La trajectoire tendue du boulet ne laissa aucune chance à l'épaisse poterne en chêne massif encastrée dans la robuste muraille de la demeure seigneuriale, pourtant renforcée par de solides traverses métalliques rivetées dans le bois, du joli travail d'artisan compétent et consciencieux, il faut bien le dire. Mais, malgré tout, la porte éclata en morceaux dans un grand bruit sourd, bruit, qui effaroucha la belle Gwendoline, et tourmenta quelque peu son époux et maître des lieux, le craintif et un peu grigou sur les bords, le Comte Dagmar.
Le propriétaire cria haut et fort son indignation, et se hâta de découvrir l'origine de cette taquinerie déplacée. Il passa la tête par le trou béant, et aperçu alors son voisin saisonnier Wilfrid, cuité comme une huître, qui, trimbalant une belle pièce d'artillerie encore fumante accrochée à l'arrière d'une charrette tirée par un mulet, s'esclaffait à gorge déployée en déguerpissant à toute bombe.
Wilfrid, fit l'acquisition de sa batterie à la foire locale le matin même. C'est paraît-il un marchand sarrasin du nom de Ballaak qui lui fourgua la marchandise, qu'il avait d'ailleurs lui-même acquit à un Albigeois fraîchement débarqué dans le coin, à ce qui se dit. C'est tout de même curieux un Albigeois traînant dans le coin, et qui plus est, trimbalant et revendant de la quincaillerie très certainement dérobée. Tout cela ne présage rien de bon.
Bien que la saison ne fît que commencer, un nombre incroyable de charrettes bigarrées circulait déjà sur les côtes, déposant nombre de badauds hétéroclites sur le pavé, prêts à investir les lieux au grand dam des autochtones peu habitués à pareille affluence.
Dagmar et Gwendoline prirent possession du château il y a quelques années déjà, suite à un héritage chanceux, à ce qui se raconte dans le pays. Tous deux originaires de lointaines contrées britonniques et celtiques, pensaient trouver, ici, en ce lieu plaisant à deux ou trois encablures de la mer, le calme et la tranquillité propice à une vie paisible et harmonieuse. Port d'attache idéal pour les départs de nombreux voyages projetés, suite paraît-il au licenciement abusif dont fut victime Dagmar, qui profita tout de même d'une manne pécuniaire quelque peu indécente pour entamer une retraite anticipée, n'oublions pas de le souligner, c'est en tout cas ce que l'on entend dire dans la contrée.
C'était sans compter sur la providence, qui les affubla d'une bourgade disparate, fraîchement bâtie alentours, ces dernières années, et réservée au repos estival des peuplades environnantes. Or, cette année, le destin leur octroya un voisin saisonnier un peu dégoupillé, et pas très raffiné.
Faut tout de même dire, que chez le voisin, ce n'est pas tous les jours dimanche. Wilfrid aurait semble-t-il rencontré plusieurs fois l'ours sauvage, au hasard des sentiers battus, malheureusement, il ne s'en est pas toujours tiré à son avantage, il faut bien l'avouer. Lui et sa bourgeoise Viviane, une grande bringue un peu déglinguée et nymphomane atterrirent en ce lieu paisible, on ne sait trop comment. Peut-être en provenance des vastes forêts humides d'Helvétie Centrale ou de Germanie. En tout cas, un séjour balnéaire et prolongé sous un climat tempéré et iodé, leur fera le plus grand bien, gommant, espérons-le cette incivilité pathologique typique que l'on rencontre fréquemment chez ces peuplades quelque peu singulières, et de fréquentation difficile, à ce qu'il paraît.
La vie de château n'est plus ce qu'elle était, rouspétait la bravache Dagmar.
- Vous rendez-vous compte ma chère ! Si de nos jours il faut être importuné de la sorte, mais où diable allons-nous ? Qu'en sera-t-il dans les siècles à venir ? Je n'ose y songer ! Qu'allons nous devenir ? Entourés de tant d'allogènes, je vous le demande !
Gwendoline reprit ses esprits, donna une tape sur le popotin de son mari et lui répliqua :
- Voyons mon doux époux, requinquez-vous, et soyez ferme, parez-vous de vos plus beaux atours, et allez, de ce pas, molester cet incongru et déplaisant voisin, je vous prie !
Dagmar ravala sa salive écarquilla ses yeux globuleux, et s'exécuta.
C'est affublé comme un coq, qu'il prit congé de sa douce, et s'en alla rendre visite à son voisin qui créchait à deux foulées de mule du château.
Arrivé devant une petite chaumière prolétarienne, il reconnut de suite l'arme du crime. Elle était entreposée sur le côté du bâtiment, le mulet complice du méfait, était attaché à proximité, et semblait peiner à reprendre son souffle.
- Ah ! Ah ! Mon gaillard tu vas voir, Dagmar n'est pas un pleutre, et tu vas sentir le fer pointu de ma lame te transpercer les côtes, pensait vaillamment le châtelain.
S'approchant à pas feutrés de la porte, il entendit des cris, qui se transformèrent très vite en hurlements pour le moins sauvages.
Par tous les dieux, qu'est-ce donc ? S'interrogea Dagmar.
Visant un œil par-dessus le rebord du fenestrage, il crut d'abord que sa voisine était en train de se faire marteler assez rudement par son homme.
- Mordious ! Sacrebleu ! S'écria Dagmar en pénétrant à l'intérieur de la demeure, l'arme brandie.
Oh ! Bigre de bigre, quelle monumentale méprise. Wilfrid et sa Viviane jouaient à la bête à deux dos sur la lourde table en pin de l'unique pièce de la modeste demeure.
Wilfrid, les frusques sur les chevilles, et monté comme un bourricot, besognait ardemment la grande Viviane, laquelle, dépoitraillée remuait du croupion en balançant d'avant en arrière ses deux grosses fesses blanches.
Dagmar s'excusa maladroitement en bégayant, présenta ses hommages à la dame, puis entendit la grande Viviane lui rétorquer :
- Alors cher voisin, quelle intrusion ? Hein ! Attendez un peu que j'en parle à votre dame, vilain coquin ! Et elle laissa éclater un rire un peu lourd, et pas très élégant, mais alors, pas élégant du tout aux oreilles du châtelain.
Dagmar confus et mal à l'aise, referma la porte et prit la fuite sur-le-champ.
De retour au château, il ne put s'empêcher de repenser à la scène, et conta son aventure à la douce Gwendoline.
Celle-ci, toute estourbie par de telles visions, porta une main à sa bouche, et émit un petit hoquet.
- Grand-dieu, vous rendez-vous compte mon ami, et dire que le Roi n'envisage pas moins qu'une fusion et une union avec ces peuplades inconvenantes. Mon dieu ! Bénissez-nous, et protégez-nous de ces barbares carnassiers ! N'ai-je point raison, mon cher époux ?
- Certes, certes ! J'approuve votre analyse de la situation ma chère Gwendoline, mais n'ayez crainte, ce n'est point demain, que ces hordes étrangères viendront souiller notre beau royaume, voler nos acquis sociaux, piller nos écus, et engrosser nos héritières. Déjà que nos vaillants ancêtres parvinrent non sans mal, il faut tout de même le relever, à pourchasser les Sarrasins et les Wisigoths hors de nos frontières, alors vous pensez ! Nous n'allons tout de même pas nous laisser emberlificoter par ces tribus insociables aux mœurs quelque peu inconvenantes, n'est-ce pas ?
Seulement, depuis cette épreuve, Dagmar semble perturbé. Les vagues ravageuses de toutes ces traînes-cuir exotiques, occupant le pays en période estivale, lui font craindre le pire. La rudesse montagnarde du voisin aux bras noueux, la familiarité de la grande Viviane à son égard, occupe ses nuitées. Et d'ailleurs, jamais, au grand jamais, il n'avait vu pareille ardeur chez une femelle. Cette Germaine nymphomane de surcroît, parait bien remuante, parbleu.
Il se mit alors à réprouver son voisin qui à ses yeux lui paraît un peu brindezingué et grandement rétamé par les fruits distillés, et se dit alors que finalement le grand dessein du Roi, qui consiste en une union entre les peuples, et bien ma fi, ce n'est que sornettes et diableries…Certes, les mélanges et les échanges ne seraient-ce que culturels, et le partage des us et coutumes de nos voisins ne peuvent être que calamiteux et dispendieux pour notre royaume ? C'est en tout cas ce qui se dit dans le pays.
- Et puis, Gwendoline ! Ma douce Gwendoline ! Qu'en dites-vous très chère ?… Nous n'allons tout de même pas partager notre culture ainsi que notre beau royaume avec ces peuplades somme toute pittoresques et rustiques! Et à ce qui paraît insoumises ! Non ?