site portail : http://www.caloucaera.net 22/10/2006



SOUVENIRS D’UN RESCAPE
DE LA MER.



Djamal LAOUNODJI



La nuit tumultueuse referme ses voiles sur mes lourdes paupières. Le passé, jamais si loin, resurgit, déchirant dans mes songes. Je le sens qui me poursuit, m’effleure, écorche ma quiétude et résiste à mon désir d’oubli. Au fil du temps, je ne suis devenu que l’ombre de ce désespoir qui traîne sur moi et corrompt la vitalité de mes forces. Et je sais que jamais je n’aurais la quiétude, que jamais, mon horizon travestit par la douleur ne retrouvera le bonheur évaporé avec l’amertume et les brides de regret. Car je me rappelle chaque jour. Toujours. Et je vois, impuissant, mes espoirs s’effondrent dangereusement dans l’abîme du silence où tombent tous les damnés de la terre. Qui pourrait me sauver et me donner goût à cette vie pâle, ignoble et sans attrait ? Personne. Je continue à croire que jamais je n’aurai la paix ici-bas. Jamais...

Seul, loin du bruit harassant de la ville, je voulais pourtant recomposer les morceaux épars de ma vie, calmer la douleur qui agite mon cœur, et oublier. Je voulais me plonger dans le temps, noyer ce souvenir qui me hante. Mais comment oublier ces blessures encore béantes, ces humiliations encore vives, ces horreurs subies, cette tragédie vécue ? Pourtant ce jour-là, avec les autres, nous n’étions que de braves hommes, que d’honnêtes gens. Pas des trafiquants, pas des fossoyeurs, pas des brigands comme nous avions été traités. Nous sommes les oubliés du système et notre seul rêve, en bravant les vagues, était de fuir la misère ambiante et parvenir, par la force de nos muscles, à rejoindre l’autre rive qui avait toujours flatté nos rêves. Le risque était, certes, énorme. Mais qui ne risquerait sa vie, quand il n’a connu que tourments, que déceptions et que frustration, que déchirures ? À force de trop fuir, nous voilà, avec nos rêves, avec nos illusions péris dans cette mer inhospitalière. Qui pourrait comprendre ces choses vues, ces épreuves endurées, ce drame vécu dans la profondeur de notre chair ? Qui ? Personne ! Même les mots, les plus justes, les plus expressifs perdent leur vitalité, leur force et leur constance et travestissent les réalités de la mer, celles qu’on ne peut jamais voir en restant à contempler les charmes du rivage.

Je me rappelle... Le drame de la mer qui bouge... Les vagues en délire qui nous bousculent... Le bruit des tempêtes qui nous flagellent... L’odeur âcre des cadavres qui nous écœure... Les corps putréfiés qui puent, empestent parmi nous. Le souvenir resurgit dans ma mémoire épuisée, retentit dans mes sommeils de rescapé. Quand j’y pense encore, quand je revois encore cet horizon toujours obscur qui ne présage aucune issue, aucune perspective, je pense que, comme les autres frères, j’aurai dû mourir dignement, j’aurai dû ne plus revenir errer sur cette terre en proie aux fauves. J’aurai dû, le premier, plonger dans les vagues que de m’accrocher à ce morceau de vie inutile, qui me condamne et m’expose à la précarité. Car de toutes les façons, ceux qui quittent les faubourgs poussiéreux, ceux qui embarquent dans les pirogues pour braver les profondeurs des eaux, ce n’est jamais par lâcheté, ce n’est jamais faute d’avoir essayé de lutter farouchement pour s’arracher au cercle impitoyable de la misère. Il faut entendre leur cœur innocent. Il faut écouter leur âme si pure. Leur cœur inconsolable, fulmine de rêve et d’espoir. Il faut leur donner leur chance, entendre leur détresse, écouter battre leur frayeur. Mais cette terre encore, m’outrage, me frappe, m’enlaidit dans mon espoir de vivre, m’empoigne dans mon désir brûlant de sauver ce qui me reste dans cette vie. J’aurai dû partir. Partir sans escale, sans futur, sans rêve. Partir, les yeux fermés et survivre ou périr... Vivre ou mourir. De toutes les façons ici, avant l’heure, je suis déjà crucifié, pendu, le corps offert aux charognes. Je suis mort dans l’âme, avant d’être brûlé dans mon être...

Ce silence caverneux autour de moi et ce vide languissant m’effraient, me tourmentent. Je me rappelle... Ce jour infernal où jamais la mort n’avait été si proche de nous. Je me rappelle... Les cris de détresse. Les appels au secours jamais entendus. Les corps qui s’écroulent, emportés par les eaux de l’estuaire. Les âmes déchues qui partent, tombent dans l’abîme profond. Le rivage qui s’éloigne, s’enfonce, se perd dans les nuées. Le rêve d’Espagne qui se meurt, agonise dans les vagues. Et Ceuta, Ceuta, Ceuta qui hantait tous les esprits, s’égarait, à mesure que nous avancions, et n’avait jamais dévoilé son image si mystérieuse. Le maître d’équipage, visiblement aussi effrayé que nous malgré ses dix ans dans le métier, essayait de rassurer, de calmer avec des mots qui trahissaient sa profonde crainte. Les ténèbres étaient profondes. L’obscurité effroyable du couchant nous effarait. Notre pirogue, en plein déséquilibre dans les profondeurs des eaux, suivait invariablement une course dangereuse qui allait nous conduire à notre perte. Nous étions tous conscients de l’ampleur du danger et que malgré nos cris de détresse qui déchirent l’immense étendue de mer, nous allions périr. Les cris, les pleurs étaient inutiles. En ces moments de doute et d’incertitude, l’instinct de survie, dans un élan collectif, nous redonnait l’espoir. L’espoir de voir apparaître un bout de terre perdu aux larges.

La vue devant nous était imprenable, l’horizon impénétrable s’étendait infiniment à mesure que notre barque fissurait les obstacles dressés par la mer. Les vagues nous frappaient sur les flancs. Nous avancions vers une escale qu’on ne maîtrisait plus, vers une chute dont l’issue ne pouvait que nous être fatale. Le vent était âpre et humide. L’eau salée remontait et redescendait. La peur se lisait dans nos regards affamés et brouillait notre visibilité. Dix jours d’errance et d’incertitude dans les profondeurs d’une mer en délire qui s’acharne sur nous, sur nos misérables vies et sur nos os rongés par la faim et le dénuement. Nous étions tous épuisés et ruinés par la soif. Nos corps en vain tentèrent de lutter, de défier la tournure de ce destin impardonnable. Quelle horreur ! Dieu, absent du drame, distrait par autre chose, n’avait pas pu voir autant d’hommes, mus par leur seul rêve d’atteindre la lumière, périr brutalement dans ces vagues cruelles et impardonnables. Au contraire, Dieu par son indolence, par son inertie et sa passivité, a participé à notre drame. Je n’avais pas su que là-bas, dans le piège des vagues, il n’y avait ni Dieu, ni Diable. Il faut tenter de survire ou périr.

Je savais donc que nos prières de circonstance, nos larmes inépuisables, nos cris mêlés à la fureur de l’océan, ne pouvaient nous délivrer du drame et nous éviter le naufrage. Nous étions pris dans un inévitable étau, entre les vagues et les tempêtes. Nous allions tous périr, un à un peut-être, mais périr de toutes les façons. La mort était si proche de nous, dans ces marrées montantes ; elle était parmi nous et nous déversait toute sa fougue sur nos visages épuisés par ce long périple. Jamais la mer n’avait été aussi dangereuse et inconsolable. Dans la tourmente des derniers instants, une seule image me revenait en tête : celle de ma mère. Je pensais à cette brave femme qui s’est donnée du mal pour m’emmener à la vie, qui a dû se battre toute sa vie pour me m’élever dans la dignité jusqu’à ce qu’un soir elle rendit l’âme, me laissant seul à affronter les affres de la vie. J’étais encore enfant, mais je me souviens. Les larmes coulent sur mon front vieilli par l’épreuve. Ici au milieu de ces vagues rebelles qui ne cessent de nous pousser et nous détourner du rivage, qui d’entre nous pourrait encore survire ? Nous allons périr ici, dans le silence le plus effroyable, et passer ainsi à côté de notre rêve. Le rêve d’atteindre l’autre rive, de nous retrouver du bon côté. Certains rêves si purs, si légitimes, si innocents, là-bas, mêlés aux tempêtes, virent en un terrible cauchemar infernal. Et ce jour-là, Dieu seul sait quel cauchemar, nous avions dû braver. Adossé dans un coin de la pirogue, au milieu de deux masses de chair, je savais que le destin était irréversible. L’heure si proche. Je fis ma dernière prière. Verset après verset, j’attendais, impuissant, épuisé. J’attendais la mort. Jamais je n’avais cru que j’allais miraculeusement survivre. Pourtant j’aurais aimé périr. Ne plus endurer, ne plus souffrir, ne plus s’alarmer. Seigneur, quelle force me faudrait-il encore pour tenter de survivre dans cette vie infernale ?

Je reste. J’attends. J’espère. Un jour, je sais, je sortirai de ce faubourg...




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