La libre littérature française d'Amérique 04 novembre 2006



Daniel HUGUELET



LE GARDIEN DES SANGUINAIRES




Les îles Sanguinaires Toute la force, la rage, la brutalité des éléments viennent s’assommer, se disperser contre l’apparente nonchalance du récif, et ceci, irrémédiablement, sans lâcher prise une seconde, avec insistance, dans un combat perdu d’avance, où même la plus gigantesque des volontés n’y peut rien.
La vague dansante, tantôt creuse, aspirante, dévoilant son intimité bleutée ; bientôt ronde, gonflée, survoltée et rugissante, hurle sa colère et crache son écume sur la roche imperturbable de cet ultime bastion insulaire, abandonné par l’histoire.
L’édifice du haut de ses dix-huit mètres, émergeant d’une maison de style médiéval, avec créneaux et mâchicoulis, planté sur le point culminant de Mezzomare semble indifférent aux contradictions naturelles qui s’entrechoquent à ses pieds, qui se haïssent par grand chamboulement, comme pour mieux se réconcilier, s’aimer une fois le calme revenu, et cela, depuis près de deux siècles.
La blancheur virginale de l’ouvrage élancé et à la fois trapu, contraste avec le scénario turbulent se jouant tout autour de lui.
Le bruit est fracassant. La vague infatigable, acharnée, persiste dans un duel visiblement inégal – le liquide contre le solide. Le roc effilé, rugueux, tranchant, rejette les assauts avec une méprise presque désespérante. Le temps n’a aucune emprise sur ces combattants inassouvis. Les événements ne sont pas mesurables, ou alors sur une échelle née il y a si longtemps que même le granit rougeâtre du cap n’en a plus souvenir. Granit changeant de robe ou d’armure selon les humeurs marines. Cuirassé de noir lorsque roulent les grondements, enrobé d’un épiderme rougeoyant lorsque le soleil couchant, presque impudique, relève son masque et dévoile les formes paisibles et endormies du récif.
Alors, quand le ciel s’ouvre à l’obscurité, et que les vents s’inclinent, l’îlot reprend sa respiration. L’azur rallie le sang et tous deux s’étreignent comme des amants dans le souffle de la nuit.

« Lisandru » (liz’ann’drou) scrute l’horizon matinal, le sourcil froncé et la moustache en alerte, il mesure instinctivement la distance. Le vent a rapproché les côtes corses. La mer dessine une frise blanche ondulante, épousant des anses sablées d’argent, entremêlées de caps rocailleux, recouverts de maquis plongeant le nez dans les flots. À l’arrière – plein Est – Ajaccio s’éveille, la ville émerge doucement de sa couverture brumeuse. La journée se prépare, indifférente aux états d’âme de Lisandru.
Il sait qu’il sera bientôt déraciné de son île Lisandru. Île, sur laquelle le temps ne compte pas, ou si peu. Il appréhende pourtant le jour et l’heure fatidiques qui se profilent. Les chiffres inscrits sur le formulaire administratif reçu sous peu, et au bas duquel s’étale une signature agressive comme un vent d’hiver, griffe anonyme qu’il ne connaît même pas, mais qui lui crève les yeux et lui met le cœur en miettes. « Elle » non plus, ne connaît pas Lisandru. Cependant, elle agira comme un couperet, tranchant le cordon reliant l’homme à son histoire. L’échéance était fixée, implacable, non négociable – le dernier gardien s’en ira cet automne. La phrase sonnait encore comme une douleur persistante dans sa tête.
Il regarde l’édifice dont il est la sentinelle, ou plutôt l’âme. Une larme perle au coin de son œil, puis vient se cacher dans sa moustache, comme par pudeur, parce que Lisandru, il y a bien longtemps qu’il n’a plus mouillé ses yeux. Il ne se souvenait plus de cette sensation de fébrilité, de vulnérabilité. La notification se chargea de réactiver des douleurs presque oubliées...
Il perd là, l’amour de sa vie. Il crut pourtant qu’il résisterait aux éléments, aux aléas du quotidien, à l’évolution des hommes. Il n’avait pas prévu – ou il préféra oublier – ce jour tant redouté, ou le tampon encreur frappé sur le pli cacheté, ébranlerait les bases de toute son existence, comme un uppercut mal esquivé. Il comprit alors qu’un simple écrit était capable de remettre en question la nature des choses. Le papier plus fort que le roc – brisant sa quiétude – alors que les assauts incessants des vagues ne pouvaient le disloquer.

Il a toujours aimé se retrouver sur son îlot. Il ne s’y ennuyait jamais. Lisandru disait que les hommes qui s’ennuient, sont des hommes tristes au cœur vide.
Il ne rechercha pas la planète de diamants, ni l’île aux mille soleils, ni les contrées lointaines, peuplées d’amazones à la peau dorée et aux lèvres de feu.
Lui, il désirait une existence simple, sans galimatias grinçants à ses oreilles – sans express. Une vie faite de choses accessibles, avec de l’oxygène et du soleil, juste pour remplir son cœur, c’est tout. Parce qu’un cœur vide, c’est lourd à porter disait-il. Il disait aussi, que la solitude peut-être la meilleure des amantes, qu’elle laisse le temps au temps, mais que tout est question de dosage. Le temps ne se regrette pas, il se vit. Alors, sa vie il l’avait choisie depuis toujours, depuis qu’enfant, son père l’emmena ici, sur les Iles, les « Iles Sanguinaires. »
Le nom l’avait impressionné, effrayé, lorsque certains soirs, dans la « casa » de Coti- Chiavari, le grand-père lui contait ses vaillances de jeunesse sur les îles farouches. D’ailleurs, depuis la maison de son village, il voyait les Sanguinaires se dessiner sur l’horizon. Et, certains jours, lorsque la mer et le ciel brillaient du même bleu, elles semblaient flotter dans les airs. Seule la Pointe de la Parata, avec sa tour génoise, tentait de s’y accrocher.

Le phare, dernier rempart ou premier îlot, c’est selon. Tout dépend du sens et de la marche des choses. Il en a vu des choses Lisandru, ou s’il ne les a pas vues, il les a devinées, ressenties – au passage des vaisseaux fantômes, des cargos et autres embarcations.
Le flambeau, dernier symbole pour nombres d’aventuriers, de baroudeurs, de mercenaires aiguisés, qui, dès son franchissement, rêvèrent de s’approprier le monde, sourire aux lèvres, couteau entre les dents. Le phare, dernier lien avec la terre que certains hommes quittèrent par la force, le cœur déchiré, y laissant souvent une part d’eux-mêmes accrochée aux parcelles de leur territoire. La balise, cible figée, traçant une ligne de vie aux voyageurs du retour.
Le sémaphore, clignotement rassurant dans la pénombre – lorsque les étoiles sont endormies – rassurant comme un amour qui veille sur vous, traçant un chemin lisse, dépourvu de toute aspérité, que l’on ne quitte plus des yeux de peur de le perdre. Le phare est aussi un pont entre le large et la terre. On dit en Corse « qu’il y a autant de ponts que de saints et de diables. »

Coucher de soleil sur les Sanguinaires Le phare des Sanguinaires est son refuge. Il voudrait qu’il le reste à jamais. Seulement, il sait bien que ce morceau ne lui appartiendra bientôt plus, qu’il a beau s’y agripper de toutes ses forces, il s’en ira, emporté par un souffle. L’effondrement par le haut, dans toute sa verticalité, dans toute sa profondeur, l’ultime fragment que l’on voit s’éloigner, « le reverra-t-on un jour ? » Nul ne le sait.



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