La libre littérature française d'Amérique 11 mai 2004



AXOR LE BLEUTE


FARID



- Très bien. Mais dîtes m'en plus. Comprenez que je ne peux accorder un crédit de 150 000 € sans savoir où j'investis l'argent de la banque.

- Tout à fait. Alors voilà, je vais vous expliquer. Je veux monter une petite entreprise sur un secteur très porteur.

- Très porteur ? Mais vous avez déjà fait une étude de marché ?

- Pas besoin. Voilà mes objectifs. Mon cousin est videur dans une boîte très branchouille de Paris. J'y rentre comme dans un moulin. Donc, je vais y aller de plus en plus souvent. Je vais essayer de discuter avec des célébrités en déclin qui cherchent à remonter la pente. Je leur dis que je m'appelle Kirle : deux syllabes pour être sûr de marquer leurs esprits.

- Oui ?

- Ensuite, je vais voir une école de design en leur faisant croire que je suis mandaté par une grosse multinationale et je leur demande de me dessiner un logo facile à retenir en forme de A et de couleur bleue. En attendant, j'écris un bouquin et je loue une maison de campagne pour une semaine dans un bled paumé.

- Ensuite ?

- Je loue le salon d'un grand-hôtel Parisien, je convoque la presse et mes nouvelles amies les célébrités en déclin.

- Et ?

- C'est là le plus important : je leur annonce que j'ai discuté avec un extra-terrestre bleu dénommé Axor et je profite d'une psychose actuelle pour leur dire qu'il va venir les sauver.

- Je n'ai pas l'impression de saisir.

- Attendez ! Le lendemain, je suis dans les journaux avec mes nouvelles amies les célébrités. Eux, ils remontent dans les sondages et moi ils me crédibilisent. Je profite de cet impact pour annoncer la date d'arrivée sur terre d'Axor et que tous les détails sont indiqués dans mon livre. Il ne sera bien sûr pas en vente puisque l'exemplaire que je présenterai sera le seul existant. Mais, deux heures après, une maison d'édition m'appellera pour le publier. En une semaine, j'en aurai vendu 15.000 exemplaires à 25 euros pièces et je vous rembourse votre prêt. Avec le reste, je fais faire des T-shirts, des pin's, des badges, des caleçons à l'effigie du logo dessiné par l'école de design.

- Mais votre entreprise ?

- J'y viens. Je me fais faire un costume ringard. J'achète une parabole et des feux d'artifices bleus. Dans mon livre, j'aurais bien évidemment parlé de cette maison de campagne et de la semaine de location que j'aurais pris soin d'appeler : " Axor vient nous sauver ".

- Écoutez, je pense que nous allons nous arrêter là.

- Écoutez moi jusqu'à la fin. J'accueille tous les pèlerins pour la semaine d'Axor. Puis, je leur dis que pour permettre à Axor de nous rejoindre, la communauté doit acheter un récepteur qui coûte très cher. Ils me donnent tous un peu d'argent. Je mets tout ça aux dans un compte aux îles Caïman. Et le jour J, je sors la parabole que j'installe dans un champ. Je convoque tous les clients de mon entreprise pour un dernier séminaire puis-je fais péter les feux d'artifices.

- Les îles Caïman ?

- Et oui. Et pendant que mes clients regardent le feu d'artifice bleu et attendent Axor, je me tire. Je prends un aller simple pour Honolulu.

- Et que deviennent vos clients ?

- Le temps qu'ils se rendent compte qu'ils se sont fait bouffer jusqu'au trognon, ils auront trouvé une autre lueur d'espoir. Vous inquiétez pas pour eux, ils ont de la ressource...

- Je vois, je vois. Vous savez Monsieur, nous sommes un établissement respectable. Nous avons un code déontologique et prenons soin de nos clients.

- Merde, c'est non pour le crédit, alors ?

Si vous oubliez les îles Caïman, nous pouvons en discuter. "


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