La libre littérature française d'Amérique




Juin :
La tendresse de Jimmy


Tiré du recueil " Partitions de Vie "


Denis NERINCX


Peut-être la peur de la mort n'est-elle que
Le souvenir de la peur de naître.

Iouri Olecka - Pas un jour sans une ligne



Jimmy est un éternel rêveur. Homme vivant la crise de la quarantaine, il est seul, toujours seul. Un soir de cafard, il plonge, surfe sur des sites d'annonces de rencontre entre homme. Non pas qu'il soit homosexuel, mais il a envie de connaître l'amour et la tendresse au masculin, si toutefois elle existe.
Il se souvient de ses quelques expériences au pensionnat, c'étaient plutôt des jeux de touche-touche qu'autre chose. C'était l'époque de la découverte de l'autre, des garçons plus âgés qui pouvaient lui apprendre certaines choses et, surtout, ils pouvaient lui passer des livres où l'on montrait tout, sans rien cacher.
Il a peur, Jimmy de découvrir l'autre, l'homme en amour. En même temps il se sent attiré par le même sexe, mais ne sait pas comment l'aborder. Il lui faut se trouver une stratégie efficace qui lui permettra de surmonter sa timidité et lui donner l'envie d'aller jusqu'au bout de l'action.
Il se pose un tas de questions très personnelles. Est-il prêt à offrir son mignon petit fessier à un inconnu ? Se sent-il prêt à se dévêtir complètement devant un habitué ? Que lui fera-t-il ? Quel effet cela fait de faire l'amour à un homme ?
Comment ça va se dérouler ? Vaut-il mieux établir un scénario d'avance ou laisser l'autre le guider ? Sur qui peut-il tomber aussi ? Et les M.S.T. ?
Le fait de surfer sur des sites d'homos l'excite profondément. Il va sur un chat spécialisé en ce domaine et lit attentivement les annonces des participants. Il se pose encore quelques réflexions et puis se décide à participer activement. Internet est facile pour ce genre de phantasme. L'anonymat y est presque garanti, quoique, il reste toujours des traces quelque part.
Il se choisit un pseudo et une description : lapin bleu - H 40-180-75 top cherche bottom. Les appels ne se font pas attendre. Il ne lui reste plus qu'à répondre et choisir.
- Salut. Tes stats complètes stp ?
- Salut, tu reçois ? Quelle région ?
- T'es libre now ?
- Stats + pic ?
- Pic ?
- SM ? Gore ? Slut ?
- Tap tap lapin ?
Jimmy est un peu affolé par les messages qui lui parviennent de tous ces mecs qui l'abordent. Il ne sait pas ce que veulent dire tous ces mots et expressions, stats, pic, tu reçois ? Que doit-il recevoir ? Il reçoit un message pourtant moins cabalistique que les autres et, certes, encourageant.
- Salut. Je vois que tu es un débutant. Je ne t'ai jamais vu ici. Homo ou bi ?
Jimmy saute sur l'occasion et explique qu'il est débutant et souhaiterait faire la connaissance d'un homme qui pourrait l'initier. L'homme lui demande ses stats, ses mensurations complètes, s'il est poilu ou non, actif ou passif. Le dialogue s'engage. Le correspondant a l'air sympathique et, en tout cas de bien connaître le milieu. Il lui demande s'il peut le recevoir maintenant chez lui pour une première expérience.
Par acquit de conscience, Jimmy lui demande alors quel est son pedigree. L'homme annonce qu'il a début de la soixantaine, corpulent et semble pressé de faire sa connaissance. C'est évidemment à ce moment précis où Jimmy allait réfléchir à ses goûts que le serveur de discussion se plante. Tous les dialogues sont interrompus brutalement. D'une certaine manière Jimmy se réconforte, il a franchi un tout petit pas vers l'autre et il est, finalement, content d'avoir échappé à un vieux monsieur, certainement très expérimenté, mais semblant fort pressé.
En allant se coucher, il réfléchit à la stratégie qu'il emploiera. Pas évident, quand on est débutant, ce n'est pas simple de s'y retrouver. Il lui faudrait trouver un Pygmalion qui peut lui apprendre la douceur, la tendresse entre hommes, sans brusqueries et, surtout, avec le plus grand respect.
Le lendemain soir, toujours seul dans ses idées mais bien décidé à y aller, il allume son ordinateur et recommence à surfer. Il visite ainsi plein de sites où il trouve des photos d'hommes entre hommes. Jusqu'à présent, il se pensait hétérosexuel, mais, en visionnant toutes ces images, les clips vidéo, il commence à émettre des doutes. Et s'il était un bisexuel qui s'ignore ? Ou s'il était un homosexuel qui se découvre à la quarantaine ?
Il cherche des forums de discussion sur le sujet et en trouve des centaines. Passant la nuit à visiter les lieux de réflexions les uns après les autres, il élimine de suite les discussions crades pour ne garder que les échanges sensés. Il en retire que beaucoup d'hommes se découvrent une attirance vers le même sexe dans la quarantaine, surtout ceux qui ont une vie chaotique, clairsemée d'embûches ou qui ont eu un passé difficile avec les femmes.
Jimmy n'a pas eu la vie facile, même pas facile du tout. En éternelle dualité avec lui-même, en conflit permanent avec son égo, son mental, son corps. C'est peut-être le moment de vérifier si les discussions de ses congénères s'apparentent à son état d'esprit. Il continue patiemment à rechercher les informations.
Sur un site gay de sa ville, il repère des saunas pour homme. Il se dit qu'il trouvera peut-être sur place de quoi répondre à ses questions. Mais comment choisir le bon sauna ? Celui qui ne sera pas une grande partouze écoeurante, un grand lit à sperme ? En visitant les livres d'or et les commentaires des clients, ce qu'il fit.
Quelques nuits plus tard, toujours en surfant, il fait son choix. Le lendemain, c'est lundi, le jour des boulangers et, surtout et par priorité, celui des coiffeurs. Le sauna choisi est ouvert de 14h00 à 02h00 du matin. Il se dit qu'il va se rendre sur place, le lendemain, vers treize heures, s'asseoir dans le petit parc situé devant l'entrée du sauna, manger un sandwiche et voir qui rentre. Question d'avoir une idée de la population ou du style de mec qui s'y rend.
Il n'est pas trop style motard, uniforme et cuir. Il veut du doux, du tendre. Pas de la baise vite fait, souvent mal fait. Il attend ainsi deux heures sur le banc du parc et voit entrer des gens normaux, des jeunes, des moins jeunes, des gens décidés et d'autres qui jettent un regard inquiet autour d'eux avant d'y pénétrer.
Il se décide alors à entrer. Petit guichet avec vitres et hygiaphone. Il paie son entrée, le portier lui indique alors les vestiaires, lui donne sa clé et lui annonce qu'il aura dans son casier tout le matériel dont il aura besoin, essuie, pantoufles, gel, préservatifs. Il lui signale qu'il est interdit de se promener nu dans les couloirs, l'essuie est obligatoire, la douche aussi avant toute exploration, jacuzzi, sauna, hammam, salles de cinéma, chambre noire, alcôves.
Mais dans quoi suis-je tombé se demande-t-il ? Il descend dans les vestiaires, sombre couloir aux murs remplis de casiers sur deux étages. Ah ! C'est ici que commence l'aventure. Plein de confiance en lui, ignorant finalement ce qu'il allait trouver sur les lieux mêmes, il se dévêt et enfile les pantoufles, tout en n'oubliant pas de se masquer le bas du tronc avec l'essuie blanc au logo de l'endroit.
Il se présent aux douches, se débarrasse de l'essuie et laisse les pantoufles en dehors de la trajectoire des jets d'eau. Les douches ne sont pas individuelles, et sont à la portée de tous les regards. Il remarque que plusieurs hommes le matent, l'auscultent du regard. Jimmy se fait la réflexion que, comparé à plusieurs hommes de son âge, il était encore bien conservé. Pas de panse ventrue de gros buveur de bière, pas de fesses qui s'effondrent en obéissant à la loi de Newton, de beaux muscles, un corps bien fait qui semble faire l'admiration de ses voisins.
Après la douche, il se met en quête d'explorer le bâtiment. Moderne, propre, couleurs pastel, escaliers en métal, il y a certainement des étages à explorer. Il jette un œil sur le jacuzzi, seulement occupé par un couple de messieurs dans la cinquantaine qui s'embrassent à qui mieux-mieux.
L'eau est chaude, agréable, les bulles sont fortes et lui font du bien dans le dos. Quel plaisir de sentir ces petits massages sur le bas du dos. Il essaie plusieurs postures pour ressentir au maximum les bienfaits des massages aquatiques. Les deux amants le saluent poliment et s'en retournent à leurs ébats amoureux. Après quelques minutes, un homme vient se joindre à eux. Il est pas mal, bien proportionné et Jimmy se surprend à le fixer de manière soutenue et sans aucune gêne.
L'homme a l'air de s'amuser et lie la conversation avec Jimmy.
- C'est la première fois que vous venez ici ?
- Heu, oui.
- Vous n'êtes pas homo, tout au plus bisexuel ?
- Je, enfin, je ne sais pas encore.
- Voulez-vous que je vous guide dans ce petit dédale ?
- Heu ! Oui, avec plaisir, mais doucement.
- Ne vous tracassez pas, je connais les débutants, je l'ai été un jour aussi, si cela peut vous réconforter.
- Par quoi commence-t-on ? Je voudrais tout voir, tout connaître.
- Et comme ça, le premier jour ? La première fois ? Ne vous traumatisez pas, chaque chose en son temps.
- En fait, vous avez raison, rétorque Jimmy, je me sentirai aussi plus en confiance.
L'homme le guide dans les lieux. Ici, c'est le sauna. Je ne vous le conseille pas, avec la chaleur, il y en a qui ne savent pas se tenir et ce n'est pas toujours de l'eau bénite qu'il y a sur les pierres ou des essences. Ici, c'est le hammam. Heureusement que c'est plein de vapeur parce que la vue n'est pas toujours réjouissante. Comme tout le monde est nu, il y en parfois qui aiment s'exhiber et ce n'est pas toujours agréable.
Nous montons au premier étage, il s'y trouve un bar et une grande salle de relaxation avec journaux, télévision, coin fumeur. Dans le coin tabac, la direction n'accepte que les cigarettes, cigarillos mais pas les pipes. Petit clin d'œil entre ce qui devient deux comparses. Ils s'installent au bar et commandent, question d'échanger, de parler de tout et de rien.
L'homme s'appelle Jean-Adrien, est informaticien comme Jimmy et travaille chez un de ses concurrents. Mais ils ne parlent pas que d'informatique et, après avoir dégusté une excellente bière d'abbaye, Jean-Adrien propose à Jimmy de continuer la visite. Ils passent dans la salle de relaxation où Jimmy découvre des hommes occupés à parler affaire, lire le journal, se détendre en regardant le match de football à la télévision.
Jean-Adrien que tout commence au deuxième étage. Les escaliers ne sont pas éclairés et sont d'un lugubre qui donne des frissons à Jimmy. C'est normal, ils mènent à la chambre noire.
- La chambre noire, s'enquiert Jimmy ?
- Oui, noire. Pas éclairée, s'il n'y a personne, tu restes seul mais, s'il y a du monde, les mains vont vite faire ta connaissance. Et, pas que les mains ! Lui sourit son guide.
Jimmy ne peut réprimer un frisson. Il s'imagine déjà y entrer et être happé par une série d'inconnus qui pourraient lui faire sa fête. Mais, heureusement, la salle est vide, personne. Jimmy ne peut lâcher un " ouf " de soulagement. Jean-Adrien sourit encore. Ils arrivent à la salle de cinéma. Un grand écran, des fauteuils de cinéma mais pas ceux de maintenant, ils doivent dater de la guerre. L'odeur est un subtil mélange d'odeurs de moisissure, de corps humain. D'autres effluves lui arrivent, mais il a les yeux fixés sur l'écran. Il n'avait jamais vu de film porno entre hommes de sa vie.
En fait, se dit-il, c'est comme un film porno hétérosexuel mais à la seule différence qu'il n'y a que des hommes qui jouent. Mais ils sont beaux en plus. Par contre, le scénario est visiblement très médiocre. Et ils ne font pas l'amour, c'est très crade. Jimmy est un peu dégoûté par les images qu'il vient de voir et, dans la même réflexion, attiré par tous ces mâles qui se lâchent entre eux, comme ça. Jean-Adrien, lui, est parfaitement à son aise.
Ils s'assoient devant l'écran, Jean-Adrien retire son essuie et se laisse découvrir nu par Jimmy. D'autres messieurs, plutôt du genre voyeur viennent s'agglutiner autour d'eux tout en restant discrets. Jimmy retire son essuie aussi et Jean-Adrien dépose son bras autour des épaules de Jimmy. Caresse-moi lui susurre-t-il à l'oreille ! Jimmy ne sait pas par où commencer ; il se sent gêné de mettre la main sur la cuisse d'un homme.
Prenant son courage en main, il commence à caresser Jean-Adrien qui se laisse faire. Jimmy, les yeux sur l'écran, autour de lui pour apercevoir dans la semi-pénombre les voyeurs, en même temps un œil qui traîne sur les réactions physiques de Jean-Adrien, il ne sait plus où donner du regard. C'est Jean-Adrien, maintenant, qui le caresse tendrement. Il prend le temps d'explorer centimètre par centimètre le corps de Jimmy, devant le public. Il est doux se dit Jimmy et, il connaît les endroits. Les femmes qui racontent que les hommes n'ont qu'une seule zone érogène, placée juste en dessous de la ceinture n'ont probablement pas rencontré les meilleurs d'entre nous.
Jean-Adrien, il connaît les zones de l'homme et Jimmy en profite.
- Dis, si je te montrais le troisième étage, demande Jean-Adrien ?
- Ah ! Bon, il y a encore des étages ? Mais il y a quoi au-dessus ?
- Des alcôves, à plusieurs, ouvertes, fermées, le choix complet.
- Je te suis.
C'est au grand dam des voyeurs que les deux compères se lèvent et montent au troisième. L'escalier est éclairé. À nouveau un long couloir et des portes de chaque côté. La lumière est tamisée mais suffisamment éclairante pour permettre aux voyeurs de se rincer l'œil.
Une première alcôve ouverte montre un trio faisant l'amour et ne se gênant pas vis-à-vis des mateurs. Au contraire, Jimmy a la nette impression que plus il y a d'hommes pour regarder, plus ils ont l'air contents. Ils font le tour des alcôves, certaines sont ouvertes, d'autres fermées. Jean-Adrien en choisir une et invite Jimmy à y entrer.
Il ferme la porte derrière lui et présente les lieux à Jimmy. De dimension rectangulaire, elle fait deux mètres sur un mètre, un gros tapis de vinyle souple est disposé sur le sol, au mur, un pousse-gel et une boîte de préservatifs. L'autre mur, des mouchoirs en papier et une poubelle. L'endroit est propre et la pièce ne sent pas trop les ébats des autres.
Jean-Adrien enlève son essuie et le met sur le tapis, il se couche devant Jimmy, offrant son corps à sa vue. Jimmy se couche à ses côtés et, pendant plus d'une demi-heure ils font l'amour tendresse, l'amour caresse. Lorsque Jimmy ouvre la porte pour sortir, il a la tête dans un autre monde. Jamais il n'avait fait l'amour de cette manière. Pourtant ce n'était pas un débutant dans ce domaine mais, là... Il en avait appris plus que pendant toute sa vie. Sexuellement, il a l'impression d'avoir atteint son apogée. Jean-Adrien lui a fait connaître le massage de la prostate que les femmes ne pratiquent pas ou très peu, et d'autres choses tellement douces, tendres. Jimmy se rend compte qu'il a embrassé Jean-Adrien avec une volupté rare. Un frisson parcourt son corps.
Jean-Adrien lui propose de descendre et de reprendre une bière au bar ce que Jimmy accepte sans rechigner. Ils s'assoient à une table dans l'espace de relaxation, dans le coin fumeur. Jimmy fume de temps à autre le cigare. Un tour au vestiaire pour y quérir sa boîte et il rejoint Jean-Adrien à l'étage.
Ils se retrouvent à deux dans le coin à journaux, cigare en bouche, bière foncée en main. Ils discutent de la vie, des rapports entre hommes et femmes ; entre hommes, entre femmes. Jean-Adrien lui explique qu'il a découvert son homosexualité il n'y a pas longtemps et qu'il ne voudrait plus changer.
Jimmy avait beau lui faire l'éloge du corps féminin, Jean-Adrien n'en a cure et il n'en démord plus. Jimmy lui relate l'expérience qu'il vient de vivre intensément et lui demande s'il vient souvent au sauna. Jean-Adrien change de sujet promptement et Jimmy n'insiste pas.
Ils retournent se changer au vestiaire non sans avoir repris une douche avant de se changer. Lorsque Jimmy se retourne pour voir si Jean-Adrien est habillé, il n'y a plus personne dans le couloir des vestiaires. Jean-Adrien a disparu. S'est-il changé ? Est-il remonté aux étages pour avoir un complément ?
Jimmy ne le saura jamais, il rend la clef de son vestiaire à la réception, le portier lui souhaite une bonne soirée et il se retrouve seul, dans la rue, à l'arrêt de bus.
En attendant ce crétin de bus, qui n'arrive jamais à l'heure, Jimmy entend un coup d'avertisseur sonore d'une voiture qui passe devant l'arrêt. Il lui semble reconnaître Jean-Adrien mais n'en est pas sûr. S'appelait-il vraiment Jean-Adrien ? Travaillait-il vraiment dans une société concurrente ? Jimmy ne le trouvera plus.
Il s'en retourne chez lui, heureux, confiant mais il préfèrera toujours faire l'amour à une femme qu'à un homme. C'est tellement différent, complémentaire une femme. Mais il s'est mis une idée en tête :
Le jour où je recommence ma vie avec une femme, je lui apprendrai ce qu'est l'amour, faire l'amour en lui montrant doucement et avec une certaine tendresse qu'un homme a autant de zones érogènes qu'elle. Si elle peut répondre favorablement, ce sera la femme de ma vie. Et je la trouverai, peu importe où elle se niche mais la trouverai. Et Jimmy la dénichera dans sa province...



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