La libre littérature française d'Amérique 29 juin 2004



AMNESIE


FARID

PREMIERE PARTIE



PANAME


Paname. Une journée comme une autre. De la Défense à la porte de Vincennes, de la porte d'Orléans à la Chapelle, les rues s'agitent de l'imagination, de la frénésie, de la gloutonnerie d'empressement des autochtones.
La Seine coule inlassablement, en creusant un havre de paix à tous les électrons libres en quête de quiétude. Les bouquinistes se prélassent en regardant naviguer les cétacés métalliques portant leurs des pondéreux ou leurs rangs d'objectifs. Les monuments se dressent, érection intemporelle, exhibant leur esthétisme parfois exagéré jusqu'au superflu.
Montmartre et ses étroites ruelles pavées, semble surveiller ce microcosme versatile, cette fourmilière de perfidie. Les communautés festoient autour de Leur Dame : autel de ce lieu de culte à la débauche.
L'Arche, l'arc, l'obélisque semblent s'aligner en suivant le trait d'un feutre carbonique.
Le père Lachaise repose en paix, perdu entre ses remparts de pierre.
Naissant d'un coté de la cité, mourant de l'autre, le métro imite ses usagers en suivant des voies déjà tracées.
A la surface, déambulant ou immobile, le plaisir, diffuse le mythe d'un Paris libertin attirant ces armées de nomades qui courent après le temps pour cristalliser leurs fuites sur pellicules glacées.
Les bars résonnent de conversations futiles ou infinies, vortex langoureux où les lèvres s'agitent, se cherchent, se joignent. Les aboiements de basse, les cris stridents des guitares saturées, transpirent de tous les pores de la cité, interprétant un patchwork symphonique, conduit par des milliers de chef d'orchestre communément appelés D.J.. Les fenêtres, juxtaposées, bleutées par l'écran de la télé rappellent à l'ordre tout débordement, calmant les esprits fougueux en leur prédisant l'avenir.
De minuit à minuit, quelque chose se passe dans une indifférence générale frisant l'indécence. Des vies chavirent, des destins basculent, des histoires se croisent et des passés ressurgissent...



ACHILLE


Achille, surnommé H, était un habitué du " Coco-Loco ". Bar très tendance, lieu prisé de toute la faune vivante du Paris décalé. Les tables se collaient les unes aux autres, la musique ensoleillée berçait chaque client, dans son utopie tropicale. C'était l'un de ces endroits où tout le monde peut se retrouver sans distinction, sans discrimination. Ses amis et lui s'y réunissaient tous les vendredis soirs, rituel sacré, afin d'organiser l'hypothétique programme potentiellement plausible du week-end.
Ce soir, comme tous les autres, ils étaient tous là : Erik, Joseph, Richard, Ambre et lui, débattant des contrastes philosophiques asservissant l'humanité, spéculant sur les théories hebdomadaires de chacun : le dernier album, du dernier groupe, de la dernière maison de disque, les nouvelles bourdes de leurs collègues, la dictature patronale. Et surtout de l'endroit où poser leurs postérieurs après le " Coco-Loco ". Ils avaient pris pour habitude de ne jamais trop planifier leurs soirées, ils improvisaient en émettant des postulats d'organisation.
H ne proposait jamais rien, il laissait le soin aux autres de décider. Il les suivait donc, stoïque et impassible, pendant qu'ils virevoltaient d'endroit en endroit, tels des papillons de nuits infatigables ou des chouettes disgracieuses en quête de proies. Mais dans leurs abnégations respectives, ils laissaient toujours derrière eux des traces financières qui épuisaient leurs banquiers. H était pourtant plutôt " discussion autour d'un café chaud ", mais il se laissait entraîner dans leurs histoires abracadabrantes car, de son côté de l'univers, tout était calme. Il avait un petit boulot plutôt mal payé, mais suffisamment pour entretenir l'économie nocturne Parisienne. Ca faisait trois ans qu'il s accrochait à un casque pour vendre des billets d'avion par téléphone : Antilles, Égypte, Cuba... Ce qui n'a eu pour effet que de le blaser des grandes destinations et lui faire préférer les séjours dans des petits villages ruraux. Quant à ses histoires amoureuses, elles étaient comme la lune : cycliques, parfois pleines, parfois vides, mais toujours imprégnées d'une grande mélancolie. C'était quelqu'un qui, finalement, ne trouvait son équilibre que dans les ondulations des ses aventures affectives, qui avait besoin de variations, car la stabilité l'effrayait. Mais, même dans ses pires périodes, il restait l'élément paisible du groupe...



RENCONTRE


Ce soir précis, rien de prévu : une nuit salsa et une soirée Drum n'bass. H, comme à l'accoutumée, ne proposait rien, il écoutait les vociférations parfois pénibles de ses compères, sorte de brassage d'air interminable qui l'amenait, de temps à autre, à s'endormir sur un coin de table. Richard, le tefeur chronique, proposa, dans un éclair de lucidité, d'aller à une free perdue, dans le fin fond de l'Ardèche. Il connut alors la saveur âpre du silence général rehaussé de quelques toussotements d'ironie. H acheva sa bière, se leva et alla aux toilettes, dépité de leurs plans foireux.
Les toilettes du " Coco-Loco " étaient réputées pour leur hygiène impeccable, on aurait pu y manger des sushis sur le sol. Il détestait néanmoins les pissotières et préférait attendre le temps qu'il fallait mais uriner dans une vraie toilette. La porte, assortie aux couleurs tropicales, du néon illuminant toute la rue, était fermée. Le loquet rouge lui indiqua qu'elles étaient utilisées...
Il attendrait. Il pouvait entendre à travers la porte en bois multicolore, le bruit caractéristique du flot continu qui lui rappela qu'il avait déjà bu quatre bières et qu'il lui fallait très vite procéder à une vidange. Il commença à tourner en rond, lorgna même une pissotière, mais ne pouvait se résoudre à l'utiliser. Il se regarda dans un miroir et se trouva de plus en plus laid. Des demi-cercles sombres noircissait son regard, ses joues se creusaient de plus en plus, son visage s'affinait. Acteur, il n'aurait joué que des rôles belliqueux, finalement, il a eu raison de changer de voie. Le verrou de la cabine se déboîta péniblement de son emprise, laissant place à un loquet vert libérateur qui le conduisit dans des contrés de soulagement. Son bourreau apparut enfin. Il le contempla par le reflet du miroir. C'était une femme, grande, élancée, belle à en damner son âme, perchée sur des talons de quarante centimètres, son maquillage donnait l'impression qu'elle avait utilisé un logiciel graphique complexe et coller son visage sur l'imprimante. Un large papillon se déployait sur son visage. Son nez faisait office de corps et deux ailes s'étendaient sur ses joues englobant ses yeux. C'était une de ces belles drag-queen que l'on ne rencontre qu'avec stupéfaction. Elle passa à côté de lui, fière et charismatique, laissant planer autour d'elle une flagrance de vanille. Il fut scotché. Il imagina le temps qu'elle du passer à se préparer et aurait aimer admirer sa transformation, étape par étape, admirer la chrysalide donner naissance à ce papillon.
Mais son envie d'uriner, elle, ne s'envola pas. Émergeant de ses pensées, il se rua dans la cabine et enclencha le verrou. Il ferma les yeux face à cette sensation de vide, leva la tête, bouche ouverte et laissa échapper un cri animal de bien-être. Il déversait sans s'arrêter. Il ne savait pas combien de temps ça aillait durer mais il s'en fichait : Il était vaporeux. Après avoir fortement marqué son territoire, il rangea son matériel dans son réceptacle et tira la chasse. Il posa la main sur le verrou et regarda, interrogateur, la petite coque en plastique noire, exhibant son pavé numérique, semblant montrer d'un doigt en caoutchouc le fond de la cabine : un portable...


PLAN DE LA SOIREE


Lui, qui n'en avait pas, fut ravi et s'empressa de le glisser dans la poche intérieure de sa veste. Il ouvrit le verrou et repensa à cette femme éphémère. " Le lui voler reviendrait aussi à lui voler tout ce temps consacré à son achat... Et qu'y a-t-il de plus précieux que le temps ? ", pensa-t-il. Il sortit de la cabine : elle n'était plus dans les toilettes. Il fit alors rapidement irruption dans la salle du bar, mais nulle trace du lépidoptère : envolé. " Elle appellera, forcément ". Il retourna s'asseoir à la table des vikings, près de Richard, désabusé :

" - H, t'as une gastro ou quoi ? T'es tout blanc mon vieux. Murmura Richard.
- Non je me demandais seulement pourquoi les choses les plus excentriques n'arrivent que quand tu t'y attends le moins ?
- Sans rire ? Tu t'es fais violé aux toilettes, c'est ça ?
- Richard, au royaume des cons, t'es le souverain incontesté.
- Je vais te dire ce que je pense moi : c'est quand tu attends que rien n'arrive. Tiens, regarde, ce matin j'ai pris le bus, dix minutes que j'l'attendais, et au moment où j'allume ma clope, il arrive c't'enfoiré...
- Merci de tes conseils... Je me sens beaucoup mieux... Grâce à toi, j'ai oublié ma question... "

Pendant son absence, les barbares avaient optés pour la soirée Drum'n Bass. Elle se déroulait dans une boîte juchée sur la butte Montmartre. Suiviste de son état et affaibli par le bus de Richard, H acquiesça, et ils se dirigèrent vers la voiture d'Erik. Le moyen de transport de cette nuit était une grosse voiture noire rabaissée, vitres fumées, tuninguée à outrance, jantes en alliage trempée dans le ridicule, aileron à l'arrière, pneus larges pour mieux frimer dans les virages et l'inévitable collection de phares blancs à l'avant. Les voitures étaient utilisées à tour de rôle, chaque semaine quelqu'un était désigné pour faire le taxi. Toute la bande pleurait à chaque fois qu'Erik se portait volontaire. Heureusement pour eux, les vitres fumées évitaient aux passants de voir leurs visages et ils trouvaient toujours des raisons pour se garer très loin de leur lieu de déchargement : Il me faut des clopes, il faut que je retire de l'argent...

A Paris, en règle générale, quatre garçons et une fille, même dans le vent, à l'entrée d'une discothèque, connaissent le froid glacial du Mr Freeze figé à l'extérieur, mais étant considérés comme des clients " grands comptes ", par beaucoup d'établissements, sauf par leurs banques respectives, ils entraient toujours. Parfois, même en écartant la foule. La boîte était branchée net-ambiance. Des mannequins en cire, affublés de kit cyber-sex : capteurs génitaux, gants, casques semblaient surveiller le couloir d'entrée et donner d'avance le ton de la nuit. Un rapide passage à la caisse, premier de la nuit, au vestiaire et ils entrèrent dans l'arène. La musique, à un rythme attelant, mais saccadé, transporta déjà Richard au milieu de la piste. Le regardant s'agiter dans tous les sens, H eut l'impression d'assister à l'agonie d'un asticot à moitié écrasé. Le troupeau, maintenant amputé d'un des membres, se dirigea vers le bar, les tickets de consommations gratuites à la main...



JOSEPH


H, déjà bien entamé, commanda un gin. Ses yeux s'attardèrent sur la frêle serveuse blonde, décolorée à l'eau oxygénée à quatre vingt dix pour cents. Elle était légèrement vêtue, pantalon noir épousant au millimètre ses formes appétissantes, tee-shirt suffisamment court pour laisser apparaître son nombril percé, entouré d'un tatouage. Une brochette d'hommes, alignée au comptoir, la scannait de leurs yeux libidineux. H se sentit mal à l'aise en les regardant. Il eut peur de leur ressembler. Joseph s'approcha de lui :

"- Ah, ce soir j'ai la niaque, si tu savais !
- Ah ? T'as déjà vu une dépressive dans les alentours ?
- Non, pas encore. Elles sont généralement assises au fond de la boîte, il faut que j'y fasse un tour.
- Et tu vas raconter quoi aujourd'hui ? Que tu cherches quelque chose de sérieux ? Que tu viens de te faire larguer et que tu as du mal à t'en remettre ? Que tu la comprends et que tu es un peu comme elle ? Ou pire que tu es un fervent croyant ?...
- Oh, j'sais pas ! Je verrai bien. L'impro mon ami, rien de plus stimulant, tu le sais bien.
- Oui, je sais surtout que tu trouveras rapidement une faille pour te la lever... Mais tu es capable de parler de religion à une fille que tu auras oublié dans trois jours ?
- Ben oui. Y'a que les voix du seigneurs qui sont impénétrables.
- T'es un véritable opportuniste, j'y crois pas.
- Attends. Tu crois pouvoir me donner des conseils sur la foi alors que tu ne crois en rien. Parfois je me demande même si tu crois en toi.
- Tu te souviens de Vanessa ? Tu as oublié que tu l'as brisé en mille morceaux ?
- H, ça fait combien de temps qu'on t'a pas vu avec une fille ? Je leur fais peut être mal mais, au moins, j'ai le courage de le faire, Pov' naz' !"

Joseph, très contrarié, prit son verre de bière et se noya dans la foule compacte à la recherche d'une conversation plus agréable et qui, surtout, l'aurait mis plus en valeur. H ne fut pas surpris de la réaction primaire de son ami. Joseph était très susceptible quand on lui parlait de religion. Il s'était inondé dans la foi, à l'âge de vingt ans, quand son père eut un accident de voiture. Les médecins ne donnaient que peu d'espoir. Alors son fils s'était mis à prié des heures, des nuits entières, il ne sortait plus, il ne lui restait que ça. C'était la seule façon, pour lui, d'aider son père. Et lorsque l'Éternel lui parla dans un rêve, son père sortit du coma, la même nuit. Pendant de longs mois, il avait une vie " saine ", éloignée de tous " pêchés ", de toutes " tentations ". Il hurlait dans la rue son amour pour la parole divine. Quand ses amis l'appelaient pour sortir, il refusait. Il s'enfermait entre les murailles de ses convictions. Mais comme tout changement soudain a une finalité, il perdit la foi quand son père décéda des séquelles de son accident. Il croyait que ses louanges lui donneraient la vie éternelle. Et il redevint le crabe qu'il avait toujours été : marcher de travers, pour ne pas se confondre avec la masse. Il n'était pas constant, ce qui créait en lui ce déséquilibre qui le poussait à s'énerver à la moindre réflexion...



RICHARD ET UN PEU D'AMBRE


" - Que lui as tu dis pour qu'il s'énerve comme ça ? Demanda Ambre.
- Je lui ai juste demandé qu'il évite de nous faire un show. Ca me saoule !
- Lui prends pas la tête. Tu sais très bien que c'est la seule façon pour lui ne pas rentrer seul.
- Il profite de la faiblesse des gens, c'est tellement facile. Il est à l'aise que s'il domine.
- Laisse tomber, H. Tes conseils ne servent à rien et tu sais pourquoi. On ne peut pas toujours remonter les fleuves à contre courant... "

Richard s'interposa entre les deux, suant à grosses gouttes, les yeux pétillants laissant percevoir un excès de consommation illicite. La semaine, cet énergumène était contrôleur de production dans une énorme boîte franco-allemande, look BCBG tous les jours, il emmagasinait de l'énergie toute la semaine et la dépensait le week-end. Comme tous les pseudo-anarchistes, il se confondait dans la masse, faisait semblant d'être intégré dans la machine, huilait la mécanique. Il pensait que pour mieux faire imploser une société, puisque c'était son seul but dans la vie, il fallait savoir entrer dedans. C'était un libertaire qui parlait plus qu'il n'agissait. Le week-end, il devenait évanescent, sans but réel, sinon s'oublier et oublier les conflits. Quant à ses histoires amoureuses, elles étaient inexistantes puisque, depuis son divorce, il n'aimait coucher qu'avec des femmes mariées.

" - Hé, H... Le DJ est manchot j'ai l'impression... Quelle brêle ! Hurla Richard, avec un sourire respirant la fatigue et l'alcool.
- Mais pourquoi tu danses alors ?
- Pour rien, j'ai acheté un truc."

Soudain, un quidam bedonnant, sûrement perdu dans les dédales Montmartrois, vint faire la cours à Ambre. Il était grand et sentait le rustre à plein nez. H et Richard, anticipant la réaction de leur amie, le regardèrent, amusés :

" - Bonsoir. Je m'appelle Mikaël. Je viens d'Australie, de Melbourne. Hurla le prétendant au titre.
- Oh, ça c'est cool alors. Moi je suis de Sartrouville. Quelle coïncidence ! Je suis épatée. Ca te dirait de faire un petit tour chez toi ?
- Pas de problème, allons-y.
- Non, non, vas-y tout seul. Parce que si tu croyais que tu allais m'en foutre plein la vue avec ton accent, tu t'es trompé de personne. Ringard.
- C'est ça l'accueil ? Oh, vous les Françaises, vous n'êtes agréables que si on vous flatte ou que si on vous fait des cadeaux. Désolé, j'ai pas de fleurs sur moi.
- Mais dis moi, le wallaby, t'avais crû quoi exactement ? Allez, vas voir ailleurs si tu y es et si tu n'y es pas, restes-y. Merci ! "

Ce que le " wallaby " ne savait pas, c'est qu'elle n'aimait que les femmes. Elle s'était faite plaquée par sa copine, trois mois auparavant, et ne refaisait toujours pas surface. Du coup, masculin ou féminin, toute tentative d'abordage finissait, depuis, en carnage. Ambre était une très jolie fille. Yeux bleus azur et cheveux noirs corbeaux. Contraste éloquent. Ses cheveux étaient comme un appel aux enfers, ses yeux comme une élévation vers une béatitude céleste. Elle donnait l'impression de détenir tous les vices et toutes les vertus de l'humanité, dans un seul de ses sourires. Depuis qu'ils se connaissaient, H...



LA PREMIERE FOIS... PAS POUR ERIK


... était dingue de cette fille. Ils avaient fréquentés les mêmes établissements pendant toute leur période scolaire, il la connaissait parfaitement, puisqu'ils avaient partagé des moments déterminants, cette période de recherche où l'être est le plus sensible, le plus avide de découvertes, de sensations nouvelles : l'adolescence. Ils avaient tout vécu ensemble : leur première boum, leur première cuite, leur premier diplôme, leur premier baiser, leur première fois. H repensait très souvent à cette nuit, celle qui, d'après la légende, transforme un gamin en homme. Ils étaient tellement pressés de découvrir le plaisir qu'ils se sont jetés à corps perdu dans la seule issue qui leur paraissait la plus raisonnable : eux-mêmes. Ils n'en avaient parlés à personne et ils étaient, depuis ce jour, unis par les liens sacrés du mensonge. Ils faisaient comme si rien n'était arrivé : H se terrait dans la nostalgie cachée et Ambre dans l'oubli complet. Elle avait fréquenté des gars par la suite, mais ses relations n'ont jamais été durables, elle n'avait pas réussi à trouver LA personne. Puis, au fil du temps, elle avait laissé tomber les mecs, déçue, ne voyant aucune issue dans une relation hétéro. Depuis, elle était étonnement épanouie, sereine et embellie. Elle prenait même un malin plaisir à envoyer paître les hommes, sorte de vengeance sur leurs virilités, parfois abusives. Mais ce soir-là, ce n'était pas sa déception qui parlait mais sa perte d'altitude, sa larve-attitude.
H et Richard rirent aux éclats en regardant le challenger Australien quitter le ring, battu par Knock Out, au premier round, par la petite Française. Richard prit le bras d'Ambre et le leva vers le ciel en clamant :

" - La ceinture de chasteté Mondiale, toutes catégories confondues, conservée depuis des années, reste à Ambre l'indomptable, invaincue et invincible."

En regardant la scène, H, amusé, contempla le sourire de son amie illuminer son visage, enflammer les cieux. Il ne se lasserait jamais de la regarder. Ambre regarda autour d'elle : un spectateur manquait...

" - Où est Erik au fait ? Interrogea-t-elle ?"

Les trois sbires balayèrent la place du regard à la recherche d'un blondinet couvé dans la poitrine d'une minette ou au bout du poing d'un fiancé. Il était assis sur une des larges banquettes disponibles, le meilleur ami de l'homme couché à ses pieds : un verre d'alcool. Erik était comme un grand prédateur carnivore. Il se tapissait dans l'ombre, épousait l'environnement, attendait patiemment, ne faisait aucun mouvement pour se confondre avec la nature, tous ses sens s'accroissaient, il reniflait les mouvements, voyait les odeurs. Soudain, une gazelle passa devant lui pour se désaltérer à la source. Il bondit dans un élan musculaire violent, les crocs blanchis par la bave, les yeux sanguins, exorbités et rugit :

" Je peux te payer un verre ?"

La pauvre bête, apeurée, regarda autour d'elle pour trouver une issue de secours, mais les griffes du monstre étaient déjà plantées. Elle céda, foudroyée par un éclair de panique. Affaiblie par l'attaque, le carnassier allait pouvoir prendre tout son temps pour l'amadouer, la travailler et l'emporter dans sa tanière, où il la dépècerait et la dégusterait pièce par pièce. Tant qu'il s'en nourrirait, les vautours et les charognards tourneraient autour, sans oser s'approcher, de peur des représailles. Soit on chasse, soit on récupère les restes. La jungle aussi a des règles et des hiérarchies.
Erik, se sachant épié depuis le début de sa parade, regarda vers ses amis, les yeux défiants, en esquissant un sourire narquois.
" - La pauvre. Elle est foutue. Ironisa H.
- Ouais. Quand il lui parlera de sa voiture et qu'il commencera à lui décrire son ampli dolby-surround à double compression numérique, avec transistors bi-polaire, elle connaîtra la définition exacte du mot ennui, surenchérit Ambre.
- C'est dégueulasse. Je suis sur qu'elle voulait passer une bonne soirée en plus, acheva Richard "



CHAQUE SECONDE EST UNIQUE


Après une minute de recueillement cynique, Richard repartit sur la piste finir sa danse de la pluie. Ambre s'accouda au comptoir rouge, regarda fixement droit devant elle en soufflant. H sentit qu'elle avait besoin de se confier, comme avant. Étudiants, ils voulaient changer la face du monde, atteindre des sommets, stimulés par leurs convergences. Ils discutaient des heures, des nuits entières de leurs opinions, de leurs visions des choses, d'eux-mêmes. Aujourd'hui, ils ne le faisaient plus, car ils n'avait plus d'idées communes. Il voulait l'entendre, retrouver le goût d'Ambre déballant ses tripes :

" - Qu'est ce qui n'va pas ?
- Rien pourquoi ?
- Tu veux en parler ?
- Non, mais t'es con ou quoi ? J't'ai dis qu'y a rien.
- Ouh là ! Toi, tu couves quelque chose !
- Tu t'fous de moi ou quoi ? Y'a rien du tout. Encore un commentaire et j'me casse.
- Ne joues pas la comédie. Je te connais.
- Bon, allez salut, j'me tire."

H la regarda s'éloigner puis disparaître dans la foule. Il se mit face au comptoir, but une gorgée de gin, posa le verre sereinement, sourit, s'alluma une cigarette, fit quelques ronds de fumée, les contempla se disloquer dans l'air, compta jusqu'à dix et se retourna lentement. Elle était là, les yeux rougis :

" - Putain, j'en reviens pas H. Je pensais pas qu'elle me laisserait.
- Et ?
- Et j'arrive pas à l'oublier. Dès que je fais un geste, dès que je ris, j'ai l'impression que c'est pour elle, comme si elle était encore là. Elle me hante. Quand je sors, j'ai l'impression d'avoir rendez-vous avec elle. Quand l'téléphone sonne, je pense que c'est elle. Quand il sonne pas, j'attends qu'il le fasse. Quand j'ouvre la porte de l'appart', je la revois allongée sur le lit, me souriant, m'invitant à m'allonger près d'elle. Quand je me réveille, ce silence autour de moi, ce calme, cette putain de solitude m'angoissent, comme si je sortais du coma... J'mange plus rien. J'sais plus quoi faire. Si vous m'appeliez pas pour sortir, je resterai chez moi, je me tasserai dans mon pieu comme un nem.
- Il te faut du temps, c'est normal. Ca fait trois mois qu'elle est partie. Il faut que tu remplaces ces images, que tu vives autre chose. Que se disait-on avant ? Tu te souviens ? Chaque seconde est importante dans toute son unité car...
- ... unique dans toute son amplitude. Je sais, je sais, H mais c'est trop dur.
- Mais, que tu vives avec ton passé, ma vieille, c'est normal, mais que tu vives dedans, c'est ridicule. J'ai vécu ta situation et j'ai du réorganiser mes questions, car je m'en posais trop. Nous sommes là de toute façon, nous t'épaulerons. Je ne peux pas te demander d'l'oublier mais au moins de faire l'effort de vivre.
- Pourquoi ? Pourquoi ? Larmoya-t-elle. Elle disait qu'elle pouvait pas vivre sans moi, qu'elle était passé par d'autres d'étapes, mais que j'étais la dernière, qu'elle m'aimait...
- On t'avait prévenu, pourtant. Elle était plus jeune que toi. Elle ne pouvait pas se faire les mêmes plans que toi, elle a sûrement dit ça sans se rendre compte de l'enjeu. Et n'oublies pas que si tu l'aimais plus qu'elle ne t'aimait, c'est qu'elle ne t'aimait pas. Mais tu peux pas reprocher à quelqu'un d'être jeune.
- Oui, tu dois sûrement avoir raison... On écoute avec ses oreilles que lorsque le cœur ferme sa gueule...
- On ne te lâchera pas, va. C'est dans la galère qu'on reconnaît ses potes."

Ambre but son verre de whisky d'un trait et partit sur la piste. H se retrouva seul, accoudé au bar et l'admira faire semblant de s'amuser. Depuis qu'elle était revenue de ses périples, ils ne se parlaient plus vraiment. Comme s'ils ne se connaissaient plus, comme si rien n'était construit. Il sourit et crût reconnaître Richard se trémousser maladivement en parlant aux enceintes. Pendant ce temps, Erik attaquait sa pauvre donzelle et Joseph évangélisait une brebis égarée. Ils étaient tous différents l'un de l'autre mais soudés. Ils s'étaient séparés après la fac et se sont retrouvés au fil des années dans des bars, des boîtes, des soirée... Ils ne planifiaient jamais leurs vies, vivaient au jour le jour. A l'image de leur séparation, ils savaient que tout pouvait basculer en une seule seconde, alors pourquoi se fixer des objectifs ? " C'est quand on attend que rien n'arrive " pensa H. Comme le portable...

" - Merde, le portable ? " s'exclama-t-il...



VOUS AVEZ UN NOUVEAU MESSAGE


Il courut, bousculant les danseurs vaudous, les chasseurs de têtes, leurs victimes interchangeables et se jeta sur le comptoir exigeant sa veste jaune. La préposée, choquée de son impolitesse, fouilla dans le portant et lui tendit, avec mépris, le bien demandé. Il sortit le portable, l'écran indiquait " un appel ". Il se rua dans les toilettes pour échapper au bruit ambiant et interrogea la messagerie. Une voix féminine lui rappela qu'il avait un nouveau message reçu aujourd'hui à vingt deux heures trente trois :

" - Bonsoir... C'est moi Mme Céfalù... Nous nous sommes rencontrés hier dans le métro... Aidez moi... Il a recommencé... Je vous en prie... 56 rue Auber... Il l'a refait... Venez vite ! "

La voix de la femme était convulsive, elle pleurait ses mots. Le visage de H s'assombrit. Il regarda autour de lui à la recherche d'une solution. Il dû très vite réajuster ses esprits, car il partait déjà dans des hypothèses : ce qui pouvait se passer chez cette personne, son visage, son environnement, la cause de cet appel, ce que ce " il " avait bien pu recommencer, se fit des films, rédigea des scénarios, se projeta dans une situation puis dans une autre, fit les cent pas, se mordit les lèvres, se gratta la tête,... En résumé : il paniquait. Il sortit des toilettes. " Faut q'j'arrête d'aller aux chiottes, je me retiendrai jusqu'à demain ", pensa-t-il. Il chercha du regard ses amis. Il aperçu Richard qui se volatilisa aussitôt dans une tornade de B.P.M. Il plongea dans la horde. Une telle histoire les aurait hautement intéressé, ils ne devaient pas rater ça. Il vit des troupes, des clans, des big-bandes, des trios, des duos, des solos mais pas sa meute. Et il n'avait pas le temps de continuer son safari. Il sortit. Fait rare à Paris, un taxi passa devant la boîte. H le héla, le véhicule s'arrêta. Il se précipita à l'intérieur en indiquant sa destination et en réclamant un sérieux empressement. Le chauffeur débraya et commença sa course. H souffla de satisfaction : il allait avoir ses réponses.

" - Elle doit être bien cette boîte. J'y conduis souvent de très jolies filles ". Commença le taxi.

Sa voix cassée trancha le silence, H regarda par le rétroviseur la cause de cette question. Il n'en vit que les yeux. Il ne sut trop quoi répondre et préférait laisser la phrase retourner d'où elle venait.

" - La dernière fois, c'était une très jolie femme. Elle avait un papillon dessinée sur son visage. Vous auriez vu ça. " Continua le chauffeur.

C'était donc une mode et non une rencontre due au hasard. Comme toutes les autres modes, il en verrait un modèle, puis un autre et encore un autre. Jusqu'à saturation. Puis la mode mourrait d'elle-même, essoufflée, dégriffée, bradée et supplantée par une autre plus onéreuse ou plus rare. Il était déçu, lui qui croyait avoir vu un papillon, se rendit compte que ce n'était qu'un mouton. Il regarda par la fenêtre, les arbres défilaient les uns après les autres, quelques veilleurs de nuit se promenaient encore seuls, en couple ou en bande, flânant au grès du vent, laissant leurs pas les guider n'importe où, mais toujours devant eux. Les roseaux plantureux, immobiles, incassables attendaient leurs prochains amants d'une heure. H essayait d'imaginer ce qu'il l'attendait, il ne savait même pas pourquoi il y allait. " Comprendre ou supposer ? " S'il n'avançait pas, il figeait le présent. Il se devait d'aller de l'avant pour épancher sa soif de vérité vécue. Il repensait à Ambre, son Ambre, celle qui avait été son absolu, son tout. Ils synthétisaient tellement de relations humaines, qu'ensemble, ils étaient autarciques. Jusqu'à cette nuit où leurs soifs de vérités s'étaient métamorphosées en pulsions. Tout avait changé, par la suite, comme s'ils avaient tout consommés et perdu leurs appétits. Ils n'auraient pas dû aller au bout. Et s'il refaisait la même erreur ? Le portable n'était pas à lui, l'appel au secours ne lui était pas destiné. " La voix de cette femme véhiculait un tel désespoir que j'aurai des remords éternels si je n'agis pas. Je ne serai qu'un lâche. " Il s'assoupit pour se reposer l'esprit, pour faire le vide...

" - Monsieur, Monsieur... On est arrivés... Ca fait dix-neuf euros... "

H se réveilla groggy. Il regarda son interlocuteur, surpris, déconnecté de la réalité. Une bonne dizaine de seconde lui fut nécessaire pour tout remettre en ordre : le bar, les toilettes, le papillon, la boîte et le message...

" - Oui... Oui... Merci Monsieur ! "

Il prit congés en lui tendant un billet de vingt euros et ouvrit la portière. Un vieil immeuble en brique rouge se dressa devant lui. Il regarda la porte grillagée, s'avança vers l'interphone. Il chercha du doigt le nom et appuya sur le bouton correspondant. Un son de trompette accidentée s'échappa de l'interphone et quelques instants après une voix brisa le grésillement.



LANCELOT DU LAC


" - Oui ? "

Même voix tremblante, même timbre oscillant. H se répéta mentalement le message et se trouva, soudainement, ridicule. Comment expliquer le pourquoi de sa visite ? Comment résumer, en une phrase, le fait qu'il avait trouvé le portable dans les toilettes d'un bar et que par un élan chevaleresque, il s'était précipité à la rescousse d'une gente dame ? :

" - Bonsoir Madame... Euh, je m'appelle Achille... J'ai entendu votre appel au secours, car j'ai trouvé le portable... Je suis venu voir si vous alliez bien... "
" - Ange ?
- Ah non... Comme je viens de vous le dire, je m'appelle Achille. J'ai trouvé le portable par terre...
- Qui êtes-vous ? "

H retint un cri d'impatience du type : " Putain ! Mais t'es sourde ? Je viens de te dire que je m'appelai Achille "

" - Madame, je crains fort que vous ne m'ayez compris. Je me prénomme Achille, le propriétaire du téléphone portable l'a égaré et il est maintenant dans ma poche. De ce fait, j'ai entendu votre appel à l'aide. J'ai donc traversé Paris pour m'enquérir de votre état. Mais, manifestement, tout est pour le mieux, donc je vais partir. "

" Veuillez agréer l'expression de mes paroles les plus sincères " pensa-t-il.

-" Attendez ! Montez, Monsieur Achille, troisième à gauche répondit l'interphone. "

Un bruit retentit, l'ouverture se déclencha, H poussa la lourde porte. Le blanc du hall l'aveugla, Il grimpa les escaliers quatre à quatre, en suivant le tapis rouge, et sonna à la porte indiquée. Il entendit des pas s'approcher, les cadenas s'ouvrirent lentement, les uns après les autres. La porte s'ouvrit et la femme apparut. Il en oublia le quiproquo de l'interphone et se contenta de la regarder avec l'air naïf d'une loutre. C'était ce genre de femme à qui on ne peut donner d'âge, respectable, svelte. Elle portait un long peignoir rouge, en soie, brodé de motifs asiatiques, ses cheveux blonds, mouillés, étaient serrés en pointe sur son épaule gauche. Il pouvait sentir le parfum de son savon, de son shampoing comme s'il s'était douché avec elle. Son visage respirait l'inquiétude. Ses yeux noirs, profonds, embrouillés le subjuguèrent littéralement. Des ecchymoses soulignaient le relief de son œil gauche et des hématomes s'étendaient sur ses joues. Ils s'observèrent longuement. Il ne sut dire si elle tremblait de froid ou de peur :

" - Merci d'être venu, dit elle.
- Il y a des appels difficiles à ignorer, Madame.
- Ne restez pas sur le palier. Je vous en prie, entrez. "

Ils marchèrent sur le parquet en bois et débouchèrent dans le salon. Elle lui indiqua de la main le canapé et l'invita à se servir un verre. Il opta pour un whisky. Elle prit congés pour se vêtir plus décemment. Il regarda l'installation audio visuelle complexe, les meubles design, les tableaux contemporains, les sculptures en marbre blanc disséminées autour de la pièce et comprit qu'il avait affaire à une personne aisée... " Mais avec des goûts de chiottes. " Elle revint habillée d'un jean et d'un léger débardeur blanc. Il la regarda se servir un verre. Ses cheveux mouillés ressemblaient maintenant à des brins de paille épars. Elle était légère, dans ses pas, féline, marchait sur du coton, se dandinait sans exagération, sans excès. Quand elle ouvrit la bouteille de vodka, elle ne posa pas entièrement la main autour du goulot, son petit doigt resta à l'écart des autres. Il attendait de voir surgir une griffe. Puis finalement, sa main se mit à trembler et elle peina à soulever le flacon de vodka. Elle se remplit un verre au trois/quart et dut s'y reprendre à trois fois pour remettre le bouchon dans la bouteille. Après sa longue manœuvre, elle commença la dégustation par une rasade qui souffla le verre de son contenu. " La grâce s'évaporent au contact de l'alcool. " pensa H :

" - Donc, vous avez trouvé le portable ?" Dit elle.



EMMUREE


Elle parlait. Il n'allait donc pas se contenter de la regarder se saouler. Il se sentit soulagé :

"- Oui. Et j'aimerai bien le rendre à son propriétaire. Vous le voyez souvent ?
- Non. Je l'ai rencontré hier dans le métro. Il s'appelle Ange, il s'est assis à côté de moi et m'a parlé comme si on se connaissait depuis des années. Nous avons jacassés pendant une vingtaine de station, j'en ai même raté la mienne. Il m'a donné son numéro et m'a invité à l'appeler quand je voulais. C'est ce que j'ai fait.
- C'est le spécialiste des rencontres impromptues. Je vais vous laisser son téléphone, ça vous donnera l'occasion de le revoir.
- Oui, peut-être.
- Mais que vous arrive t il ? Pourquoi cet appel à l'aide ?
- Je ne suis pas certaine que vous ayez envie d'entendre mes problèmes.
- En entendant votre message tout à l'heure, j'ai vraiment paniqué. Si j'ai fait tout ce chemin, c'est justement pour savoir ce qui se passe, Madame.
- C'est une histoire malheureusement trop banale. Une histoire comme il y en a des centaines. Au début, j'étais bien. Puis avec le temps... Non, je vous suis grès de votre diligence mais je ne vais pas m'attarder sur mes ennuis.
- Les marques sur votre visage ? C'est ça que vous appelez " ennuis " ?
- Oui, en fait, je tombe souvent dans les escaliers.
- Et depuis combien de temps vous êtes victime de vertige ?
- Je ne sais pas. Pourquoi compter ?
- Pour ne pas fuir.
- J'ai fuit le Brésil pour trouver une vie meilleure. J'ai laissé derrière moi une famille qui souffre de pauvreté. Il y a un prix à payer.
- Un prix ? Votre vie a un prix ? Je pense plutôt que vous vous laissez bercer par la facilité.
- Vous ne pouvez pas me comprendre.
- Si je résume, vous êtes partis du Brésil pour vivre une vie meilleure. L'homme avec qui vous vivez vous bat mais vous vous sentez bloquée. Vous pensez être obligée de subir ce calvaire car vous ne souffrez pas autant que votre famille. Ai-je compris ?
- Vous voyez... Une histoire banale.
- Qu'attendiez vous d'Ange ?
- Je ne sais pas. Des conseils peut être.
- Mais pourquoi vous ne réagissez pas ? Personne ne pourra vous conseiller tant que vous resterez ici.
- Ne comprendrez-vous donc pas que je l'aime. Il est tout pour moi.
- C'est un amour dépendant de l'aisance qu'il vous apporte. Ce n'est pas lui que vous aimez, c'est cet appartement, cette vie confortable. Au point de supporter ses humeurs.
- Vous êtes décidément trop jeune. "

Il fut contrarié par sa réflexion. Comme si la jeunesse évitait de s'ankyloser de souffrance :

" - Écoutez, puisque je suis trop jeune, je vais aller vieillir ailleurs. Je vous fais perdre votre temps de toute façon, au lieu de vous laisser abattre, vous feriez mieux de lui faire un procès. Je suis désolé de vous parler ainsi, mais ce n'est pas en vous plaignant, en appelant des conseillers improvisés que vous ferez avancer votre situation.
- Vous êtes certain ? Mon mari est partit pour la nuit sur un tournage, il ne rentrera que demain matin.
- Bonne nuit, Madame. Je ne vous suis d'aucun secours.
- Je ne peux vous retenir. N'hésitez pas à revenir me voir, je n'ai pas grand monde à qui parler. Faîtes attention, vos lacets sont défaits. "



MONOLOGUE MUSICAL


H descendit les escaliers, déboula dans la rue et se mit à marcher, en parlant au reflet de ses remords : " J'ai été trop sec avec elle, mais putain j'ai assez de galères comme ça pour écouter celles d'inconnus. Elle n'avait pas besoin d'aide, juste d'une écoute. C'est marrant, elle a fuit son pays et qu'a-t-elle gagné, au fond ? D'autres problèmes. Elle aussi est allé au bout de ses envies, a perdu son appétit et se retrouve maintenant face à des barrières posées par ses propres démotivations. Comme Ambre, qui savait que son amie partirait, c'était l'évidence. Et maintenant, elle était dans la même situation que Mme Cefalù : puiser une nouvelle force. Papa disait que c'est en tombant qu'on apprend à ne plus tomber. Moi aussi, J'ai chuté. J'ai chuté avec Ambre. Finalement, je ne suis pas mieux que cette pauvre femme et je me suis quand même permis de lui donner des conseils. J'ai porté devant elle le masque de l'accomplissement. J'ai simulé la quiétude. Et depuis tout ce temps, j'embaume mon paraître alors que mon être est morcelé, je ne suis qu'un spectateur, qu'un touriste de ma vie, j'erre, je survole sans vouloir me poser, sans jamais construire, par peur. J'aime voir les choses de haut car je les vois mieux. Un atterrissage me rendrait amorphe. Je dois aller au bout du chemin, apprendre continuellement. Mais jusqu'où ? Jusqu'à quand ? Va arriver le moment où je serai fatigué de marcher et je devrai me reposer en regardant les autres avancer. Et, petit à petit, ils prendront de la distance. Putain, non, je ne peux pas les perdre ni vivre sans Ambre près de moi ! Même si je leur interprète le rôle du sage. Être heureux n'est il pas au fond jouer le meilleur rôle ? "

Perdu dans ses pensées, ses pas le conduisirent dans une petite ruelle piétonnière. Il décida de faire progresser son taux d'alcoolémie pour s'embrouiller les idées. Sans regarder l'enseigne, il poussa la porte d'un bar. L'ambiance était diamétralement opposée à celle du " Coco-Loco ". Lumière tamisée, bougie sur chaque table, murs bleus et nappes assorties. Un homme, en costume, semblait collé derrière le piano. Ses mains tournoyaient sur le clavier dans une danse infernale. Il jouait " Comme d'habitude " sans regarder ses doigts, il fermait presque les yeux. H s'assit et admira le poulpe, la musique était présente dans tout le bar, mais lui semblait complètement absent. " A quoi pense un musicien quand il pratique son art ? Seul son instrument le sait, ils fusionnent. L'un devient le prolongement de l'autre. " pensa-t-il. La grâce manuelle de l'interprète l'abasourdit. Chaque note, chaque accord, résonnèrent en lui en faisant fourmiller sa moelle épinière, sa nuque, ses joues. Ses yeux s'humectèrent. Il pleura. Il pleura comme un enfant qui n'avait pas d'autres moyens d'expressions. Il répandit sur son visage les restes d'une vie inachevée, il pleurait son Ambre. Ils s'étaient dis, un jour, que leurs vies ne seraient jamais comme l'acteur de cette chanson. Le pianiste joua une gamme ascendante, s'arrêta, regarda les pédales et alla au bar se désaltérer. Le Duke, relégué en fond sonore, prit la suite. H regarda s'asseoir lourdement le virtuose et se rendit compte que le mutant n'était qu'un homme commun. Sans son piano, il redevenait humain, il n'atteignait aucunes sphères célestes. Délogé de son nuage, il voulut en avoir le cœur net :

" - Bonsoir, Monsieur, excusez moi de vous déranger.
- Si c'est pour me dire que je joue bien ou que vous avez toujours rêvé de jouer du piano, mais que vous n'avez pas le temps ou que vos parents vous ont forcé à en faire. Ca ne m'intéresse pas.
- Non, je voulais juste savoir a quoi vous pensiez lorsque vous jouez ?"



LE BLUES DU PASSE


"- C'est bien la première fois qu'on me pose cette question. A quoi je pensais ? Tout le monde arrive à comprendre le piano mais le pianiste reste insondable. Quel paradoxe !
- Mais le piano n'est qu'un meuble, si vous ne communiez pas avec, si vous n'appliquez pas vos sentiments sur son clavier.
- Ce n'est pas moi qui communie avec lui, c'est vous, ce sont eux : les auditeurs. C'est pour eux que le piano joue, je ne suis que le médiateur. A force de répéter les mêmes morceaux, je les joue en pensant à ce que je vais manger demain. Que croyiez vous ? Que je rêvais d'immensité verdoyante traversée par des licornes flamboyantes ? J'ai besoin de manger aussi, comme vous, comme eux : les auditeurs. Et ce sont eux qui me nourrissent.
- Moi qui pensais qu'un pianiste s'élevait derrière son instrument.
- Enlevez ce filtre rose fluo qui est devant vos yeux. La grande partie des auditeurs n'applaudissent que ce qu'ils comprennent. Sans paroles, la musique est muette.
- Mais vous ne jouez pas de classique, vous ne faîtes pas de concert ?
- Je vous parle de musique et vous me parlez de paradis, de nirvana. J'ai travaillé des années pour pouvoir jouer du Bach. Maintenant, je n'en joue que pour me satisfaire, pour mon propre plaisir, par égoïsme. Seul, avec le grand maître. De toute façon, vous me voyez ici interpréter une partition de Bach ?
- Vous aussi alors, vous êtes adepte de Bach ? C'est vrai que j'aurais du mal à imaginer une de ses œuvres polluées par le bruit des fourchettes et des verres.
- Vous savez, ici, j'ai vu des gens s'insulter pendant que je jouais " hymne à l'amour ". Je suis blasé de la sensation de mes auditeurs, ça m'indiffère du moment qu'ils me laissent un pourboire. J'ai choisi d'être un musicien, donc de souffrir, mon jeune ami.
- L'argent ?
- Il a détruit mes rêves, mes aspirations.
- Mais vous m'avez touché, ce n'est pas là l'essentiel ?
- Vous êtes trop sensible. Vous feriez mieux de régler les problèmes qui jalonnent votre vie au lieu de me parler. Vous perdez votre temps. Je comprends allègrement votre fougue, j'avais à peu près le même dynamisme quand j'ai commencé la musique, je voulais conquérir le monde. Je me suis battu contre des ombres, ne me laissais jamais abattre. Jusqu'au jour où je me suis rendu compte que je ne pouvais pas subvenir à mes besoins. Ce n'est pas la musique qui a écrasé ma vie, c'est l'argent.
- Mais c'est un paramètre inhérent à toute profession.
- La musique n'est pas une profession, mon jeune ami, mais une passion qui doit rester loin des considérations humaines.
- Donc, vous êtes fatigué de vous battre et maintenant vous vous laissez bercer sur les flots de votre pire ennemie. Je ne sais pas comment vous faîtes, mais je n'arriverai pas à vivre en me disant que j'ai perdu une bataille. J'ai effectivement des problèmes, mais je ne me lasserai jamais de me battre contre eux.
- Prenez un verre, je vous le paie, je dois reprendre mon numéro.
- Non, merci, je préfère partir plutôt que de vous entendre jouer votre abandon. Merci.
- Très bien. Bonne nuit mon jeune ami. Et faîtes attention, vos lacets sont défaits. "

Le pianiste repartit à sa tâche, ouvrier du Fordisme musicale, les bras ballants, la tête basse. H fut estomaqué. Lui qui croyait voir un artiste, il ne vit qu'un prisonnier. Lui aussi était allé au bout de ses envies. Sans le savoir, il avait choisi de vivre pour l'argent. Il avait voulu faire une fugue et s'était retrouvé face à un prélude, à une ébauche. La musique a cette faculté de déchaîner les passions, de désenchaîner les hommes. Mais les musiciens ? Même dans l'art, le spectre de la lassitude guette. " Putain, je me suis encore permis de donner des conseils alors que je suis moi-même dans une geôle ", pensa H.



L'INELUCTABLE S'AMMORCE


Le bagnard posa la main sur le côté de son piano à queue, le caressa avec la paume. Un léger sourire rida son visage. " Un jeune con m'a fait la morale ", pensa-t-il. H sortit du bar. En se refermant, la porte laissa filer un courant d'air, d'Aria de Bach, qui le grisa. L'artiste en a eu marre de faire semblant, enfin il allait vivre. H sourit à la nuit et continua sa route. A chaque escale, il s'était découvert un don d'ubiquité. Il s'éloigna du " Papilliano ". Il se dit qu'il avait fait le bon choix en y allant seul, car, depuis qu'ils s'étaient retrouvés, ils ne sortaient qu'en bande. La machine était rodée. Il s'était enfuit l'espace d'une heure et se retrouva face à lui-même. Il avait eu, devant lui, deux exemples des restes de la résignation : des regrets. Pour une fois, il ne jouera plus le sage, ce personnage référentiel aidant, mais se laissant choir. Il équilibrera la balance. C'était la clef d'une vie réussie : l'équilibre. Se battre sagement, être sage dans la bataille. Son hibernation avait assez durée. Ambre qui se camouflait. Ambre qui l'intimidait, l'effrayait. Dès qu'elle haussait le ton, il se carapatait. Il avait peur de son propre amour. Ce soir, il ne sera pas H, il sera Achille et elle n'aura pas d'autres solutions qu'affronter. Il prit un taxi.
Ils étaient tous là, discutant à l 'entrée de la boîte. Une fois de plus, tous réunis :

" - T'étais où ? On t'a cherché partout, gland ? Hurla Richard.
- Quelque part entre la terre et l'enfer, répondit H, je n'ai pas envie d'en parler.
- Quoi ? T'as fais un bad ?
- Voilà, c'est çà, un bad.
- Ah, j'te jure. T'es vraiment une chochotte parfois.
- Lâche-le, s'exclama Ambre. Il a dit qu'il n'avait pas envie d'en parler.
- Bon, H, on va à la free, dit Richard.
- Non, merci !
- T'as mieux à nous proposer ? Demanda Joseph.
- Non, j'ai rien à vous proposer. Je ne viens pas, j'ai juste besoin de me reposer. "

Ambre s'approcha de lui :

" - Ca va ? T'es vraiment parti en sucette ? Lui demanda-t-elle.
- J'aimerais te parler, j'ai des choses à te dire.
- Viens, on parlera à la free.
- Non, j'ai besoin de te voir isolés. "

H la regarda, les yeux embués, les sourcils froncés. Elle comprit immédiatement qu'il avait de sérieux problèmes. Il l'avait écouté, elle lui rendrait la pareille :

" - Écoutez les gars, je crois que je ne vais pas venir non plus.
- Oh ! Les croûtons. J'y crois pas.
- Vous pouvez nous déposez quelque part ? Demanda H.
- Où ? Vous allez dans une autre soirée ? Rétorqua Richard.
- Non, on va... Chez moi ? Interrogea H en regardant son amie.
- Pourquoi pas, accepta-t-elle."

Dans la voiture, hard-core à fond, H regarda par la vitre fumée les arbres qui défilaient les uns après les autres. Éternelle répétition. Richard, déjà, sur orbite se trémoussait d'avance d'excitation à l'idée d'atteindre l'hyper-espace. Couverte par les B.P.M., Ambre s'approcha de l'oreille de son hôte nocturne :

" - Qu'est ce qu'y a ?
- Parfois on est confrontés à des situations étranges. C'est la nuit de notre inventaire, Ambre.
- Quoi ? Qu'est-ce tu racontes ?
- Je sais que ce n'est pas le moment pour toi, mais si je ne le fais pas ce soir, je ne le ferais jamais.
- Quoi ? Mais craches là, ta pastille.
- Il faut que l'on reparle de cette nuit. Celle que tu t'obstines à oublier. Celle où nous nous sommes aimés."


Retour à la page d'accueil

Retour au Site Portail