Nous sommes le 1er Décembre 2003. Ses talons à aiguilles résonnent dans la pénombre de la rue déserte en ce début de soirée. Je suis au volant de ma voiture. Mes yeux parviennent enfin à distinguer la silhouette de la mystérieuse inconnue que j'attends depuis quelques instants. De moi, elle ne connaît que le modèle et la couleur de ma voiture : R 5, rouge bordeaux. Mes doigts sont moites à cause de mon anxiété qui grandit à mesure que ses pas se rapprochent.
Je m'appelle Rémi, j'ai 25 ans, je suis au chômage et sans copine. Je suis puceau de surcroît. Je vis chez ma mère. Rien ne m'intéresse vraiment. La vie parfaite d'un raté pourrait on dire.
Il y a deux jours, j'ai rencontré une fille sur le Net. Rencontré est un bien grand mot car nous avons à peine parlé, juste le temps de convenir d'une date et d'un lieu de rendez vous.
La voilà, elle est désormais dans mon angle de vue, un lampadaire lointain l'éclaire et me permet de mieux la distinguer. Elle est plus grande que moi, cheveux blonds et ondulés, bien en chair. Elle porte un jean qui lui moule les formes, sa veste beige laisse entrevoir un t-shirt blanc. Elle se penche vers moi, attend un signe d'acquiescement, que je lui donne sans attendre, puis ouvre la portière et la referme. Elle ne me dit rien. Je n'ose pas engager la conversation. Mes lèvres sont paralysées. Je la regarde un long moment, ses yeux sont dans le vague. Je me décide alors à mettre le contact. Je ne sais pas où aller, rien n'est prévu. Je m'engage sur la rocade, la route est assez longue et les possibilités diverses. Soudain, elle se décide enfin à articuler quelques mots. " Arrêt-toi à la prochaine aire de repos ", me lance-t-elle.
Il fait nuit noire désormais. Je ne suis pas très rassuré. Mes bras commencent à trembloter. Elle veut sûrement faire l'amour avec moi.
L'aire de repos est annoncée, la sortie se rapproche, puis s'éloigne. Je n'ai pas pu m'y engager, par manque de courage certainement. Ma passagère me regarde, fait mine de ne pas comprendre ma lâcheté, puis détourne à nouveau le regard.
Je continue à rouler sur la rocade. Je jette un œil à ma jauge d'essence. J'ai encore oublié de faire le plein avant de partir. Je me décide alors à ramener l'inconnue à notre lieu de rendez vous.
Une fois arrivé, je me gare en double file et coupe le moteur. Ses yeux se posent sur moi. Elle ouvre la bouche, puis la referme, sans avoir prononcer le moindre mot. Je la regarde avec intensité et lui fait finalement signe de sortir de la voiture. Dans le silence le plus total, elle s'extrait alors de l'habitacle et commence à marcher dans la rue glacée. Les lampadaires ont été éteints, peut être une coupure électrique générale, car dans aucun des foyers la lumière ne semble briller. Mes phares percent la pénombre. Elle marche depuis quelques secondes quand, poussé par un instinct animal, je me décide à la rejoindre. Je lui saisis le bras, elle ne résiste pas, je la plaque contre une voiture et commence à la toucher de mes mains maladroites. Elle a fermé les yeux. Je suis excité. Je dégrafe son pantalon et j'ouvre ma braguette.
Un quart d'heure plus tard j'ai regagné ma voiture. Alors qu'elle est encore en train de se rhabiller, je file le plus rapidement possible de ce lieu sombre et anonyme. Je regagne rapidement les boulevards, les lumières de la ville me font face à nouveau. Peu importe ce que je viens de faire, je ne reverrai plus jamais cette fille.
Il est 22 heures. Me voila enfin revenu chez ma mère. Elle est au salon, sûrement en train de regarder un "reality show". Je me gare, cherche mes clefs que j'ai encore oubliées. Je suis obligé de sonner à la porte. En m'ouvrant, ma mère me demande comment s'est passé ma soirée. Je marmonne quelques mots inintelligibles et cours me réfugier dans ma chambre, où je m'allonge sur le lit sans même allumer les lumières.
Il est une heure de l'après midi quand je me réveille. Je suis excité. Je me masturbe en regardant une vidéo porno que j'ai téléchargée la veille. La fille de la vidéo n'est pas mal, son plaisir est vraisemblable.
J'essaie de m'habiller un peu, tout en jetant de brefs coups d'œil au journal télévisé. Une image m'interpelle soudain. C'est la photo de l'inconnue d'hier soir. Intrigué, je monte le son. " Amadine, 28 ans a été retrouvée morte hier soir, rue des E. Elle était étudiante en troisième année à l'école de commerce de Paris et venait de terminer un stage dans les vins dans la région de Bordeaux. Une enquête est en cours. "
Je compris, immédiatement, que ma vie sans relief va changer dans quelques jours et que plus jamais rien ne sera comme avant. Que dois-je faire ? Dois-me aller à la police et déclarer que je connais la victime, au risque d'être inculpé ? Il faut que j'aille au commissariat, même si je n'ai rien commis, ils finiront par remonter jusqu'à moi : les échanges sur le Net, les traces de sperme, peut être même un promeneur de chien nous a-t-il vu pendant nos ébats sexuels.
Je ne dois pas perdre de temps. J'enfile un pantalon de jogging et un survêtement. Je me faufile hors de la maison sans même m'être rasé, ni lavé. En quelques minutes, je parviens au commissariat de police du coin. Je me sens un peu idiot face à ces deux policiers qui me regardent avec des yeux étonnés tandis que je tente de formuler, dans ma tête, ce que je pourrais bien leur dire. Je suis nerveux, je tourne en rond sur moi-même. Je me lance enfin :
"Euh... Je m'excuse, mais je crois que... Euh, comment dire, il me semble que vous savez la jeune fille... Enfin celle dont on parle au journal télévisé, euh... Il est possible que enfin... Comment dire... Je la connais... Non je ne la connais pas vraiment mais... J'étais avec elle hier soir."
Les deux agents me regardent avec des yeux qui reflètent l'étonnement et la surprise, avec sûrement un soupçon de peur. Ils n'ont probablement jamais vu un potentiel suspect débarquer dans ce commissariat. L'un d'eux se décide alors à téléphoner à ses supérieurs. Je comprends, d'après les bribes que je parviens à saisir, que le coupable a déjà été arrêté. Cela me provoque un soupir de soulagement. Le coupable a avoué les faits. Des indices ont été trouvés qui l'inculpent sans aucun doute possible. Le policier me regarde d'un air hagard. Il ne me croit pas et me prend sûrement pour un homme qui désire faire la première page des magazines à scandale. On me demande alors de regagner mon domicile rapidement sans faire d'autres histoires.
Je commence alors à élever la voix dans le commissariat. J'ai pourtant eu des relations sexuelles avec la victime. J'étais avec elle ! Je la connais, vous dis-je !
L'agent de police me demande alors de lui donner mon nom, ainsi qu'un numéro de téléphone et une adresse où l'on peut me joindre. Je dois me calmer, oui me calmer, reprendre mes esprits. Je m'assois. La tête me tourne. Ma vision se trouble. Se calmer, se calmer pour reprendre ses esprits.
Quand j'ouvre les yeux à nouveau, je suis entouré d'appareils médicaux dans une chambre blanche à l'odeur étrange. Ma mère est à mes cotés et se précipite vers moi dès que je commence à bouger. Une femme en blouse blanche est là également. Ce doit être une infirmière. Quelques minutes plus tard, on m'explique que nous sommes le 4 Décembre. Cela fait trois jours que je suis dans un sommeil profond. J'ai eu un accident de voiture. Je ne comprends pas. Je commence à parler du commissariat, de la victime, de mon rendez-vous. Ma mère m'affirme que rien de tout cela ne m'est jamais arrivé. J'ai dû rêver ces événements pendant mon sommeil. "l'infirmière !" Me glisse-t-elle à l'oreille.
Non c'est impossible, je ne la crois pas. Je me souviens des traits de la jeune fille clairement. Non, cela a forcément dû se produire.
Aujourd'hui, alors que je finis d'écrire ces lignes, nous sommes le 5 février 2004. Depuis ma sortie de l'hôpital ma vie a changé, mais n'est pas devenue plus passionnante. Je suis désormais caissier dans une chaîne de supermarché. J'ai pris mon propre studio dans une HLM en banlieue. J'ai eu plusieurs aventures sexuelles d'un soir. J'ai aussi passé plusieurs mois à rechercher, dans les archives, la moindre mention de cette jeune fille. Même mon PC semble ne pas avoir gardé de trace de cette inconnue. Je n'ai rien trouvé. J'ai cru en devenir fou. Alors j'ai fini par me résigner. Peut être après tout ai-je rêvé tout cela. Ou alors est-ce ce que l'on a voulu me faire croire.