ne les laisse pas te faire monter, bats-toi. Il y aura un médecin de la croix rouge, dis-lui que tu es malade. Au pays, ils vont nous mettre en prison. Mieux vaut être hors-la-loi ici qu'hors des lois là-bas ". Tout ça pour un fauteuil ? Je ne comprenais rien. Pourquoi ils voulaient me ramener chez moi ? Si j'avais fait tout ce chemin pour les voir ce n'était pas pour retourner au point de départ. Je me suis levé et j'ai demandé à un surveillant de m'en dire plus sur la raison de ma présence dans ce camion avec tous ces gens effrayés. Il m'a demandé de la boucler et de me rasseoir. J'ai insisté. Alors lui aussi a insisté… Sur ma mâchoire. Mes lèvres brûlaient, je recrachais des bouts de dents, la douleur remontait jusqu'en haut de mon crâne, je bavais mon propre sang, je n'avais jamais ressenti une douleur si forte. Et eux, ils m'ont donné un mouchoir en me demandant de ne pas saloper le siège. Ils étaient en train de saloper ma vie, mais ça aussi ils s'en fichaient.
À l'aéroport, menotté, j'ai regardé les gens vivre. Ils étaient toujours si beaux, toujours de beaux habits, toujours de belles phrases au bout des lèvres. J'étais content de revoir cette vie autour de moi, j'en oubliais presque ma douleur. Puis ils m'ont poussé, traîné par terre, appuyés sur la mâchoire, insultés… Il n'y avait pas de médecin, pas de secours… Uniquement la seule force de mes bras et de mes jambes contre quatre gorilles. Je ne pouvais même plus hurler à cause des flammes qui brûlaient ma mâchoire. Puis, je l'ai vu, il était là, devant moi, rouge étincelant, petite serviette blanche repose-tête, accoudoirs métallisés, fente pour le cendrier, tablette qui s'abaisse et le porte gobelet. C'était lui. C'était mon fauteuil. Ils m'ont collé dessus. Au début, je me sentais bien. Il était mœlleux, beaucoup moins douloureux que les bottes de mes bourreaux. Puis je me suis levé pour m'en aller car il n'y avait rien à voir, rien à apprécier, rien à vivre. Je voulais revoir mon arbre. Ils m'ont assis de force et comme je me débattais, ils m'ont plié sur mon fauteuil. Mes genoux compressaient mon torse, j'avais mal, je ne pouvais plus respirer. Je suffoquais. Je voyais mes chaussures et le repose pied du fauteuil d'en face. Ils s'appuyaient, à deux, sur mon dos. Puis, petit à petit, tout a disparu : mes douleurs, mes gardiens, mon fauteuil. Ils étaient beaux pourtant tous ces gens. De beaux habits. De belles phrases au bout des lèvres. Et le pire, c'est que personne ne m'a donné mon numéro de fauteuil. Peut-être que j'aurais été quelqu'un avec ? Peut-être que tous ces gens, pour lesquels je ne suis qu'un numéro de fauteuil, m'auraient regardé autrement ?
Aujourd'hui, de là où je suis, je ne peux plus la regarder la vie.
Qui se souvient de ma mort ? "