La libre littérature française d'Amérique 29 juin 2004



AMNESIE


FARID

TALKING CURE



H ouvrit péniblement les yeux. Embrouillé par ce sommeil profond, il ne se souvint même pas de ses rêves. Il regarda les barres rouges de son réveil, lui indiquant midi quatorze. Il n’avait pas envie de se lever, préférait regarder les minutes défiler.
Il revit les différentes scènes de la veille. C’était une nuit très compacte, très intense. Trop peut-être. Lui qui depuis des années était protégé par cette carapace de non-dits. Il avait trouvé sa force dans le regard résigné de toutes ces personnes, c’est leur abandon qui leur a fait prendre conscience qu’il devait se réveiller. Comme si il avait puisé une nouvelle force dans leurs regards éteints. Et cette femme ? Ce ou cette Ange.
Il n’osais pas affronter sa journée, il savait qu’elle serait très difficile. Il avait tout donné, hier soir, mais il savait que la machine était lancée et que rien ne pourrait plus l’arrêter. Il pourrait prendre un billet d’avion et partir. Faire comme Ambre, aller jouer une comédie sur une autre scène. Mais ce serait encore une fuite. Il devait se lever et affronter, il n’avait plus le choix, il devait aller au bout de ses envies. Il s’enfouit sous sa couette, nostalgie fœtale, et repensa à sa mère qu’il n’était pas allé voir, depuis longtemps, au cimetière.
Si elle avait été là, elle aurait tiré la couverture en lui hurlant de se dresser comme un homme, de faire son devoir, d’arrêter de jouer les martyres et de se battre. Mais elle n’était pas là, seule sa motivation pourrait lui faire poser pied à terre et, pour le moment, elle était inexistante. Il redevint un enfant attendant qu’une main se tende vers lui, un signe ou quelque chose dans le genre. Il n’avait jamais avoué à ses parents qu’il avait couché avec Ambre. Ils l’auraient engueulé. Ils lui avaient dis, une fois, que confondre amitié et amour n’engendraient que des complications. Mais l’amour n’était il pas une grande amitié ?
Son ventre le tirailla un peu, il avait faim. Il pensa à un café et à sa farandoles de tartines beurrées. Son estomac se leva avant lui. Ils se dirigèrent vers la cuisine, se préparèrent leurs collations et grignotèrent un morceau de pain. Un peu calmé, H s’assit sur un tabouret et regarda les gouttes de café tomber, les unes après les autres, chacune semblable à la précédente et à la suivante. Il se dit que ses rêves aussi étaient passés à travers un filtre et qu’il ne lui restait que l’arôme : Ambre.
Il mangea rapidement son petit déjeuner, écouta le répondeur de son téléphone fixe, prit sa douche, se rasa, fit ses valises, prit les clefs de sa voiture, s’engouffra dans son parking et démarra sa golf. Elle devait être en train de dormir mais il la réveillerait, il devait le faire, n’avait rien à perdre donc tout à prouver.
Il s’arrêta en double file, monta les étages, tambourina violemment à la porte. Elle ouvrît, habillée, fraîche :

« - J’étais sûr que tu viendrais, dit Ambre.
- Fais tes valises, on se casse.
- Pardon ?
- Viens on se casse. Prends tes affaires et partons.
- Et mon boulot ?
- Tu te mets en arrêt maladie pour une durée indéterminée.
- T’es frappé ? Rentre, on va parler.
- Écoute, je ne vais pas polémiquer des heures. Je descends et je vous attends, toi et tes affaires. Je vous laisse dix minutes. »

Elle le regarda descendre les escaliers, effarée. Ce n’était pas le personnage que la colère embellissait, c’était H. Elle était presque effrayée. Il ne lui avait jamais parlé comme cela avant. Elle ferma la porte et regarda l’heure, elle avait dix minutes pour se décider, le compte à rebours commença. Elle s’assit sur le canapé, s’alluma une cigarette et regarda la trotteuse la rapprocher de l’ultimatum. Elle se rongea un ongle pendant que sa jambe gauche s’agitait nerveusement. Il ne lui restait plus que huit minutes pour se décider, déjà. Elle regarda son appartement, les murs se rapprochaient, elle se sentit à l’étroit, elle étouffait. Elle n’avait pourtant jamais fait de crise de claustrophobie. Sauf à son retour...

H attendait, se rongeait les ongles, lui aussi stressait. Son pied droit le démangeait, il avait envie d’enfoncer cet accélérateur et partir. Il s’impatientait. Il restait six minutes. Il lui avait donné des ordres, il avait osé, mais, une fois de plus, elle avait les cartes en main. Il regarda la trotteuse de son tableau de bord. Des voitures passaient à côté de la sienne, klaxonnant car emplacement les gênait. Il ne les entendait pas, il écoutait le temps s’écouler, lentement. Les secondes devenaient de plus en plus longues, s’étiraient. Il regarda les passants et leur tranquillité l’excéda. Il se demandait comment ils pouvaient marcher calmement ? A croire qu’ils le narguaient ?

Elle étouffait de plus en plus. L’horloge l’étranglait. Elle courut à la fenêtre, l’ouvrit et prit une énorme bouffée d’air. Elle regarda la cigarette se consumer dans sa main. Elle la jeta, ce sera sa dernière. Il ne lui restait plus que quatre minutes pour se décider.
Et les autres ? Qu’allaient-t-ils en penser ? Le pauvre Erik ? Le don de soi est si difficile. Elle n’est pas prête à tant d’abnégation, à se sacrifier pour que les autres puissent se déployer. H l’avait fait et il avait souffert quinze ans. Elle tourna autour du canapé, se dirigea vers la porte et fit demi-tour. Elle s'alluma une autre cigarette, tira deux lattes et l’écrasa dans le cendrier.
Trois minutes. Une goutte de sueur s’échappa de son aisselle et coula le long de son flanc. Elle resta figée devant la porte, indécise. Elle se trouva stupide.

Il allait descendre de la voiture, attraper un passant et lui mettre une gifle. Ils étaient trop calmes, cela l’énervait. Et cette horloge qui s’était arrêtée. Il jeta un coup d’œil au troisième étage, le fenêtre d’Ambre était ouverte...
« Si elle se jette, elle arrivera plus vite », pensa-t-il. Il pétait un câble. Il n’aurait jamais dû la brusquer. Erik avait peut-être fait une erreur. Pourtant son message était clair. Et cette fille qui le regarde depuis tout à l’heure. Qu’est ce qu’elle veut ?

Ambre est immobile, attendant une réaction. Il était trop préoccupé par la fenêtre pour voir qu’elle était là, il sentait sa présence, mais ne la voyait pas. Il ouvrit la portière, descendit :

« - Il te reste encore une minute. Dit-il.
- Pas besoin. On va où ?
- Où tu veux ! »

Ils se font face, imperturbables. Aucun son, aucune odeur ne pourrait les faire redescendre sur terre. L’utopie d’H prit forme. Il se rappela du message d’Erik :

« - H ? H ? Je crois que tu t’es trompé sur Ambre. Elle m’a dit tout à l’heure que tu lui laissais le choix de vivre, avec ou sans toi. Elle t’aime mon vieux, fonces. Mais ne lui laisse pas le choix, oblige là à aller où tu veux. Allez, bonne journée. Si vous vous mariez, je pourrai être votre témoin quand même ? »
C’était son signe ou quelque chose dans le genre...

Elle repartit, sa cascade de cheveux noirs s’écoulait sur son dos, absorbant le soleil. Les jeux étaient faits, la roue était lancée. Il n’arrivait même pas à se réjouir, tant qu’il ne serait pas sur la route, il n’esquisserait aucun sourire. Le départ lui semblait encore à des années lumières. La fenêtre D’ambre se ferma. Il put enfin regarder autour de lui, les passants paraissaient radieux, maintenant, presque rayonnants.
« Plus le soleil se montre et plus les jupes raccourcissent », pensa-t-il.
Les lunettes multicolores repeignaient les visages, les tee-shirts excentriques proliféraient. Finalement, toute cette paix environnante l’apaisait. Mais il ne devait pas se laisser dominer par ses rêveries, la roue n’avait pas encore finie de tourner, il ne devait pas perdre cette partie. Il remonta dans sa voiture et mit le contact. Le moteur cracha son premier souffle et ronronna légèrement. Il tapota du pouce son volant, réajusta son rétro viseur, qui n’en avait absolument pas besoin et caressa le singe qui s’y pendait. Il recommençait à s’impatienter. En fait, c’était être seul dans la voiture qui l’énervait.

Ambre ouvrit le coffre arrière et y jeta sa valise. Elle enfila ses lunettes de soleil, fit le tour de la voiture, ouvrit la porte et prit place aux côtés d’H :

« - C’est parti !Lança-t-elle.»

Le pilote reçut enfin l’autorisation de la tour de contrôle, il mit les gaz et l’appareil prit son envol. Elle alluma l’auto radio, les premières notes de « Comme d’habitude » résonnèrent dans la voiture. Il repensa à cet homme, à ses mains, à son regard abattu et à ces quelques notes de Bach marmonnées dans l’encadrement de la porte. Il avait joué ce dont il avait envie, il s’était enfin accompli. Comme lui, ce matin, H devait tenir fermement le volant et garder la pédale d’accélérateur enfoncée pour qu’il puisse composer et interpréter sa partition.
Ambre souriait, elle chantonnait faux les paroles de la chanson. H l’écoutait esquinter paisiblement la musique. Elle n’avait pas jouer de ses cordes vocales devant lui depuis longtemps. Il la retrouvait enfin. Cette fille sûre d’elle car insouciante, délurée dans ses gestes.

« - Au fait, dit-elle, hier soir t’étais où ?
- J’avais rendez vous.
- Raconte un peu.
- Tu sais le portable ?
- Celui que tu as trouvé ?
- Oui, il y avait un message sur le répondeur. C’était une femme qui demandait de l’aide.
- Et toi, couillon, tu y es allé.
- Ben oui, tu me connais, on se refait pas.
- Et qu’est ce qu’elle avait ?
- C’était une femme battue.
- Et qu’as tu fais ?
- Rien. Je ne suis pas avocat.
- Et c’est ça qui t’a secoué à ce point ?
- Un peu. Disons qu’elle m’a fait réfléchir sur ma condition. Je me suis permis de lui donner des conseils alors que, moi-même, je n’étais pas en phase. Pour elle, évidemment, j’étais crédible, mais, pour moi j’étais risible. Je me suis demandé combien de temps j’allais encore me mentir. Elle devait avoir la trentaine cette femme, elle avait encore la vie devant elle. Après, j’ai rencontré un homme, un pianiste. Lui, il avait sa vie derrière lui... Non pas parce qu’il était âgé mais parce qu’il avait baissé les bras. On vieillit vite quand on se résigne. C’est ce qu’on a fait, toi et moi, on a prit un sérieux coup de vieux, même si on continuait à vivre la nuit.
- Je ne sais pas si je me suis résignée. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’après mon voyage, j’étais déphasée. Je n’avais pas vieilli, c’est Paris qui me semblait sénile. Tout était si lent, alors que j’avais vécu à tombeau ouvert. J’allais dans les endroits que nous fréquentions quand nous étions étudiants. Ils n’avaient pas changé, mais je les voyais différents, c’est moi qui avait changé, en fait. Et j’ai dû me réadapter à ce contexte. Je n’avais pas le choix de toute manière, je commençais à étouffer. Et ce sentiment, tu me l’as fais revivre tout à l’heure.
- Je suis désolé, je ne voulais pas te brusquer à ce point.
- Tu as bien fait, crois-moi. Moi aussi, je me mentais. A force de me persuader, j’y ai cru.
- La femme aussi croyait aimait son mari. Elle n’aimait que leurs situations. C’était un amour conditionné. Et toi tu étais une amnésique conditionnée. Comme nous tous.
- Comment ça ?
- Réfléchis à tout ça. Dans tous les groupes, il y a une valeur commune, un symbole ou une opinion unificateur. Quelle est la nôtre ? On est tous différents. Tu n’as jamais pensé au fait que nous avions tous baissés les bras, que l’on trouvait notre réconfort dans le fait que nous ne parlions jamais de nos angoisses. Normal, on en avait tous. Erik : ses parents, Richard : Jocelyne, Joseph : son père et nous qui faisions semblant de ne s’être jamais aimé.
- Tu déjantes, là ? On se connaît depuis la Fac. C’est normal que l’on traîne ensemble.
- Non, on s’est connus à la Fac, on s’est séparés et on s’est retrouvés. Il y a eu une rupture. Il fallait donc qu’il y ait une base solide pour reconstruire quelque chose de neuf. Et qu’y a-t-il de plus solide que ses angoisses ?
- Je ne sais pas... L’amour ?
- Arrête. C’est quoi l’amour ? Cette entité reposante où l’esprit se meurt. J’irai au-delà. Je ne m’arrêterai jamais au simple fait que je t’aime. Tu ne pourras pas te suffire d’un concept, d’une émotion toute ta vie. Je te donnerai bien plus. Maintenant que je t’ai secouée, nous allons ensemble déguster les fruits. Mais, jamais, je ne me contenterai de t’aimer, jamais.

Elle rougit. Elle découvrait un nouvel Achille. Il était le résultat d’échecs affectifs qui lui avaient permis de trier et de savoir comment gérer ses volontés. Il n’y avait pas de diplômes en amour, chacun apprenait comme il pouvait. H avait appris de ses erreurs. Pendant les études, l’éducation nationale congratule les réussites. Mais une fois les livres fermés ?...

- Je te comprends pas. On est complémentaires, voilà tout. A nous cinq, on formait une seule personne.
- L’addition de cinq aveugles ne donnera jamais un voyant, ma grande. »

Il avait vu juste. Ils n’étaient ensemble que pour oublier. Ils ne se posaient jamais de questions, ils ne faisaient que rire et se foutre de tout, même d’eux. Ambre alluma une cigarette, sa main tremblait légèrement. Ils ne se sont jamais livrés, jamais dévoilés. Quand quelqu’un abordait le sujet, personne ne l’écoutait. Pendant tout ce temps, il a souffert de leurs fuites .
« Il a quand même dû en baver », pensa-t-elle.
« - Parle-moi un peu de cette fille, tu ne me l’as jamais décrite.
- Comment t’expliquer ? Elle était simple. Elle ne se prenait jamais la tête sur ses fringues, elle s’habillait pour ne pas être à poil. Elle était nature, au-delà de la mode, donc indémodable. Elle me faisait mourir de rire par son innocence. Vous aviez raison quand vous disiez qu’elle était trop jeune. Je ne me rendais pas compte qu’elle essayait de se façonner un conjoint idéal, qu’elle recherchait encore. Je l’ai aimé pourtant, elle était douce et câline, mais insaisissable. Tu sais comme ces balles de caoutchouc qui rebondissent pendant des heures. Je savais qu’elle partirait, on n'enferme pas un nuage. Je savais que je souffrirais, mais j’ai quand même foncé. J’ai voulu vivre à fond, comme toujours. Je suis contente que tu m’ai fait faire ce bon en arrière. Tu as recentré mes problèmes.
- Et alors ? Tu regrettes cette relation, finalement ?
- Je ne sais pas encore. Pour le moment je ne me souviens que des aspects positifs de notre histoire. Viendra le moment où je me rappellerai de nos engueulades, de nos divergences. Et puis, avec le temps, les nouvelles choses que je vivrais supplanteront ces images, pour ne garder que l’essentiel : moi.
- Tu as beaucoup réfléchi à tout ça, j’ai l’impression.
- Je n’ai pas beaucoup dormi en fait. J’ai allumé la radio ce matin, je suis restée allongée sur mon lit, fixant l’obscurité.
- Tu as pleuré, n’est ce pas ?
- Oui. Je ne pouvais rien faire d’autre, j’ai tapé du poing mon matelas, je voulais faire sortir cette sensation oppressante.
- Je te l’ai déjà dis. Il te faudra du temps. Plus tu l’as aimé, plus ce sera long.
- Ensuite », elle ne l’écoutait pas, « j’ai pris mon album photos, j’ai tourné les pages rapidement. Comme si ce n’était pas le mien, comme si je m’immisçais dans la vie de quelqu’un d’autre. J’étais presque gênée. Il a toujours manqué quelque chose sur ces photos, je ne savais pas quoi. J’arrivai pas à me satisfaire de ces images. Ce matin, je me suis rendu compte que c’était toi qui manquait. »

H expira un souffle de satisfaction. Il en avait rêvé de cette phrase, de longues nuits sans sommeil, à se la répéter mentalement, la ruminer. Il flottait au-dessus de la voiture. Il se rendit compte combien il était difficile de ne pleurer que de l’œil gauche.

« - J’ai vu des nomades, des vagabonds. Ils voulaient tous échapper ou rattraper quelque chose. Je les regardais de haut, pensant que je n’étais pas comme eux. Mais je voulais fuir, moi aussi. On peut échapper à quelqu’un, mais pas à soi même. En Argentine, j’ai rencontré une femme et on a explorer les dédales du saphisme. .J’ai retrouvé, en elle, ta douceur, ton élégance. Tu m’as fais l’amour comme une femme, comme un chat. Et j’ai arrêté de t’écrire, j’avais trouvé ce que je cherchais.
- Je ne savais pas que j’étais sexuellement efféminé. »

Un panneau leur indiquait leur emplacement. Ils s’en fichaient éperdument. L’essentiel, pour eux, était d’être ensemble. S'ils avaient été attachés par les orteils à un hélicoptère, ils auraient trouvés cela romantique. Mais H savait qu’il fallait l’éloigner de Paris pour qu’elle évacue, digère. Il fallait qu’elle bouscule toutes ces images qui la harcelaient. Il était prêt à écouter ses larmes, les essuyer en frottant sa joue contre la sienne.
« - Tu sais, au fait, hier soir, je t’ai parlé quand tu dormais. »

Elle comprit son rêve, maintenant. Elle était dans un ascenseur qui s’élevait. Une voix enregistrée lui indiquait les étages. Plus elle montait, plus elle vieillissait, une année par étage. Il s’arrêta au seizième. La voix lui demanda si elle voulait continuer ou s’arrêter. Elle reprit son ascension. Arrivée au sommet, elle entendit : « Pour aller de l’avant, il faut parfois faire machine arrière ». Elle l’avait entendu orienter ses rêves, comme dans cette voiture. Et elle retourna au seizième étage.

« - Ah bon ? Et tu m’as dis quoi ?
- Que tu ronflais.
- Et tu m’as pas réveillée ?
- T’as déjà empêché un chat de ronronner ?
- Alors toi, mon cochon, tu sais parler aux femmes. »

Ils s’arrêtèrent à une station service pour nourrir la voiture. Les jambes recroquevillées sur le siège, Ambre regardait H se battre avec la pompe à essence. Il était parfois si juvénile. A force, plus personne ne lui disait que ses lacets étaient défaits. Il ne savait pas les nouer et était trop fier pour demander qu’on le lui apprenne. Il était donc obliger de courir les magasins pour en acheter de nouveaux, tous les mois, car, inévitablement, à force de marcher dessus, ils s’usaient. A la Fac, elle adorait le voir essayer d’atteindre la perfection dans chacun de ses gestes. Il se plantait la plupart du temps. C’était cette perfection ratée qui la déridait le plus, chez lui. Évidemment, elle faisait semblant de ne pas voir ses erreurs, pour ne pas le déstabiliser.
Il s’éloigna de la voiture et se dirigea vers la caisse. Il fouilla dans toutes ses poches, à la recherche du porte-feuilles qui se trouvait sur le tableau de bord. Il n’avait pas changé, toujours ce dispersé qui retombait toujours sur ses pieds. Il revint la tête basse, ouvrit la portière :

« - Tu le savais, n’est ce pas ?
- Non ! Je viens de le voir.
- Tu sais que je vais sûrement t’étrangler un jour ?
- Non ! Je viens de l’apprendre. »

Il partit avec le porte feuille dans la main, tourna dans les rayons, paya et revint en souriant. Il s’assit.

« - C’est quoi ce disque ? Dit Ambre.
- Suites pour violoncelles, de Johann Sebatian Bach.
- Tu vas pas nous mettre du classique ?
- Si.
- T’as pas du death black trash speed metal ?
- Pardon ?
- Je plaisantai. Vas-y, saoules-moi, enfoiré !
- D’accord, connasse. »

Les notes s’échappèrent des baffles. C’était comme si H avait mis la clim réglée sur « harmonie ». La voiture changea d’atmosphère. Le goutte à goutte musical glissait ses noires, ses rondes, ses triolets, en le réchauffant. H ressentit à nouveau ce fourmillement sur ses joues. Bach ! Quatre lettres réunissant tout ce dont la musique avait toujours rêvé. Bach ! Un héritage harmonique imperturbable et inébranlable, qui laissait aux musiciens un repère, un axe. Bach ! La musique avait trouvée son chef d’orchestre. Bach !... « - Ca me gave ton truc ! Dit Ambre »

Elle avait le chic pour casser les trips. Elle n’aimait que le son d’une corde électrique passée à travers vingt pédales de saturation amplifiées. Il fallait que la musique la brusque, la heurte.

« - Ca ne dure que soixante-douze minutes, c’est rien dans une vie.
- Je croyais que chaque minute était importante, dans toute son unité, car unique, dans toute son amplitude. »

Elle avait visé juste. Il retira le CD à contre-grès. Leurs goûts musicaux n’engendraient que des débats interminables pour essayer de convertir l’autre, chacun campait sur ses positions et n’avait nullement envie de déplacer sa tente. Il mit la radio. Du rap. Aucun des deux n’aimait cette musique, c’était parfait.
Ils n’avaient prévenus personne de leur départ. Il fallait que cela ressemble à une fugue d’adolescents, pas à des vacances. Bien qu’ils eurent de l’argent, ils devaient faire ce qu’ils n’avaient jamais pu. Ils croisèrent un auto-stoppeur avouant sa destination sur un carton : « Limoges ».

« - Limoges ? Si t’en vois un qui va à Monac’ ou Cannes arrête-toi, on aura au moins une destination. »

H sourit. Ils ne savaient pas où ils allaient et ils s’en foutaient. Ils devaient avancer, se sonder.

« - Au fait ? elle est partie où ta copine ?
- Je sais pas. Sous les roues d’un T.G.V., j’espère.
- Dis pas ça ! - Je déconnai. Je voudrai juste qu’elle souffre un peu, pour qu’elle voit ce que ça fait.
- Elle a le temps pour ça. Mais pour toi, qu’est-ce que ça fait de souffrir ?.
- A ton avis ? Mal !
- C’est tout, tu penses ?
- Oui ! Mais tu penses quoi ?
- Quand tu es partie, je m’ennuyai grave. Je n’avais plus d’envie, je marchais dans la rue et j’écoutais les conversations des gens. Ca m’encourageait de savoir que d’autres avaient des envies et que la vie ne s’était pas arrêtée pour eux. Mais, bien évidemment, ça n’a jamais été suffisant. C’était toi que je voulais entendre parler. J’étais jaloux des couples qui s’enlaçaient sur les bancs et qui s’analysaient les dents de sagesse. Quand je me suis mis à ressortir avec des femmes et qu’on allait boire des verres, je les regardai dans les yeux, sans broncher en attendant qu’elles s’arrêtent de parler. Je leur faisais l’amour comme une épave. Je me foutais de savoir si elles étaient heureuses ou pas.
- Je ne savais pas que tu étais devenu un bloc de marbre.
- Pire. C’est palpable un bloc de marbre. Moi, j’étais un courant d’air froid qui se faufilait dans la foule. Je cherchais à me réchauffer. Mais la foule ne réchauffe pas, elle t’isole.
- Toi aussi, t’as beaucoup réfléchi à tout ça.
- Ouais. Ca doit être ça le chagrin d’amour. Devenir un non-être, un non-avoir. Se chercher de nouvelles raisons d’exister, retrouver une confiance en soi. Et puis y réfléchir, se dire que ça ne sert à rien, que le temps suit son cours.
- Et après, oublier ?
- Je sais pas. C’est pas facile, mais en même temps si tentant.
- Alors pourquoi, à ton avis, j’ai voulu oublier notre nuit ?
- Ton ambition, ton besoin de nier l’évidence, ton esprit de contradiction...
- C’est tout, tu penses ?
- Quoi d’autre ?
- La peur.
- La peur ?
- Le peur de me perdre dans tes bras, car je m’y sentais à l’abri. J’étais comme cette fille, trop jeune pour me fixer. Mais tu as tatoué en moi une phrase que j’ai mis des années à effacer.
- Laquelle ?
- Je t’aime. »

Il lui avait dit, c’était la seule fois de toute sa vie que cette phrase avait surgi de lui. Il sentait qu’il fallait changer de sujet, il était trop tôt pour parler de l’avenir. il devait vite trouver une échappatoire. Une voiture grise passa devant la sienne. Un poisson bleu était fixé à l’arrière.

« - Tiens, des chrétiens, dit H »

Sauvé !

«- C’est dingue de s’afficher comme ça.
- Pourquoi ? il faut être fier de ses opinions.
- D’accord, mais pas en faire une carte de visite. C’est quelque chose de très personnel. Coller des symboles à tout va, c’est de la vulgarisation d’un concept indéfinissable.
- Quand tu parles comme ça, tu me fais frissonner.
- Il t’en faut peu à toi.
- Tu ne crois plus en Dieu ?
- J’y ai jamais vraiment cru. Avant, j’y croyais, comme je croyais que les garçons naissaient dans les choux. Je répétai ce qu’on m’avait dit. Et puis dire « je crois » était rentré dans mon vocabulaire. Puis, avec le temps, je me suis rendu compte que ça ne m’apportait rien. Et toi ?
- Oui, mais je crois en un Dieu qui n’intervient pas dans notre vie, qui nous surveille, peut être, mais qui nous laisse nous débrouiller. A nous de lui prouver qu’on y croit.
- Et tu le fait ?
- Si tu es dans cette voiture, je l’ai remercié de cette vie qu’il m’a insufflé. Non ?
- Et bien ! Tu m’étonnes de minutes en minutes.
- Chacun son interprétation de la religion, chacun l’applique à différents degrés dans sa vie. Mais quand je vois Joseph qui s’en sert comme d'un gadget, ça me désole.
- T’es devenu croyant ? Toi qui disais qu’aucun livre n’apportait la vérité.
- Bien sûr. Mais elle est partout cette vérité. Cet arbre est une vérité pour les écolos. Cette route, une vérité pour ceux qui travaillent dessus. Pour nous, elle n’est qu’un moyen d’atteindre un but, mais, pour eux, elle reste un but pour obtenir des moyens. Leurs religions, c’est cette route. Les sciences humaines apportent aussi leurs vérités. A chacun d’y trouver celles qui lui correspond.
- Quand tu parles comme ça, tu me donnes envie de mettre du Bach.
- Un jour, un gars, dans la rue, m’a invité à une réunion pour parler de Dieu.
- T’y es allé ?
- Non ! Toute la journée je vends des billets d’avion par téléphone et je touche une comm’ dessus. Ce type là m’a donné l’impression d’être un commercial de l’évangile et de gagner sa place au paradis.
- Mais tu m’as dis qu’il fallait être fier de ses opinions.
- Oui, mais, comme tu le dis si bien, c’est la vulgarisation d’un concept indéfinissable. Je crois vraiment que si Dieu veut te parler, il le fera de lui-même, pas par personnes interposées.
- Bon, tu peux mettre du Bach steplé ? »

Il remit le disque. Ils avaient gratté un problème épineux qui ne pouvait se résoudre par une discussion, mais par une longue introspection.

« - Et ton boulot ? Puisque tu en parles...
- Quoi ?
- Il te plaît toujours si peu.
- Ben, je gagne ma vie, mais je perds mon temps., là bas. Mes collègues ont tous la culture d’entreprise, ce sont des employés transgéniques. Je ne sais pas comment ils font pour s’impliquer autant. Comme si ils avaient des actions ou que c’était la boîte de leur père.
- Démissionnes !
- J’ai besoin d’argent. »

H repensa au pianiste. L’argent. Quand il était étudiant, il se foutait de savoir que l’économie tienne debout si des hommes, quelque part, rampaient encore. Après le départ d’Ambre, il a laissé mourir ses idéaux, puisqu’elle en faisait partie intégrante.

« - C’est marrant quand même, dit H.
- Quoi ?
- Le pianiste, que j’ai rencontré hier, me disait que l’argent avait gâché sa vie.
- Comment ?
- Il en avait pas.
- Alors, quelque chose que tu ne possèdes pas pourrait détruire ta vie ?
- La preuve. Quand tu parcourais le monde, je n’existai plus.
- Donc, si je n’étais pas revenue, tu te serais laisser abattre toute ta vie ?
- Oui, je pense. »

Elle était sa seule richesse. Il aurait tellement aimé pouvoir la garder précieusement, la cacher, la protéger pour ne pas se la faire dérober. Mais on n’enferme seulement les gens qui ont une dette à acquitter ou qui n’ont plus leurs places dans une communauté. Que lui devait-elle ? Des discussions interminables, une nuit d’amour valaient-elle une chaîne autour du pied ou une bague autour d’un doigt ? Il était peut être aller loin, hier soir. Il regrettait.

« - J’ai eu peur Ambre. Comme tous ces gens qui se savent malades, mais qui ne vont pas consulter de peur de connaître la vérité.
- Peur de quoi ?
- De me prendre un râteau. Tu es revenue en tenant une fille par la main.
- Et tout ce temps, tu n’as rien dis. T’es un peu masochiste comme mec.
- Et toi ? Tu savais que cette fille allait partir.
- Je voulais vivre... Pas toi. Tu as préféré ne pas ouvrir la porte.
- Elle était condamnée. Depuis combien de temps, tu ne m’as parlé de toi. Je me foutais de savoir que tes collègues te saoulaient, que ton groupe préféré allait faire une tournée, que tu t’étais acheté une nouvelle robe. Je voulais que tu me parles d’Ambre.
- Tu voulais surtout que je te parle de nous. Tu n’es pas mon psy, H.
- Non, en effet. J’étais ton ami, ton premier amour, ton cousin... Ton psy n’est qu’un répondeur, sur lequel tu laisses des messages. Il écoute, agit en fonction et passe à un autre. Je t’écoutais, faisais attention à toi. Je ne te demandais rien d’autre que de me faire confiance. Je ne suis pas ce genre de gars exigeant à qui il faut toujours plus : une voiture plus rapide, un appart’ plus grand... C’était toi qu’il me fallait.
- Tu crois que j’aurai pu vivre avec toi sous les ponts parce que tu m’aimes ?
- Arrêtes de pousser à l’extrême. Toutes mes ambitions sociales n’auraient existées que pour te rendre heureuse. Tu sais très bien que j’avais envie de me lancer dans l’humanitaire.
- Oui. Ce que tu n’as pas fait, d’ailleurs.
- Évidemment. Je voulais partir avec toi. Tout ce que je voulais faire perdait de son sens si ce n’était pas avec toi.
- Tu avais juste besoin de soutien.
- Non. J’avais besoin de toi ! Hurla t il. »

Ils se dévoilaient au « karcher ». Un jet pressurisé incessant jaillissait de leurs gorges. Ambre s’alluma une cigarette et regarda le petit singe, pendu au rétro viseur, qui se balançait au rythme des virages. Elle avait toujours envie de cogner dedans pour le voir gesticuler dans tous les sens. H interdisait à quiconque d’y toucher. C’était son fétiche . Pourtant, ce morceau de tissu était sale, vieux, en lambeau. Comme si « s’attacher » supprimait le libre arbitre ou tout esprit critique, comme si on devait aimer l’être sacralisé et non pas l’être. H l’avait aidé à partir, il ne l’a jamais remis en cause, il lui a montré son amour en se taisant, alors que les autres le hurlent.

« - H... Merci de m’avoir soutenue, merci de n’avoir rien dit, de ces attentions que je ne méritais pas.
- Ne me dis pas merci... Dis moi : encore et toujours. »

Elle versa les inévitables larmes d’une cure. Elle se rendit compte qu’elle n’aimait pas les femmes, mais leurs douceurs. H était là, à sa portée, elle n’a jamais tendu la main, c’était trop simple.

- Pourquoi tu m’as aidé à partir ? Je ne comprends pas.
- Pour que tu puisses avoir le choix entre moi et l’univers. Mais en partant, tu m’as montré qui tu préférais.
- Tu m’as testée ?
- Prends le comme tu veux. Je savais que quelque fusse ton choix, tu n’aurais pas été déçue.
- H ? J’en ai marre. Pourquoi tu ne m’as pas plutôt empêcher de partir. Je suis épuisée de tout ça, de cette oppression, je veux vivre. En t’écoutant, je me rends compte que si je ne vis pas avec toi, je marcherai à reculons. Tu es ma seule issue !
- Que veux tu que je fasse ?
- Comme avant. Fais-moi rire, fais-moi vivre, fais de moi une femme, ta femme, fais-moi l’amour et cette fois ci, fais-moi un enfant !»

Fini. Tout était fini, donc tout allait commencer. Ils avaient rajeunis, alors que le temps s’écoulait encore. Ils avaient découvert que l’amnésie était un virus contagieux, qu’il grossissait en vieillissant, qu’il s’infiltrait dans notre quotidien et influençait nos actes, qu’il nous asservissait et nous rabaissait au rang d’esclaves enchaînés par nos craintes.
Vous-même qui lisez ces lignes, êtes-vous contaminés ? Êtes-vous son jouet ? Et si tel est le cas, auriez-vous la force de rattacher vos lacets ?


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