La libre littérature française d'Amérique




MA VIE, MA PRISON


FLORENCE



9 Mars 2004

Il est 20 heures 36, je viens de rentrer de mon travail. J'ai besoin d'écrire pour me confier et mettre au clair ma vie. Ensuite tout ira mieux, sûrement.
Je m'appelle Martin. Je n'ai pas vraiment d'amis, tout au plus quelques connaissances de travail que je n'amène jamais à la maison. Je n'ai jamais connu mon père. Quant à ma mère, ma mère je ne veux jamais en entendre parler ! Ne prononcez jamais son nom en ma présence ! C'est une débauchée !
J'ai 26 ans et suis fonctionnaire dans les impôts. Je vis seul dans un studio meublé de la rue des Augustins, à Bordeaux. Je gagne bien ma vie. Je pourrais me permettre d'emménager dans un appartement plus grand mais je suis seul. Aussi, la solitude étant suffisamment pesante dans mes 35 mètres carrés, je ne préfère pas me hasarder dans un plus grand logis. Je n'ai pas de copines régulières. Je vais de temps en temps aux putes sur les quais ou sur les boulevards. Ca passe une soirée et puis ça me soulage.
Il y a trois jours de cela, j'ai rencontré une jeune femme à la boulangerie de la place Saint Pierre. Revêtu d'un long manteau noir déchiré aux poches, je descends les escaliers et cours jusqu'à la boulangerie en essayant de passer aux travers des gouttes de pluie. Je paie mon pain et au moment de ressortir je me heurte à une créature des plus magnifiques. Je me souviendrai toujours des vêtements de cette jeune femme. Ils dégagent une odeur de fleurs fraîches. Elle porte une jupe de soie mauve qui bat au grès du vent. Son imperméable entrouvert présente, à mon regard, un décolleté profond dans lequel mon regard se perd un instant. Des perles de pluie se reflètent dans ses longs cheveux bruns. Cette rencontre ne dura que quelques secondes. J'ai dû faire une impression des plus désastreuses à cette délicate créature. Mes cheveux étaient hirsutes et la pluie leur donnait un aspect gras et crasseux. Quant à mon manteau, il se rapprochait plus de celui d'un sans abri que de celui d'un fonctionnaire des impôts.
Depuis ce jour, son visage me hante. Je m'imagine la croiser à nouveau à chaque instant. Je vais de faux espoirs en joies déçues. Ma timidité m'empêche d'aller trouver la boulangère pour tenter d'obtenir quelques informations sur ce visage envoûtant. Je vais tous les soirs m'asseoir sur le banc, en face de la boulangerie, dans l'espoir dérisoire de la retrouver. Même hier, alors qu'il pleuvait, je suis resté plus d'une heure à l'attendre en fixant la porte de la boulangerie. Je crois d'ailleurs que la boulangère a eu peur à force de me voir regarder en sa direction. Elle a appelé son mari qui m'a lancé un regard inquisiteur. Je n'ai pas bougé. Je suis restée là, à regarder dans le vague, et à me replonger dans les souvenirs de cette jeune femme entrevue.
Aujourd'hui, je suis rentré plus tard que prévu de mon travail. Mon supérieur hiérarchique a insisté pour que je fasse une heure supplémentaire. J'ai voulu lui faire comprendre que j'avais mieux à faire et n'avais nul besoin de cet argent, mais rien n'y a fait. J'ai dû continuer à remplir les papiers qu'il me tendait. S'il recommence ainsi, j'arriverai en retard au travail le lendemain, il finira bien par comprendre que je suis un homme occupé. Il pense que, comme je suis célibataire, je m'ennuie chez moi et peux donc rester plus longtemps pour exécuter ses volontés suprêmes. Mais non, Monsieur, ai-je envie de lui crier, je suis un homme qui cherche une jeune femme moi ! Peut-être mon inconnue est-elle retournée a la boulangerie et l'ai-je manquée à cause de cet homme ingrat.
Ce soir, je suis donc nerveux. De plus, je suis convaincu que la jeune femme est retournée à la boulangerie en mon absence. Le destin s'acharne contre moi, mais j'en viendrai à bout. Ce n'est pas un haut fonctionnaire qui m'empêchera de la retrouver. Mes mains en viennent à trembler sous le coup de la colère.
Je n'ai encore rien mangé de la soirée. Je n'ai pas faim. Je suis trop anxieux pour cela. Je vais me coucher immédiatement. J'aviserai demain.


10 Mars 2004

Il est tard. Je suis malade.
Un mal de tête m'a saisi ce matin, alors que je m'apprêtais à partir travailler. J'ai cru que j'aller trépasser à chaque seconde au bureau. Et remplir des papiers toute la journée cela n'a pas arrangé les choses. Ces formulaires, que je devais contrôler, dégagent une odeur qui vous prend à la gorge et ne vous lâche plus ! J'en ai d'ailleurs fait la remarque à mon chef de service. J'ai dévalé dans son bureau sans prévenir. Je n'ai même pas frappé. Il ne frappe pas, lui, quand il entre dans le bureau des fonctionnaires de la basse classe, comme il nous surnomme. Je l'ai trouvé au téléphone. Il devait sûrement parler avec sa maîtresse. C'est un homme à femmes, cela se voit à sa démarche et à son allure. Il m'a dévisagé et m'a demandé de me retirer et de patienter dehors. J'ai fait mine de ne pas entendre. Il me doit le respect ! Moi, je ne lui dois rien. C'est grâce à nous, les fonctionnaires de basse classe, qu'il peut être le chef. Si nous n'existions pas, de qui serait-il donc le chef ? Je lui ai fait part de mes plaintes au sujet du papier. Il a acquiescé. Il a compris qu'il me devait le respect. Je suis sorti de son bureau comme j'en étais rentré : à grand renfort de claquement de portes. C'est ainsi que les chefs font, c'est ainsi que je fais !
Je me sentais tellement mal en rentrant que je me suis allongé immédiatement. J'ai dû m'assoupir plus d'un instant car, à mon réveil, il était plus de 20 heures, l'heure de mon rendez-vous potentiel avec l'inconnue était donc passé.
C'est encore la faute de mon chef de service. Je le retiens celui-la. Il est sûrement amoureux de cette femme. J'en suis même persuadé. Non, amoureux, il ne peut pas l'être. C'est un homme qui ne connaît pas les sentiments. Il ne voit que l'attirance de la chair contre la chair. Moi je suis l'homme qu'il lui faut.
Demain je n'irai pas travailler. Je l'attendrai.


11 Mars 2004

Je me suis réveillé à sept heures du matin. A huit heures, heure de l'ouverture, j'étais devant la boulangerie. Je me suis assis sur mon banc habituel et j'ai attendu. Je me sens un peu nerveux, car je sais que c'est ce jour-là qu'elle va revenir. Je ne tiens plus en place : assis, debout, assis, debout. Je tourne sans cesse autour du banc. Je tripote mes mains. Elles courent sans cesse sur mes cheveux. Un bouquet, oui un bouquet de fleurs, voilà ce que je dois acheter pour le lui offrir quand elle entrera en scène. Il y a un fleuriste dans ma rue. J'y cours, je dois faire vite. Je me précipite dans la boutique. Des roses ? Oui c'est ce que les femmes aiment me conseille l'employée. De quelle couleur ? Quel nombre ? Je veux juste des roses et vite ! L'employée panique face à mon énervement. Je ne peux plus attendre. J'empoigne le premier bouquet confectionné que ma main rencontre. Je laisse un billet de 50 euros sur le comptoir, cela devrait bien suffire.
Je suis de retour à mon poste de vigie. Rien. Aucun client n'entre, ni ne sort. C'est une nouvelle employée qui est dans la boulangerie. Elle est d'un fade. Sa tenue dénote un manque de goût.
Le bouquet est humide. De fines goûtes tombent sur mon trois quart et mon pantalon de velours gris. Quelle idiote cette fleuriste ! A quoi vais-je donc ressembler quand mon inconnue sera là ? Elle est sûrement amoureuse de moi cette fleuriste. Elle doit être jalouse de mon inconnue.
Midi et toujours personne. Cela fait quatre heures que j'attends. La place s'est animée. Des individus d'une grande bassesse sont entrés dans la boulangerie, mais mon inconnue n'est toujours pas venue. Suis-je bête ! Elle travaille, elle est trop occupée pour venir en journée. C'est une femme ambitieuse. Cela se voit à la façon dont elle se tient en public. Cela ne me sert à rien d'attendre plus longtemps. Je reviendrai la chercher dans la soirée.
Je rentre chez moi. Je dois manger quelque chose. Il ne faudrait pas que je m'évanouisse en la voyant. Un alcool fort me détendra sûrement. Et puis si je suis un peu éméché lorsque nous nous retrouverons, je serai moins timide, cela détendra l'atmosphère. Manger, boire, se tenir prêt pour le grand moment. Dormir, Mal à la tête...
Les cloches de la place Saint Pierre sonnent. Mon Dieu, quelle heure est-il ? Où est donc passée ma montre ? Je ne la trouve plus. La pendule est arrêtée. Il faut que je sache l'heure et de suite ! Mais quand ces cloches vont-elles épargner mes tympans ? Je n'en peux plus de leur bruit assourdissant. J'ai mal à la tête, vous comprenez ? Je veux du silence, le silence complet. Ma tête bourdonne. Je vais finir les dernières gouttes de ma bouteille de Gin. Arrêtez de crier ! Laissez moi en paix ! Je dois y aller. Sortir de suite, aller la rejoindre. Boire, dormir, mal à la tête.


14 Mars 2004

Je n'ai pas eu le temps de décrire mes faits et gestes de ces derniers jours. Je suis occupé. Je ne vais plus au travail. Je n'ai même pas appelé mon bureau. Ils ne le méritent pas. Un chef ne prévient jamais. Il décide pour lui et pour les autres. Il est grand temps que je fasse ressortir ma vraie nature.
Mon chef de service possède physiquement mon inconnue, j'en suis désormais persuadé. Je l'ai aperçu en ville en compagnie d'une jeune femme. Cette jeune femme est mon inconnue. Je ne l'ai vue que de loin mais je sais que c'est elle. Il lui a empoigné la main. Il veut la dominer comme il cherche tous à nous dominer. Il ne sait pas que moi, Martin, je suis né pour être chef, pour être le maître de tout son monde. Mon inconnue sera heureuse avec moi.
Aujourd'hui, je ne suis pas allé attendre mon inconnue. Je sais désormais qu'elle est prisonnière de mon chef de service. Je me suis levé à midi. Je ne me suis pas lavé. Je n'ai pas mangé de la journée. Un homme tel que moi ne s'arrête pas à ses besoins animaux. De toute façon je n'ai plus de temps pour cela. Je suis sorti à deux heures ni rasé et à peine habillé. J'ai acheté dix huit cartes de la région, chez le libraire de la place du Parlement. Il m'a demandé si je comptais partir en vacances. En vacances ? Lui ai-je répliqué, j'ai bien autre chose à faire moi. Je suis un chef. Je dois tout dominer. Il a eu peur, je crois. Cela est bon signe. Un chef inspire peur et respect.
J'ai passé la soirée à parcourir les cartes. Je dois faire corps avec elles, c'est seulement ainsi que je me rapprocherai de mon inconnue. Elles tapissent mon studio. Les murs en sont couverts. Une carte, une inconnue. Je dois m'imprégner de leur présence pour augmenter mon efficacité. Je dois continuer à me rapprocher d'elles durant mon sommeil. Elle. Elles. Quelle différence ? Elles ne font qu'un. Je ne dois penser qu'à elles. Elle doit devenir le but de ma vie.
J'ai mal à la tête. Ma migraine me reprend. Le monde tourne. Boire. Il est tard. Où aller ? Je n'en sais rien. Sortir. Oui je vais aller dehors et je trouverai quelque chose. Je serai près d'elle ainsi. Bourdonnement. Boire à tout prix. Dormir.


17 Mars 2004

Mon travail a appelé. C'était mon chef de service. C'est moi qu'elle aime lui ai-je crié, alors qu'il me demandait des explications sur mes absences répétées. Il a fait mine de ne pas comprendre et a laissé entendre que j'étais fou. C'est lui le fou ! Je lui ai raccroché au nez. C'est moi le chef et c'est à moi qu'il doit obéir. Il doit payer.
Il est tard.
Je ne peux plus écrire. Mes mains tremblent. Le bourdonnement a repris dans ma tête. Les cloches résonnent à nouveau. Taisez-vous ! Laissez moi vivre en paix ! Je suis le chef, je vous ordonne de vous taire. Je suis en sueur. Il faut que je sorte. Aller voir mon chef de service. Boire. Dormir.


18 Mars 2004

Je me suis infiltré chez mon chef de service la nuit dernière. Il ne la touchera plus. Elle m'appartient désormais.
Le silence est revenu. Le bourdonnement a cessé. Rien à dire. Rien à faire. Rien à penser sauf à oublier. Oublier tout et se perdre à nouveau.

Adieu. Je vais la rejoindre.


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