La libre littérature française d'Amérique 29 juin 2004



AMNESIE


FARID

PARTIE 2



REMONTEE ACIDULEE


Ambre le regarda, vermeille jusqu'aux yeux. Une brèche s'est ouverte. Elle qui avait réussi à oublier. Des dizaines de souvenirs, presque refoulés, rejaillirent. Elle pencha sa tête en arrière, serra les poings, se mordit les lèvres. Le passé refit surface, accompagné d'une escorte d'instantané et d'infini. Elle revit tout, accompagnée par le beat ultra rapide de la musique. Les images se mêlaient à chaque kick. Elle semblait électrocutée. Le puzzle de son amnésie se restructurait, la fresque décomposée de ses regrets retrouvait sa forme originelle : Eux deux, seize ans chacun, s'unissant dans une spirale d'étreintes nocturnes, découvrant l'autre dans sa plus grande intimité, gênés de leurs nudités. Les caresses transposant, dans les aigus, leurs températures corporelles. Elle se souvint de la patience exemplaire de son partenaire, face à la combustion de son bassin. Elle avait l'impression que chacun de ses gestes résultait d'un patrimoine génétique transmis depuis des générations : lents, doux, humbles. Leurs mains moites, imbriquées, compressées, étaient profondément ancrées dans le sommier. A travers le brouillard opaque de l'obscurité, ils se dévoraient mutuellement du regard, ils se devinaient, se dessinaient mentalement. Elle l'avait goûté, absorbé en son sein, accueilli dans ses plus forts souvenirs et elle savait, qu'à compter de cette nuit, son empreinte resterait en elle comme un piercing éternellement ardant. Elle n'a pas oublié, elle ne le pouvait pas :

" - On est arrivés, dit Erik en tournant la tête. T'as une gastro, Ambre ?
- Putain. Descends de la voiture H, c'est toi le porteur. Diagnostiqua Docteur Richard "

Echanges de bises, poignées de main fraternelles, " bonne soirée " et la paire monta les étages. Ils entrèrent dans l'appartement et s'installèrent dans la cuisine. H prépara deux cafés. Ils s'assirent autour de la table blanche de la cuisine. Elle baissa les yeux, s'alluma une cigarette, prit deux lichettes de café et souffla de fatigue. H sentait qu'il devait vite se lancer avant qu'elle ne le déstabilise :

" - Ambre. Je n'ai plus le choix. Notre âge a plus que doublé, depuis cette nuit, et j'ai toujours l'impression de graviter autour.
- Je ne te comprends pas. Tu ne peux pas prendre en compte tes propres conseils. Tout ce que tu m'as dis dans la boîte est valable pour toi, mon vieux. "

Elle commençait à le dérouter, il devait s'accrocher, pour le pianiste, pour la femme, pour lui-même.



COMME MISE AUX POINGS


" - Tout acte a des répercussions, même des années après. Ne me dis pas que tu ne sens pas en toi ces résidus ?
- Je ne suis pas en état pour me poser ce genre de questions. Je sors d'un désastre et tu viens, sur la pointe des pieds, en rajouter une couche. Je pensais qu'avec le temps, tu avais appris à lire en moi comme dans un livre ouvert.
- Quoi ? Mais tu l'as fermé ce livre, je n'en voyais que la couverture. Depuis combien de temps nous n'avons pas réellement parler de nos problèmes ?
- Mais quels problèmes ?
- Pourquoi envois tu chier les hommes ?
- Ils sont malhonnêtes.
- Je l'ai été ?
- Non.
- Alors pourquoi ces œillères ?
- Mais je te rappelle que tu m'as laissé le choix, que tu m'as toujours donné de la liberté.
- Oui, mais elle à causé mon propre emprisonnement. Te souviens tu de ce que tu m'as dis au réveil ?
- Sûrement que j'avais envie de pisser, non ?
- Que notre nuit fut merveilleuse, mais qu'il valait mieux que l'on reparte sur les bases initiales de notre relation.
- J'ai dis ça moi ?
- T'as aussi oublié que tu m'avais dit ne pas vouloir t'arrêter à moi, que tu voulais découvrir d'autres aspects de l'existence, seule. Comme si je ne pouvais pas te suivre dans tes folies.
- Ferme-la, mais ferme-la ! Mais t'es vraiment trop con. J'y crois pas, c'est quoi ce putain de flash-back ?
- Maintenant que tu t'es défoulée, tu vas peut-être pouvoir me parler ?
- Mais te parler de quoi ? De qui ? Nous avons flirté, et alors ? Si je suis venue chez toi ce soir, c'est pour une seule raison : ce soir sera la deuxième et dernière fois que l'on parlera de cette nuit. Pour moi, c'est de l'histoire ancienne. Le dossier est archivé. Et pis, en plus, n'oublies pas que chaque seconde est importante dans toute son unité car...
- Oui, oui, je sais !
- Non, je veux te l'entendre dire : Chaque seconde est importante dans toute son unité car...
- Arrêtes !
- Dis-le ! Hurla-t-elle, mais dis-le... Bordel ! Monsieur ose venir me faire la morale, me dire que je dois continuer à vivre, qu'il va m'épauler et dans la même soirée, Monsieur décide de me rappeler qu'on avait couché ensemble et qu'il n'arrive pas à l'oublier. Bravo, Dr plouc, je vous dois combien pour la consultation ?
- Ambre... Mais tu ne comprends pas ce que je veux dire ? Tu es aussi aveugle que ça ? Je fais tout mon possible pour le cacher, mais c'est enfouit en moi, je n'y peux rien, ça me prend aux tripes, dès que j'y pense.
- Ca me fait une belle jambe... H, j'en bave de tous les côtés, je t'en prie arrêtes. Ne me fais pas regretter cette putain de nuit !
- Peut être qu'il aurait mieux valu qu'on ne le fasse pas.
- Comment tu peux dire ça ?
- Parce que je suis ridicule...
- En effet !
- Oui, je sais. Je suis ridicule de penser que tout redeviendra comme avant, ridicule d'avoir mal quand tu me parles de ton ex, ridicule de t'attendre, ridicule de me cacher derrière cette amitié, ridicule d'être aux anges lorsque je sais qu'on va se voir, ridicule de ne penser qu'à toi lorsque je suis seul, ridicule d'être obsédé par les lumières de tes yeux, ridicule d'avoir tant pleurer, ridicule de t'aimer... Comme si nous avions couchés ensemble hier soir...
- Pardon ?..."

Elle écarquilla les yeux, muette, assourdie. Une larme, fugitive et incontrôlable, s'échappa sur sa joue nacrée. Seul le son de la trotteuse de l'horloge résonnait et marquait le temps. Une autre larme glissa, entraînant avec elle un peu de maquillage. Puis une autre et encore une autre. Elle pleurait de plus en plus. Il ne l'avait pas vu dans cet état depuis des années. Il était toujours ému par des larmes féminines. Il devenait paternel, serrait la fille dans ses bras, lui caressait les cheveux, en lui chuchotant des mots réconfortants, lui disait qu'il n'y avait aucune raison de pleurer. Et quand il était la cause de ces larmes, il voulait devenir transparent, se confondre avec les murs. Mais ce soir, il ne jouerait pas le père de famille et ne se rongerait pas de regrets, il la laisserait évacuer ces années. Chaque goutte englobait des heures de ressassement. Ses doigts étaient emprisonnés dans ses cheveux noirs, elle se tenait la tête à deux mains comme pour empêcher une idée de fuir. Le rimmel d'Ambre n'était plus que des taches d'huiles rampantes sur ses joues. Elle bégaya des mots, commença des phrases mais était interrompue par une rafale de larmes :

" - Je sais... Je sais... Moi aussi ça me l'a fait, expliqua H, quand tu as quitté la chambre pour redevenir ce que tu avais été la veille.
- Et pendant toutes ces années... T'es resté là ? Tu ne me disais rien ?"



ESSAI DE DOT NET


"- Je ne voulais pas te bloquer avec mes sentiments.
- Mais tu t'es bloqué toi-même, en faisant ça.
- Oui. Pourquoi à ton avis n'ai je pas pu avoir de relations stables ? Parce que je suis un mufle ? Parce que je n'ai pas trouvé celle qu'il me fallait ? Je t'attendais, je t'ai toujours attendu. "

Le téléphone mobile lança sa sonnerie électronique, plagia insupportable des " Quatre Saisons ". H réalisa qu'il avait oublier de le donner à Mme Céfalù. Il demanda à Ambre de ne pas bouger, traversa la cuisine, la chambre et tira le portable de sa veste :

" - Allo ? lança-t-il
- Vous êtes qui ? Posa agressivement une voix féminine.
- Et vous vous êtes qui ?
- Ecoutez, si c'est une blague, ça ne me fait pas rire. Ce numéro de téléphone était dans ma boîte aux lettres.
- J'en sais rien ! Il est pas à moi ce portable.
- C'est quoi ça le Coco-Loco ? C'est un bar ? Vous m'invitez à un bar c'est ça ? Non, mais, vous avez pas les couilles de venir me le dire en face ?
- Bon y'en a marre des insultes. Ecoutes-moi bien, connasse, si t'appelles c'est que tu dois vraiment t'emmerder alors estime toi heureuse que, pour une fois, on s'intéresse à toi.
- Non mais ça va pas ? Vas te faire mettre, Trouduc' ! "

Elle raccrocha. H mit le portable dans la poche de son pantalon en prévision d'autres appels et retourna voir son ex. Elle n'était plus dans la cuisine.

" - Ambre ?
- Je me nettoie le visage. T'aurais pas du lait démaquillant ?
- Non. La dernière fois qu'une fille est venue ici, la seule chose qu'elle ait oublié, c'est de revenir.
- Bon, je vais me débrouiller, merci. Depuis quand tu as un portable, au fait ?
- Depuis peu. Je l'ai trouvé. "

Il posa sa tête sur la porte qui la séparait d'elle, comme si c'était son épaule. Il commençait à s'essouffler, ses tempes battaient le rock, ses jambes tremblaient. Il devait lui poser la question, il devait aller au bout :

" - Ambre ?
- Oui ?
- Tu n'es plus amoureuse de moi, n'est ce pas ?
- Si je t'expliquais, tu ne comprendrais pas.
- Essaie toujours.
- Tu es l'homme de ma vie, car je ne la conçois avec aucun autre, mais je n'aime plus les hommes.
- Oui... Te connaissant, c'est d'une logique implacable.
- Mais tu viens de me faire prendre conscience qu'il y avait quelque chose, en moi, qu'il fallait que je soigne. Alors il faut qu'on trouve une solution. "

Elle déverrouilla la porte, H se recula pour ne pas chuter. Elle était décidément plus combative que lui :

" - Alors, soit on ne se revoit plus, ce qui, je pense, serait impossible à vivre, soit on fait l'amour comme des gros nazes pour effacer toutes ces belles images.
- Non, mais t'es pas bien ? T'appelles ça une solution ?
- Ben, vas-y, proposes !
- J'en ai une. Mais elle ne devrait pas te plaire.
- Tu sais, au point où j'en suis.
- Viens vivre ici.
- Ben voyons. T'es sur que tu veux pas aller dans la chambre ? A moins que tu ais d'autres brillantes idées ?
- Oui. Veux-tu m'épouser ? "



SQUATTEURS


"- Pardon ?
- Veux tu devenir ma femme ? Veux tu te marier avec moi ? Me laisserais-tu te glisser une bague au doigt ? Me promettrais-tu fidélité ?
- Non, mais j'ai compris la forme, c'est le fond que j'accroche pas. T'as disjoncté sévère, là ! "

La sonnerie du téléphone fixe résonna. H, malgré les enchaînements de sonneries, restait imperturbable et continuait à fixer Ambre. Au bout de la onzième, il craqua :

" - Ouais ! Hurla-t-il.
- C'est Richard, on arrive.
- Quoi ?
- La teuf est annulée, on a croisé Daf, il en revenait.
- Attends. Daf est avec vous ?
- Ben oui.
- Il est hors de question que tu viennes avec ce looser chez moi. Tu te le gardes, tu l'emmènes dans les cata, sous un pont, dans la Seine, mais pas ici.
- Tu déconnes H... Vas y.
- Si tu viens avec cet imbécile, ne me demande plus jamais les clefs de mon appart'. Compris ?
- Vas y, non. Tu sais bien que j'peux pas ramener les meufs chez moi, j'irais où après ?
- Chez Daf.
- Il habite nulle part, c'gars là. Tu fais chier. Ok, on va se débarrasser de lui et on débarque. Je sais pas dans combien de temps on s'ra là. A plus, faux frère.
- Fais gaffe, Richard, fais bien gaffe. "

H raccrocha. Leur inventaire se retrouva d'un coup restreint. Ambre regardait par la fenêtre. Il voyait par le reflet que son visage était fermé, ses sourcils froncés et ses yeux ronds. Ca l'amusait un peu. Elle était très contrariée, donc allait dire une énormité, comme à chaque fois :

" - Mais comment peux-tu ? J'y crois pas. Mais pour qui tu te prends. Je n'aime plus les hommes. Tu me dégoûtes autant qu'eux. Sors de ma vie ! lâche-moi et... Et bouge d'ici.
- Ben, le problème c'est qu'on est un peu chez moi, là.
- Ne joues pas sur les mots. Tu vois très bien ce que je veux dire.
- Absolument pas ! "

Ils se regardèrent la mine dépitée. Leurs lèvres commencèrent à trembler, ils grimaçaient de plus en plus. Ils ne purent finalement plus contenir un énorme éclat de rire. Il la regarda en pleurer.

" - T'es vraiment qu'une merde, dit-elle.
- Ah ? Je pense que ça veut dire : pourquoi est-ce que tu ne les as pas jeté pour qu'on puisse être seuls toute la nuit ?
- Non, ça veut dire q't'es qu'une merde... Mais au fait, pourquoi tu les a pas jetés ?
- Pour les retrouver demain à l'hosto ? Tu te souviens de la dernière nuit qu'ils ont faite tous les trois ?
- Ah, oui... Les cata'. Faut vraiment être con pour y aller sans un plan... "



PERQUISITION


" - C'est nous, H, tu ouvres, oui ? "

Après quelques instants, le propriétaire apparut, les yeux rouges et gonflés :

" - Ca va pas d'hurler comme ça ?
- T'as qu'a ouvrir au bout de la vingtième sonnerie, comme tout le monde ! répondit Richard. "

La force d'intervention rapide pénétra dans l'appartement et prit possession des lieux : Richard se jeta sur le frigo à la recherche d'une bière, Erik se connecta au net et Joseph s'assit près d'Ambre qui dormait encore. Richard poussa un cri de joie en découvrant une rangées de bières fraîches, il en prît deux et revint dans le salon, plein de fougue :

" - Quelle soirée minable ! Tu te rends compte, H, la teuf a été annulée à cause d'un crétin qui s'est fait suivre par des civils. J'suis trop deg.
- C'est pas grave, moi je vais me négocier une meuf sur le net pour demain soir, c'est pas plus mal, marmonna Erik.
- On fait quoi ? Demanda Joseph.
- Comme d'hab, on glande, répondit Richard. Et vous au fait, vous avez fait quoi ?
- On a un peu parlé, puis on a pioncé "

H savait qu'une fois posé sur une surface chaude le caramel collait. Ce genre de sitting finissait toujours par des comas éthyliques et il n'avait absolument aucune envie de boire, ni de voir ses amis déblatérer des brèves de comptoir. Ils avaient l'habitude de jouer un petit jeu, lorsque l'ennui les guettait. D'habitude, ils le faisaient bourrés, mais là, ils feront une exception :

" -Impro ? Lança H.
- J'suis pas chaud, là, répondit Richard
- Arrête, t'as vu tes pupilles ?
- Quoi mes pupilles...? "

Erik et Joseph refusèrent l'invitation. Le seul qui paraissait assez influençable pour accepter était Richard. Florence se réveilla de sa lourde torpeur. Elle regarda les envahisseurs à travers la mince ouverture de ses paupières et se leva en direction de la salle de bain.

" - Vous êtes bruyants les mecs, glissa-t-elle au passage "

Elle ferma la porte, vérifia qu'il n'y eut aucun résidu de rimmel, se jeta de l'eau tiède sur le visage pour refaire surface, se regarda longuement dans le miroir et sortit :

" - Alors les glandus ? C'est trop loin l'Ardèche ?
- Eh les gars ! Y'en a une, elle s'appelle : Chaudasse. Alors elle, je vais m'en faire mon dîner s'enthousiasma Erik devant le PC.
- Non mais la teuf a été annulée et H veut se lancer dans une impro, répondit Richard.
- Très bonne idée, allez, gros loureau, lève-toi ! Ordonna Ambre."

Durant leurs cours de théâtre à la FAC, ils s'étaient formés à la gestuelle et à la verve indispensables à cet art. Ca se passait toujours de la même façon : ils définissaient le contexte et l'élément perturbateur. Le reste était laissé à l'appréciation des apprentis comédiens. L'acteur en manque d'inspiration, et qui interrompait l'impro, était désigné pour payer un coup aux autres. Ce soir, nous avions trois comédiens et deux spectateurs en liesse.

" - Histoire ? Richard ?
- Le mari, la femme et l'amant, ma préférée.
- Situation ? Interrogea Ambre.
- Flagrant délit d'adultère, répondit H.
- C'est partit, lança Ambre. "



ACTE I - SCENE I


H - Le mari
Ambre - La femme
Richard - L'amant
Erik - Un spectateur
Joseph - L'autre spectateur

Acte I
Scène I
Le rideau se lève sur un petit appartement parisien, un homme et une femme s'enlacent sur le canapé :

La femme - Passer une nuit dans vos bras est un moment divin. Je n'ai jamais connu tel délice charnel auparavant.
L'amant - (sur un ton fier) J'ai beaucoup voyagé de par le monde et ai appris les finesses orientales, indiennes et la lutte gréco-romaine. Il est normal que je sache manier les corps, ne vous en étonnez pas. ( à part ) Que les femmes sont crédules !
La femme - De grâce, ne partez plus, restez à mes côtés.
L'amant - Ma mie, excusez mon refus. Je ne suis qu'un nuage vaporeux, un feu incandescent. Je vous ferai souffrir. Restons sur cet agréable souvenir. ( à part ) Et en plus elle s'attache.
La femme - En une nuit, vous m'avez fait oublié des années de mariage stérile.
L'amant - Votre mari n'a pas tant voyagé, ne lui demandez pas l'impossible. Faîtes le voyager par votre douceur, vous en êtes étonnement pourvue ( à part ) Je ne savais pas que j'étais capable de dire tant de sornettes.
La femme - Je crains fort d'être amoureuse de votre savoir-faire. Mon mari ne m'a pas touché depuis des mois, je ne me souvenais même plus de la sensation d'un souffle masculin au creux de mon épaule.
L'amant - Je ne comprendrai jamais ce genre d'hommes. Comment peut-il laisser à l'abandon une créature aussi désirable que vous ?Vous êtes la huitième merveille du monde, votre corps n'est qu'une toile d'araignée où n'importe quel papillon viendrait s'y emprisonner avec joie ( à part ) Alors celle là, elle est vraiment nauséabonde.
La femme - Si seulement, il savait employer des mots doux comme vous le faîtes, je serais la femme la plus comblée.
L'amant - Etes-vous bien sûre qu'il ne rentrera pas ce soir ?
La femme - Oui, il préfère s'occuper de son travail que de moi. C'est un lâche, il n'ose plus m'affronter, il détourne la tête lorsque je lui dis que je ne suis pas bien, je l'indiffère et, à force, je le trouve de moins en moins en bel homme.

Scène II
Le mari rentre dans l'appartement

Le mari - ( posant le dos de la main sur son front ) O destin cruel, fais que mes yeux me trahissent et que cette scène ne soit qu'illusion !
La femme - ( à la limite de l'évanouissement ) Ciiieeeelllll mon mari !



LE RIDEAU TOMBE


L'amant - ( à part ) Il ne manquait plus que ça ( haut ) Madame, je suis humilié, vous m'aviez soutenu, contre vents et marées, être libre de tout hymen. Monsieur, pardonnez-moi, je ne suis la victime que d'une conspiration. Je suis outragé. Je ne me remettrais jamais d'un tel affront. Mieux vaut pour moi laver mon déshonneur en entrant dans les ordres, dès ce soir ( à part ) C'est bien ça, je vais le noter pour la prochaine fois.
La femme - ( à son mari ) Ne laisse pas la colère t'amener à des gestes irréparables. Fait acte de pardon à l'égard de ton épouse qui se meurt de ta déchirure.
Le mari - Pardon ? Promesse d'une fidélité sans fautes à été promulguée devant l 'Eternel. Où trouver la force de te pardonner ?
L'amant - ( à part ) Je connais une auberge où le pardon se vend au litre. ( haut ) Monsieur, je préfère quitter ce lieux de tromperie où la décadence s'unit à l'indécence. Madame, je ne vous salue guère.
Le mari - Voyons ! Vous n'allez pas nous quitter si prestement. Puisque l'atmosphère de la pièce ne vous sied pas, nous allons faire en sorte qu'elle en change.
L'amant - Des menaces, Monsieur, alors que je ne suis coupable que de ma crédulité ?
La femme - Laisse le fuir, je t'en prie ( à part ) Je saurais te faire oublier cette scène.
Le mari - ( ferme la porte d'entrée et range la clef dans sa poche ) Prenez un siège, Monsieur, nous allons discute séance tenante.
L'amant - Discuter ? Je suis trop perturbé dans l'instant pour discuter. ( à part ) J'suis mal là.
Le mari - J'aimerai simplement savoir, Monsieur, que trouvez d'attirant chez mon épouse ?
L'amant - J'ai peur de ne pas saisir votre question.
Le mari - ( en hurlant ) Que trouvez vous d'attirant chez mon épouse ? Répondez, ou je vous pourfends avec un tisonnier !
L'amant - ( apeuré ) Je... Je... Votre épouse est radieuse... Intelligente... Drôle... Attachante...
La femme- Cesse, sur le champ cet interrogatoire grotesque.
Le mari - La seule chose de grotesque, ici, c'est toi. Après ta trahison, la seule chose que tu puisses faire est te retirer, la tête basse.
La femme ( à part ) C'est la première fois qu'il me fait des injonctions. La colère l'embellit. ( haut ) Très bien, puisque c'est ainsi, je vous laisse à votre triste sort, Messieurs. Sachez, tout de même, que la raison de votre dispute est dans sa chambre et qu'elle y attend le vainqueur.

La femme quitte la pièce.

Scène III

Le mari - Très bien, Monsieur, je vous écoute.
L'amant - Je vous ai déjà cité les hautes qualités de votre épouse.
Le mari - Oui, mais devant elle. Maintenant qu'elle est partie, vous allez enfin pouvoir me dire la vérité.
L'amant - De ma gorge ne sort que vérité en tout temps et en tout lieu. Ce soir, je suis un amant involontaire, ne me placardait pas l'image d'un menteur en sus.
Le mari - ( hurlant ) Arrêtez de feindre la désolation. Dites moi la vérité ou je vous arrache le cœur de mes mains.
L'amant - ( effrayé ) Elle... Elle... A une chute de rein dessinée par je ne sais quel esprit malin, qui réveille en moi les pulsions les plus animales... Une poitrine, fragile et ferme, que je ne me lasserai jamais d'admirer, d'effleurer... Une peau plus douce que la plus pure des soies d'Orient... Des cheveux sombres comme une nuit boréale... Quand sa douce respiration se meurt sur mon torse, je suis baigné dans un océan de pollen... Son flanc, ses courbes, ses cuisses ne sont qu'un appel à la luxure...

" - Arrête tout de suite ! Hurla H. "



PROFESSEUR H


H regarda son ami, il n'était plus inspiré, était déconcentré. C'était la première fois qu'il perdait une impro'. Lorsque l'acteur principal n'a plus envie de jouer, il est remplacé ou la pièce est arrêtée. Celle-ci fut stoppée. Elle demeurerait une œuvre inachevée, donc immortelle. Mais pour le moment, les spectateurs n'applaudissaient pas, les acteurs n'entamaient aucun salut et n'eurent droit à aucun rappel. Le rideau tomba et Ambre réapparut. Elle avait tout entendu, tout comprit :

" - H. Puisque c'est la nuit de notre inventaire, autant tout mettre à plat.
- J'ai gagné, là... C'est H qui va payer son coup ? S'enthousiasma Richard.
- Oui, Tu as peut être raison. Bon, écoutez-moi bien les gars et sans vous foutre de ma gueule."

H narra, retraça l'aventure commune, n'occultant aucun passages. Il ouvrit le livre d'histoire poussiéreux, relit lentement chaque chapitre, page à page. Comme un instituteur employant une délicate pédagogie, il récita son cours, ne brusqua pas son auditoire, n'imposa pas, resta neutre pour que chaque élément puisse se faire sa propre opinion. Les élèves attentifs, fascinés par le discours n'osaient même pas lever le doigt pour poser une question. Leurs regards oscillaient entre le professeur et son assistante. Le prof leur ouvrait de nouveaux horizons. Il raconta la conquête affective, l'union entre les deux nations, l'accord de paix, l'état de révisionnisme, le colonialisme affectif... La leçon terminée, il retourna s'asseoir et regarda son auditoire. Son regard semblait dire : " des questions ? ". Le sceau de l'inavouable était maintenant brisé à jamais, à eux de réagir :

" - Eh, Ambre, y'a toujours moyen ? s'essaya Richard.
- Ben merde alors, s'étonna Erik. Je suis sur le cul, là. Vous nous l'aviez jamais dit.
- En tout cas, si vous vous mariez, pour la cérémonie, je connais un DJ hard-core qui vous colle le cerveau au fond du crâne et deux mecs qui peuvent vous faire une déco goa, mortelle.
- Richard, Richard, calme toi ! dit H. "

Erik était le plus déçu. Il savait que la bande serait dispersée, si le mariage avait lieu :
" - Vous pouvez pas vous marier. Si vous faîtes ça, on pourra plus se faire de délires.
- Le pasteur de mon ancien temple pourra entendre vos promesses, proposa Joseph.
- Il vous a dit, bande de larves, que ce n'était qu'une hypothèse, s'insurgea maître Richard. "

L'inventaire était terminé, les ventes réalisées laissaient présager un bon chiffre d'affaires pour l'année à venir. L'investissement fut minime, mais la valeur ajoutée nous permettrait d'investir à long terme. Il faudrait néanmoins adopter une nouvelle stratégie. Nous remarquâmes, sur le graphique des résultats, que le nombre de prospects avait plus que doublé depuis dix minutes. Si la société progresserait, ce serait grâce à tous ses collaborateurs.
Le portable lança sa sonnerie Vivaldienne, H le sortit de sa poche, plus qu'excédé :

" - Oui ?
- Bonsoir, le portable que vous tenez dans la main est à moi.
- Enfin ! Ange ? Vous l'aviez oublié dans les toilettes du " Coco ", je vous ai cherché partout, mais vous étiez partis.
- Je sais... Je sais... Je vous appelai juste pour vous dire que vous pouviez le garder, il est à vous maintenant. N'oubliez pas d'acheter un cordon pour recharger la batterie... Au revoir !
- Attendez, je n'en veux pas ! "

Il entendit le morse régulier, lui indiquant qu'il parlait dans le vide. Ca faisait beaucoup dans la même soirée pour H. La gravité terrestre augmentait, il se sentit alourdit, écrasé par ses péripéties. Il n'en pouvait plus.



SCHOUFI


" - Hé, d'puis quand t'as un portable ? demanda Richard.
- Mais vous pouvez pas vous marier, s'entêta Erik.
- Ce portable de merde, je ne sais pas trop si c'est moi qui l'ai trouvé ou si c'est lui qui m'a trouvé. Dégagez-le de chez moi, il m'épuise. Et arrêtez de vous bourrer le mou avec ce mariage.
- Le portable t'épuise ? Allez va mon vieux, va t'coucher, ça ira mieux demain, dit Richard en gonflant les joues. "

Tel un zombi, H se dirigea vers sa chambre. Il eut l'impression de se disperser à chaque pas. Il s'éparpilla sur son lit et Morphée l'assomma. Ambre était maintenant au milieu de six yeux, astre solaire d'une constellation de questions :

" - J'ai pas voulu lui dire car, ce soir, il a le QI d'une courgette, mais il a oublié que t'étais pas hétéro ? Demanda Richard.
- Non, j'crois pas.
- C'est dingue ça. Et vous faisiez genre : il s'était rien passé ? Demanda Joseph.
- Oui.
- C'est quand même pas croyable, vous ne nous en avez jamais parlé ? Dit Erik.
- Nous n'en reparlions pas nous même. Bon stop ! On bouge ?
- Ambre ? T'es absolument certaine qu'y a pas moyen ? Tenta une nouvelle fois Joseph.
- Moyen de t'foutre ma main dans la tronche ?
- Bon laisses tomber. On fait quoi ?
- Coco ? Proposa Erik.
- Allez, accepta Ambre"

Richard prit le portable et ils partirent en refermant lentement la porte. Un silence technoïde régnait dans la voiture, seules les baffles s'essayaient à placer quelques samples vocaux. Joseph ne disait rien, il était plongé dans ses pensées. Le conducteur se projetait dans des scènes d'immense solitude. Richard se contentait de remuer la tête de haut en bas, en imitant un métronome marquant le rythme. Ambre s'imaginait porter ce qu'elle considérait comme un costume de carnaval : une robe de mariée. Ils retournèrent au Coco-Loco, s'assirent à une table. La serveuse prit la commande. Seule Ambre demanda un plat, affamée par toutes ces émotions. En attendant, ils parlèrent de leurs différentes connaissances mariées. Joseph parla de tous les gens qu'il avait rencontré et qui connaissaient un bonheur sans limites, depuis qu'ils priaient ensemble. Richard expliqua que le mariage n'était qu'une façon comme une autre de se restreindre l'esprit, de fixer des limites à ses envies. Les deux discoureurs avaient trouvés un sujet qui allait les faire débattre un bon moment. Leurs divergences d'opinion les amenaient parfois à des conversations houleuses, voir physiques. Ambre sentait qu'elle allait bientôt devoir jouer l'arbitre. Erik, quand à lui, ne parlait pas, il regardait les jeunes demoiselles remplissant le bar, se demandant s'il serait capable de se marier avec l'une d'entre elles : " elle, elle s'la joue trop, c'est le genre de meuf qui coûte quatre mille francs par mois", en regarde une autre " elle, trop bruyante, elle me casserait les noix " ; " celle là, c'est un déménageur " ; " j'aime pas les femmes à lunettes ", " c'est une brute, je suis sûr qu'elle crache par terre et qu'elle jure ", " elle doit même pas savoir ce que veut dire penalty ". Et son regard s'arrêta sur une jeune brunette basanée. Son sourire éclatant le pétrifia sur sa chaise, son profond décolleté l'immergea dans des pensées très malsaines. Il n'avait jamais porté son dévolu sur une rebeu, il ne les aimait pas. Ses parents lui avaient expliqués que les arabes étaient fourbes, agressifs, menteurs. Alors, il était toujours rester à l'écart de ces gens, par crainte. Mais celle-ci a quelque chose qui attire son regard, elle lui plaît. Il a peur de se lever, il ne sait pas ce qu'il l'attend...



ECHEC ET MAT


" - Ambre ?
- Oui ?
- T'as djà fréquenté des rebeus ?
- Oui.
- Et ?
- Et quoi ?
- Ils étaient comment ?
- Comment ça, comment ?
- J'veux dire, t'as eu des problèmes avec eux ?
- T'as de ces questions toi. Les seuls problèmes que j'ai pu avoir avec les rebeus, c'était pas à cause des rebeus, c'était à cause des cons qui ne voulaient pas les voir dans le même endroit qu'eux.
- J' crois que j'suis un peu comme ces cons. Tu vois la fille là bas, assise toute seule ? Elle me plaît.
- Et alors ?
- Quand je la regarde, je me dis qu'elle n'a rien à foutre là... J'me suis jamais fait une rebeu.
- Ah oui, en effet, t'es un con !
- Tu sais, mes parents m'ont dit que c'étaient des voleurs et qu'on pouvait pas leur faire confiance.
- Si tes parents sont du F.N. et qu'ils t'ont élevés dans la peur de l'autre, ce soir est l'occasion de renier ton éducation.
- Oui... Essayons !
- Vas voir, par toi-même, s'ils ont raison, je crois que c'est la meilleure solution. "

Erik se leva, incertain, s'approcha de la fille ensoleillée, lui tendit un énorme sourire et sa parade commença. Ambre regardait la scène, amusée. La paire continuait à s'exclamer sur le mariage en balayant l'air de leurs bras. Elle repensa à H, à toute cette histoire. Il lui avait tant donné, tant apporté, sans jamais rien lui demander. Il l'avait même aider à préparer son voyage autour du monde. En faisant ça, il s'était sacrifié, mais elle ne s'en était pas rendu compte, aveuglée par son esprit de conquête. Elle se souvenait maintenant de leurs conversations interminables sur les terrasses de café, chez lui, au restaurant, sur les quais... Elle voulait découvrir. Elle n'a jamais trouvé. Comme si elle cherchait un autre Achille, quelque part caché. Tous ces hommes coincés entre leurs virilités, leurs besoins de maternités et leurs envies d'horizontalité, l'avait dégoûtée. Elle a refusé l'évidence car elle détestait la simplicité, elle a préféré tout effacer et se cacher sous son manteau de nouvelle femme. Elle avait perdu du temps, comme avec cette fille qui l'avait larguée comme une chaussette sale. Sans le savoir, une fois de plus, H l'avait aidé a surmonter ses peurs, à dépasser cette déception. Elle était allée de l'avant, mais elle avait dû faire machine arrière. " Ou ai-je entendu cette phrase " se demanda t elle ? Les deux catcheurs vocaux se mirent, finalement, à discuter du sujet qui les réunissait toujours :

" - Le sexe, mon vieux, avec les femmes mariées, c'est délicieux, argumenta Richard. Quand elles sont à l'abandon, comme dans notre impro', elles deviennent bouillantes et vicieuses. Leurs fantasmes s'exacerbent jusqu'à la perversité. Elles sont pires que les célibataires.
- Mais tu détruis des mariages, c'est dégueulasse.
- Pardon ? L'amant est parfois un révélateur. Il contribue à la bonne prospérité du couple. Tout simplement en entretenant un sentiment bien plus puissant que l'amour : La ja-lou-sie.
- C'est inhumain comme raisonnement. Tu veux dire en fait que l'on juge l'amour par le degrés de jalousie émis ?
- Bien sûr.
- Mais ça fait quoi de n'être qu'un test ?
- Des roubignolles toujours vides.
- Quand j'allais encore à l'église, je pensais qu'on devait pas faire l'amour s'il n'y avait pas mariage. Mais suppose que je me rende compte, pendant la nuit de noce, que je ne suis pas compatible avec ma femme. L'angoisse ! Alors, maintenant je ne me prive plus. Mais quand je trouve quelqu'un avec qui je peux parler des heures, je place le sexe en dernier. C'est rare de trouver une personne qui partage les mêmes passions que toi.
- Mais tu peux partager tes passions en baisant, je vois pas le problème.
- Non, mais toi t'es pas net. C'est normal que tu dises ça. Tu me vois jouer aux échecs avec ma copine sur mes genoux ?
- Ah ! Pour ma part, déjà fait. Et je lui ai mis échec et mat. "



REVERS


Ambre les regardait, décontenancée. Ils ne lui demandaient pas son avis, car ils le connaissaient d'emblée. Elle était effarée par leurs conversations. Elle regardait deux charognards qui se battaient pour des sacs de viande. C'était H qui lui fallait.

" - Non, mais tu comprends, là où je vis, il n'y a pas d'arabes, je ne connais pas votre façon de vivre.
- Mais elle est similaire à la votre. On se lève, on travaille pour gagner de l'argent, on a des fêtes nationales, une religion.
- Mais non, c'est pas pareil, vous êtes des arabes. Vous tuez des moutons, vous mangez pas d'porc... Rien à voir.
- Ecoute, crétin, achète un livre, renseigne-toi et après on pourra reparler. Je dois partir, je suis un peu pressée.
- Attends Sabrina, je peux pas avoir ton numéro de téléphone ?
- Tu plaisantes, j'espère ? Si on doit se revoir, on se reverra. Inch'allah. "

Elle s'en alla sans se retourner. Le taureau était mis à mort. Aucune proie ne lui résistait en temps normal. Sa technique était éprouvée. Mais la gazelle des sables s'était jouée de son attaque et l'avait esquivé avec une nonchalance, qui l'humiliait dans ses plus profonds instincts. Il était furieux, il se leva en rejetant la chaise avec rage et retourna s'asseoir près de son amie. Ambre comprit à son visage bougon qu'il avait été victime d'une veste :

" - Alors ?
- J'y crois pas... Elle m'a carrément traité de crétin cette conne.
- Ah ! Tu feras mieux la prochaine fois. "

Erik ne se laisserait pas si facilement insulter. " C'est pas une fille qui va faire sa loi ", pensa t il. S'il avait rencontré des arabes avant, il aurait peut être su adapter sa technique, trouver les mots. Elle était si belle. Ses parents s'étaient trompés. En fait, il n'en a jamais eu peur, il ne les connaissait pas. Il s'achèterait un livre et s'il la revoyait, il pourrait être plus diplomate, lui parler plus longtemps. Le lion devrait se faire chaton cette fois, quelle honte !



LES SECRETS D'ERIK

" - Au fait, Ambre ?
- Oui !
- C'est sérieux cette histoire de mariage ?
- Erik, arrête de t'embrouiller l'esprit pour rien. Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Mais qu'est ce qu'y a ?
- Vous êtes mes amis. On est bien comme ça, même si des fois on s'engueule. On se tape des purs délires...
- Et tu penses que ça va tout gâcher si on sautait le pas ?
- Forcément.
- Arrête. H ne savait pas trop ce qu'il disait. Tout ce que je peux te dire, mon vieux, et j'aimerai que tu gardes ça pour toi, c'est que je vais lui laisser une chance cette fois.
- Tu regrettes de l'avoir téj ?
- A bien y réfléchir... Oui !
- Ca c'est les meufs, jamais satisfaites de ce qu'elles ont. Mais bon, si tu ne l'avais pas jeté, je ne serais sûrement pas en train de te parler. Et tu vas lui parler au moins ?
- Non, je vais lui laisser le soin de le comprendre.
- Ca aussi, c'est bien les meufs : jouer avec les sentiments. "

Erik était ce genre de personne qui ne savait pas garder un secret, qui le diffusait très rapidement. Indirectement, sciemment, elle avait tout expliqué à H et donnait la première impulsion d'une réaction en chaîne. La soirée passa, ponctuée de rires, de grandes phrases vides. Entouré par le brouhaha, leurs conversations s'imbriquaient dans celles des tables voisines. Vu de l'extérieur, on ne remarquait pas leurs crispations. Le sujet était occulté, car encore brûlant, ils n'étaient pas préparés. Parfois, l'un d'entre eux, regardait son verre en plissant les yeux, muet essayant de prédire l'avenir. Mais il ne voyait rien, aucun médium ne lit dans la bière. H était chez lui et il était pourtant assis à la table, les regardant s'évertuer à repousser la vérité. Il leur a fait comprendre que l'avenir individuel de chaque électron était dépendant de l'éclatement de l'atome, quitte à tout faire imploser. Ils avaient peur de se retrouver seuls face à leurs destins, que leurs passés les rattrapent et creusent encore plus leurs estomacs. Ils ont toujours faire en sorte de ne pas désunir ce groupe, soudé par le temps, le hasard. Il ne formait qu'un refuge. L'heure avançait sans que le thème ne soit abordé, c'était leur nouveau tabou, un secret de plus à enfouir. Ambre commença à bailler, des larmes de fatigue apparurent au bord de ses paupières. Il commençait à se faire tôt. Erik les raccompagna.



CHACUN CHEZ LUI


Richard, seul dans son petit studio, était pris de panique. Il repensait à cette soirée. Il effrita et roula ses questions. Il ne cessait de cracher sur le système, de vouloir mieux, mais n'était ce pas pour se stabiliser dans son propre système ? Qu'avait-il de mieux à proposer ? Une copie épurée de ce qu'il rejetait ? Ses volutes s'envolèrent sans lui apporter de réponses. Et Anna ? Pourquoi ne l'avait-elle pas gardé ? En Allemagne, on lui avait appris à métamorphoser chimiquement ses problèmes. C'était-elle la femme de sa vie. Cette prostituée qui se vend et qui se cache, qui se passe de mains en mains, celle à qui il pense même au boulot. Il avait besoin d'elle pour vivre, car elle lui apportait paix et réconfort. Il gobait ses désirs, fumait sa libido et ils s'unissaient dans un courant ascendant de résignation. Leur union était chimique, hormonale, sexuelle. Il ne pouvait vraiment jouir qu'avec elle. Même les femmes sur lesquelles il s'était écroulé d'épuisement ne lui avaient pas autant apportés. Elles s'étaient contentées d'un contact physique. Mais elle... Elle... Elle s'infiltrait en lui, parcourait son corps, prenait possession de sa mémoire. Il se soumettait avec délectation à ses ordres. " Anna, où es tu ? Pourquoi m'as-tu abandonné ? " Comment les autres pouvaient ils penser à se marier ? Il ne comprenait pas les gens qui se mariaient. Voir la même femme en se levant, en se couchant. Aucunes variations, aucun changement, se heurter continuellement au cadre de ses promesses, pour voir que, finalement, l'autre cherche son plaisir ailleurs. " Anna, où es-tu, où es mon fils ?... Si seulement, j'avais su te demander en mariage... ". Pour lui, maintenant, pris au piège, rien ne pourrait remplacer ses substances. Voilà sa solution, une vie virtuelle. Le monde ne s'orientait que vers du virtuel, il ne sera pas trop en décalage. Le portable sonna, il décrocha :

" - C'est qui ?
- C'est moi Mme Albufeira... Venez je voue en prie... Il a recommencé... Il l'a refait... "

Joseph était à genoux dans son salon. Il parlait tout seul, pleurait, demandait de l'aide :
" - Seigneur. Je t'en prie, qu'as-tu fais ? Pourquoi veux-tu nous séparer ? Quels sont tes plans ? Tu as pris mon père, laisse-moi mes amis. Je sais que je me suis détourné de toi, de ta parole. La punition est trop lourde. Je ne mérite pas ça. Ils ne me restent plus qu'eux. Me prendras-tu tout ce que j'aime ? Je t'ai aimé de toute mon âme, j'étais fier de le hurler, fier de toi, mais tu m'as trahi. Je dois savoir, montre-moi que tu es ce contenu et ce contenant, même si, pour cela, je dois revenir vers toi..."

Ambre s'allongea sur son lit et s'endormit lourdement, lessivée. La cigarette qu'elle venait d'allumer se consumait dans le cendrier. Comme le temps qu'elle avait perdu et qu'elle ne retrouverait jamais. Elle avait marché sur des cendres d'années, brûlées par son ambition.

Erik suivait la route. Il avait peur, il allait peut être perdre ses amis. Il n'avait même pas réussi à brancher cette fille. Il allait acheter un bouquin et voir par lui-même de quoi il en retournerait. A cause de ses parents racistes et égoïstes, il avait raté une occasion, lui, le beau gosse. Il se souvint de ces matinées de chasse écoutant son père lui apprenant les techniques fondamentales : " On ne chasse pas avec le vent dans le dos, on ne se parfume pas, on nettoie chaque soir son arme... " Il s'en était toujours foutu. Il les haïssait, les vomissait. Il voulait se séparer d'eux, partir, mais ils l'en dissuadé. Comme s'il était à eux, comme si c'était leurs jouets. Ils lui mettaient encore des claques derrière la tête. Ce n'était plus un gamin. Ca faisait longtemps qu'il y pensait. Sa famille reconstituée va s'effondrer, il ne lui restera que ses parents. Ce soir, il le fera. L'idée de les voir sous des couvertures entachées de leur propres sang, les entendre hurler de douleur, comme lui, intérieurement, les regarder s'éteindre, le faisait parfois sourire. Il montrera à son père qu'il a bien retenu les leçons de chasse en visant droit dans le cœur. Il sera fier de son fils, pour une fois. La lumière convergente des phares lui indiquait le chemin à suivre : droit devant.

Demain serait un autre jour, avec son lot de questions et de réponses. Du Japon à la Californie, de l'Irlande au Cap vert, le monde continuerait à tourner dans une indifférence générale, frisant l'indécence. A Paris, ce soir, un édifice était en ruine. Il ne restait plus qu'à construire une autre bâtisse...


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